‹ uvres complètes de Louis de Grenade (volume 5)Chapitre 67 sur 347 · LIVRE II, CHAPITRE IX, § IV. lOo · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE IX, § IV. lOo

sorte : « Ou ils sont capables de cette charge , ou ils en sont incapables. S'ils en sont capa])les, ils sont inexcusables de ne pas s'y employer; s'ils en sont incapables, ils sont inexcusables d'être entrés dans une charge si importante, dont ils ne pouvaient pas s'acquitter] Ainsi, en quelque manière que ce soit, ils sont inexcusables devant Dieu , s'ils ne travaillent pas au salut des âmes qui leur sont confiées. »

Ajoutons quelques observations sur ces sortes de raisonnements, pour en faire ressortir la vérité et la fausseté, le fort et le faible. La première chose à remarquer , c'est que toutes les propositions ne sont pas toujours exprimées; ainsi il y a beaucoup d'idées sousentendues dans ce dilemme, par lequel un ancien philosophe prouvait qu'on ne devait point se mêler des affaires publiques : « Si l'on y agit bien, on offensera les hommes; si l'on y agit mal, on offensera les dieux; donc on ne doit point s'en mêler. »

Et de même en celui-ci, par lequel un autre prétendait prouver qu'il ne fallait point se marier : (« Si la femme qu'on épouse est belle, elle cause de la jalousie; si elle est laide, elle déplaît : il ne faut donc point se marier. »\0a voit , dans l'un et dans l'autre de ces dilemmes, que la proposition qui devait contenir la partition est sous-entendue ; ce qui est facile, parce qu'elle est assez marquée par les propositions particulières où l'on traite chaque partie. De plus, afin que la conclusion soit renfermée dans les prémisses, il faut sous-enteudre partout quelque chose de général qui puisse convenir à tout, comme dans le premier : « Si l'on agit bien, on offensera les hommes, » ce qui est fâcheux; « si l'on agit mal, on offensera les dieux, » ce qui est encore fâcheux : « donc il est fâcheux en toute manière de se mêler des affaires publiques. » Cette première observation est très-importante pour bien juger de la force d'un dilemme; car ce qui fait que celui-là n'est pas concluant, c'est qu'il n'est point fâcheux d'offenser les hommes quand on ne peut l'éviter qu'en offensant Dieu.

La deuxième observation , c'est qu'iin dilemme peut avoir deux défauts. \ L'un, quand la disjonctive sur laquelle il est fondé, ne comprend pas toutes les parties du tout que Ton divise. Par exemple^ le dilemme pour ne point se marier ne conclut pas, parce

lOfi RIlÉTORlOrK ECCLÉSIASTIQUE.

qu'il peut y avoir des femmes qui ne soient ni belles ni laides, e'est-à-dire ni si l)elles qu'elles causent de la jalousie, ni si laides qu'elles déplaisent?» Il en est de même de ce dilemme de Cicéron contre la colère, que nous avons rapporté ci-devant : Si implacahiles sunt irocundiœ, etc. ; car on peut se mettre en colère avec Justice, et se laisser fléchir de même par raison et sans légèreté, quand celui qui a olîensé répare la faute ou s'en repent.(lj'autre défaut est quand les conclusions particulières de chaque partie ne son^t pas nécessaires ,Vomme il a déjà été dit. Ainsi ce n'est pas une nécessitélqu'une femme belle cause de la jalousie, puisqu'elle peut être si sage et si vertueuse qu'on n'ait aucun sujet de se défier de sa fidélité ;îce n'est point une nécessité qu'étant laide, elle déplaise à son mari, puisqu'elle peut avoir des qualités si avantageuses de l'esprit et du cœur, qu'elle ne laisse pas de lui plaire beaucoup.

\La troisième observation est que Ton peut quelquefois retourner un dilemme très-à propos contre celui qui s'en sertjNous en avons un exemple dans Cicéron, lorsque Yarron son ami, qu'il avait prié d'écrire sur les matières de la philosophie, s'en défendait par ce dilemme : « J'ai considéré que toute la philosophie étant trèsexactement expliquée et écrite en grec, si ceux d'entre nous qui en aiment l'étude étaient savants dans le grec, ils la liraient plus volontiers dans cette langue qu'en la nôtre; et que s'ils ne le savaient pas, ils se mettraient peu en peine de lire des choses qu'on ne peut pas bien entendre sans le savoir. Ainsi je n'ai pu me résoudre à traiter et à écrire des choses que ceux qui n'ont pas la connaisance de cette langue ne peuvent pas entendre, et que ceux qui la savent négligeraient de lire en la nôtre ' . » Cicéron retourne ce dilemme contre Varron, en cette manière : « Au contraire, ceux qui ne peuvent pas lire ces matières en grec, se feront

' Cùm viderem philosophiam graecis litteris diligeutissimè explicatam, exisUmavi, si qui do noslris ejus studio tenereutur, rii essent grœcis litteris eruditi, grœca potiùs qu.im nostra lectures; sin à Graecoruai artibns et disciplinis abliorrerpnt, ne haec qnidem curaturos, quap siue eruditiono graecà intelligi uon possiint. Itaque ea scribere nolui, qua> nec indocli iutelligcre posseut, nec docli iDlelligere curarent.

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