‹ uvres complètes de Louis de Grenade (volume 5)Chapitre 78 sur 347 · LIVRE II. CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE II. CHAPITRE XI

Il y a des affections douces et des affections véhémentes, et l'on doit émouvoir tantôt les unes, tantôt les autres, selon la nature des choses dont on parle ; car en quelque endroit que ce soit du discours, si l'on montre, soit par raisonnement, soit par quelque autre voie^ qu'une chose est grande en son genre^ il faut animer ses paroles et leur donner du mouvement et du feu, pour exciter les sentiments et les affections. Par exemple,? lorsque Moïse /eut (exposé dans son cantique le miracle éclatant du passage de la mer Rouge,! dont les eaux s'étant divisées, avaient ouvert une route au peuple de Dieu qui fuyait les Égyptiens, il entra aussitôt dans ces pieux sentiments de reconnaissance envers Dieu ya Qui d'entre les forts est semblable à vous? qui vous ressemble. Seigneur, vous qui êtes grand dans votre sainteté, terrible et digne de louanges, et dont les œuvres sont des prodiges ' ? » Cela est du genre des affections douces, et néanmoins le prophète Habacuc se livre à des sentiments très- vifs au sujet du même miracle ; car, ayant dit ces paroles : « Vous avez fait un chemin à vos chevaux au travers de la fange des grandes eaux -, » il s'écrie aussitôt /« Je vous ai entendU; et mes entrailles ont été émues ; mes lèvres ont tremblé au bruit de votre voix, » marquant par ces paroles l'extrême frayeur et le profond étonnement dont il était saisi à la vue d'une si grande merveille.

Ainsi, quand nous avons représenté aux pécheurs l'ineffable bonté du Fils de Dieu, d'avoir bien voulu descendre sur la terre, s'y revêtir de notre humanité, et s'y offrir en sacrifice pour les pécheurs, afin de les réconcilier, de les faire rentrer en grâce avec son Père, et de les rappeler de la mort éternelle à la vie bienheureuse et à la gloire de l'immortalité ; quand , dis-je, nous leur avons amplement exposé cet inestimable bienfait de l'incarnation et de la mort de notre Rédempteur, nous nous élevons alors avec plus de force pour exciter en eux des sentiments d'amour et de

' Quis similis tui in fortibus, Domine ? qui» similis tui, magaificus iu sauctitate, terribilis alque laudabilis, i'aciens mirabilia. Exod., xv, 12.

* Viam fecisti in mari equis tuis, in luto aquarum mullarum. Aiulivi, etconturbatus est venter meus; à voce contremuerunt labia mea. Habac, ui, 13.

reconnaissance. Cette bonté si admirable de notre Dieii,leur disonsnous, n'allumera-t-elle donc pas en vous le feu de son amour? n'excitera-t-elle pas dans votre cœur une sainte ardeur de vous donner entièrement à lui? ne vous portera-t-elle point à embrasser avec courage toutes sortes de périls et de travaux, afin de répondre à ce grand amour qu'il vous a témoigné par l'effusion de son sang?jNe direz-vous pas avec l'Apôtre, dans Tadmiration de la charité incompréhensible du Sauveur pour nous : « L'amour de Jésus-Christ nous presse ' , » c'est-à-dire l'amour que nous a témoigné le Sauveur a tant de force sur nous, que non-seulement il excite et persuade, mais qu'il pousse, presse et fait violence même aux cœurs les plus endurcis? En sorte que, si auparavant nous a\'ions de la peine à porter notre amour vers Dieu^ nous l'aimons maintenant d'autant plus, que nous savons jusqu'où il a daigné porter les marques et les effets de son amour pour nous ; car, quel cœur serait assez insensible pour n'être pas touché d'un si grand excès d'amour, fût-il même plus dur que le fer?(Ces affections sont encore beaucoup moins vives et moins véhémentes que celles de l'Apôtre, lorsqu'après avoir dans YEpître aux Romains^ la grandeur du même bienfait de notre rédemption, il s'écrie : « Qui donc nous séparera de l'amour de Jésus-Christ? Sera-ce l'affliction, ou les angoisses, ou la persécution, ou le fer, ou la violence? Je suis assuré que ni la mort ni la vie... -, » et le reste qui suit, où l'on voit la force et l'ardeur admirables de ce grand Apôtre pour Jésus- Christ, exprimées avec une égale vivacité de paroles.

Le prophète Jérémie ne s'élève pas avec moins de feu et d'action, quoique sur un sujet différent, lorsqu' ayant exposé la grandeur du crime dont le peuple de Dieu s'était souillé en s'abandonnant à l'idolâtrie, il s'écrie en faisant parler le Seigneur même, ce qui est encore plus touchant et plus fort : « 0 cieux! frémissez d'étonnement! Pleurez, portes du ciel, et soyez inconsolables; car mon

' Charitas Cliristi urget nos. II Cor., v, 35.

* Quis ergô nos separabil à charitate Christi? tribulatio? an angustia? an famés? an nuditas? an gladius?... Certiis sum quia iieque uiors ueque vila

poterit nos separare à charitale Dei. Rom., viii, 35.

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