‹ Œuvres complètes de Louis de GrenadeChapitre 15 sur 29 · MERCREDI APRÈS LE I« DIM. DE CAREME, SERMOIN II · texte numérisé non relu

MERCREDI APRÈS LE I« DIM. DE CAREME, SERMOIN II

Père bienveillant, ils suivaient ce conseil du Prophète : « Déchargetoi sur le Seigneur de toutes tes inquiétudes, et il te soulagera. » Ps. liv, 23. Ainsi une sainte femme, dans toutes ses détresses et ses angoisses, prenait espoir et bon courage, en s'écriant qu'elle avait au ciel un Père tout-puissant, qui veillait sur elle et sur ses intérêts. C'est lui, disait-elle, mon protecteur fidèle, mon ferme appui, mon patrimoine le plus solide, et, pour le dire en un mot, il m'est pleinement tout. Yoilà pourquoi les saintes Lettres nous appellent tant de fois à nous réjouir, à nous glorifier en Dieu seul, a Justes, réjouissez-vous dans le Seigneur, et tressaillez d'allégresse : glorifiez- vous, vous tous au cœur droit. » Ps. xxxi, 11. C'est-à-dire, glorifiez-vous surtout, poussez des cris de joie, de ce que vous avez Dieu pour tuteur, pour protecteur, pour gardien, pour le meilleur des pères, qui soignera, défendra vos intérêts avec beaucoup plus de sollicitude et de sagesse que tous les parents selon la chair.

Pour ceux qui pratiquent la justice et la piété, quelle récompense magnifique et désirable , mes frères ! Dans la vie présente ils ont pour père, mère, frère, sœur, Dieu tout-puissant qui, avec une tendresse paternelle, leur procure tout ce qui est nécessaire; dans la vie à venir, comme enfants d'adoption ils recueillent le patrimoine de l'héritage éternel. Veuille nous l'accorder Jésus- Christ Notre-Seigneur, qui est béni dans les siècles des siècles. Amen.

PREMIER SERMON

POUR

LE VENDREDI APRÈS LE Ier DIMANCHE DE CAREME ,

ou l'on explique l'évangile.

Qui primus descendisset in piscinam pùst motionem aqux , sanus fvebat a quo.cumque detinebatur infirmitate.

Celui qui le premier descendait dans la piscine , après crue l'eau avait été troublée, était guéri, quelque maladie qu'il eût. Joan. v, 4.

Au commencement de la sainte lecture qui vient de vous être faite , le saint Evangéliste insinue clairement ce qu'il y a de plus nécessaire pour qu'on entende avec fruit la parole divine. Il rapporte en effet qu'autrefois à Jérusalem, auprès du temple, était une piscine, dont l'eau agitée à certains temps par un ange, guérissait celui qui y descendait le premier, quelle que fût sa maladie. Pour être guéri, ce n'était pas assez de descendre dans la piscine, si l'ange n'en troublait l'eau ; et l'ange ne suffisait pas par luimême, si le malade ne descendait dans la piscine. Cette piscine représente l'Eglise , dans laquelle seule les âmes trouvent le vrai salut. Et ses moyens pour conférer ce salut aux intelligences malades, c'est la divine parole. « Ce n'est pas une herbe, ou quelque chose appliqué sur leur mal, qui les a guéris, Seigneur; c'est votre parole qui guérit tout. » Sap. xvi, 12. Qu'on ne s'imagine point cependant que la parole divine suffise pour le salut, s'il ne s'y joint une vertu surnaturelle capable de porter nos cœurs à la piété. De même qu'il ne suffit pas que le laboureur jette la semence, pour que la terre produise des moissons, si les influences du ciel, si la pluie ne vient arroser et féconder la terre; de même dans cette culture spirituelle des esprits, ce n'est pas assez de répandre dans la terre de votre cœur les semences du Verbe divin , si elles ne sont aidées d'une puissance supérieure, qui illumine intérieurement l'âme, l'excite, et la féconde. Et de ces deux actions nécessaires, l'une, la grâce divine, est bien plus efficace que l'autre , l'effort humain. L'Apôtre le dit clairement : « J'ai

VENDREDI APRÈS LE Ier DIM. DE CARÊME, SERMON I. 183 planté, Apollo a arrosé, mais c'est Dieu qui a donné l'accroissement. » I Cor. m, 6. Ainsi celui qui plante n'est rien, ni celui qui arrose; puisque tout vient de Dieu qui donne l'accroissement. Bien qu'il soit nécessaire de planter et d'arroser, cependant cela ne sert de rien, si l'auteur et le Créateur de la nature ne fait croître les plantes. Il est donc nécessaire aux âmes malades de venir à l'Eglise comme à une piscine spirituelle, et d'entendre les saints entretiens, ce qui toutefois est loin de suffire pour le salut, si un souffle d'en haut ne vient conduire notre langue et en même temps toucher vos cœurs. « C'est en vain , dit très-bien saint Grégoire, que l'homme est averti extérieurement, si la grâce n'inonde son cœur à l'intérieur. Car toute bouche est muette, tant que celui qui profère des paroles que les oreilles ne peuvent entendre, ne crie pas intérieurement au fond du cœur. Le Seigneur lui-même avertit bien Caïn , mais il ne le change pas ; parce qu'il parlait extérieurement, non à l'intérieur. » Si nous voulons obtenir le vrai salut de l'âme, tâchons donc, mes frères, de réunir ces deux points. — Ce qui dépend de moi, dites-vous, avec l'aide de Dieu je pourrai le faire ; mais la langue du prédicateur, il n'est pas en mon pouvoir de la diriger. — J'en conviens; mais cela même dépend en grande partie de votre piété et de votre dévotion ; parce que, dit Pierre Chrysologue, l'enseignant reçoit en proportion de ce que mérite l'auditeur. Car notre langue est la plume du scribe écrivant rapidement, Ps. xliv, 2, c'est-à-dire, l'instrument dont Dieu se sert eu égard aux mérites des auditeurs. Pour que le Seigneur daigne user de cet instrument à l'occasion du présent entretien , recourons donc humblement à sa sainte Mère , et implorons son secours par la prière accoutumée. Ave Maria.

Après que l'Epoux céleste, eut préconisé l'Epouse par différents noms, qu'il l'eut appelée un jardin fermé, où seul il cueillerait les fruits ; elle, de son côté, se répandant en louanges sur l'Epoux , le proclame la fontaine de ce jardin ; attribuant à sa grâce tout ce que ce jardin produisait de fleurs et de fruits. Elle l'appelait, non une fontaine vagabonde, et répandant ses eaux partout où la portait son impétuosité, mais fontaine des jardins. La fontaine des

jardins diffère des autres en ce que celles-ci ne font que suivie leur niveau ; au lieu que la première , dérivée par des canaux , alimente et féconde de son humidité toutes les plantes du jardin et les fait arriver à leur développement. C'est ce que fait le céleste Epoux dans le verger perpétuel de son Eglise ; comme la fontaine qui jaillissait au milieu du paradis, il arrose les plantes spirituelles des eaux salutaires de son esprit, les vivifie, et les féconde. De même qu'il n'est rien au monde qui se dérobe à la chaleur de ce soleil que voient nos yeux; de même, dans le jardin de l'Eglise, il n'y a aucune plante à laquelle ne parvienne l'eau de cette source spirituelle. Car il y a cette différence entre la miséricorde de Dieu, et celle de l'homme , que « la miséricorde de l'homme se répand sur son prochain, celle de Dieu sur toute chair. » Fccli. xvm, 12. Un prophète proclame que la terre est pleine de la miséricorde du Seigneur; un autre dit qu'elle est pleine de la gloire du Seigneur : c'est la même pensée. Les attributs de Dieu sont infinis, et on ne saurait les célébrer assez ; cependant ce sont sa bonté et sa miséricorde qui avant tout proclament sa gloire. D'où il suit qu'en invoquant sa miséricorde, non-seulement nous faisons notre affaire, mais nous paraissons en quelque sorte faire la sienne, puisque lui-même fait consister sa gloire à manifester sur nous sa miséricorde; ce qui est bien propre à fortifier nos espérances. L'homme demande avec confiance , quand on est aussi intéressé à lui donner, que lui à recevoir. Car personne ne s'endort sur ses intérêts , chacun veille dès qu'il est en cause. C'est une philosophie qui n'était pas étrangère à ce saint homme Job, qui dit au Seigneur : « Qu'est-ce que l'homme, pour que vous le regardiez comme quelque chose de grand? » D'autres traduisent : « Qu'estce que l'homme , pour que vous le traitiez si magnifiquement , que vous daigniez penser à lui? Chaque jour dès le matin vous le visitez, et à tout moment vous le mettez à l'épreuve. » Job, vu, 17. Vraiment il y a là une preuve d'une bonté, d'une miséricorde immense , infinie , et par conséquent d'une grande gloire. Encouragé dans son espérance, il demande son pardon, puis la délivrance des maux qui l'accablent. « Parce que , ajoute-t-il, si vous différez, Seigneur, je serai prévenu par la mort; et si

