LIVRE VI, CHAPITRE XI
deur. Il faut donc aussi que la vertu soit éprouvée, et solidement affermie dans celui qui veut l'établir dans le cœur des autres. C'est pourquoi saint Bernard disait avec raison à un prédicateur : « Votre voix sera la voix de la vertu même, si l'on connaît par votre conduite que vous êtes le premier pénétré et convaincu de ce que vous dites aux autres ; car l'exemple est une voix plus effi- • race que le bruit des paroles ' . »
De plus, le principal devoir du prédicateur évangélique étant de bien expliquer la nature des vertus et des vices, quel est celui qui peut en avoir plus de connaissance, ou en parler plus convenablement que celui qui a déclaré aux vices une guerre continuelle et s'est sans relâche appliqué à l'étude de la vertu et à la pratique de la loi divine? Véritablement le ministère de la prédication demande beaucoup de science et d'érudition, et c'est une nécessité que ceux qui l'exercent soient bien instruits des voies de Dieu, parce que sans cela ils seraient en danger de s'égarer eux-mêmes dans leurs discours, de faire prendre à ceux qu'ils instruisent, une voie pour une autre, et de les reculer quelquefois d'autant plus, qu'ils pensent les avancer davantage ; mais lorsque la pureté et la sainteté de vie est jointe à ces connaissances et à ces lumières de l'esprit, on ne saurait dire combien elle en relève l'éclat, et quelle force elle a sur les esprits pour les entraîner à ce qu'on veut persuader. C'est ce qu'il est aisé de remarquer dans les écrits des saints Pères, où l'on voit partout combien la pureté de leurs mœurs, l'innocence de leur vie et l'éclat de leurs vertus, donne de force et de lumière à leur sainte doctrine. C'est aussi ce que le Prophète nous a très-bien marqué par ces paroles : « J'ai eu plus d'intelligence que tous ceux qui m'instruisaient, parce que les témoignages de votre loi étaient le sujet de ma méditation continuelle ; je suis aussi devenu plus intelligent que les vieillards, parce que j'ai recherché vos commandements -. »
Deux choses contribuent principalement à la sagesse : la science
1 Dabis voci tuse voccm virLutis, si quod persuades, priùs tibi illud persuasisse cognoscaris.
2 Super omnes docentea me intellexi, quia testimonia tua meditatio mea est. Super senes inlellexi, quia mandata tua quaesivi. Ps. cxviii, 99, 100.
et l'expérience. L'une regarde les docteurs et ceux qui instruisent, et l'autre les vieillards ; car « la sagesse est dans les vieillards, dit le saint homme Job, et la prudence est le fruit de la longue vie *. » Toutefois l'ardent amour que les vrais serviteurs de Dieu ont pour sa sainte loi, éclaire tellement leur esprit, qu'on doit préférer leurs lumières à celles des docteurs et à la prudence des plus avancés en âge. De là vient cette maxime du Sage : « L'âme d'un homme saint découvre quelquefois mieux la vérité que sept sentinelles placées dans un lieu élevé, pour contempler tout ce qui se passe". »
En effet, sans parler ici de la lumière de la grâce et de ses dons excellents, que le Saint-Esprit répand dans les âmes, pour les éclairer dans la science du salut, combien est-ce un puissant avantage pour acquérir une parfaite connaissance des vertus et des vices, d'avoir été longtemps éprouvé et affermi dans les travaux et les exercices de la vertu et de la piété ? Car, comme « ceux qui naviguent sur la mer, racontent les périls qui s'y trouvent ^ , » ainsi, ceux qui marchent dans la voie étroite des vertus, et qui ont soin d'éviter la voie large et spacieuse des vices, apprennent, non-seulement par la lecture des saints Livres, mais bien plus encore par leur propre expérience dans les combats de l'esprit contre la chair, et de la vertu contre les vices, quelle est l'entrée de l'une et de l'autre voie, quels sont les combats qu'il faut soutenir dans celle des vertus, les victoires qu'il faut y remporter, et les divers stratagèmes pour en éviter les périls. Car qui peut mieux parler de la chasse qu'un chasseur, ou de la pêche qu'un pêcheur? qui sait mieux les détours et les routes abrégées des chemins, qu'un voyageur qui y marche sans cesse? « Que sait celui qui n'a point été tenté ■*? » dit le Sage. Comment pourra-t-on traiter et discourir à fond des combats de l'esprit contre la chair, si Ton n'a jamais manié aucune arme spirituelle, si, bien loin d'en venir ou-
1 In anliquis est sapientia, et in multo tempore prudentia. Job., xii, 12.
2 Anima viri sancti enuntiat aliquandè vcra, quàm seplem circumspectores sedentes in excelso ad speculandum. Eccli., xxxvii, 18.
3 Qui navigant mare, enarrent paricula ejus. Eccli., XLlli, 2G. •'• Qui non est tentatus, quid scit? Eccli., x.xxiv, 9.