LIVRE II, CHAPITRE I. SÔ
suader, il ne doit pas seulement leur rendre certaines par la force des raisonnements et des preuves les vérités qu'il leur propose ; mais il doit aussi faire en sorte, par la beauté de ses discours et par la variété de son style, qu'ils se plaisent à les entendre, qu'ils en soient touchés et qu'ils se portent à les pratiquer. « Et vraiment, pour ce qui est d'enseigner, dit Rodolphe AgTicola, c'est une chose facile et que peut faire quiconque n'a pas l'esprit abattu dans le dernier assoupissement de la torpeur ; mais de toucher et de gagner les cœurs, de changer comme l'on veut les affections et les habitudes par la force et les agréments de ses discours , et de ravir les esprits par le plaisir que les auditeurs trouvent à les entendre, c'est ce qui n'arrive qu'aux grands génies. »
L'office et la fm de l'éloquence nous montrent aussi quelles sont les qualités que doit avoir un discours chrétien, et à quoi doit s'appliquer le prédicateur. Pour faire, sur quelque sujet que ce soit, un discours qui persuade, qui plaise et qui touche, cinq choses sont i nécessaires : l'invention, la disposition, l'élocution, la mémoire et f la prononciation. L'invention est la manière de trouver les choses, î ou vraies, ou vraisemblables, qui peuvent persuader ou rendre \ probable le sujet du discours; la disposition est l'ordre, l'arrange- \ ment selon lequel ces choses doivent y être placées ; l'élocution est ^ l'adresse à se servir des sentences et des mots propres pour les exprimer, de sorte que la diction soit proportionnée au sujet; la mémoire est la perception ferme et permanente du discours ; la ! prononciation est la manière de composer le ton de la voix, l'air du^y vi sage et les gestes I avec bienséance, (et de les ajuster de bonne grâce aux mouvements et aux affections que l'on veut exciter dans les auditeurs .^
/Pour acquérir toutes ces qualités, trois choses sont nécessaires à l'orateur : l'art, l'imitation et l'exercice. L'art enseigne la voie ou la manière et la méthode assurée pour bien dire; l'imitation est l'exacte et diligente application que l'on apporte à ressembler à quelques personnes éloquentes qu'on se propose pour modèles; l'exercice est le fréquent usage des règles et des préceptes, ^ par lequel on se forme une habitude de parler éloquemment. Nous avons besoin des règles et des préceptes de l'art, non-seulement
pour bien juger les ouvrages des hommes éloquents que nous nous proposons d'imiter, et même les ébauches et les essais que nous faisons sur leurs discours ; mais encore pour aider la nature, qui peut se corriger et se perfectionner avec ce secours : car, comme le remarque fort bienCicéron, encore qu'il se trouve quelquefois de grands génies qui, sans règle et sans méthode, excellent naturellement dans la faculté de parler avec éloquence, l'art est toujours un guide plus assuré que la nature.
En effet, ce que l'on fait bien avec le seul secours de la lumière naturelle, se fait toujours mieux et plus sûrement quand on est aussi appuyé du secours de l'art. Mais il ne faut pas s'imaginer qu'avec ce seul secours on ait toutes les qualités nécessaires pour faire des discours éloquents ; car, sans les deux autres parties de l'orateur, savoir l'imitation et l'exercice, dont l'une consiste dans une grande et exacte lecture des auteurs les plus éloquents, et l'autre dans une continuelle application à écrire et composer, nul ne peut remporter le prix de l'éloquence.
Et ce n'est pas assez de lire beaucoup : il faut avoir soin d'observer exactement dans ce qu'on lit les figures, les sentences et les manières de parler, les agréments et la politesse du style, les tours, les adresses et les divers ornements du discours, et enfin tout ce qui regarde la manière d'inventer, de tourner et d'exprimer agréablement les choses : en sorte qu'on se rende les règles et les préceptes de l'éloquence aisés et familiers, et qu'on les ait toujours prêts et comme sous la main ; car le défaut de plusieurs qui ne réussissent pas dans l'étude de l'éloquence, vient de ce qu'en lisant les plus éloquents auteurs, ils ne s'arrêtent qu'aux pensées sans faire aucune attention à la manière de les dire. C'est pourquoi saint Augustin, parlant de l'éloquence qui s'acquiert par l'étude, enseigne que celui qui veut apprendre à parler, non-seulement avec sagesse, mais aussi avec éloquence, parce que sans doute il profitera plus à ses auditeurs s'il peut avoir l'une et l'autre, y réussira beaucoup mieux en s'appliquant à lire, à entendre et à imiter les auteurs éloquents que dans l'école des rhéteurs '.
' Porrô^ qui non solùtn sapienter, verùtn etiam eloquenter vult dicere, qiio-