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vous me cherchez le matin, je ne serai plus. » Job. vu, 21. C'està-dire , si vous voulez me visiter le matin et me secourir, comme votre tendresse vous suggère de faire, vous ne me trouverez plus , vous perdrez ainsi l'occasion de me secourir et de me combler de bienfaits, occasion que vous saisissez avec tant d'empressement, vous qui aimez à faire du bien aux hommes. Voyez comme il pressait la miséricorde divine par cette considération , qu'en l'implorant, il plaidait non-seulement sa propre cause, mais aussi celle de Dieu , qui eût été fâché de ne plus trouver matière à exercer sa compassion.

C'est cette grande miséricorde qui jeta de si haut le Seigneur dans cette vallée de misères ; et qui , lorsqu'il séjournait parmi nous, lui faisait parcourir villes et bourgades, cherchant les malheureux que tourmentaient les maladies du corps et de l'àme , départissant à qui le demandait la santé de l'homme intérieur et extérieur, l'offrant à qui ne le demandait pas. Car, quoiqu'il eût pu manifester la puissance de sa divinité par d'autres signes , il ne le voulut faire que par ceux qui en démontrant sa divinité apportaient aussi des remèdes à nos misères; et cela, afin de nous appeler, d'un côté, à la foi, et, de l'autre, à la dilection. Après avoir ainsi parcouru d'autres lieux , en faisant du bien , sans acception de personnes, aux gentils comme aux Juifs, il entre à Jérusalem , se rend à la piscine , près de laquelle était couchée une multitude de malades , et où il voulait guérir un paralytique , perclus depuis très-longtemps.

Nous l'avons dit, cette piscine avait une propriété miraculeuse ; c'est que son eau , agitée à certaines époques par un ange , guérissait le premier malade qui y descendait. Le Seigneur faisait ce miracle pour montrer la dignité , la gloire de son temple et de son sanctuaire. Car il avait un soin particulier que ce temple, le plus auguste de l'univers, et que tout ce qui y était consacré au culte fussent d'une grande richesse , et l'objet de la vénération la plus religieuse. Afin d'imprimer profondément dans les cœurs les caractères d'une piété , d'une religion toute spéciale , il voulut

m SERMONS POUR LE PROPRE DU TEMPS.

que cette eau, qui servait à toutes les purifications exigées par les sacrifices , eût la vertu de guérir les maladies mêmes les plus désespérées, et cela, pour proclamer l'excellence du temple, et la puissance du Dieu qui y avait établi particulièrement son séjour. Avec quelle religion et quelle pompe ne devaient pas être célébrés les sacrifices destinés à apaiser la divinité outragée ; avec quelle piété ne devait pas être portée l'arche , image de la gloire du Seigneur, quand ce même Seigneur avait doté d'une telle vertu, d'une telle puissance, une chose si abjecte, cette eau de piscine, chargée de toutes les impuretés ! Qui donc serait assez borné pour ne pas comprendre combien Dieu eut raison de frapper de frayeur tous les mortels, lorsqu'il dit : «Yous garderez mes jours de sabbat, et révérerez mon sanctuaire. Je suis le Seigneur. » Lev. xxvi, 2. Comme s'il avait dit : Quoique en entrant dans mon tabernacle, vous n'y ayez peut-être rien vu de particulier, rien que du bois et des pierres , n'allez pas vous imaginer cependant que vous entrez dans une maison ordinaire; mais que la frayeur vous saisisse tous quand vous pensez à la majesté, à la grandeur de celui qui occupe ce sanctuaire. Car je suis le Maître de toutes choses; je les gouverne d'un signe; à moi obéissent le ciel, la terre, l'eau et les mers ; dans mes mains je tiens votre vie ; j'ai choisi cette maison pour séjour, et je veux y être honoré par vous avec crainte et respect.

Maintenant , frères , venons à nous-mêmes. Si ce temple , qui contenait l'arche et le propitiatoire du Seigneur, d'où il avait coutume de se montrer propice aux fidèles , et de donner ses réponses; si ce temple, il fallait l'honorer avec tant de religion et "de piété, que tous les mortels devaient trembler à son aspect , je vous le demande, quel respect ne méritent pas nos temples, où se conserve , non une arche de bois , un propitiatoire d'or, mais le corps sacré du Seigneur lui-même, bien plus toute sa majesté, renfermée, par un mystère ineffable, dans ce tabernacle? S'il fallait trembler devant ces anciens sanctuaires, que méritent les hommes qui font de nos temples une place publique , un marché? qui y traitent d'affaires profanes, rient, causent, critiquent la vie des autres, portent çà et là des yeux curieux, pour ne pas dire

plus? Si le royal Prophète disait du temple ancien : « Tous lui rendront gloire dans son temple , » Ps. xvm , 9 , combien plus ne faut-il pas le faire dans nos temples plus sacrés?

Il est autre chose à remarquer ici, c'est combien grande est la vertu des nouveaux sacrifices et des sacrements de la loi nouvelle, et surtout du grand sacrifice, du grand sacrement, où sont offerts et consacrés le corps et le sang de Notre-Seigneur. Car si l'eau qui recevait le sang des veaux et des boucs conférait aux malades de tels bienfaits au-dessus de toute puissance naturelle , qu'est-ce que ne conféreront pas à ceux qui les reçoivent dignement le corps sacré, le sang de Notre-Seigneur ? De là on peut conclure combien les hommes montrent plus d'empressement pour la santé du corps que pour le salut de l'àme , puisque dans l'Evangile de ce jour, nous voyons une telle foule de malades assiéger la piscine, pour obtenir la santé du corps , tandis qu'il y a ime si grande négligence à fréquenter la piscine des sacrements de la nouvelle loi , où le salut de l'àme est proposé el offert non à un seul paralytique, mais à tous sans exception. Car, dit Zacharie : « 11 y aura une fontaine ouverte à la maison de David et aux habitants de Jérusalem , pour y laver les souillures du pécheur et de la femme impure. » Zach. xm, 1. Mais retournons au sujet.

A cette piscine du temple affluaient donc les gens affligés de toutes sortes de maladies, et ils y attendaient l'agitation de l'eau. Car quiconque saisissait vivement cette occasion de salut, et accourait le premier à la piscine, remportait le bienfait de la santé recouvrée. Celui qui était plus lent, plus négligent, courait vainement ensuite. Les anciens représentaient l'Occasion sous la figure d'un homme au front garni de cheveux, et à l'occiput chauve ; afin d'exprimer que l'occasion des affaires doit être saisie sur-le-champ ; autrement , si on la laisse échapper, on ne peut guère la rattraper. Ce qui est d'une grande importance dans les affaires humaines, n'en a pas moins dans les choses spirituelles. Fréquemment Notre-Seigneur agite l'eau de notre piscine , lorsqu'il frappe à la porte de notre cœur, et qu'il offre à des âmes malades des médicaments salutaires; si nous tardons à lui donner accès, il fuit, et l'occasion est manquée. Le Prophète

a voulu nous donner un avertissement à ce sujet, lorsqu'il a dit : « Si vous entendez aujourd'hui sa voix , n'endurcissez point vos cœurs : » Hoclie si vocem ejus audieritis , nolite obdurare corda vestra. Ps. xciv , 8. C'est-à-dire, ne remettez pas à un autre temps l'affaire de votre salut , ne fermez pas vos oreilles à la voix de Dieu; mais aujourd'hui, c'est-à-dire, sur-le-champ, répondez à l'appel du Seigneur. Isaïe donne le même avertissement : « Cherchez le Seigneur tandis qu'on peut le trouver, invoquez-le tandis qu'il est proche. » lsaï. lv, 6. Il est proche, lorsqu'il frappe à la porte de notre cœur; lorsqu'il réveille des gens oublieux de leur salut et endormis ; lorsque , par la crainte d'une mort incertaine et du jugement à venir, il trouble l'eau de notre piscine intérieure; c'est alors qu'il est temps de le chercher. « Dieu ne se joue pas de nous , saint Augustin le dit ; il ne repoussera nullement de lui ceux qu'il appelle à lui ; et par conséquent il ne repoussera pas ceux qui cherchent, lui qui appelle ceux qui fuient ; il ne rejettera pas ceux qui se convertissent , lui qui rappelle ceux qui se détournent. »

