LIVRE VI, CHAPITRE XII
la cognée à la racine, afin « que toute plante qui n'a point été plantée par le Père céleste, soit arrachée '. » Or la connaissance et de ces vices et de ces opinions corrompues, fait qu'il y a toujours beaucoup de justesse dans nos discours, et que nos auditeurs s'y rendent plus attentifs, parce que les hommes écoutent avec plus d'attention ce qui les touche plus particulièrement.
Quant à l'exacte circonspection avec laquelle on doit reprendre ces sortes de vices, pour ne pas présenter du poison au lieu de remèdes salutaires, cela dépend de la prudence des prédicateurs ; mais l'avis que j'ai cru devoir leur donner ici, est de bien prendre garde de ne pas écouter facilement ceux qui leur font des rapports contre la conduite de leurs supérieurs ou de leurs prélats, parce que ce sont souvent des personnes qui, trompées par de légères apparences ou poussées par leurs propres passions, leur imputent faussement des crimes auxquels si un prédicateur ajoute foi, il se fait aussitôt un devoir de blâmer et de reprendre en chaire ces mêmes crimes, sans aucune autre preuve ni examen; et attirant ainsi sur lui la haine et l'indignation de ses supérieurs, il perd non-seulement le fruit de sa doctrine, mais encore toute autorité auprès d'eux. C'est pourquoi il n'y a point d'occasions où la prudence soit si nécessaire au prédicateur, pour ne pas taire ce qu'il doit dire, ou pour ne pas dire inconsidérément ce qu'il doit taire. ( Ceux qui, par de bons mots et par des facéties, font rire le peuple,/tombent dans une faute toute différente, mais qui n'est peutêtre pas moins fâcheuse ; car cette manière) bouffonne/ leur ôte toute autorité, et fait qu'on n'ajoute aucune foi à ce qu'ils disent. \ En effet, qui pourrait croire qu'ils aient véritablement dans le cœur un désir et une intention sincère de détourner des vices ceux à qui ils parlent, lorsqu'ils ne cherchent ainsi qu'à chatouiller les oreilles et à s'attirer la faveur du peuple, en le divertissant par ces sortes de plaisanteries ? C'est ce qui a fait dire à saint Jérôme sur cet endroit du prophète Isaïe : « Mon peuple, ceux gui vous disent bienheureux, vous trompent^... Celui-là est un véritable doc-
1 Omnis plantatio quam non plaatavit Pater meus cœlestis, eradicabitur' Matth., XV, 13.
2 Popule meus, qui te beatum dicuut, ipsi te decipiunt. Is., ni, 11.
o52 RHÉTORIQUE ECCLÉSIASTIQUE.
teur de l'Église qui no flatte point les pécheurs, mais qui les corrige, qui les excite, non à rire, mais à pleurer, et à faire une sincère pénitence, et qui n'appelle personne heureux avant la mort '. » Et dans sa lettre à Népotien : « Que l'on n'entende point d'acclamations dans l'église quand vous instruisez le peuple, mais des pleurs et des gémissements ; et que les larmes que vous arracherez de vos auditeurs soient votre gloire-. » .' Le prédicateur doit aussi prendre garde de ne point traiter les matières trop subtiles et trop relevées, et de ne rien dire dans ses sermons qui soit au-dessus de la portée de ceux qui l'écoutent ; car c'est en vain qu'on parle devant eux des choses qu'ils n'entendent pas; et sans doute ceux qui le font, cherchent plutôt à satisfaire leur vaine présomption, qu'à instruire utilement et à édifier le peuple. C'est pourquoi saint Grégoire le Grand, expliquant ces paroles de Job : « Mes paroles tombaient sur eux comme les gouttes de la rosée ^... Celui, dit-il, qui instruit les autres, doit bien prendre garde de ne rien leur dire qui soit au-dessus de leur intelligence et de leur portée. Il doit se rabaisser et se proportionner à la faiblesse de ses auditeurs, et ne pas témoigner, en prêchant aux ignorants des choses trop élevées et qui ne peuvent leur être utiles, qu'il a plus à cœur le soin de sa gloire que le salut de ceux qu'il enseigne *. »
Il faut ajouter ici en dernier lieu que tout ce que nous avons dit sert de peu sans une étude et un travail continuels et persévérants; car ce n"est point un prédicateur commun et ordinaire que nous voulons former, mais un prédicateur excellent et
1 111e est doctor ecclesiasticus, qui lacrymas, uon risura movct, qui corripit peccatores, qui nulluai beatum, uullum dicit esse felicem, nec praeveuit sentenliam judicis sui, diconte Scriptura saucta : Ne baatum dicas quemquam hominem ante mortem. (Hier.)
* Doceute te ia ecclesiâ non r.lamor populi , sed gemitus suscitetur ; lacrymaj auditorum, laudes luae siot.
' Super illo3 stillabat eloquium raeum. Job., xsix, 22.
* Del et is qui docet perspicere ne plus studeat quàm ab audieute capitur praedicare. Débet euim ad iufirmitatem audientium tcmetipsum coutrabendo descendere, ne dùm parvis sublimia et idciroô non profutura loquitur se magis curct ostendere, quàm auditoribus prodesse. Greg.^ Moral, in Job., lib. XX, cap. II, n. 4.