LIVRE VI, CHAPITRE XII. o
tous choisis, parce que cela ne passerait que pour une présomptueuse curiosité et pour une vaine ostentation d'éloquence. Pourquoi donc cherchons-nous cette abondance de paroles et d'expressions choisies? C'est afin de pouvoir toujours exprimer les pensées et les sentiments de notre âme d'une manière courte et aisée, et ce qui est le principal, avec une pleine justesse,!et qu'il n'y ait rien dans le discours ni d'impropre, ni qui sente la rusticité des champs.
On doit estimer beaucoup l'élégance, l'ornement des paroles, qui suit les choses mêmes; en sorte que la grâce et la beauté du discours ne paraissent ni étudiées ni recherchées d'ailleurs, mais ) comme nées avec les choses et prises de la nature même ;ron HofT même éviter dans la prédication tous les mots qui ne sont point en usage et tous les nouveaux qui paraissent affectés ou trop curieusement recherchés, comme on évite les écueils dans la navigation; car les auditeurs qui ont du bon sens et de la sagesse, trouveront toujours qu'il est très-indigne d'un prédicateur de l'Évangile, qui traite des sujets si saints et si importants pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, d'avoir plus d'attachement à la délicatesse des mots qu'à la solidité des choses mêmes. On peut voir beaucoup d'autres choses que nous avons déjà dites d'après Quintilien sur ce sujet au commencement du cinquième Uvre ; et nous ne l'avons traité avec tant d'étendue qu'après avoir reconnu par beaucoup d'expérience combien ce troisième secours est avantageux pour parler agréablement et éloquemment.
Ce n'est pas que je ne sache très-bien qu'il se trouve des personnes qui, sans cette peine et ce soin, et même sans aucune étude des règles de l'éloquence, ne laissent pas de s'énoncer toujours avec beaucoup de grâce et d'ornement, et particulièrement ceux qui, par un fréquent exercice de parler en public, se sont acquis une riche et abondante provision de mots et d'expressions. « Mais, comme dit Quintilien, combien ces personnes ont-elles peu d'imitateurs de ce talent si précieux de leur nature et de leur esprit ! et combien n'en ont-elles pas au contraire de leur négligence! Si donc nous nous appliquons à l'étude de l'éloquence, c'est afin d'acquérir par le secours de l'art ce talent de bien parler
que nous n'avons pas reçu de la nature ; et^ans doute, ceux mêmes que la nature a si heureusement formés pour parler éloquemment, l'auraient fait avec beaucoup plus d'abondance, d'ornement et de grâce, si Fart avait secondé en eux la nature. » ">
Comme nous avons dit que la lecture des livres qui sont écrits en langue vulgaire par des auteurs éloquents, sert beaucoup au prédicateur studieux pour se faire une riche provision de paroles et d'expressions, il faut aussi qu'il se souvienne que l'éloquence ne consiste pas seulement dans les paroles ; mais bien plus encore dans le sens et dans la force des pensées. C'est ce que sious marquent non-seulement les figures de pensée dont nous avons traité dans le livre précédent, mais encore toutes les différentes amplifications, preuves, narrations, descriptions, exordes, que nous avons expliquées dans les autres livres, et qui consistent moins dans les mots que dans les'sentiments. Afin donc que nos discours soient pleins d'excellentes pensées, nous devons nous proposer pour modèles les auteurs qui se sont distingués dans cette partie, comme saint Cyprien, saint Chrysostome, saint Basile, les deux saints Grégoire de Nazianze et de Nysse, et d'autres saints Pères, dans lesquels on trouve partout des exemples de tout ce qu'il y a de sublime, de délicat, de véhément, d'agréable et d'élégant dans l'art oratoire. Nous devons donc lire avec soin ces deux sortes d'auteurs : les premiers, afin d'en tirer une abondante provision de paroles et d'expressions propres et choisies ; et ceux-ci, pour imiter les autres parties de l'éloquence dans lesquelles ils ont excellé.
Il faut savoir, en dernier lieu, que les préceptes de l'art et la lecture de ces auteurs, sans le style et l'exercice, sont d'une trèsmédiocre utilité pour ce qui regarde le talent de bien parler ; car ces deux premiers secours sont destinés au style et à l'exercice comme à leur fin, sans laquelle ils demeurent nécessairement inutiles et sans effet. Que dis-je? ce sont l'exercice, le travail et l'application à écrire beaucoup qui aidentjet qui soutiennent l'un et l'autre ;fet nous voyons arriver en cela ce que disent les philosophes, que les cau.-esse tiennent lieu de cause respectivement l'une à l'autre, c'est-à-dire qu'elles s'entr'aident par des secours réci-