Cet avertissement s'adresse à tous sans exception , et notamment à ceux qui ont un commerce étroit avec Dieu , qui se sont donnés tout entiers à la prière et à la contemplation des choses divines. Toutes les fois qu'ils se sentent appelés à un colloque intérieur, et touchés de la douceur de la dévotion, ils doivent répondre sur-le-champ à l'appel de l'Epoux ; de peur que , s'ils tardaient par négligence , ils n'eussent de la peine à le retrouver plus tard. Ceux qui dédaignent la grâce offerte de la visite divine , encourent cette punition, que, quand ils la cherchent de nouveau, ils ne la retrouvent plus si facilement. C'est ce qui , dans les Cantiques , arrive à l'Epouse : ayant différé d'ouvrir à l'Epoux qui appelait, et qui depuis longtemps heurtait à la porte, elle ne le trouva plus , après avoir ouvert trop tard. Il lui fallut donc parcourir les rues et les carrefours , souffrir mille incommodités, pour arriver enfin à le trouver. Par là nous apprenons , mes frères , que même dans la poursuite des choses spirituelles , il ne faut pas laisser échapper les occasions de profiter, mais qu'il faut les saisir avidement. C'est ce que nous figure clairement le mystère de

cette piscine , où laguérison était le partage, non du retardataire ou du négligent, mais de celui qui se hâtait et qui saisissait l'occasion.

On dira peut-être ici : Pourquoi faisait-on de la guérison une affaire de vitesse , et n'avait-on pas égard à la sainteté , à la pauvreté , à l'intensité du mal? Car cette guérison étant un bienfait de Dieu, dont les œuvres sont parfaites et justes, n'était-il pas plus juste qu'elle fût accordée, ou au plus malade, ou au plus saint? Pourquoi aux autres raisons préfère-t-on la célérité seule , qui part moins de l'amour de Dieu , que de l'amour de soi ? C'est là , il me semble , le principal mystère de cette piscine. Je ne m'étonne pas que Dieu ait voulu , par un tel mi racle , rehausser la majesté de son temple ; mais ce qui m'étonne, c'est que le bienfait de la guérison est accordé à la vitesse des jambes , plutôt qu'à la sainteté, à la pauvreté, à la longueur du mal; aussi la question doit être examinée par nous avec quelque soin. Il faut donc savoir , et dans la suite nous entrerons à ce sujet dans plus de développements , que toutes les circonstances qui ont lieu autour de cette piscine , sont mystiques, c'est-à-dire, symboles de choses spirituelles. Le Seigneur veut donc par là faire entendre de quelle importance , pour le progrès dans les vertus , sont la vigilance et la sollicitude , et combien sont nuisibles la tiédeur et l'inertie. Salomon en avertit fréquemment dans les Proverbes , où il pique les paresseux sans cesse , et sans les laisser respirer un moment. Ici il dit : « Celui qui travaille sa terre, sera rassasié de pain , mais le fainéant est un sot. » Prov. xu, 11. Là : « La paresse produit l'assoupissement , et l'àme qui se dérobe au travail aura faim. » xix, 15. Ailleurs : « La charpente du toit se détruira par la paresse , et les mains lâches seront cause qu'il pleuvra dans la maison. » Eccle. x, 18. C'est-à-dire toute la structure de l'édifice spirituel croulera , dès que l'homme se sera livré à la tiédeur et à l'inertie. Or la tiédeur est un dégoût des choses spirituelles , pour lesquelles l'insouciant n'éprouve aucun désir , et où il ne sent aucune suavité , d'où vient qu'il s'en dégoûte, et cesse de les rechercher. En effet, de même qu'entre les maladies du corps, le dégoût des aliments est très-grave , car, ôtez la fa-

culte de manger, il faut que la vie qui se soutient par la nourriture, s'éteigne; de même lorsqu'une âme est travaillée du dégoût des choses spirituelles, elle en éprouve des nausées, et ne se porte guère à ce qui ne l'attire par aucun attrait. Cette maladie , que Jean Climaque appelle insensibilité , nous pouvons l'appeler paralysie spirituelle. Car , comme la paralysie prive l'homme du sentiment et du mouvement corporels, ainsi cette maladie bannit de l'âme le sentiment des choses divines , et le mouvement qu'elles inspirent, d'où naît le dégoût des choses spirituelles , puis la langueur et l'inertie pour toute bonne œuvre. Nous en avons une image dans le paralytique qui , arrivant trop tard à la piscine , entravé qu'il était par son mal, en souffrit pendant trente-huit années , c'est-à-dire pendant très-longtemps. De la même manière les paralytiques spirituels restent longtemps étendus sur le lit de leurs voluptés et de leurs vices, parce qu'ils n'ont ni le sentiment de leurs maux, ni le désir des biens célestes.

Ce vice d'incurie s'attaque aussi aux hommes spirituels , surtout à ceux qui ont embrassé la vie solitaire. « L'esprit d'incurie , dit le même Climaque, passant un jour près de la cellule d'un solitaire, se mit à sourire, en voyant quel accès facile il avait auprès des solitaires. » Le saint roi David lui-même fut parfois tourmenté de cette maladie : « Mon âme s'est endormie d'ennui ; fortifiezmoi selon votre promesse. » Ps. cxvm. 28. C'est-à-dire, travaillé quelquefois de l'ennui des choses spirituelles , j'ai dormi , Seigneur, et j'ai été négligent dans l'observation de vos préceptes, que garde soigneusement celui qui brûle de l'ardeur de la charité, et non celui qui s'engourdit clans le dégoût et l'insouciance. Au témoignage de Cassien , de très-saints Pères ont reconnu que ce vice contagieux a sa source dans l'inertie et l'oisiveté. Aussi ils jugeaient le travail manuel si nécessaire que , quand la distance des lieux les empêchait de vendre leurs produits de toute une année, ils les détruisaient tous à la fin de l'année , afin d'en recommencer d'autres : travail inutile , sans doute , par rapport aux besoins de la vie, mais très-utile pour conserver la pureté de l'âme.

Puisqu'il en est ainsi , que penser de tant d'hommes qui pas-

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sent leur vie dans une oisiveté perpétuelle, sans se livrer ni à des ouvrages sédentaires , ni au soulagement du prochain , ni à la lecture et à la prière , ni enfin aux occupations qui conviennent à un homme de haute condition? Si la vérité elle-même a prononcé qu'au dernier jugement on aurait à rendre compte d'une seule parole oiseuse, quel compte n'auront pas à rendre ceux-là de la stérilité, de l'inutilité de toute leur vie? De la part de tels hommes quel progrès espérer dans la carrière des vertus, lorsque dans le monde, soit dans les grandes, soit dans les petites choses, dans les arts , dans les fonctions publiques , dans les professions diverses, on n'arrive à rien de distingué, ni de remarquable, sans soin, sans sollicitude , sans vigilance , sans courage ? L'évêque Osorius appuie de beaucoup d'exemples ces assertions , dans le livre qu'il a écrit sur l'Institution royale : « Nul ne sera jamais bon colon, s'il n'est actif et courageux, s'il n'a un goût bien prononcé pour tout ce qui a rapport à l'agriculture ; de même ceux qui s'occupent de l'élève du bétail , s'ils ne sont soigneux et attentifs, ne retireront aucun fruit de leur industrie; les artisans qui ne veillent pas une partie de la nuit, qui n'appliquent pas toute leur intelligence à l'exercice de leur profession, que peuvent-ils faire d'excellent , de supérieur dans leur art? Et le marchand indolent? peut-il jamais faire un graud lucre? Et le soldat sans courage, passera-t-il pour un brave, pour un homme? Quant au mérite du général , il est tout entier dans la promptitude , dans la vigilance. S'il ne supporte les veilles, les fatigues, si les efforts de son esprit n'embrassent pas toutes les éventualités , il ne se couvrira jamais d'honneur et de gloire. Que dire des beaux arts , où jamais nul n'a excellé sans études, sans activité, sans ardeur, sans un travail opiniâtre ? Le mérite , et , si on peut le dire , la vie de tous les arts, de toutes les sciences, de toutes les professions, c'est l'ardeur. Otez l'ardeur , tout tombe , s'ensevelit dans la langueur , dans la torpeur ; se cache dans l'obscurité , dans les ténèbres. Car l'oisiveté , l'inertie , la lenteur sont comme un poison qui gagne peu à peu toutes les vertus , et les frappe d'impuissance; le talent périt, et les beaux arts s'anéantissent. » Si donc, en toutes choses , il n'y a rien de distingué en son genre , qui

