LIVRE VI, CHAPITRE Xlll. oo
comment il doit préparer ses discours sm' toute sorte de sujets. Il faut donc pour cela se souvenir que des cinq parties de l'art oratoire que nous avons expliquées au commencement du deuxième livre, il y en a trois qui sont nécessaires pour composer et embellir un discours : l'invention, la disposition et l'élocution. Pour l'invention, il faut avoir premièrement recours au fond de belles pensées et d'expressions choisies qu'on s'est fait auparavant, puis à l'art même d'inventer, que nous avons traité amplement dans le second et le troisième livre, et joindre ensuite à ce que ce fond et cet art nous fournissent, une lecture assidue qui en augmente la richesse. Il faut que cette lecture soit accompagnée d'un grand sentiment de piété, afln que le prédicateur en étant lui-même pénétré, rempli et animé par cet exercice, l'imprime ensuite plus fortement par son discours dans les esprits de ses auditeurs ; et si en lisant il rencontre quelque chose qui le touche extraordinairement, qu'il s'y arrête, qu'il le repasse, qu'il le médite et le rumine soigneusement, afin que le pieux sentiment s'en imprime plus profondément dans son esprit, et qu'il ne laisse pas perdre l'occasion d'en profiter. Qu'il mette en abrégé dans un petit recueil tout ce que la lecture ou la méditation lui fournira, afin que l'ayant devant les yeux, il en puisse aisément choisir et ranger à part ce qui lui semblera le plus propre et le plus avantageux pour son dessein .
Après l'invention, le premier soin est de travailler à la disposition des matières qu'on a recueillies, c'est-à-dire qu'après qu'on a choisi et tiré de cet amas et comme d'une forêt de bonnes choses, les plus justes et les plus propres au sujet, il faut les ranger en ordre et les placer chacune en son lieu : ce qui doit se faire de telle sorte, qu'il n'y ait rien dans les pensées et les sentences, ni dans les preuves et les témoignages des saintes Écritures, qui soit outré, qui soit forcé, ou, comme l'on dit, tiré par les cheveux, mais que toutes ces choses y tiennent leur place avec tant de justesse, qu'elles paraissent moins recherchées que prises de la nature même. C'est ce que saint Chrysostome observait avec un soin extrême. « jVIais, comme dit Cicéron, cette partie du discours est telle, que de connaître ce qu'elle demande et en quoi elle con-
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siste, c'est l'effet de la prudence et du jugement, et de pouvoir le faire après l'avoir connu, cela dépend du génie et de l'art. » Or, nous avons expliqué à fond tout ce que l'art en peut enseigner dans le quatrième livre, où le prédicateur peut rapprendre facilement.
Après cet arrangement et cette disposition des choses qu'on a trouvées, c'est-à-dire des pensées, des raisons, des sentences et des preuves, qui sont comme la matière du discours, le dernier travail et le plus grand est celui de l'élocution, qui est comme la dernière forme de l'invention ; car la disposition est la première qui assemble, pour ainsi dire, les os du corps, et qui les unit dans leur place par leurs jointures, et l'élocution, comme la dernière, revêt tout le corps de sang et de chair, ainsi qu'il a déjà été dit, et lui donne le teint, l'air et la beauté qui lui sont propres. Or cette élocution vient d'une certaine justesse de pensée qui en est comme la mère, et qui lui donne toute sa force et tout son ornement; car, comme les peintres qui veulent représenter quelque chose s'en forment auparavant dans leur esprit une idée que la main suit comme son modèle, ainsi le prédicateur doit premièrement bien concevoir les choses selon leur mérite et leur dignité, afin que sa plume les représente ensuite toutes semblables à l'idée qu'il s'en est formée, comme au modèle qui lui est proposé. En effet, si par cette ressemblance nous entendons que les choses soient telles que le modèle, que peut-on tirer d'un modèle imparfait et défiguré , qu'une copie difforme et défectueuse ? De là vient aussi que plus on comprend parfaitement les choses qui tombent dans le discours, plus on les exprime solidement et avec justesse.
Que le prédicateur ait donc soin de s'appliquer entièrement à cette justesse de pensée, ou à cette pleine et entière connaissance du fond de ses discours, sans laquelle il ne peut leur donner la solidité, la justesse et les ornements qui leur sont propres ;'>il faut pour cela choisir certaines heures et un lieu commode pour méditer les choses qu'on doit dire, et conduire ses pensées dans cet ordre et cette suite naturelle qui font la justesse des idées, d'où dépend celle de tout le discours. Le temps le plus commode est celui du matin ou celui de la nuit, lorsque tout est en repos dans la mai-