LIVRE 11, CHAPITRE VII
puis-je les connaître, si je ne suis pas bien éclairé dans la science qui en traite et qui les enseigne? C'est pourquoi, lorsque je considère les topiques, je les trouve semblables à ces arts qui enseignent bien la méthode ou manière de faire les ouvrages, mais qui néanmoins en empruntent d'ailleurs la matière. Telle est la pharmacie qui montre comment et de quelles plantes les divers remèdes doivent se composer , mais qui emprunte d'ailleurs les différentes sortes de simples dont elle les compose suivant ses règles. La dialectique enseigne donc de même, dans les questions qu'elle traite, la métliode de trouver les attributs qui conviennent aux choses par leur propre nature, atin d'en tirer des arguments justes et convenables à sa fin ; mais ce n'est point elle qui fait ces attributs, elle les prend des sciences particulières qui traitent de ces choses comme de leur propre matière.
Cette considération nous donne heu de conclure qu'un prédicateur doit être fort instruit et fort éclairé dans la morale et dans toute la saine doctrine du christianisme, parce qu'ayant toujours à parler des vertus et des vices, des commandements de Dieu et de l'Église, des sacrements et des mystères de la foi , et de toute la croyance des fidèles, il doit connaître et savoir à fond toutes ces choses, pour pouvoir tirer de tous les attributs qui leur conviennent , les preuves et les arguments qui peuvent servir à persuader ou à dissuader, à approuver ou à condamner, à amplifier ou à diminuer. Mais où trouvera-t-il cette abondance de matière sur tous ces divers sujets, sinon dans la lecture des saintes Ecritures et dans les ouvrages des Pères? Il faut donc qu'un prédicateur, avant d'entrer dans Texercice de son ministère , ait lu assidûment et approfondi soigneusement les Livres saints, et qu'il soit rempli d'une lecture exacte et studieuse de toutes sortes d'ouvrages de piété et de bons auteurs, afin que, « comme un docteur savant en tout ce qui regarde le royaume du ciel, il tire de son trésor des choses uouveUes et anciennes ' ; » car ceux qui ne commencent à lire les saints Pères que lorsqu'ils entrent dans l'emploi de la prédication, ne peuvent pas tirer de leur trésor des choses anciennes
' Omnis scriba doclus iu resno cœlorum similis est. homini l'atrifamilias qui profert de Ihesauro suo nova et vetera. Mati/t.; xiii, 52.
et nouvelles, selon le conseil de Jésiis-CInist , mais seulement des nouvelles. De là vient que saint Grégoire reprend fortement ceux qui s'y ingèrent sans cette préparation : « Que ceux, dit-il, que leur âge, leur insuffisance pu quelqu'autre défaut éloigne de ce saint eiiiploi, et qui néanmoins s'y portent avec précipitation, prennent bien garde qu'en se chargeant si promptement et avec tant de présomption d'une fonction si importante, ils ne s'ôtent à eux-mêmes les moyens de pouvoir mieux s'en acquitter dans la suite, et qu'en s'ingérant avant le temps dans un exercice qui passe leurs forces, ils ne se rendent incapables de le remplir aussi dignement qu'ils auraient pu le faire s'ils avaient attendu un temps plus propre; qu'ils craignent de ressembler aux petits des oiseaux qui, voulant prendre leur vol trop haut avant d'avoir les ailes assez fortes, tombent à terre ; ou à une femme enceinte qui produit son fruit avant qu'il soit formée et ne remplit qu'un tombeau au lieu d'augmenter sa maison ' . »
Pour rendre cette lecture et cette étude vraiment utiles, il faut un discernement et un choix judicieux des choses que l'on en doit tirer, afin que sans s'arrêter à ce qui est commun, trivial et souvent rebattu, on n'en recueille que les endroits les plus distingués, non tant par l'éclat et l'attrait des paroles que par la noblesse des pensées et par les grands sens qui, s'y trouvant renfermés en peu de paroles, leur donnent la force et le poids des sentences, en sorte que le prédicateur ait lieu de s'étendre un peu pour développer ces sens et ces pensées, et les mettre dans leur jour. Outre ce discernement et ce choix, il est encore important et même nécessaire d'avoir une espèce de registre où toutes les choses qui sont des sujets propres à la prédication soient intitulées séparément et par ordre au haut de divers feuillets en blanc, comme autant de chefs sous lesquels on puisse ranger tout ce qu'on a trouvé de considérable sur chacune ; il est bon aussi d'écrire les remarques les plus belles et les plus édifiantes, que l'on pourra faire sur les différents sujets.
Pour moi, je suis d'avis que ces sortes de recueils sont très-
' Pastor., lib. FU, cap. xxv