LIVRE VI, CHAPITRE Xll. SiO
nouveauté, quelque délicatesse et quelque agrément qu'il puisse y avoir. Autrement qu'il sache qu'il se rend coupable de trahison et d'infidélité envers Dieu, si travaillant pour la gloire de Jésus- Christ au salut des âmes, il a plus de soin de ses propres intérêts que de ceux de Jésus-Christ.
On peut rapporter à ce second effet de l'invention, la règle que saint Grégoire le Grand donne aux prédicateurs touchant la manière dont ils doivent diversifier les instructions qu'ils donnent au peuple, selon les différentes dispositions et les besoins particuliers de chacun : a II faut, dit ce saint Pape, établir quelle doit être la manière d'instruire les peuples; car, comme a dit longtemps avant nous Grégoire de Nazianze, de glorieuse mémoire, on ne doit pas suivre en cela les mêmes règles à l'égard de chacun, puisque tous n'ont pas les mêmes dispositions, et que souvent ce qui profite aux uns nuit aux autres. En effet, on voit assez communément que les mêmes herbes qui sont la pâture de certains animaux donnent la mort à quelques autres ; que le sifflement qui apaise la fougue des chevaux, excite le rugissement des lions; qu'un remède qui adoucit un mal en aigrit un autre, et que le même pain qui soutient la vie et affermit la santé des forts, ruine et détruit celle des petits et des faibles. AinsiQa vraie règle pour instruire les autres, est que celui que son ministère y engage, s'accommode et se proportionne aux dispositions et à l'état de ceux qui l'écoutent; en sorte que sans s'écarter du but principal, qui est d'édifier tout le monde, chacun en particulier trouve dans ces instructions ce qui lui est propre. »
Mais afin que le prédicateur puisse le faire avec avantage, il doit s'appliquer exactement à connaître et les mœurs de ceux à qui il
Nunc qualiter docoat pastor demonstremus. Ut enim longé aiite nos revereodœ emoriae Gregorius Nazianzfnus edocait. dou uua eademque cunclis exhortatio congruit, quia nec cunctos par luorura qualilas astringit. Saepè namqne aliis oïEciunt, quai aliis prosunt, quia el pierumque herbœ quae hœc animalia uu- U'iuut, alia occiduut, et lenis aibilus equos mitigat, catulos iastigat, et medicamentum quod buuc morbum iiumiuuit , alteri vires juugit, et panis qui vitam fortium roborat, parvulorum necat. Pro qualilate igilur aadieiitium forinari débet sermo doctorum, ut et ad sua singulis cougruat, et tamcu à communis aediflcatiouis arte nunquàm recédât. S. Greg,, Pastoral., io Proœmio.
ooO RHÉTORIQUE ECCLÉSIASTIQUE.
parle, et les vices publics dont la corruption se répand plus dangereusement parmi le peuple, et les remèdes nécessaires contre ces mêmes vices, afin que tout son discours ne tende qu'à régler ainsi les mœurs et à exterminer les vices, et qu'au milieu des différentes routes où la force du sujet l'emporte, dans la chaleur du discours, il se souvienne toujours qu'il doit en venir à ce but, et que tout ce qui s'en écarte est inutile, comme si l'on parlait en l'air.
C'est aussi la conduite que tiennent d'ordinaire ceux qui se sont tellement dévoués à ce saint emploi, qu'ils méritent véritablement le nom d'ouvriers fidèles que le Seigneur leur donne dans l'Évangile ; car ils ne se contentent pas de travailler au salut des âmes par de fréquentes prédications, mais ils s'appliquent encore tous les jours à ientendre les confessions des divers pénitents • Ainsi, non-seulemeïit ils apprennent quelles sont les mœurs et la conduite ordinaire des hommes, leurs vains désirs, leurs inclinations méchantes et corrompues, et les crimes qui se commettent communément parmi eux ; mais, ce qui est bien plus, ils en conçoivent dans leur cœur les sentiments d'une compassion pieuse et d'une juste indignation, qui fait qu'ils s'élèvent et qu'ils déclament avec plus d'ardeur et de véhémence contre ces maux ; et ils connaissent même encore dans l'exercice de cette sainte œuvre quels sont les remèdes véritables et salutaires contre les vices, puisqu'ils sont tous les jours comme contraints d'en éprouver de toutes les espèces ; ce ne sont pas seulement les vices communs et les dérèglements du peuple qu'ils y découvrent, ce sont aussi les opinions mauvaises et corrompues, et les fausses et spécieuses raisons par lesquelles on s'y laisse aller, ce qui les anime encore à s'armer de fortes preuves et de raisons solides contre ces pernicieuses subtilités.
Nous avons parmi nous un excellent prédicateur, dont l'étude et l'application principales sont de découvrir l'illusion et la fausseté des sentiments et des opinions dont les hommes se servent pour défendre les vices et les dérèglements auxquels ils s'abandonnent, et de les réfuter et les renverser par de très- vives et de très-pressantes raisons. Comme tout vice est d'ordinaire une suite de quelque erreur, c'est une grande prudence de mettre d'abord