‹ uvres complètes de Louis de Grenade (volume 5)Chapitre 36 sur 347 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Du rapport et de la différence qu'il y a entre la rhétorique et la dialectique.

Afin de faire entendre plus clairement et plus distinctement la définition de la rhétorique, et d'en tirer toute la lumière nécessaire pour en découvrir entièrement la nature et les propriétés, il faut expliquer plus amplement le rapport et la différence qu'elle offre avec la dialectique ; car toute vraie définition se tire du rapport et de la différence des choses qui ont de la liaison et de la dépendance entre elles. ,pr il est constant, selon Aristote *, que la rhétorique a une étroite liaison avec la dialectique, et qu'elle est renfermée comme une science moins générale dans son domaine, de même que la musique l'est dans celui des mathématiques; et il est constant encore qu'elles n'ont l'une et l'autre qu'une même fin'\ et qu'elles se servent toutes deux des mêmes moyens pour y arriver. La fin de l'une et de l'autre est de persuader et de rendre certaines à leurs auditeurs les choses dont ils doutent, et elles se servent pour cela de diverses sortes de preuves et d'arguments.

Cependant elles ont l'une et l'autre leurs questions, leurs auditeurs et leurs manières de parler et de raisonner toutes différentes, ^t (Pour ce qui est des questions ou propositions, il y en a de deux sortes : les unes regardent la science ou la connaissance de la vérité, et les autres la conduite de la vie et la sainteté des actions. On appelle celles-là des questions spéculatives, et celles-ci des questions morales ou de pratique^ La dialectique traite d'ordinaire les questions de la première sorte, et la rhétorique ecclésiastique principalement et le plus souvent celles de la seconde ; car encore qu'elle semble d'abord tendre à autre chose, elle a toujours pour but de persuader ou de dissuader, en détournant les auditeurs du péché, ou en les poussant et les excitant à l'amour et à la pratique de la vertu et de la piété.

niam plus profectô proderit, si utrumque potuerit, ad legendos, vel audiendos, vel exercitatione imitandos éloquentes, eum mitto libentiùs , quàm magistris artis rhetoricae vacare prœcipio. De Doct. christ., lib. IV, cap. v. 1 Rhet., lib. I.

Il y a aussi une très-grande différence entre les auditeurs d'un dialecticien et ceux d'un prédicateur. Le dialecticien n'a presque allaire qu'à des hommes studieux et amateurs de la sagesse, avec lesquels il traite les questions dans les écoles ; mais le prédicateur parle devant le peuple, qui se laisse bien plus gagner par les exemples et par les aflections et les mouvements qui le touchent et le remuent, que par des preuves et des raisonnements de philosophie. De là vient que Zenon, pour marquer la différence de ces deux sciences, ne faisait que fermer et ouvrir la main, disant que la dialectique ressemblait à la main fermée, et la rhétorique à la main ouverte et étendue, en ce que le discours de la première est toujours court et serré, et celui de l'autre plus diffus et plus ample. Il semble que la tâche de la dialectique soit pour ainsi dire de former et d'affermir seulement les os et les nerfs du corps, et de les ranger chacun en leur place; et celle de la rhétorique, de le revêtir comme de peau, de chair et de sang, et de lui donner de la chaleur, de l'ornement et de la beauté par l'éclat et l'abondance des paroles et des expressions. Tout discours où ces choses manquent, est appelé par les rhéteurs un discours sec et vide.)

Cela s'explique encore par l'exemple des peintres, qui, voulant faire un portrait, commencent par en ébaucher simplement et à gros traits toutes les parties, et ensuite emploient toute leur adresse à y ajouter, par des coups de pinceau plus délicats et plus fms, la diversité d'ombres, de couleurs et d'ornements nécessaires pour le rendre parfait et accompli ; car l'office de la dialectique nous est très-bien marqué par leur première ébauche, et celui de la rhétorique par la variété de traits et d'agréments qu'ils y ajoutent ensuite. Cette dernière différence naît des deux premières que nous avons marquées d'abord: il faut de plus longs discours pour gagner et se concilier les hommes du peuple grossiers et qui ont besoin d'être instruits ; car si l'on veut que, non-seulement ils sachent et comprennent, mais se portent à pratiquer la vérité, il faut les ébranler et les remuer non-seulement par des preuves et des démonstrations convaincantes, mais particulièrement par les fortes et vives impressions d'un discours vraiment éloquent, c'est-à-dire qui n'ait rien du style court et serré de la dialectique, mais qui

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