LIVRE VI, CHAPITRE XII. 5S
distingué par ses qualités avantageuses pour le salut des âmes. ( Que si Cicéron n'estimait point l'éloquence qui ne se faisait pas admirer, quoiqu'il n'y eût presque autre chose dans l'éloquence païenne et toute séculière qui put donner de l'admiration, que le choix et l'arrangement des mots et les divers ornements du langage, que doit-on penser de l'éloquence chrétienne, qui est tout occupée à expliquer les profonds et merveilleux mystères de la doctrine céleste, et qui ne ravit pas autant en admiration les esprits des hommes par l'éclat et la beauté des paroles,; que par le poids et la majesté des choses mêmes qu'elle embrasse? Quelle honte doitce donc être à un prédicateur de l'Évangile de ne pas tenir les esprits de ses auditeurs comme suspendus et tout ravis en admiration, puisque ce ne sont pas tant des paroles magnifiques qu'il leur débite, que des mystères tout admirables qu'il leur développe et qu'il expose devant leurs yeux ! \
Mais on n'arrive pas à ce point par la paresse et l'oisiveté, c'est un avantage qui ne s'acquiert que par une étude et une application vives et persévérantes; car il faut pour cela avoir lu, pesé et étudié beaucoup de différentes choses dans toute sa vie. (Tout ce qu'on doit dire en public doit être préparé avec beaucoup de soin. C'était ainsi qu'en usait autrefois Démosthènes : aussi disaiton communément de ses harangues qu'elles sentaient l'huile, mar- ) quant par là le travail et les veilles qu'il employait à les composer. / Ce qu'il a lui-même confirmé en disant très-souvent qu'il ne pouvait ! souffrir que des forgerons ni d'autres ouvriers se levassent plus ' matin que lui pour travailler ; et quelqu'un lui demandant comment il avait pu acquérir une force d'éloquence si extraordinaire : « C'est, répondit-il, en usant plus d'huile que de vin. » C'est donc par l'étude, par le travail et par les veilles qu'il s'est acquis parmi les orateurs de la Grèce le rang que Cicéron avait parmi les orateurs latins. fQue dis-je? c'était à Démosthènes même, comme l'assure Quintilien, que Cicéron était redevable du rang qu'il tenait parmi les orateurs de Rome ; et saint Jérôme, dans une de ses lettres, rapporte en faveur de Cicéron cet excellent éloge : « Démosthènes vous a ravi la gloire d'être le premier orateur du
(^ monde , et vous lui avez ravi celle d'être le seul orateur *. » L'ardente passion de ces deux grands hommes pour la gloire du monde, les a puissamment excités l'un et l'autre à s'acquérir par un travail et une application extrêmes ce talent de l'éloquence; mais il ne nous est pas permis de travailler par le même esprit à nous le procurer, la loi de Dieu nous défendant d'offrir au Seigneur un feu étranger. C'est pourquoi nous devons lui demander, par de ferventes et continuelles prières, ce feu divin de la charité qu'il envoya sur ses apôtres, afin qu'étant enflammés d'un très-ardent désir de sa gloire et du salut de nos frères, il n'y ait rien que nous ne fassions pour gagner beaucoup d'âmes à Jésus-Christ notre divin Sauveur ; car combien de lectures, combien de méditations, de réflexions et de peines d'esprit, combien de soin et d'application ne faut-il pas pour faire un sermon agréable, insinuant et rempli de bonnes choses ! La nécessité de répéter souvent les mêmes choses et de les apprendre par cœur, fait aussi que ce travail est d'ordinaire accompagné de quelque sorte de dégoût et d'ennui, que l'amour de Jésus-Christ doit néanmoins faire surmonter.
Que po'sonne ne s'imagine qu'ayant à sa disposition les sermons de quelque homme excellent, cela doit lui suffire pour prêcher ; car, à moins qu'on ne s'applique sérieusement à les repasser souvent dans son esprit, à les digérer et à les tourner à sa manière, en y changeant ou ajoutant plusieurs choses, en sorte que d'empruntés qu'ils étaient, on se les rende propres en quelque façon ; il en sera de même que si l'on voulait revêtir David, qui était petit, des armes de Saùl, qui était très-grand.