‹ uvres complètes de Louis de Grenade (volume 5)Chapitre 320 sur 347 · LIVRE VI, CHAPITRE XI. .'i · texte numérisé non relu

LIVRE VI, CHAPITRE XI. .'i

vertement aux mains avec l'ennemi, on s'est rendu son esclave, si l'on n'a jamais lutté ni fait aucun efîort contre ses passions, ni entrepris aucun travail pour atteindre à la vertu? Certes, un tel homme me paraît semblable au péripatéticien Phormion' qui, 5, ayant entrepris de parler de la guerre devant Annibal, s'attira les risées de ce grand capitaine, et en fut traité comme un extravagant; et je trouve qu' Annibal eut raison de le traiter de la sorte; car, comme le remarque Cicéron, n'était-ce pas un insupportable orgueil à ce sophiste, qui ne vit jamais ni armée, ni ennemis, et qui n'avait point eu d'emploi à la guerre, d'en vouloir faire des leçons à un homme qui avait longtemps disputé l'empire de la terre au peuple vainqueur de toutes les nations?

On comprend assez nettement par cet exemple, combien ceux qui se sont soutenus courageusement dans les travaux et dans les combats de la milice spirituelle, en parlent autrement que ceux qui n'y sont jamais entrés( Pour ce qui est maintenant des délices de l'Esprit divin, des communications intérieures de l'âme fidèle avec l'Époux céleste, de l'ardeur et des mouvements impétueux de la divine charité, et de cette ivresse spirituelle qui ravit en Dieu les saintes âmes, quel homme peut en discourir plus parfaitement que celui qui les a longtemps éprouvés par lui-même? Elle est donc bien véritable cette parole du Prophète : « J'ai acquis l'intelligence par la pratique de vos préceptes ' ; »j ce que nous ne disons pas à dessein de donner aucune atteinte à la nécessité, ni au mérite de la doctrine et de la science, sans la lumière de laquelle les hommes seraient comme plongés dans les épaisses ténèbres de l'erreur, mais seulement pour montrer combien la bonne vie donne de force et de lumière à la doctrine de la sainte théologie, c'est-à-dire à la science des choses divines et spirituelles.

2° On peut aisément comprendre par ce qui vient d'être dit, en quel temps ceux qui veulent travailler au salut des âmes par la prédication, doivent commencer à entrer dans ce. saint exercice ; car si ce ministère si important n'appartient qu'à ceux qui ont déjà jeté de fortes et profondes racines dans la vertu, il suit évi-

' A niandalis tuis intellexi. P^. cxviii, 103.

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demment de là, que personne ne doit s'ingérer d'en exercer les fonctions, avant d'être solidement alTermi dans cet état de vertu et de piété. C'est pourquoi le Prophète compare fort bien l'homme juste « à un arbre qui est planté près du courant des eaux, lequel, dit-il, donnera son fruit dans son temps ' ; » car il faut faire chaque chose en son temps :[« Il y a un temps d'embrasser, dit Salomon, et un temps de s'éloigner des embrassements 2. » Le premier regarde la vie particulière des justes qui goûtent dans le repos de la retraite les délices spirituelle^ et les chastes embrassements de l'Époux céleste ; et l'autre, la vie publique de ceux qui travaillent à procurer le salut des autres. )

Le savant Origène a judicieusement remarqué, sur ce sujet, que l'Époux des Cantiques donne à sa bien-aimée les noms tantôt d'épouse et tantôt de sœur) Quelque différente que soit la signification de ces deux noms, l'un et l'autre conviennent néanmoins à la sagesse, qui doit être épouse dans un temps et sœur dans un autre ; et dans le temps qu'elle a cette qualité d'épouse,(elle appartient uniquement à son époux ; )mais ayant la qualité de sœur, elle peut avoir plusieurs frères. Ayez donc soin de la prendre premièrement pour épouse, afin de jouir seul de ses saintes délices ; « car sa conversation n'a rien de désagréable, ni sa compagnie rien d'ennuyeux; mais on n'y trouve que de la satisfaction et de la joie ^; » ensuite, produisez-la en public comme une très-chaste sœur, et procurez ainsi aux autres le bonheur de la posséder. Si un prédicateur renverse cet ordre, il se nuit à lui-même, et ne peut guère servir aux autres ; car celui qui est abattu n'est pas en état de relever son frère,\et personne ne peut donner à un autre ce qu'il n'a pas lui-même ; de même que tout ce que portent les plantes ou les animaux avant le temps, ne vient jamais à bien; ainsi, le fruit du travail d'un prédicateur, qui se produit avant le temps, est bien souvent de se rendre inutile aux autres et nuisible

* Erit tanquàm liguum quod plantatum est secùs decursu3 aquarura, quod fructum suum dabit ia tempore suo. Ps. i, li.

* Tempus atuplexandi, et tempus lougè iieri ab amplexibus. Eccle., m, 5.

3 Non enim babct a maritudinem conversalio illius, uec taedium coQviclus illius, sed laetitiam et gaudium. Sap., \n\, IG.

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