‹ uvres complètes de Louis de Grenade (volume 5)Chapitre 316 sur 347 · LIVRE VI, CHAPITRE X · texte numérisé non relu

LIVRE VI, CHAPITRE X

de voix tout différent, cette parole de saint Pierre : « Expliqueznous cette parabole *. » Mais combien doit-on encore changer d'inflexion de voix dans la prononciation de cette réponse que le Seigneur lui fait : « Quoi, vous avez encore vous-mêmes si peu d'intelligence! Ne comprenez-vous pas que tout ce qui entre dans la bouche, descend dans le ventre, et est jeté ensuite au lieu secret? Mais ce qui sort de la bouche, part du cœur, et c'est ce qui souille l'homme -. »

Si quelqu'un en veut encore d'autres exemples, il en trouvera suffisamment dans l'histoue de l'Évangile, qui sont même écrits en forme de dialogues, comme le long entretien qu'eut Jésus avec la Samaritaine, et encore l'endroit où saint Pierre, refusant de souffrir que ce divin Sauveur se rabaissât jusqu'à lui laver les pieds, est enfin contraint d'y consentir. On trouvera aussi dans les ouvrages des saints Pères beaucoup d'exemples dont on pourra tirer im parti très-avantageux. Je me borne à citer le morceau suivant de l'éloge funèbre de saint Basile, par saint Grégoire de Nazianze, où il relève particulièrement la constance, la fermeté admirable avec laquelle il soutint la foi de l'Église contre un des premiers officiers de l'empereur Yalens, arien : « Quel est l'homme qui n'ait entendu parler de ce gouverneur de province, dont la férocité naturelle s'enflammait du fanatisme de l'erreur (il avait reçu le baptême de la main des ariens; , et dont le servile dévouement à l'empereur lui valut la longue possession de son office? Cet homme, dont les emportements approchaient de la fureur du lion, et qu'on n'abordait pas sans frayeur, mande à son palais Basile, qui entre, non pas comme s'il eût été cité en jugement, mais comme s'il fût venu à un festin... — Quelle raison avez-vous, lui dit-il en l'appelant par son nom, et sans daigner le qualifier du titre d'évêque? quelle est votre prétention de vous opposer à notre puissant empereur, et d'oser tout seul lui résister avec tant d'opiniâtreté et d'insolence? — Pouiquoi me parlez- vous de la sorte? car je

* Ediscere nobis parabolam istatn. Matth., 13.

* Adhuc et vos sine iutellectu estis! Nou iatelligitis, quia omne quod in os intrat, in ventrem vadit, et in secessum emittitur? Quae autem procedunt de ore, de corde exeunt, et ea coinquinant hominem. Matth., xv, 16-18.

ne vois pas sur quoi vous pouvez fonder un semblable reproche.

— C'est que vous ne voulez pas embrasser la religion de l'empereur, après que tous les autres ont été obligés de s'y soumettre.

— Non, mon empereur ne peut vouloir que j'adore une créature, moi, l'ouvrage de Dieu, appelé à faire partie de sa divine substance. — Mais nous, pour qui donc nous prenez-vous? est-ce que vous ne nous comptez pour rien? Croyez-vous qu'il n'y ait pas pour vous-même de l'honneur à gagner en vous rangeant de notre parti, en pensant comme nous? — Vous êtes gouverneur, j'en conviens, et au premier rang ; mais vous n'êtes pas au-dessus de Dieu. J'avoue qu'il m'est honorable de vous être égal ; et comment ne serions-nous pas égaux, puisque nous sommes, vous et moi, créatures du même Dieu? Mais je trouve le même honneur à être égal au dernier de ceux qui vous sont soumis; car ce n'est pas la dignité des personnes, c'est leur foi qui honore le christianisme.

» Ces paroles transportèrent le préfet d'une jiouvelle fureur; il se lève de son siège, et d'un ton plus véhément : Quoi donc ! ne craignez-vous pas ma puissance? — Eh ! pourquoi? que peut-il m'arriver? quel mal me ferez- vous? — J'ai mille moyens de vous nuire; un seul me suffirait. — Quels sont ces moyens? de grâce, apprenez-les-moi. — La confiscation, l'exil, les tortures, la mort.

— Imaginez-en d'autres ; car rien de tout cela ne peut m'atteindre.

— Comment l'entendez-vous? — Qui n'a rien, n'a rien à perdre, que peut-être ces misérables vêtements délabrés qui me couvrent, et quelques livres : voilà toute ma richesse. Quant à l'exil, je n'en connais pa^, je ne suis attaché à aucun lieu; celui que j'habite n'est point à moi ; ma patrie sera partout où l'on me jettera, ou plutôt, je sais que toute la terre appartient à Dieu, et que partout j'y suis étranger et voyageur. Les tortures? mais quelles prises auraient-elles sur un homme qui n'a plus de corps, qui pourrait à peine recevoir un premier coup, et ce coup est le seul qui soit en votre pouvoir ? La mort ne peut être pour moi qu'un bienfait : j'irai plus tôt me réunir au Dieu pour qui je vis, pour qui j'agis, pour qui je suis plus qu'à demi éteint, et vers qui je soupire depuis longtemps.

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