‹ uvres complètes de Louis de Grenade (volume 5)Chapitre 37 sur 347 · LIVRE 11, CHAPITRE lî · texte numérisé non relu

LIVRE 11, CHAPITRE lî

soit abondant en figures et en expressions véhémentes, agréables et propres à persuader.

Nous en avons dans Sénèque un exemple très-juste, que je rapporte ici pour me faire mieux comprendre. « Zenon, dit-il, ce fondateur de la secte la plus généreuse et la plus pure des philosophes, veut nous détourner des excès du vin : écoutez comment il montre qu'un homme de bien n'y tombe point. Voici sa manière de raisonner : Nul ne découvre son secret à un homme qui s'enivre, mais on le confie volontiers à un homme de bien ; donc l'homme de bien ne s'enivre point. Ce raisonnement n'est pas exact; car nous avons plusieurs exemples d'hommes adonnés au vin qui n'ont jamais laissé échapper leurs secrets dans l'ivresse, et auxquels on a confié sans inquiétude les aflaires les plus importantes. En vérité, si vous voulez prouver que l'homme de bien ne doit pas s'enivrer, qu'est-il besoin d'arguments? Montrez combien il est honteux de prendre plus de boisson qu'on ne peut en contenir, et de ne pas connaître la mesure de son estomac, combien on fait de choses dans l'ivresse dont on rougit à jeun. Dites que l'ivresse n'est qu'une frénésie volontaire; que l'état d'un homme ivre prolongé quelques jours ne peut plus se distinguer de la folie, et que pour moins durer, elle n'en est pas moins folie. Citez l'exemple d'Alexandre qui, au milieu d'un repas, tua Clitus, le plus cher, le plus fidèle de ses amis ; et après avoir connu ce crime, voulut se tuer lui-même, et certainement il se fût rendu justice. L'ivresse allume et décèle tous les vices ; elle écarte la honte, le principal obstacle des projets criminels : car plus de gens s'abstiennent du mal par la honte de pécher que par l'amour de la vertu. Quand la violence du vin se fait sentir à l'àme, il en fait sortir tous les vices qui s'y trouvent enfouis : l'ivresse ne les fait pas naître, elle les manifeste. Alors le débauché n'attend pas la solitude d'une chambre fermée, mais accorde sans délai à ses désirs ce qu'ils lui demandent ; alors l'impudique publie sa maladie et s'en fait trophée ; alors l'insolent ne contient ni sa langue ni son bras. L'orgueil devient téméraire, la cruauté se tourne en férocité, la malice se montre sous les traits livides de l'envie, en un mot tous les vices se découvrent et se trahissent. Ajoutez-y l'oubli de

soi, des paroles inarticulées, des yeux égarés, une démarche incertaine, les vertiges. Tétai de mobilité où paraissent les toits et les maisons entières, comme si elles étaient mues circulairement par un toiu'billon, les douleurs d'estomac et la tension de tous les viscères causée par l'effervescence du vin. Cependant ces suites sont supportables jusqu'à mi certain point, tant que le corps conserve quelque force ; mais que sera-ce, si le sommeil change l'ivresse en indigestion? Songez aux massacres qu'a produits l'ivresse devenue publique ! C'est elle qui souvent a livré à leurs ennemis les nations les plus belliqueuses elles plus indomptables; c'est elle qui a souvent ouvert les portes de villes défendues pendant des années par les efforts les plus opiniâtres ; c'est elle qui a fait subir un joug étranger aux peuples les plus indépendants et les plus indociles ; enfin c'est elle qui, par le vin, a dompté des nations invincibles par les armes.

« Cet Alexandre, dont je parlais tout à l'heure, sut résister à tant de marches, à tant de combats, à tant d'hivers, pendant lesquels il triompha de la rigueur des climats et de la difficulté des lieux, à tant de fleuves dont la source était inconnue, à tant de mers immenses ; il ne dut sa mort qu'à son intempérance dans la boisson, à cette fatale coupe d'Hercule. La belle gloire, que de contenir beaucoup de vin ! Quand vous aurez remporté la palme, quand vos compagnons de débauche, plongés dans le sommeil et la crapule, refuseront vos défis, quand vous demeurerez seul de tous les convives sur pied, quand vous aurez surpassé tout le monde par le mérite sublime de porter plus de vin, eh bien ! un tonneau l'emportera sur vous ! Mare- Antoine, qui était un homme brave et distingué par son esprit, à quoi dut-il sa perte et la bassesse d'adopter des mœurs étrangères, des vices peu convenables à un Romain? ce fut à sa passion pour le vin, et à son attachement non moins fatal pom* Cléopàtre. Yoilà ce qui le rendit l'ennemi de la république, la victime de ses ennemis, un monstre de cruauté qui se faisait apporter à table les tètes des principaux sénateurs; qui, au milieu d'un banquet somptueux et d'une magnificence royale, reconnaissait les traits et les mains des proscrits et qui, rempli de vin, était encore altéré de sang. Ce qu'il faisait dans l'ivresse eût

Page 1