s'acquière sans peine et sans activité, que penser de la poursuite des vertus , lesquelles, non moins par la difficulté du but à atteindre , que par leur dignité et leur hauteur , surpassent de loin tous les arts, toutes les connaissances humaines? Salomon dit très- Lien : « La main qui se dérobe au travail produit l'indigence; la main des forts acquiert les richesses. » Egestatem operata est manus vernissa, manus autem fortium divitias parât. Prov. x, 4.

D'ailleurs, ce vice non-seulement ferme la porte à toutes les vertus, mais même il rend prêt et enclin à toute espèce de mal. « L'oisiveté enseigne beaucoup de mal, » dit avec une grande vérité l'Ecclésiastique , Eccli. xxxin , 29. Caton disait fréquemment aussi : « En ne faisant rien, les hommes apprennent à mal faire. » Il flétrissait ainsi la paresse, cette cause de tant de maux. le même Marcus Caton écrit dans son livre des Mœurs que la vie humaine est comme le fer : si vous vous servez du fer il resplendit, il a l'éclat et l'apparence de l'argent ; si vous n'en faites pas usage, il se souille et se consume d'une rouille qu'il tire de lui-même. Avec quelle sévérité les anciens législateurs sévissaient contre ce vice !

Parmi les lois de Dracon , lois que Lycurgue adoucit, il y en avait une qui punissait de mort les oisifs. Diodore écrit que les Egyptiens, en vertu d'une loi du pays, étaient obligés de se faire inscrire chez les intendants de leur province, et de déclarer de quelle profession ou de quelle industrie ils vivaient; ceux qui étaient convaincus de mensonge, ou de gains illicites, étaient condamnés à mort. Et ils l'avaient bien gagné. En effet, des jeunes gens oisifs et paresseux sont un fléau pour un Etat ; enclins au libertinage, ils portent envie aux bons, ils convoitent le bien d'autrui, et finissent par devenir des factieux et des fauteurs de troubles. Si cette loi paraît sévère à quelques-uns, ils trouveront juste cette autre loi de Solon , laquelle portait qu'un fils n'était nullement tenu de donner des aliments à un père qui ne lui aurait fait apprendre aucun état. L'insouciance et l'incurie étant si fatales à la vie spirituelle qui, au contraire, trouve un si ferme appui dans l'attention et la vigilance, rien d'étonnant que Dieu, l'auteur des vertus et l'ennemi des vices, ait voulu, par ce mystère de la piscine, recommander la diligence, flétrir la lenteur et la noncha-

VENDREDI APRES LE Ier DIM. DE CARÊME, SERMON 1. 103 lance. Autrement, qu'avait de grand, de si précieux pour lui cette vitesse de jambes, en vertu de laquelle celui qui courait le plus fort obtenait le prix désiré, la guérison, dont les autres étaient frustrés? Mais venons à la suite.

« Or il y avait là un homme qui était malade depuis trentehuit ans. » D'abord, de quoi m'étonnerai-je le plus? ou d'une maladie si longue, on de tant de longanimité, ou d'une attente si opiniâtre du malade, attente qui, tant de fois trompée, vivait encore cependant , et persistait inébranlable? Car s'il n'eût pas espéré, il n'eût pas persisté si longtemps à cette même place. Ici considérons d'abord tout ce qu'endurent les mortels pour cette mortelle et misérable vie ; que de frais ils font pour elle, que de médicaments ils sont forcés d'absorber en vertu des prescriptions des médecins, à combien de cautères, de saignées, de tortures ils se soumettent pour ajouter quelques moments à cette vie périssable. Si vous demandez ce que c'est que cette vie, écoutez saint Eucher : « Quoi de si incertain , de si inconstant, de si calamiteux que la carrière de cette vie? Que de peines, d'inquiétudes, de soucis ! Tiraillé par mille accidents, souffrant des infirmités du corps qui le torturent, l'homme est encore déchiré par les angoisses de l'àme, et il tourbillonne au milieu des périls. » Aussi comme on demandait à Arislote ce que c'est que l'homme , il répondit : « C'est le symbole de la faiblesse, la dépouille du temps, le jouet de la fortune, l'image de l'inconstance , la balance de l'envie et du malheur, et avec cela, pituite et bile. » (Slob. ser. 96). Que de misères de la vie humaine ce philosophe célèbre a embrassées dans ce peu de mots ! Le roi Midas, ayant fait prisonnier le vieux Silène , lui demanda ce qu'il y avait de meilleur pour l'homme. Celui-ci garda longtemps le silence; puis, forcé de parler, il dit : a Le meilleur est de ne pas naître, et ensuite de mourir le plus tôt possible. » Réponse qui lui valut la liberté. « Personne , disait Sénèque , ne voudrait de la vie , s'il la connaissait avant d'y entrer. » Ces pensées d'illustres philosophes font assez voir ce que c'est que la vie, et combien elle a plus de fiel que de miel. Mais quand il n'en setom. ii. 13

rait rien, sa brièveté seule devrait suffire pour que nous n'en fissions aucun cas. Peu de jours , quoique passés dans l'affluence de tous les biens, dans la plénitude de tout ce qui peut contribuer à rendre la vie heureuse, cependant par cela seul qu'ils sont en petit nombre, ne doivent avoir que peu de valeur. « Rien, dit le même saint Eucher, n'est grand en substance, s'il est court par le temps, et les joies ne sont pas longues quand la fin en est proche. » Voulez-vous savoir combien elle est proche? Ecoutez le prophète mesurant la vie. Au lieu de : « Vous avez mesuré mes jours, » il en est qui traduisent : « Vous avez borné mes jours à la mesure d'un poing, et ma vie est comme un néant devant vous. » Ps. xxxvni, 6. Or, quoi de plus borné que ce qui est renfermé dans le poing? Et dans cette vie, je ne sais de quoi on doit être plus frappé, ou de sa brièveté, ou de son extrême fragilité, ou des misères qu'on y subit chaque jour.

Mais il est quelque chose qui me surprend plus que tout le reste, c'est qu'à cette vie, telle qu'elle est , les hommes s'attachent avec tant d'acharnement qu'ils n'est rien de si difficile, de si pénible, de si rude, qu'ils n'affrontent volontiers par amour pour elle. Voici un argument qu'emploie Sénèque pour exhorter son ami Luciiius à la poursuite de la vertu : « Si vous étiez malade, vous abandonneriez le soin de vos affaires domestiques, et les exercices du barreau; personne ne vous serait assez cher pour que vous descendissiez au forum pour défendre sa cause. Toute votre préoccupation serait de vous guérir. Que ne faites-vous de même dès maintenant? Laissez là tout, et soyez tout entier à votre âme, ce qu'on ne peut faire tant qu'on est occupé. » Qui ne voit combien il est indigne de prendre tant de soin d'un corps qui va périr, et l'âme immortelle, l'âme formée à l'image de Dieu, de la négliger totalement, de la faire la dernière quant aux soins et aux attentions, elle qui est la première en dignité? Mais s'il peut se trouver quelque chose au-dessus du suprême, il y a encore de quoi étonner davantage. C'est que ceux qui ne reculent devant rien pour une telle vie, dès qu'il est question de la vie bienheureuse, de la vraie vie, de celle qui dure toujours, ceux-là mêmes ne veulent plus rien souffrir du tout, rien entreprendre , rien essayer, rien subir

