LIVRE VI, CHAPITRE XII. S
séparé de l'invention, comme une nouvelle partie du discours.» Il est de la bonté du choix de ne pas se contenter de ce que l'on trouve communément, mais de prendre toujours ce qui est le plus propre et le plus convenable pour les choses qu'on veut persuader; îCar il y a certains esprits bas qui, néghgeant les choses les plus relevées, ou n'en concevant pas la force, s'attachent à tout ce qu'il y a de plus commun et de plus rebattu. Or c'est principalement en cela qu'on a besoin de force et de pénétration d'esprit, afin que, comme d'habiles ouvriers en or et en argent, nous examinions avec prudence l'excellence et la valeur des métaux, et que nous séparions toujours l'or pur d'avec des matières moins précieuses.
f II y en a plusieurs qui, par une illusion assez ordinaire aux hommes, aiment plus qu'il ne faut les productions de leur esprit,) quelque basses et grossières qu'elles puissent être, comme les mères qui trouvent leurs enfants beaux et dignes de leur amour et de leur tendresse, quoique pleins de défauts et de difformités. .Quiconque est exempt; de cette maladie commune du genre humain, /peut toujours juger beaucoup plus exactement de ses propres inventions. Il y en a néanmoins aussi quelques-uns qui sont si éloignés de cet attachement aux productions de leur esprit, que rien ne leur plaît de tout ce qui vient de leur propre fond. Or aimer tout ce qui vient de soi et n'en rien aimer du tout, sont deux extrémités 'également vicieuses; et « je ne sais, dit Quintilien, lesquels je dois condamner plutôt, ou ceux qui sont amoureux de tout ce qui vient d'eux, ou ceux qui n'en aiment rien. »
/ Les inventions nobles et ingénieuses et les sentiments relevés ! ont aussi cela de propre qu'ils animent par leur éclat et leur dignité l'esprit de l'orateur, qui, en étant ainsi pénétré et rempli, trouve et choisit facilement les termes, les expressions et les figures les plus propres et les plus convenables, pour énoncer élégamment et avec justesse ce qu'il a une fois bien conçu dans son esprit. Ce mouvement idont il est alors animé, (he contribue pas seulement à ce talent et à cette facilité de s'énoncer avec justesse et avec bienséance, mais encore à la force et à la vivacité de l'action, pour
o4S RHETORIQUE ECCLESIASTIQUE.
imprimer dans les esprits des auditeurs les sentiments dont il est touché lui-même.
! Le second effet de l'invention est de choisir, principalement pour le discours, les choses que demandent la nature du sujet et l'état ou le besoin des auditeurs; car c'est de là particulièrement que se prend la manière de parler avec justesse et avec bienséance.(On doit néanmoins avoir plus de soin des auditeurs mêmes que du sujet, puisque le but et la fm de tout le discours est de les instruire de leurs devoirs, et de les y exciter^ C'est à quoi plusieurs ne pensent presque jamais; et comme ils ne s'arrêtent qu'à ce qui convient à la nature du sujet, toute la force et l'étendue de leur discours consiste plus en cela qu'en ce qui regarde les besoins de ceux qui les entendent; et ainsi ils les laissent presque vides et frustrés des remèdes qu'ils pouvaient en espérer. C'est ce que font quelques-uns qui, ayant par exemple à traiter de la haine et des calomnies des pharisiens contre Notre-Seigneur Jésus-Christ, et trouvant un grand nombre de passages sur ce sujet dans l'histoire sainte de l'Evangile, ne travaillent qu'à les assembler tous et à les entasser dans quelque ordre, et emploient en cela seul la plus grande partie de leur sermon, ou tout le sermon môme, sans se mettre en peine de ce qui regarde l'état et les besoins de leurs auditeurs; en quoi ils ressemblent à des voyageurs qui s'arrêtent tellement à tous les objets qui les frappent agréablement dans leur chemin, qu'ils oublient où ils devaient aller| Car il est constant que tout ce que nous disons, doit tendre à établir les bonnes mœurs et à détruire les mauvaises; c'est donc cela seul que nous devons avoir en vue dans nos discours, sans nous arrêter à aucune autre chose, qu'autant qu'elle nous conduit à cette fm.;
C'est pourquoi, comme un habile architecte examine et mesure à la règle et au cordeau tout ce qu'il fait, pour l'ajuster à son dessin, et rejette tout ce qui s'en éloigne tant soit peu; que le prédicateur ait soin de même d'avoir toujours devant les yeux son but, et de bien prendre ses mesures pour y ajuster tout ce qui entre dans son discours, et qu'il ne croie pas que rien de tout ce qui ne conduit point à ce but, doive y entrer, quelque ingénieuse