III
Des enthyu'ièmi's.
Il est si peu nécessaire qu'il y ait toujours trois propositions exprimées dans un raisonnement, qu'il est souvent plus à propos d'en supprimer quelqu'une comme trop claire et trop connue, parce qu'elle peut être facilement suppléée par l'esprit de ceux à qui l'on parle; et(quand on n'exprime ainsi que deux propositions, cette sorte d'argument s'appelle Fnf/njmème^ qui est véritablement un syllogisme imparfait dans l'expression, mais parfait dan? l'esprit , parce que l'esprit supplée la proposition sous-entendue , en vertu de laquelle il conclut. (Par exemple] quand un prédicateur dit à des fidèles :' « Vous faites profession de suivre .lésus-Christ, et vous ne pardonnez pas cà vos ennemis! ))/on comprend aisément ce qu'il suppose et laisse à suppléer dans cet enthymèrae, savoir : que quiconque fait profession de suivre Jésus-Christ, doit pardonner à ses ennemis.
Cette manière d'argumenter est si commune dans les discours et dans les écrits, qu'il est rare, au contraire, qu'on y exprime toutes les propositions, non-seulement parce qu'il y en a d'ordinaire une assez claire pour être supposée, mais aussi parce que naturellement l'homme aime mieux qu'on lui laisse quelque chose à suppléer , et que l'on ne croie pas qu'il ait besoin d'être instruit de ce que le bon sens découvre à chacun. Ainsi, outre que cette suppression le flatte , en ce que par elle on se remet de quelque chose à son intelligence, elle sert encore, en abrégeant le discours, à le rendre plus fort et plus vif. C'est ce qui se voit aisément dans (ce vers de la Mfklée de Sénèque, qui contient un enthymème trèsélégant :
[Servare polr.i, peidere au possim rogas?
« J'ai pu te conserver, et tu demandes si je pourrai te perdre? » ) car quelle grâce aurait-il, si l'on en faisait un argument philosophique en cette manière : « Celui qui peut conserver, peut perdre; or je t'ai conservé; je pourrai donc te perdre. » Cette sorte d'ar-