‹ uvres complètes de Louis de Grenade (volume 5)Chapitre 327 sur 347 · LIVRE YI, CHAPITRE Xll · texte numérisé non relu

LIVRE YI, CHAPITRE Xll

Quant à l'importance et à l'utilité de ce troisième secours, elle se connaît particulièrement, en ce que n'y ayant que trois moyens d'acquérir l'éloquence, savoir, l'art, l'imitation, et l'étude ou l'exercice, on voit assez que l'imitation dépend de la lecture, qui nous met sous les yeux les choses que nous devons imiter. Ce que nous avons dit de la nécessité de ce fond de termes choisis, et de la manière de se le procurer, est solidement confirmé et expliqué plus amplement dans Quintilien, qui en a fait un traité particulier ( de Copia reritm et verborum ] . Pour achever maintenant ce que nous avons à dire encore sur ce sujet, nous montrerons en peu de mots quels sont les véritables avantages c[ue peut tirer de ce fond le prédicateur qui en est suffisamment pourvu.

Premièrement, quiconque s'est acquis une abondante provision de termes choisis et de mots propres, expliquera toujours ses pensées pleinement et à fond avec beaucoup de force et de netteté, ce qui est un des effets les plus importants de l'éloquence; car/si, comme l'enseignent les philosophes, les paroles sont les signes des difierentes affections de l'àme, celui qui en est plus abondamment pourvu et qui les a comme toujours prêtes et en main, par une lecture continuelle, expliquera sans doute les sentiments de son cœur d'une manière toujours plus aisée, plus courte et plus propre ; et il donnera aussi beaucoup de grâce et d'ornement à ses discours avec moins de peine ; car étant riche et abondant en paroles, il fera toujours entendre ses pensées, ou de vive voix ou par écrit, avec une grande facilité ;.€e qui est néanmoins la seconde et la principale peine de l'orateur après l'invention. Enfin cette même provision de mots a encore cela de propre, qu'elle nous garantit, au moins en grande partie, de la crainte et du trouble qui arrivent à beaucoup de prédicateurs et qui leur sont très-nuisibles; car cette crainte a deux effets très-fàcheux qui épuisent et détruisent presque toute la force et tout le fruit de leur discours. Le premier est de leur ôter la présence d'esprit et de les troubler jusqu'à les mettre hors d'état de prévoir ce qu'ils doivent dire ni comment il faut le dire. Or, qu'est-ce qu'un prédicateur dans ce trouble ? N'est-ce pas « comme un pilote assoupi

qui a perdu son gouvernail *? » Car c'est à l'esprit à tenir le gouvernail et à tout conduire dans le discours : il est l'œil qui doit prévoir ce que la langue doit dire, en sorte que la langue ne le prévienne pas, mais qu'il la prévienne toujours. Lors donc que l'esprit d'un prédicateur est accablé de trouble et de crainte, il est comme destitué de son activité et de sa lumière; et ainsi ne voyant presque point les choses qu'il doit dire, il n'est plus capable que de s'égarer.

L'autre fâcheux effet de cette même crainte, est qu'elle nuit extrêmement à la prononciation, qui demande dans celui qui parle une liberté très-grande, et pour ainsi dire un pouvoir absolu sur lui-même, afin que se possédant, et étant ainsi maître de son esprit, il puisse en même temps s'appliquer avec attention et à ce qu'il dit, et à la manière de varier sa voix pour bien le dire. Or, celui qui est abondamment pourvu de termes propres et d'expressions choisies, acquiert pleinement cette liberté d'esprit si nécessaire pour prononcer agréablement un discours ; car cette abondance de mots et d'expressions que l'on a en main fait que, quelque tour ou circuit de paroles que l'on prenne, fût-ce même une période commencée inconsidérément, on en sort toujours sans hésiter ni s'égarer en aucune manière. Rien n'ôte tant la crainte à celui qui parle, que de savoir qu'il a en main un remède dont il peut toujours user facilement contre tout ce qui pourrait l'arrêter dans le discours; on ne doit donc pas néghger de se procurer un secours qui nous aide en tant de manières à parler proprement et avec grâce.'',

Que personne néanmoins ne s'imagine que l'on doive rechercher cette abondance de mots, afin de pouvoir exprimer une même chose par plusieurs noms de même signification, comme font quelques-uns assez mal à propos ; car le pléonasme habituel est contraire à la vraie éloquence. Nous ne faisons pas non plus cette provision, afin de nous éloigner du langage commun, et de n'employer dans nos discours que des expressions et des termes

* Oi^asi sopitus gubernator, amisso clavo. Prov., xxiii, 34.

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