LIVRE 11, CHAPITRE IX
conseil. » On considère, dit-il, cette proposition comme la première partie de l'argument, à laquelle il faut joindre ensuite pour la seconde les diverses preuves qui servent à rétablir, telles que peuvent être celles-ci : « Quand toute une maison est gouvernée par un père de famille sage et prudent,; elle est sans doute mieux pourvue de toute chose et mieux réglée qu'une autre où tout se fait inconsidérément /et quand une armée est commandée par un général vraiment habile et plein de sagesse^ elle marche et agit partout avec bien plus d'ordre que si elle était sous la conduite de quelque chef téméraire et inconsidéré. -Jl en est de même de la navigation : plus le pilote qui conduit un vaisseau a de sagesse et de vigilance, plus il arrive heureusement au port. » La première partie de l'argument étant ainsi prouvée par la seconde, on joint l'attribut de la proposition, savoir : inieux i^jglé, avec le sujet de la question, qui est le monde^ pour en faire une troisième qu'on appelle la mineure, en disant : « Or il n'y a rien qui soit mieux réglé que le monde ; » et l'on met pour la quatrième partie la preuve qui la suit immédiatement, et qui l'établit ainsi : « Car peut-on imaginer un ordre plus certain, plus juste et plus réglé que celui qu'on admire tous les Jours dans le cours, dans le lever et le coucher des astres, dans Téloignement et le retour du soleil, dans la vicissitude des saisons qui en dépendent, dans les révolutions des années, qui non-seulement se font toujours d'une même manière comme par nécessité, mais sont toujours utilement accommodées aux besoins de toutes choses, et enfin dans la succession constante du jour et de la nuit, dont l'un suit toujours l'autre sans que cet ordre soit sujet à aucun changement. » Comme tout cela marque évidemment que tout l'univers est conduit et réglé par le conseil d'une admirable sagesse, on prend pour la cinquième partie la conclusion, soit en y renfermant précisément ce qui est une suite nécessaire de toutes les précédentes, en cette manière : « Le monde est donc gouverné par une sage Providence, » qui est la proposition qu'on avait à prouver; ou bien, en renfermant tout l'argument en peu de paroles dans une seule proposition, de cette manière : « Si tout ce qui est gouverné par conseil est mieux réglé que ce qui se conduit sans conseil, et qu'il n'y ait rien de mieux réglé que
iOO RHÉTORIQUE ECCLÉSIASTIQUE.
l'univers, il faut avouer qu'il est gouverné par un très-sage conseil. » Yoilà un exemple de raisonnement renfermant cinq propositions.
/On peut néanmoins renverser quelquefois cet ordre) avec la même force et le même agrément, en sorte que l'argument, ayant commencé par la mineure, finisse par la majeure, servant alors de preuve pour la conclusion qui en naît ; ce qui se fait toujours bien quand la proposition renferme une sentence générale que l'on peut étendre comme un lieu commun. Par exemple, si un pasteur veut exhorter son peuple à l'exercice du jeûne et de la mortification, parce que c'est le moyen de satisfaire à Dieu pour les péchés commis, il proposera cette preuve en la renfermant dans un argument, en cette sorte :
C'est une nécessité de satisfaire à Dieu pour les péchés commis; or nous ne pouvons mieux le faire que par l'exercice du jeune et de la mortification de notre chair ; nous devons donc nous appliquer soigneusement et avec ardeur à ce saint exercice. Ce raisonnement est droit et juste ; mais le prédicateur lui donnera plus de force et d'agrément, s'il réservée la proposition majeure pour la fin, et qu'il en fasse comme un lieu commun où il puisse s'étendre amplement sur la nécessité de la satisfaction des péchés, afin d'éviter les peines du purgatoire, dont il pourra décrire la rigueur effroyable. Après s'être étendu autant que l'on veut sur cette proposition, on revient à la conclusion précédente, afin que l'auditeur connaisse évidemment où tendait tout ce raisonnement ; et c'est ce qui est comme une source d'où il naît souvent des digressions qui rélèvent beaucoup l'éclat et la beauté du discours, quand on remonte du détail des choses particulières, comme des circonstances des actions et des personnes , aux lieux communs des vertus et des vices. Ainsi, lorsqu'il s'agit d'exhorter les hommes à certaines œuvres de miséricorde, on peut s'étendre amplement sur ce sujet, en montrant combien cette vertu est agréable à Dieu, ce qui peut se faire soit avant, soit après la conclusion. De même nous voyons dans l'Évangile que le Seigneur ayant prononcé cette décision : « Que si quelqu'un scandalise un de ces petits qui croient en moi, il vaudrait mieux pour lui qu'on lui attachât une meule de mouhn au