LIVRE II. CHAPITRE I. o
les sujets qu'elle traite ; de sorte que, comme nous disons que la santé et la maladie sont l'objet et la matière de la médecine, parce qu'elle ne raisonne que sur ce qui regarde ces deux choses, ainsi nous appelons l'objet et la matière de la rhétorique toutes les choses qu'embrasse et dont s'occupe l'art de l'orateur. Mais les uns l'ont étendu à plus de sujets, les autres à moins, dorgias, précepteur d'Isocrate et le plus ancien presque de tous les rhéteurs, a cru que l'orateur pouvait très-bien parler de toutes choses et donnait à cet art une matière indéfinie et sans bornes : et Aristote, qui a si bien parlé de la rhétorique,; enseigne qu'elle comprend trois genres^ qui sont le domaine de l'orateur : le genre démonstratif ^\q genre délibératif et le genre: judiciaire. Le démonstratif est ce qui s'attribue à quelqu'un comme un sujet de louange ou un sujet de blâme ; le délibératif, ce qui est mis en dispute et en délibération, en sorte qu'il faille ou le persuader ou en dissuader; le judiciaire, ce qui étant proposé en jugement est susceptible d'accusation et de défense, ou de demande et de refus. Ainsi chacun de ces trois genres (comprend deux parties : le genre démonstratif, la louange et le blâme; le genre délibératif, la persuasion et la dissuasion; le judiciaire, l'accusation et la défense.'Cest aussi le sentiment de Cicéron. « Il faut croire, dit-il (et c'est mon opinion), que l'art et la faculté de l'orateur sont renfermés dans ces trois genres de matière. »
Nous embrassons volontiers le sentiment de ces deux grands hommes; mais en supposant toujours que bien que la matière de cet art soit renfermée dans les bornes qu'ils lui prescrivent, néanmoins sa principale partie^ qui est l'élocution. ne laisse pas de s'étendre à toutes les autres sortes d'arts et de sciences : et nous voyons, en efïet. que les philosophes, les médecins, les jurisconsultes, les mathématiciens et beaucoup d'interprètes même des Livres sacrés, instruits des préceptes et des règles de cette partie, c'est-à-dire de l'élocution, sont très-agréables et très-éloquents dans tous leurs discours.
De ces trois genres, le judiciaire, particulièrement en usage parmi les rhéteurs, qui n'ont même inventé l'art de l'éloquence qu'afin de mieux traiter les causes civiles et les affaires du barreau,
paraît peu propre à notre dessein qui est de doiuier les préceptes de la rhétorique, non aux avocats des plaideurs, mais aux prédicateurs de l'Évangile. C'est pourquoi nous avons cru devoir le rejeter et nous contenter des deux autres : du délibératif ou persuasif, pour exciter et porter les hommes aux devoirs de la vertu et pour les détourner des dérèglements des vices ; et du démonstratif, pour louer ce qu'il y a de grand et de relevé dans les saints et dans les justes, et pour blâmer et condamner ce qu'il y a de bas et de honteux dans les pécheurs.
Pour l'office de l'éloquence, c'est, à mon avis, de dire les choses d'une manière propre à persuader, et sa fm est de persuader en effet par la manière de les dire. Or il y a cette différence entre l'office et la fm, que dans l'office on considère ce qu'il est avantageux et à propos de faire, et dans la fin ce pourquoi on le fait. Ainsi nous disons que l'office du médecin est de trouver et d'appliquer des remèdes propres et convenables pour guérir les maladies et rétablir la santé, et que sa fin est la guérison des malades et le rétablissement de leur santé par l'application des remèdes. Nous comprendrons de même ce qu'est l'office et ce qu'est la fin de l'orateur, en disant que son office est ce qu'il doit faire, et sa fin le motif pour lequel il doit le faire; et comme la nature des moyens ordonnés pour une fin se tire de la fin même, on connaît aussi très-bien par elle ce qu'un orateur doit faire et ce qu'il doit avoir pour le faire bien.
Premièrement, pour dire les choses d'une manière propre à persuader, il doit faire ces trois choses : instruire, plaire et toucher;
i ce que saint Augustin prouve par Cicéronten ces termes : « Un maître de l'éloquence a dit, et avec vérité, que l'orateur doit parler de manière qu'il instruise, qu'il plaise et qu'il touîdie '. » Il suffit
/a un dialecticien qui veut prouver une chose dont on doute, de
' l'enseigner simplement, c'est-à-dire d'en montrer la vérité et d'en convaincre ses auditeurs par la force des preuves et des arguments.
..Jlais Je devoir de l'orateur chrétien n'étant pas seulement de convaincre ceux à qui il parle, mais encore de les porter à faire co dont il veut non-seulement les convaincre, mais encore les jer^^
' Dixil quidam eloquens, et verum dixit, ita dicerc debere eloquentem, ut doceat, ul deicctct, ut flectat.