LIVRE II, CHAPITRE XIV, § II
suivant ce que nous en avons dit, est une espèce de corollaire, mais toute particulière et restreinte à un sujet certain et déterminé ; car tout ce qu'on infère d'une chose qu'on a traitée , n'est pas un épiphonème : on ne donne ce nom qu'à ce qui rend la chose , ou plus admirable , ou plus grande , ou qui a la gravité d'une sentence remarquable. En voici un exemple de Cicéron : « Un tribun de l'armée de Marins, et son proche parent, voulant par une passion brutale ravir la pudeur à un jeune soldat, lut tué par celui à qui il voulait faire cette infâme violence. » Voilà le fait exposé en peu de mots, dont il tire ensuite cet épiphonème : « Ce jeune homme vraiment vertueux, aima mieux s'exposer à périr généreusement, que de souffrir une si détestable infamie '. » Cette sentence naît évidemment du fait même qui est rapporté auparavant, et relève beaucoup le courage et la vertu de ce jeune soldat, en ce qu'elle le représente comme ayant défendu sa chasteté au péril de sa vie.
^ Quelquefois l'épiphonème renferme aussi la cause même du fait, lorsqu'elle se tire de la nature de la chose; car on connaît les effets par leurs causes, comme on connaîtles causes par leurs effets. Nous en avons un exemple dans cet endroit de l'Évangile selon saint Jean : « Quelques-uns des sénateurs mêmes crurent en Jésus-Christ; mais à cause des pharisiens, ils n'osaient le reconnaître publiquement, pour n'être point chassés de la synagogue, » Voilà l'effet; mais ce saint Èvangéhstey joint aussi la cause : « Car ils ont plus aimé, dit-il, la gloire des hommes, que la gloire
de Dieu -. » Ainsi Sulpice Sévère, dans la Vie de saint Martin, après avoir rapporté ces belles paroles de ce saint évêque aux approches de la mort : « Seigneur, si je suis encore nécessaire à votre peuple, je suis prêta embrasser pour lui toutes sortes.de travaux : que votre volonté s'accomplisse en moi 3, » y joint im-
1 Pudicitiaiu cùlii eriperet militi tribunus in exercitu C. Marii, propinquiii ejus imperatoris, interfectus ab eo est, cui vim inferebat. Facere eoim probus adolesccus periculosè, quaui turpiler perpeti maluit. Orat. pro Milone.
2 Ex principibiis miiUi crediderunt in eum; sed propter pharisœos non conlitebantur, ut è synagogà non ejicerentur; dilexeruut eniiu gloriam hoininiini, inagis quàm gloriam Dei. Joan., xif, 42.
3 Domine, si adhùc populo tuo sum ueceàsarius, non recuso laboreiu : fiât iu me voluntas tua.
médiatement l'épiphonème en cette manière : « 0 grandeur de courage inetïable ! ô pasteur infatigable dans les travaux et invincible à la mort même ! il ne craint point de mourir, et il ne refuse point les travaux de la vie ' I »
Tous les passages de l'Écriture peuvent fournir de semblables épiplionèmes. Prenons, par exemple, celui de la vocation de saint Matthieu, de sa prompte obéissance et du festin qu'il fit à Jésus- Christ, où il y avait à table avec lui des publicains et des gens de mauvaise vie. On y considère d'abord la grandeur inefîable de la miséricorde et de la bonté du Seigneur, qui appelle et tire en un moment saint Matthieu du rang des publicains, pour le faire entrer en celui d'apôtre et d'évangéliste. On y admire la profondeur des jugements de Dieu, qui de tant de personnes qui vivaient à Capharuaùm, ne choisit que ce seul homme, tout engagé qu'il était dans les dérèglements de l'avarice, pour l'élever à une si haute dignité, et en laisse pin sieurs autres qui faisaient profession d'aimer la justice. On y voit aussi avec étonnement la force victorieuse de l'esprit de Dieu, qui par une seule parole étouffe en un instant dans le cœur de ce bienheureux disciple l'attachement aux biens de la terre, si ordinaire aux personnes de cet état, et lui fait mettre sa joie à suivre un homme pauvre, méprisé et persécuté parles grands du monde. On y remarque encore sa parfaite obéissance, qui fait qu'à la seule parole de Jésus-Christ il quitte tout pour le suivre. Enfin on y voit éclater non-seulement la joie qu'il témoigne au Seigneur par un festin où il l'invite, et par lequel il nous montre qu'il n'y a point de félicité pareille à celle d'une véritable conversion, mais encore son ardente charité, qui lui fait convier aussi à ce festin plusieurs autres publicains, afin d'étendre la grâce qu'il avait reçue jusque sur ceux avec lesquels il avait été uni dans sa première vie, et de faire en sorte que, les instructions et la douce présence de Jésus-Christ les attirant à son amour, ils quittassent tout à son exemple pour suivre avec lui ce divin Maître. On peut encore avoir principalement en vue la charité, la douceur et l'humilité de notre Sauveur, qui n'a pas dédaigné de
1 0 vinim ineffabilem, nec labore vicliim, nec morte vincendum ! qui nec mori timuit, nec vivere recusavit!