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de difficile. Y a-t-il des expressions pour faire ressortir toute la différence qui sépare ces deux vies? L'une est très-courte, l'autre éternelle ; l'une est incertaine , l'autre est sûre ; l'une est plus fragile que le verre, l'autre plus ferme , plus stable que le firmament; l'une est pleine de tous les maux, l'autre exempte de tous les maux , et comblée de tous les biens. Qui ne s'indignerait de voir que vous, qui tenez tant à vivre, vous soyez prêt à tout pour une vie de rien, une vie qui est une ombre ; et que pour celle qui est éternelle, vous ne vouliez pas même vous soumettre à un jeûne de quelques jours? 0 homme, examinez-vous donc, et voyez si vous êtes d'accord avec vous-même. Si cette vie, si courte-, vous plaît tant ; pourquoi ne vous plairait-elle pas davantage, si elle peut être perpétuelle? Et ce qui a tant de prix pour vous, lorsqu'il a une fin, pourquoi ne serait-il pas au-dessus de tout prix, quand il est sans fm? L'amour de la vie ne peut être opposé à l'amour de la vraie vie. Soit donc que vous trouviez cette vie sans valeur, soit que vous la trouviez désirable , il faut que vous soyez de mon avis : car si cette vie est méprisable , la seule cause de la mépriser, c'est qu'on aspire à une meilleure; si au contraire on l'aime, on doit aimer d'autant plus celle qui est plus longue et plus précieuse.

Revenons à notre histoire. A la vue du paralytique qui attendait depuis si longtemps, et qui désirait si vivement sa guérison, « le Seigneur connaissant qu'il était malade depuis longtemps, lui dit : Voulez-vous être guéri? » Qui ne verrait un mystère dans ce fait, que le Père des miséricordes , qui parcourait la terre , cherchant les malades et les malheureux pour leur procurer le salut, dans une si grande foule choisissait un seul homme pour le guérir, lui qui d'un mot pouvait conférer à tous le même bienfait? Qu'ils demandent humblement à Dieu la raison de ce mystère, les investigateurs studieux des choses divines. Pour nous, nous voyons ici en figure le mystère delà liberté divine, en vertu de laquelle Dieu, sans injustice, confère aux uns de plus grands bienfaits, aux autres de moindres ; aux uns, suivant leurs mérites , aux autres au delà de leurs mérites. De même que le Seigneur eût pu laisser le paralytique avec son ancienne infir-

mité, parce qu'il ne lui était pas débiteur de la guérison , il put aussi , sans aucune injustice , refuser aux autres une guérison qu'il ne devait pas. En guérissant gratuitement le premier, il ne conférait aux autres aucun droit à la même faveur. Ainsi, la grâce de la vocation, de l'élection divine, procède uniquement de la miséricorde et de la volonté de Dieu, de sorte que tout élu peut dire avec le Prophète : « Il m'a sauvé, parce qu'il l'a voulu. » Ps. xvu, 20. Cette considération excite vivement les justes à l'amour et en même temps à la crainte du Seigneur. Ils craignent et révèrent Celui aux mains duquel est leur sort, c'est-à-dire, leur vie et leur mort; ils aiment Celui qui, par sa grâce, a prévenu miséricordieusement tous les élus, et les a appelés à l'éternelle béatitude.

Cependant outre cette cause l'Evangéliste semble implicitement en indiquer une autre, quand il dit : « Le Seigneur voyant qu'il souffrait depuis longtemps, etc. » La grandeur de l'infortune touche de compassion le Père des miséricordes ; quoique le paralytique souffrît en punition de ses forfaits, comme le Seigneur le fait voir peu après, il obtient, en considération de sa longue misère, la miséricorde qu'il ne méritait pas à titre de justice. Par quoi nous voyons que telle est la grandeur de la miséricorde divine, que souvent elle se laisse toucher par la seule grandeur de l'infortune. Car que méritaient les Israélites, quand presque tous ils adoraient les idoles des Egyptiens, et que le Seigneur, ému de leurs souffrances, dit à Moïse : « J'ai vu l'affliction de mon peuple, qui est en Egypte, j'ai entendu ses gémissements à cause de la dureté de ceux qui ont l'intendance des travaux? » Exod. m, 7. Alors même ne méconnaissaient-ils pas le Seigneur, et n'étaientils pas asservis au culte des dieux de l'Egypte ? Que méritait Joachaz , roi d'Israël , qui , avec son peuple , après avoir abandonné Dieu, adorait des idoles? Cependant le Seigneur en eut pitié, au point que l'Ecriture dit : « Dieu vit la détresse d'Israël, et l'extrémité où le roi de Syrie les avait réduits. Le Seigneur donna un sauveur à Israël, qui fut 'délivré des mains du roi de Syrie. » IV Reg. xni, 4. Néanmoins, après un si grand bienfait, ils ne se retirèrent point des péchés de la maison de Jéroboam. Voyez quelle est cette miséricorde qui, ayant la plus juste cause de punir,

se laisse plutôt toucher par l'étendue du malheur pour en prendre pitié, que par l'indignité du forfait pour en tirer vengeance. De là on peut aussi conclure combien les malheureux sont plus près de Dieu que les riches et les puissants ; puisqu'à défaut même de la justice, l'étendue de l'infortune suffit pour appeler l'assistance du ciel. C'est ce qui arrive au paralytique à qui, à défaut de mérites, sa seule misère valut la miséricorde divine. « Le Seigneur est proche de ceux qui sont dans la tribulation , et des humbles d'esprit, » ou, comme traduit saint Jérôme, « il sauvera les cœurs brisés. » Ps. xxxm, 19.

Il y a encore une autre cause d'élection , que nous insinue la guérison du paralytique, guéiïson toute mystique. Cette maladie si longue figure l'habitude invétérée du péché. Mais près de la piscine ne se trouvait qu'un seul individu, enchaîné par un si long mal. Cependant combien n'y en a-t-il pas dans l'Eglise qui, infectés depuis aussi longtemps des maladies invétérées des péchés , gisent étendus sur l'ignoble lit du vice ! Combien qui , insensibles à tout ce qui est du domaine spirituel, sont ardents pour toutes les choses de la terre, soit qu'elles produisent du bien, ou des maux! Combien qui, déjà avancés en âge, et sourds à tout appel à la pénitence, persévèrent dans leurs désordres accoutumés, sans vouloir renoncer en rien à aucune de leurs vieilles habitudes, médisances, jurements, imprécations, railleries, mauvais désirs ; et qui , toujours couchés sur le même lit d'une volonté corrompue, ne sont effrayés ni de la crainte de la mort , ni de celle du dernier jugement ! Ce sont eux que désigne le Prophète, quand il dit : « Ses souillures paraissent à ses pieds. » Sorties ejus in pedibus ejus;ier. Thren. i, 9; c'est-à-dire, dans les affections, dans les passions de ceux qui sont tout entiers aux joies abjectes du monde; leur intelligence qui en est enivrée, et qui s'oublie ellemême, ne pense nullement à sa fin, c'est-à-dire, à la mort inévitable et proche. On voit une image de ces hommes dans le paralytique frappé depuis trente-huit ans. Seul il fut guéri entre tant d'autres qui près de lui étaient malades depuis longtemps; de même, de ces pécheurs invétérés, un ou deux, c'est-à-dire, un petit nombre , obtiennent le salut. Pourquoi ? — Afin que qui-

