‹ uvres complètes de Louis de Grenade (volume 5)Chapitre 337 sur 347 · LIVRE VI, CHAPITRE XIV. S · texte numérisé non relu

LIVRE VI, CHAPITRE XIV. S

Or, afin qu'il se porte avec un zèle plus ardent et plus pur à l'exercice de son ministère, il doit en avoir présents à l'esprit les précieux fruits que nous avons marqués dans le premier livre (chap. vi),et que je tâcherai d'expliquer encore ici par cet exemple : 'Représentez-vous un prince vraiment illustre et excellent en vertu et en piété, et d'ailleurs non-seulement très-puissant et très-riche, mais encore plein de tendresse et de compassion pour les personnes qui sont dans la misère et dans l'indigence, lequel, entre plusieurs autres actions mémorahles, aurait soin de faire assembler toutes les semaines à certain jour dans son palais jusqu'à mille pauvres, et de leur distribuer à chacun une certaine somme d'argent, pour les soulager dans leurs besoins ; qui ne voudrait pas honorer le mérite de ce prince, et le relever par toutes sortes de louanges? qui ne reconnaîtrait pas combien cette œuvre serait excellente et agréable aux yeux de Dieu, et salutaire à celui qui l'exercerait pour sa gloire? Que si cette œuvre particulière de charité est si digne de louanges, qui pourra jamais en donner d'assez grandes au mérite d'un prédicateur vraiment pieux et charitable, qui distribue tous les dimanches à une multitude de personnes assemblées devant lui, non de l'argent qui ne serve qu'aux besoins des corps périssables, mais la nourriture spirituelle des âmes, le soutien de la vie de l'esprit, et le breuvage du salut éternel? car par le seul ministère de la parole, il nourrit les âmes de tous les assistants, les fortifie, les console, et les éclaire de telle sorte, que la lumière de sa doctrine n'éclaire pas moins chacun en particuher, en se répandant sur eux tous, que s'il jouissait seul de ce bienfait.

Il y a encore deux choses que le prédicateur doit prévoir dans ce même temps, avant de commencer son discours : l'élocution, et la prononciation, c'est-à-dire de quelle manière il doit exprimer par ses paroles les pensées et les sentiments de son cœur, et de quel ton ou avec quelle inflexion de voix il doit les prononcer ; ce qui montre assez combien il faut qu'il ait l'esprit libre et dégagé de toute crainte et de trouble, puisqu'il doit dans un seul et même espace de temps, prévenir la précipitation dans les paroles, retenir et modérer la volubilité de la langue, et régler encore l'action

titJ2 RHÉTORIQUE ECCLÉSIASTIQUE.

même : autrement si l'esprit ne prévient et ne conduit tout, il ne pourra rien dire avec adresse et à propos, ni rien prononcer agréablement et avec justesse.

C'est pour cette raison que les commencements d'un discours, avant que l'esprit de l'orateur soit écliaufîé, doivent être simples et distingués par des intervalles un peu longs, afin de donner à la pensée quelque moment pour prévoir ce que nous disons, parce que, l'esprit s'échaufïant peu à peu dans le discours, toutes choses s'offrent alors comme d'elles-mêmes, et viennent s'y ranger avec plus de facilité ; car cette ardeur de l'esprit étant bien réglée, est elle-même un excellent maître d'éloquence. \

Mais il y a bien plus de difficulté à conduire et à modérer l'action; car rélocution est facile et déjà comme formée par l'étude et l'application qui l'ont précédée.' Mais l'action, qui comprend le geste et la prononciation, est toute du temps présent, et se forme sur-le-champ. C'est pourquoi, entre toutes les choses que nous en avons dites en ce dernier livre, qu'il se mette alors celles-ci devant les yeux : premièrement, qu'il doit éviter soigneusement cette égalité ou uniformité de voix que nous appelons monotonie, et l'inégalité, qui est le vice contraire : ce sont les deux premiers vices de la prononciation dont il est parlé au septième chapitre de ce sixième livre; et en second lieu, qu'il doit avoir principalement soin de prononcer son discours d'une manière claire et distincte, bienséante et convenable au sujet : car le talent de bien prononcer renferme ces quatre qualités de l'élocution : la pureté, la clarté, la justesse et l'ornement. Nous parlons distinctement lorsque, par la dispensation de la voix, nous distinguons les parties, les membres et les articles du discours, par des intervalles convenables où l'on se repose un moment. Nous parlons avec bienséance, quand nous conduisons notre voix par les divers tons qui conviennent aux sentences et aux paroles différentes, et que nous les accompagnons en même temps d'un geste convenable. Nous parions, enfin, avec ornement, c'est-à-dire agréablement et de bonne grâce, quand nous avons soin dans la prononciation de fléchir notre voix, et d'accompagner d'une douceur naturelle les divers tons que nous lui faisons prendre, selon la diversité des tons que nous

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