‹ uvres complètes de Louis de Grenade (volume 5)Chapitre 329 sur 347 · LIVRE VI, CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE VI, CHAPITRE XII

\ proques. Il est constant en effet que les préceptes de l'éloquence et

la lecture des auteurs éloquents servent beaucoup pour perfectionner le style et pour donner la facilité d'écrire et de parler élo- ^ quemment; car l'art est comme un guide assuré- qui montre l'ordre et la manière qu'on doit garder dans le discours ; et la lecture ne confirme pas seulement ce que l'art enseigne, mais elle nous fournit en même temps une abondance de mots propres, et ' nous met devant les yeux comme un modèle que nous pouvons ' suivre. Mais le style, au contraire, qui se forme au talent de bien / parler par l'exercice, fait que celui qui compose éprouve et connaît en effet ce qui lui manque principalement, c'est-à-dire quels ; sont les ornements de pensée ou de mot dont il a particulièrement ' besoin, et qu'il se porte ainsi à s'appliquer avec plus de diligence et d'attention à la lecture des bons auteurslet à l'observation des règles et des préceptes de l'art, afin de pourvoir par ce double secours à sa propre indigence. Ce qui montre évidemment combien est vrai ce que l'on dit communément, que (le style est un . excellent maître dans l'art de bien parler. \

Or, encore qu'il y ait plusieurs sortes de sujets où ceux qui aspirent à l'éloquence, et surtout les nouveaux prédicateurs, peuvent exercer leur style, on peut dire néanmoins qu'ils ne peuvent jamais le faire pins utilement, qu'en; traduisant en langue vulgaire quelques morceaux choisis des ouvrages des saints Pères", telles que sont la plupart des homélies de saint Basile, et surtout celles qu'il a écrites à la louange de saint Gorgone et des quarante martyrs qui moururent à Sébaste, On peut traduire de même et se rendre familières plusieurs parties des ouvrages de saint Chrysostome, comme les deux petits traités de la Componction du cœur, ses trois livres de la Providence de Dieu au moine Stagirius, et ses six livres du Sacerdoce, où l'on trouve toutes les beautés et tous les ornements de l'éloquence. C'est donc en traduisant en sa langue, et en se rendant familiers ces écrits des saints Pères, que le prédicateur peut, non-seulement exercer et former son style, mais encore s'habituer à divers ornements d'élocution, sur le modèle desquels il aura soin de former ses discours.

Nous pouvons remarquer ici comme en passant, à l'occasion de

TOM. XIX. 3j

546 RHÉTORIQUE ECCLÉSIASTIQl E.

l'admirable éloquence de ces Pères, et de tant d'autres saints docteurs de l'Église, que leur exemple nous fait assez voir ce que nous avons déjà montré au commencement de cet ouvrage, que le soin d'observer dans la prédication les règles de l'éloquence ne met point d'empêcliement à la grâce intérieure, puisque nous voyons l'un et l'autre très-bien alliés dans ces grands serviteurs de Dieu, qui étant parfaitement instruits dans l'art de parler, en ont répandu toutes les beautés dans leurs écrits. Qu'on lise le traité de saint Cyprien : De ceux qui sont tombés pendant la persécution^ on aura lieu d'être en doute si l'on doit y admirer davantage, ou la force et la sublimité de son éloquence, ou sa très-ardente charité et les vifs sentiments de douleur et de tendresse avec lesquels il déplore la chute mortelle de ceux que l'ennemi avait terrassés.

/Lorsque l'art, par une longue habitude, est comme passé en nature, et que l'esprit est dès longtemps instruit et pénétré de ses préceptes, il pourvoit comme naturellement et de soi-même à tout ce qu'il faut dire, sans consulter aucune règle de rhétorique; ainsi, bien loin de mettre alors aucun empêchement à l'opération du Saint-Esprit, qui anime et qui enflamme le cœur de l'homme,

ijl lui prête le ministère de la voix, afm qu'il répande au dehors ses ardeurs par l'abondance et par la force des paroles.^

4° Nous donnons le quatrième rang entre ces secours ou moyens, à rinvention, qui est néanmoins la première dans l'ordre naturel; car il faut trouver ce qu'on doit dire avant de parler. Mais parce qu'en fait de discours, elle tient lieu d'une matière qui doit être embellie et parée des ornements de l'éloquence et de la prononciation, nous l'avons mise la dernière ; et cela ne doit pas sembler étonnant, puisqu'on voit assez communément que les plus heureuses et les plus riches inventions de certains prédicateurs, sans l'ornement de l'élocution et les agréments de l'action, sont peu agréables, et par conséquent peu profitables à ceux qui les entendent ; et qu'au contraire les choses les plus communes et les plus triviales revêtues de ces agréments de la parole et de l'action, leur plaisent merveilleusement.

/ Le premier effet de l'invention est le bon choix, que « plusieurs

\ ont estimé de si grande importance, dit Quintilien, qu'ils l'ont

Page 1