conque se sent spirituellement affecté de cette maladie , apprenne par là et à craindre et à espérer : c'est-à-dire, qu'il craigne, sans désespérer, et qu'il espère, sans cesser aussi de craindre vivement. Car il doit espérer, parce que nulle maladie, quelque longue qu'elle soit, n'est inguérissable au Seigneur, puisqu'il guérit ce paralytique dans la piscine. Mais il convient aussi de craindre, et même beaucoup ; puisqu'entre tant de malades, un seul est guéri. Si le Père des miséricordes n'avait voulu nous donner cette leçon, pourquoi n'eùt-il guéri qu'un seul malade, lui qui d'un mot pouvait les guérir tous, lui qui ne rebutait personne, et dont la bonté était si grande que non-seulement il rendait la santé à ceux qui la demandaient, mais que même il cherchait des malades à guérir ? De là vient que les autres malades , guéris par Notre-Seigneur, lui avaient humblement demandé cette guérison. L'un disait : « Seigneur, si vous voulez , vous pouvez me guérir. » Matth. vm, 2. D'autres : « Maître, ayez pitié de nous. » Celui-ci : et Seigneur, ma fille vient de mourir, mais venez, etc. » Matth. ix , 18. Mais celui-ci ne cherche rien , ne prie point ; c'est le Seigneur qui cherche, n'étant pas cherché ; la guérison qui n'est pas demandée est offerte au malade ; le Seigneur lui dit : a Youlezvous être guéri? » Joan. v, 6. Cet exemple représente les hommes qui sont restés si longtemps dans les liens du péché, qu'ils ont perdu presque tout sentiment spirituel, et qu'ils ont rejeté tout souci de leur salut; de sorte qu'il ne leur vient à l'esprit, ni de souhaiter ce salut, ni de le demander au Seigneur, à moins que, prévenus par une grâce rare et extraordinaire de la miséricorde divine, ils ne soient tirés de leur sommeil, et, presque morts, rappelés à la vie. Ce sont eux que désigne Salomon, quand il dit : « Quand le pécheur est tombé au fond de l'abîme des maux, il les brave, » Prov. xvm, 3; c'est-à-dire, il ne prend nul souci de son salut ; c'est une souche , un tronc que rien n'émeut , ni terreurs, ni promesses, ni supplices, ni bienfaits divins. Des pécheurs de cette sorte, un seul est guéri sur la croix, c'est le larron; un seul aussi, dans la piscine. Car si ce seul larron a été une occasion de damnation pour tant de larrons qui tous encouragés par un tel exemple se promettent un sort pareil ; que serait-ce si le Seigneur

VENDREDI APRES LE 1er DIM. DE CAREME, SERMON I. 199 eût sauvé un grand nombre de larrons sur la croix , et dans la piscine un grand nombre de paralytiques ?

Le Seigneur demande donc à ce paralytique : « Youlez-vous être guéri?» — Pourquoi, Seigneur, cette question? Une si longue attente de la guérison n'est-elle pas un témoignage suffisant du désir d'être guéri? — Mais la demande du Sauveur n'est pas inutile. Car comme tout ce qui se passe autour de la piscine est mystique, nous l'avons dit, et se rapporte aux âmes, cela aussi a trait à la même fin. Cette interrogation signifie qu'un mouvement spontané de la volonté est nécessaire, quoi qu'en disent les hérétiques, pour guérir l'âme de la maladie du péché. Nous qui nous sommes éloignés de Dieu spontanément, nous devons spontanément revenir à lui , afin de chasser le péché par la même porte par laquelle il est entré en nous. Car quoique Dieu soit le premier auteur de notre salut, cependant, dit saint Augustin, lui qui a créé l'homme à l'insu de l'homme, ne sauve que qui veut être sauvé. Toutefois ce mouvement de notre volonté ne mérite pas la grâce de la justification, laquelle n'est accordée aux fidèles que par les mérites de Jésus-Christ; mais, dit élégamment saint Ambroise, « nous recevons sans mérite, ce par quoi nous tendons au mérite. » Cette volonté étant donc requise pour entrer dans les voies de la justice, rien d'étonnant que le Seigneur qui avait surtout en vue la guérison spirituelle, demande au malade s'il veut être sauvé. Car quoique tous acceptent volontiers la santé du corps, tous cependant ne cherchent pas avec la même ardeur la santé de l'âme, quand cette santé est absente , ou ne la reçoivent pas vivement, quand elle est offerte. Certes ils ne l'acceptaient pas ceux à qui le Sauveur dit : a Combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants, comme une poule rassemble ses poussins sous ses ailes, et tu n'as pas voulu! » Matth. xxm, 37. Peut-être maintenant y en a-t-il beaucoup qui ne voudraient pas de cette même santé, quand on la leur offrirait. Demandez à un usurier, à un débauché, s'il veut le salut de son âme à condition que l'un restituera l'argent mal acquis , que l'autre quittera sa concubine ; ils répondront qu'ils ne veulent point du salut de leur âme à ces conditions, qu'ils ne veulent point l'acheter au prix de leurs plaisirs et

de leurs intérêts. Aussi Sénèque flétrit avec raison en ces termes la démence des hommes : « Un bon cœur ne se prête, ni ne s'achète; et d'ailleurs, s'il était à vendre, il ne trouverait pas d'acheteur. Mais un mauvais cœur se vend tous les jours. » Sen. Epist. 27.

Non, on ne saurait assez s'étonner qu'il y en ait tant qui négligent le salut de leur âme, désirable cependant à tant de titres. Car qu'est-ce que le salut de l'âme , sinon la bonté, la vertu parfaite? Or comment la volonté peut-elle rejeter ce qui est bon, quand elle a été créée pour le désirer, et que c'est si bien sa destination, qu'elle ne peut rien souhaiter, s'il ne se présente sous les apparences du bon? De là ces plaintes si fondées de saint Augustin : « Tu ne veux rien avoir de mauvais , dit-il , ni fils , ni fille, ni serviteur, ni servante, ni vêtement, ni maison, ni même ta pantoufle; cependant tu veux avoir une mauvaise vie. De grâce, fais passer ta vie avant ta pantoufle. Si toutes les choses que tu possèdes avaient le don de la parole, elles crieraient aussi : De même que tu veux que tout en nous soit bon, nous voulons également un bon maître. » Ces paroles mettent en évidence la folie des hommes qui, voulant avoir bonnes les choses extérieures servant aux besoins du corps, consentent à laisser mauvaise leur âme décorée de l'image de Dieu , rachetée du sang précieux de Jésus-Christ, et infiniment préférable à tous les biens. Quoi de plus indigne, de plus à rebours? Mais il y a quelque chose de moins tolérable encore , c'est qu'ils brûlent d'un tel amour pour ces misérables biens, que, pour les accroître et les embellir, ils sont prêts à vendre leur âme, et à la sacrifier à des misères, et cela après que le Sauveur a dit : « Que sert à l'homme de gagner le monde entier, s'il perd son âme? » Quelle folie ne serait-ce pas de présenter son corps à une épée nue, afin de conserver son habit intact et sans déchirures? Mais non moins grande est la démence de ceux qui laissent frapper leur âme d'un coup mortel, de peur que les choses extérieures qui ne sont faites que pour leur service, n'éprouvent quelque dommage. Platon, au rapport de Sénèque, s'étonne que les hommes exposent leur vie aux périls , pour acquérir ce qui a rapport aux usages de la vie ; tandis

VENDREDI APRÈS LE Ier DIM. DE CAREME, SERMON II. 201 que c'est non pas la vie qui est au service des choses extérieures, mais celles-ci qui sont au service de la vie. Sénèque dit qu'il s'étonne encore plus que nous cherchions aux dépens de notre vie ce qui détruit la vie. « Ce monde est si cher aux hommes, a très-bien dit saint Augustin, qu'ils en deviennent vils à leurs propres yeux. » August. Epist. Que quiconque veut se préserver de cette folie, grave dans son cœur ces paroles de saint Eucher : « Aimons-nous plus que nos biens. » Euch. Epist. Pour y parvenir, supplions humblement le Seigneur, conjurons-le par d'ardentes prières, de régler si bien en nous la charité , que nous ne préférions jamais des choses abjectes à ce qui est bien autrement élevé, mais qu'au contraire toutes les choses extérieures soient soumises au corps, le corps à l'àme, 1 ame à l'esprit, l'esprit au souverain Maitre de toutes choses ; afin que le recherchant , avec piété, avec une humble dévotion, avec tous les hommages qui lui sont dus, comme au bien suprême, comme à la fin de toutes choses, nous méritions de recevoir de ses mains, dans le ciel, la couronne d'honneur et de gloire.

SECOND SERMON

POUR

LE MÊME VENDREDI APRES LE Ie' DIM. DE CARÊME,

ou l'on explique l'ÉYA>"GILE du jour.

Est avtcm Eiercsobjmis inprobatica (sic), piscina qv.inque portions habens. In his jacebat multitude magna cœcorum claudorum, aridorum,

ezpectantiwn aquse motum.

11 y a à Jérusalem, près de la porte probatique, uue piscine ayant cinq galeries, où étaient couchés un grand nombre de malades, d'aveugles, de boiteux, de paralytiques, attendant que l'eau fût agitée. Joan. v, 2.

