LIVRE I, CHAPITRE II, § I
les métiers les plus communs, qu'après s'y être formé par un long et pénible apprentissage; et c'est là sans doute ce qui est cause qu'entre tant de prédicateurs dont les voix retentissent partout dans les églises, à peine s'en trouve-t-il quelques-uns qui parlent convenablement, à fond et agréablement des sujets qu'ils traitent, et beaucoup moins encore qui réussissent par leurs discours à retirer les pécheurs de la voie du vice pour les faire entrer dans la voie de la vertu.
Suite du même sujet : utilité de la rhétorique prouvée par les témoignages des plus célèbres auteurs de l'antiquité païenne.
Pour achever de convaincre mes lecteurs de l'excellence et de l'utiJité de la rhétorique, je rapporterai ici les sentiments des plus célèbres auteurs. Je commence par Plutarque, le plus considéré des anciens philosophes, qui parle ainsi dans sa Politique : « Nous devons croire que, lorsqu'il s'agit de persuader, la rhétorique ne fait pas tout elle seule, mais qu'elle y aide beaucoup ; et par cette raison l'on doit corriger cet endroit de Ménandre : C'est la bonne vie de Voy^ateur qui persuade, et non pas ses discours ; car c'est véritablement l'ouvrage de l'un et de l'autre ensemble, et de la bonne vie de celui qui parle, et de l'éloquence de ses discours ; à moins qu'on ne veuille dire que c'est le pilote seul qui conduit le navire, et non aussi le gouvernail ; que c'est le cavalier seul* qui fait tourner le cheval, et non aussi la bride, de même que c'est la bonne vie et les bonnes mœurs des orateurs qui gouvernent les États et les peuples. Certes, c'est la force et l'éloquence de leurs discours, qui leur servent comme de frein et de gouvernail pour tourner et manier l'homme, cet animal si variable et si inconstant, comme dit Platon. Il est hors de doute qu'un homme ne peut pas gouverner toute une villej ni régler les mœurs de toute une multitude, (s'il ne sait parfaitement employerMes tours et les adresses de' l'éloquence pour s'en faire écouter avec plaisir, )pour les toucher et pour les faire entrer dans ce qu'il veut leur persuader. » [Démétrius de Phalère comparait la force de l'art à la force des
armes : « L'éloquence, disait-il, a autant de pouvoir dans une republique, que le ter en a dans une armée "^ car tout se conduit dans la guerre par la force des armes, et dans la tribune aux harangues par la douceur de la persuasion. »^e là vient que Pj'rrhus, roi de .Macédoine disait souvent, comme Valère Maxime l'a rapporté, qu'il n'avait pas pris autant de villes par la force de ses armes, que Cinéus en avait gagné par les attraits et les charmes de son éloquence.?
Mais rien n'égale ce que Quintilien, le plus éloquent des rhéteurs de l'antiquité, a dit de l'excellence de la rhétorique et de son utilité. Voici comme il en parle dans le chajiitre seize dujecond livre ^eV Institution de l Orateur : « De quelle utilité n'est pas un orateur ! (N'est-ce pas lui qui relève le courage du soldat abattu par la crainte,'; qui le pousse aux combats les plus périlleux, qui le fait courir à la gloire au travers des dangers,(et lui persuade qu'il est beau de mourir pour la patrie? Ne fut-ce pas l'éloquence de Cicéron qui déconcerta Catihna?.... )Ne voyons-nous pas que les préceptes mêmes de la morale, quoique gravés dans nos cœurs par les mains de la nature, ne laissent pas de prendre une nouvelle force lorsqu'ils sont relevés par un orateur qui saitgoindre les ornements du discours à la beauté de la matière?...
«[Certainement le Créateur nous a principalement distingués du reste des animaux par la raison, puis par la parole, qui est l'organe de la raison. En effet, les animaux nous surpassent en grandeur, en force, en durée, en vitesse, en mille autres avantages j et surtout en celui de se passer, mieux que nous, des secours étrangers. Guidés par la nature, ils apprennent bientôt à marcher, à chercher leur nourriture, à passer les rivières à la nage; /ils sont pour ainsi dire revêtus de leurs corps contre le froid;) ils ont des armes qui leur sont naturelles; ils trouvent à manger sous leurs pas, au lieu que pour (tout cela il en coûte beaucoup à l'homme. C'est donc la raison qui est notre privilège particulier,) et qui nous élève bien au-dessus des animaux. Mais cette raison nous servirait peu, )et serait fort en peine de se développer et de se manifester, si nous n'avions pas la faculté d'exprimer nos pensées par la parole, qui en est l'interprète hdèle.^ Puis donc que la