‹ uvres complètes de Louis de Grenade (volume 5)Chapitre 322 sur 347 · LIVRE YI, CHAPITRE XI. o · texte numérisé non relu

LIVRE YI, CHAPITRE XI. o

VOUS vous sauverez vous-même et ceux qui vous écoutent '. » Il recommande donc au prédicateur de veiller premièrement sur lui-même, et ensuite de s'appliquer à l'instruction du peuple. (Qu'un ministre sacré étudie donc bien ses forces, afin de prendre d'abord, de son temps et de son travail, ce qui est nécessaire pour / lui-même, et d'employer après cela le reste pour les autres ; car c'est là ce que le Saint-Esprit a voulu nous faire entendre par ces paroles : « Assistez votre prochain selon le pouvoir que vous en avez, » c'est-à-dire, n'entreprenez rien qui excède votre pouvoir, mais que la charge que vous prenez soit proportionnée à vos forces. Écoutez ce qu'à ce propos dit^Sénèque : Toutes les fois que vous vous disposez à parler, mesurez-vous vous-même, songez en même temps à ce que vous devez dire, et devant quel auditoire vous êtes placé. » Le môme dit encore : « Pour que votre esprit ne se trouble point, il ne doit point s'égarer dans de vaines pensées, ni en accumuler un trop grand nombre qui le fatigueraient, ni ^ enfin se livrer à de trop élevées. Il est facile de se proportionner 1 aux intelligences, et d'arriver sans crainte de chute au but l proposé. » '^

Il faut que le prédicateur imite ceux qui tirent le miel des ruches, et qui ont soin, en les vidant, qu'il en reste toujours suffisamment pour nourrir les abeilles durant l'hiver; il imite ans i les bergers qui, en tirant le lait des brebis, ont particulièrement égard aux agneaux qu'elles nourrissent, afin qu'ils n'en souffrent pas. Il doit donc, en dispensant aux autres la nourriture spirituelle des vérités <, divines, avoir soin de s'en nourrir et de s'en fortifier aussi lui- I même, par l'application intérieure de son cœur et de son esprit à j Dieu ; car s'il se néglige lui-même, pour ne penser qu'à nourrir / les autres, il tombera infailliblement dans la langueur,' et mourra de faim.

Ecoutons encore sur cet objet l'avis que donnait saint Bernard au pape Eugène. Il lui applique ces paroles de la sainte Écriture : « Buvez de l'eau de votre citerne, et des ruisseaux de votre fon-

1 Attende tibi et doctrinae, insta ia illis. Eoc enim faciens, et teipsura salvum faciès et eos qui te audiuut. i Ep. ad Tim., \\, 16.

taine; que les ruisseaux de votre fontaine coulent dehors, et { répandez vos eaux dans les rues. Possédez-les seul, et que les étrangers n'y aient point de part '... Vous êtes, lui dit saint Bernard, une fontaine publique : les grands et les petits, les savants et les ignorants vont puiser dans vous les eaux de la vérité ; mais lorsque vous les répandez sur tout le monde, Ine vous les refusez pas à vous-même; que vos ruisseaux coulent dans les rues, mais buvez-en lorsque vous en faites boire aux autres ; les étrangers ne doivent pas en boire.' Mais qui vous est moins étranger que vous? et à qui est bon celui qui ne l'est pas pour lui-même 2? » (Après que vous vous serez nourri longtemps de cette eau / divine, et qu'elle sera devenue en vous une fontaine, une source qui puisse donner de sa plénitude sans se tarir , répandez-la • au dehors, selon l'ordre que vous en recevrez de l'Esprit de Dieu, qui est le dispensateur de ses dons ; et alors même possédez-les seul, comme dit le Sage, et que les étrangers n'y aient point de part.]

( Saint Grégoire le Grand expliquant ce qu'on doit entendre par ces étrangers : « Ce sont, dit-il, les esprits de malice qui nous sont devenus étrangers, en perdant leur droit à la béatitude céleste, et ils n'ont aucune part à la dispensation que nous faisons des eaux de la vérité, lorsque nous veillons sur nous avec une exacte circonspection, afin qu'ils ne glissent point dans notre cœur des mouvements d'une vaine complaisance en nous-mêmes et en nos talents 3. » \

' Bibe aquam de cisternâ tuâ, et fluenta pulei tui. Deriventur foutes tui foras, et in plateis aquas tuas divide. Habeto eas solus, nec sint alieni participes lui. Prov., V, 15.

2 Stultus et sapiens, scrvus et liber, dives et pauper, omnes pariter .participant te, omnes de fonte publico bibunt pectore tuo; et tu seorsùm sitiens stabis!... Sanè deriventur aquse tute in plateas..., sed inter caeteros bibe et tu de fonte putei lui. Aliénas non bibat ex eo. Numquid tu alienus? Gui non alienus, si tibies? Denique qui sibi uequara, oui bonus? S. Berii,, de Consider., lib. I, cap. V.

3 Cum prœdicamus populis, in plateis aquas dividimus, quia in auditorum multitudinem scientia?- verba dilatamus. Cùm verô; nos adjuvante divinà gratià, intrinsecùs custodimus, et ne uialigni spiritus qui jure à nobis alieni sunt, quia sortem beatitudiuis perdiderunt, nobis in elatione subrlpiant, soUicitudine cautâ

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