Frères chéris, l'Evangile de ce jour nous présente deux miracles admirables : l'un ancien, l'autre nouveau; l'un opéré par la puissance divine sous la Loi ; l'autre, sous l'empire de la grâce révélée. Dans ce discours , nous parlerons de l'un et de l'autre,

parce que l'un et l'autre sont remplis de grands mystères. Le saint Evangéliste, commençant par le premier, dit : « Il y a à Jérusalem près de la porte des brebis une piscine avec cinq portiques , où étaient couchés un grand nombre d'aveugles, de boiteux, de paralytiques, attendant l'agitation de l'eau. Car un ange, à un certain temps, descendait dans la piscine, et en troublait l'eau; et celui qui y entrait le premier, après que l'eau avait été ainsi troublée, était guéri, quelque maladie qu'il eût. » Dans cette foule de malades, répandus autour de la piscine, et attendant la guérison, que n'ont pas tous cependant, mais qu'un seul obtenait, on peut voir, comme dans un miroir, ou une image, les travaux, les vains efforts, les espérances mensongères de la vie humaine. Nul doute que la multitude n'y fût grande, puisque de la ville de Jérusalem, des pays voisins et étrangers, y affluaient des troupes de malades, dans l'espérance de recouvrer la santé. Tous. ceux-là jour et nuit guettaient l'agitation de l'eau, et telle était leur patience invincible qu'il se trouvait parmi eux un paralytique attendant depuis trente-huit ans la bienheureuse opportunité d'arriver à la guérison. Mais comme dans une si grande multitude, la guérison n'était le partage que d'un seul, jugez combien il y en avait de déçus, combien de temps il leur fallait attendre , combien furent surpris par la mort après une longue attente , puisque nous en voyons là un qui attendait depuis trente- huit ans. La guérison étant donc si incertaine, qu'est-ce qui les obligeait à attendre si opiniâtrement? Ce ne pouvait être qu'un vif désir de recouvrer la santé. C'était là leur mobile, ce qui les faisait espérer contre toute espérance. Car im violent désir produit souvent sur les hommes un tel effet, que ce qui est impossible devient possible , que ce qui est difficile et presque inaccessible devient facile.

Cette multitude de malades, mes frères, nous en représente une autre attaquée de maladies bien plus graves. L'homme est composé de deux substances, le corps et l'àme. Celle-ci, comme le corps, a sa vie et sa mort, ses maladies et sa santé. La vertu est le bon état et la santé de l'âme; le vice en est la maladie. Saint Augustin définit la vertu en peu de mots, et dit que c'est l'amour bien réglé. Si la vertu est un amour bien réglé, le vice sera l'a

VENDREDI APRÈS LE Ier DIM. DE CARÊME, SERMON II. 203

mour déréglé, que nous appelons convoitise. Par ce mot nous entendons, non pas l'appétit concupiscible, mais l'amour désordonné qui en provient. Or, la plus grande partie des mortels sont travaillés dangereusement de cette maladie de convoitise. Combien n'y en a-t-il pas en effet qui poursuivent avec une ardeur si fiévreuse de prétendues richesses, des honneurs fugitifs, de vains plaisirs, où ils s'imaginent que se trouvent le bonheur et le repos, que, pour y parvenir, ils ne craignent rien : ni naufrages , ni périls de la guerre, ni voyages lointains, ni même la perte de leur âme ; et cela encore quand un ou deux à peine dans un si grand nombre, arrivent au comble de leurs vœux? D'où viennent tant de fatigues, tant de stériles efforts, tant d'espérances trompeuses? — De la maladie spirituelle , c'est-à-dire , de l'ardente convoitise qui les enflamme du désir de ces choses. L'espérance et le désir sont tellement rapprochés, qu'il est rare de voir le désir sans l'espérance , ou l'espérance sans le désir ; aussi tout ce que le cœur désire ardemment, il l'attend avec confiance. Séduite par ce désir trompeur, l'âme poursuit les objets auxquels elle est impuissante à atteindre , et elle se consume ainsi dans de vaines inquiétudes et de stériles travaux. Salomon l'a dit : « Qui s'appuie sur le mensonge , se repaît de vent, et court après des oiseaux qui volent. » Qui nititur mendaciis, hic pascit ventos; idem autem ipse sequitur aves volantes. Prov. x , 4. Car celui qui se confie aux choses mensongères que lui promet , ou un désir déréglé , ou un monde trompeur et perfide, celui-là est dit mener paître les vents, ou bien lui-même se repaît de vent, c'est-à-dire, de la chose la plus vide , et il se fatigue à d'inutiles travaux ; ce qui arrive à celui qui poursuit des oiseaux volant dans les airs. Mais cette même piscine nous montre clairement quel est le fruit de cette espérance , puisque de tant de malades qui y accouraient avec un tel empressement, un seul était guéri, tous les autres étant frustrés dans leur désir et leur espérance. Car le monde est si avare , il tient si avidement à ce qu'il a, que, bien qu'il promette tout à tous, qu'il les excite tous à espérer et à l'aimer, c'est à peine s'il y en a un ou deux, nous l'avons dit, auxquels il accorde l'objet de leurs couvoitises.

Mais quand il accorde ce qu'il a promis , il ment autant que quand il refuse. Des deux côtés il en impose aux hommes , et des deux côtés il leur ment. Il promet la paix de l'àme et le repos dès que vous serez arrivé au but de vos désirs ; cependant, d'ordinaire, dès que vous y êtes arrivé , vous ne trouvez rien moins que ce que vous espériez. Telle est la condition des choses de la terre, qu'on les désire , quand on ne les a pas , et que souvent, dès qu'on les a, on les méprise. Saint Augustin l'a éprouvé, il le rapporte en ces termes : «De quelque chose qu'il s'agisse, ce qui enflammait mes désirs devient vil, dès que je l'ai obtenu. L'objet une fois acquis, est tout autre qu'il ne semblait être, avant que je l'eusse. » Aussi Théophy lacté a-t-il raison de dire :• « Les choses de la terre sont plus funestes et plus décevantes, quand on les désire, que quand on les possède.» Sans doute la possession en est aussi très-dangereuse. Diogène disait très-bien que la pauvreté est une vertu qui s'enseigne elle-même, et qui pour cela n'a besoin de personne ; tandis qu'aux riches il faut des enseignements et beaucoup de vertus, pour ne pas abuser des richesses , source du luxe, de l'orgueil, de l'insolence, du dédain et du mépris des autres, de la mollesse, et des autres maux de ce genre; ils ont donc besoin de leçons, de beaucoup de vertus, pour ne pas tomber dans ces maux : ce qui n'a pas lieu pour la pauvreté. Néanmoins, Théophylacte a bien raison de dire que les richesses, quand on ne les a pas, et qu'on les désire, font plus de mal que quand on les possède. Les richesses et toutes les choses de la terre montrent leur inanité, leur bassesse, leur tromperie à ceux qui les possèdent, c'est saint Augustin qui le dit, et d'ordinaire ils en sont bientôt dégoûtés. Mais dès qu'on les convoite avec passion, elles tourmentent leurs poursuivants, les remplissent d'inquiétudes et d'angoisses, les surexcitent de toutes les manières, pour les faire arriver, n'importe comment, à ce qu'ils désirent. De là bien des peines , bien des soucis , que dis-je? bien des forfaits. « Ceux qui veulent devenir riches , dit sagement l'Apôtre , tombent dans la tentation et dans le piège du diable, et dans bien des désirs insensés et funestes, etc. » Nam quivolunt clivites fieri, incidunt in tentationem , et in laqueum diaboli, etdesideria multa inu-

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tilia, et nociva, etc. I Tini. vi, 9. L'Apôtre craint moins pour ceux qui sont déjà riches, que pour ceux qui cherchent à le devenir. Or, c'est une maladie qui travaille presque tout le genre humain. De cette passion , comme d'une source empoisonnée , dérivent les autres maladies de lame, c'est-à-dire, les diverses cupidités que l'Apôtre appelle des désirs stériles et funestes. Tous ces hommes sont représentés par la multitude des malades qui se tenaient auprès de la piscine , désirant vivement une guérison que cependant bien peu obtenaient. Mais entre les uns et les autres il y a une énorme différence : d'abord, les uns étaient malades de corps , les autres sont malades de l'âme , et les maladies de l'âme -sont plus graves que celles du corps. Ensuite , les uns obtenaient la guérison du corps , en petit nombre sans doute , mais enfin ils obtenaient la vraie guérison qu'ils cherchaient; les autres, une fois arrivés au terme de leurs désirs , ne trouvent pas le repos de l'âme et le contentement qu'ils espéraient ; et les malheureux sont ainsi frustrés dans leur espérance. Assez sur la maladie; voyons maintenant le remède.

