‹ uvres complètes de Louis de Grenade (volume 5)Chapitre 95 sur 347 · LIVRE II, CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE XV

d'expliquer ce que j'en pense par un exemple familier aux (dialecticiens. Ils distinguent deux sortes de conceptions des choses qui se présentent à notre esprit : Tune, qu'ils appellent directe, est lorsque nous ne concevons que simplement ce qui est signifié par nos paroles; l'autre, réfléchie, est lorsque revenant sur ce que nous avons ainsi conçu directement , nous le concevons par d'autres idées et d'autres vues qui nous y font découvrir, peser et considérer quelque chose de particulier. C'est de cette dernière sorte de conception de notre esprit que naît la force de l'anticipation , par laquelle le prédicateur sage et judicieux se mettant comme à la place d'un auditeur habile et éclairé, prévient tout ce qu'il pourra ou remarquer, ou reprendre, ou opposer tacitement dans sa pensée, et se le propose à lui-même^ le pèse, l'explique et l'éclaircit en faveur de ceux qui ont moins de lumière et de facilité pour comprendre. ,'

Alors il fait en quelque sorte deux personnages en même temps, et celui de prédicateur et celui d'auditeur ; il va prudemment audevant de ces sortes de pensées, de doutes et de difficultés que Ton peut former soi-même sur les choses qu'il dit, ou sur sa manière de les dire. Il se trouve, par exemple, dans nos discours des choses qui semblent être dites avec trop de présomption et trop de mépris, avec trop de ralfmement et de subtilité, d'une manière un peu trop longue ou trop courte, ou trop aigre, ou trop libre, ou à contre-temps et peu à propos : voilà autant de sujets de plainte qu'un auditeur prudent et éclairé peut former, et qu'il faut prévenir en montrant par raison, et en peu de paroles, ou qu'on n'a pas dit ces choses témérairement et sans motif, mais à dessein et pour une bonne raison, ou qu'il n'était pas possible d'en user autrement.

Nous en avons un excellent exemple dans saint Chrysostome,-^ lorsque voulant s'élever contre la conduite de quelques ecclésias- | tiques qui avaient dans leurs maisons des femmes sous le nom de sœurs adoptives, il entreprend de faire voir que quand ils ne tom- , beraient avec elles dans aucun péché grossier, néanmoins le péché ! principal de cette société était quelque chose de honteux et d'indécent. Il tempère d'abord et adoucit par cette figure l'aigreur et \

ramertume du reproche : « Nous allons vous découvrir, dit-il, ce que nous croyons être la véritable et principale cause de leur conduite; mais auparavant soyez assurés que si je m'écarte du but, je serai bien aise que vous me redressiez et que vous me fassiez voir en quoi je me trompe. Quelle est donc la cause, quel est le motif de leur demeure avec des femmes? Je trouve qu'il y a dans la compagnie d'une femme quelque chose qui- flatte sensiblement notre penchant pour la mollesse et pour la volupté, lors même qu'on évite les fautes grossières. Que si ce que j'en pense n'est pas juste, je suis tout prêt à me rétracter. Je ne fais que vous raconter ma pensée, et peut-être que ce n'est pas seulement ma pensée, mais aussi la leur ; car que ce soit là leur motif, c'est ce qui me paraît évident par l'opiniâtreté avec laquelle ils se roidissent contre tous les inconvénients qu'une telle conduite entraîne. En effet, s'ils ne trouvaient pas dans cette société de grands attraits et de vifs sentiments de plaisir, voudraient-ils y demeurer en voyant quels soupçons ils font naître contre leur propre honneur , et combien de scandales l'Église en souffre? Pardonnez-moi si je le dis, et n'en soyez point offensés ; car voudrais-je chercher à me faire des ennemis sans sujet? Je ne suis pas d'une humeur si fâcheuse que de vouloir offenser inconsidérément tout le monde ; mais ce qui me déchire le cœur, c'est qu'on blasphème contre la gloire du Seigneur, et que plusieurs périssent insensiblement dans les liens de ce malheureux plaisir, qui leur fait aimer cette société scandaleuse avec plus de passion que n'en ont les personnes mariées pour la société conjugale. Ce que vous entendez vous surprend peut-être, et vous étonne maintenant; mais quand je l'aurai expliqué, vous m'en rendrez témoignage vous-mêmes. » Et un peu après, voulant encore adoucir davantage ce reproche, il dit : « Ne nous irritons point contre eux, ne soyons ni difficiles ni importuns à leur égard : car celui qui veut rendre la santé à un malade ne le fait point par des emportements de colère, ni par des coups de fouet ; mais il lui prépare avec grand soin les remèdes convenables et l'exhorte doucement à les prendre. Quoiqu'il nous soit permis de les punir et d'user contre eux de rigueur ^t de sévérité, comme ayant le pouvoir et le caractère de juge

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