Il y a plusieurs remèdes à cette maladie spirituelle : le premier qui se présente est celui de Salomon : « Ne lève point les yeux sur des richesses que tu ne peux avoir, car elles prendront les ailes de l'aigle qui s'envole dans les airs. » Prov. xxm, 5. Il nous avertit par là de mettre un frein à nos désirs, de ne pas nous aventurer hors des voies qui conviennent à notre médiocrité et à nos besoins , de ne pas nous consumer, dans des soucis et des travaux excessifs , à vouloir atteindre des choses trop considérables, et au-dessus de notre position. Cette maladie n'était pas celle du saint Prophète qui disait : « Seigneur, mon cœur n'a pas été altier, et mes yeux ne se sont pas élevés; je ne me suis point porté à des choses grandes et éclatantes, qui fussent au-dessus de moi. » Ps. cxxx , 1 . Sénèque développe en ces termes le sage conseil de Salomon : « Si on cherche la tranquillité , on fera bien d'observer le précepte salutaire de Démocrite, qui recommande de ne pas nous engager, soit en public , soit en particulier, dans beaucoup d'entreprises, ni dans des entreprises au-dessus de no? forces. Quand on poursuit beaucoup d'affaires, quelque heureux

qu'on soit, il est inévitable qu'on ne se heurte contre les hommes, ou contre les choses : delà des colères. Lorsqu'on parcourt les rues fréquentées d'une ville, il faut se jeter sur les uns, tomber ici, être retenu là , plus loin être aspergé ; de même dans une vie agitée et fiévreuse , on rencontre bien des obstacles , on entend bien des plaintes. L'un trompe notre attente , un autre la diffère , celui-ci se jette en travers. Nos projets ne réussissent pas. Quelque favorable que soit la fortune, elle ne peut pas en tout et toujours répondre à nos désirs. 11 suit de là que , quand on éprouve quelque mécompte , on s'impatiente contre les hommes et contre les choses ; pour la cause la plus futile on s'irrite, tantôt contre la personne, tantôt contre la chose, contre le lieu, contre la fortune, contre soi-même. Pour que l'âme soit tranquille , il ne faut point qu'elle soit ballottée, qu'elle se fatigue, je l'ai dit, à des entreprises multipliées , considérables , au-dessus de ses forces. Il est facile de porter, de diriger sans encombre les petites entreprises. Les choses faciles suivent celui qui agit ; les grandes , celles qui sont au-dessus de la portée de l'agent, ne se manient pas facilement; si on en devient maître, elles finissent bientôt par vous accabler et vous entraîner. Impuissante devient donc la volonté de celui qui entreprend non des choses faciles, mais qui veut que ce qu'il a entrepris soit facile. Que nos actions ne soient donc ni petites, ni audacieuses, ni injustes. N'ambitionnons que ce qui est à notre portée. Ne tentons rien, dont le succès nous étonnerait, après y être arrivés. » Sen. Epist.

Il est un autre remède , analogue au premier et vanté par le même Sénèque. Il consiste à chercher la tranquillité de l'àme et la paix, non en s'ingéniant à acquérir une foule de choses, mais en bornant ses désirs, a Si vous voulez, dit-il , enrichir Pithodée, il faut, non ajouter à son argent , mais retrancher de ses désirs. » Sen. Epist. Car, pour Sénèque , avoir, et ne pas désirer, sont une seule et même chose. En effet, la félicité humaine consistant dans l'apaisement des désirs et dans le calme , celui qui ne désire rien a l'âme aussi tranquille que celui qui a acquis ce qu'il désirait. Mais combien il est plus facile et plus honorable de tirer de soi - même ce que d'autres demandent ailleurs ! « Pourquoi , dit encore Se-

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nèque, obtiendrais-je plus facilement de la fortune un présent, que je n'obtiendrais de moi-même de ne rien demander? » De ces deux choses, l'une, au pouvoir d'autrui, peut à peine être obtenue au prix de bien des fatigues; l'autre, avec la grâce de Dieu, est en mon pouvoir. Salomon nous invite à la dernière en ces termes : « Bois l'eau de ta citerne , et des ruisseaux de ta fontaine. » Prov. v, 15. C'est-à-dire, cherchons la veine du bonheur, et la source de sagesse salutaire , où doit s'étancher la soif de notre âme, non point au dehors parmi les choses extérieures, mais au dedans de nous-mêmes , où se trouve le royaume de Dieu.

Mais de tous les remèdes contre la cupidité , le plus efficace est celui du Prophète qui nous appelle à une vive espérance en Dieu, et nous recommande de déposer dans son sein tous nos soucis, toutes nos inquiétudes. Ps. liv, 23. C'est là qu'il a trouvé le vrai bonheur et le repos, e Je me coucherai, dit-il, et je reposerai en paix, parce que vous m'avez établi dans une solide espérance. » Ps. iv , 9. En Dieu seul nous trouverons le remède à tous nos maux, la guérison de toutes nos maladies, la source du vrai bonheur, le repos après tous nos travaux et tous nos soucis. Ne nous imaginons pas qu'il faille de longues pérégrinations et de grands frais pour arriver à un si grand bien ; écoutons le Seigneur luimême qui nous appelle à lui, et qui nous départit libéralement ses trésors. aYous tous qui avez soif, venez aux eaux; vous qui n'avez pas d'argent, accourez, achetez et mangez. Venez, achetez, sans argent et sans aucun échange, le vin et le lait. Pourquoi employez-vous votre argent à ce qui ne peut vous nourrir, et vos travaux à ce qui ne peut vous rassasier ? » Isai. lv, 1 . C'està-dire, pourquoi vous consumer en travaux superflus? pourquoi chercher le repos et la satiété dans des choses qui ne sauraient apaiser votre faim? pourquoi, quittant la source d'eau vive, courir à des citernes percées , qui ne retiennent pas l'eau? Mais qu'on n'aille pas croire que cette veine de bonheur n'est que pour les forts et les parfaits , et qu'on en éloigne les imparfaits; le vin et le lait sont offerts à tous, en sorte que les parfaits aient le vin, qui réjouit le cœur de l'homme; et que les imparfaits, ceux qui sont encore petits en Jésus-Christ, sucent un lait où ils trouveront

une douce nourriture. Misérable aveuglement, démence des hommes, qui aiment mieux avec l'enfant prodigue se nourrir des restes des pourceaux , que des aliments présentés par Jésus-Christ ! Cette folie, saint Augustin la déplore dans sa personne en ces termes: « Le monde crie, je perds courage; Dieu crie, je me ranime; et cependant mon orgueil aime mieux suivre celui qui décourage , que celui qui encourage. » Peut-on voir plus de démence et de misère? Après cette digression , poursuivons.

Dans cette foule de malades qui assiégeaient la piscine, il y en avait donc un qui était paralysé depuis trente-huit ans. Chose étonnante , qu'après un si long espace de temps il n'était pas parvenu à la guérison , et que cependant il n'avait pas cessé d'espérer. La cause d'une si longue attente, d'une telle patience, était un vif désir de la guérison et de la vie. Cet exemple est une bonne leçon pour la pusillanimité , l'inconstance de beaucoup de fidèles. Si , lorsqu'ils demandent quelque chose à Dieu , ils ne sont pas exaucés sur-le-champ , ou si , lorsqu'ils prient , ils ne se sentent pas rafraîchis d'une rosée spirituelle, ils perdent courage tout à coup, se croyant abandonnés de Dieu. C'est surtout l'erreur de ceux qui, après avoir répudié leurs ancien s désordres, et s'être soumis au service de Dieu, sont cependant encore infestés de quelques affections, de quelques tentations de leur première vie, et ne peuvent pas facilement, eux qui ont échappé à de grands vices, en éliminer tout à fait quelques moindres. C'est alors qu'ils ont à la bouche ces paroles de David : «Combien reste-t-il de jours à votre serviteur? quand ferez-vous justice de ceux qui me persécutent? » Ps. cxvm,84. Comme beaucoup désirent savoir d'où provient cela, je vais en donner deux causes, dont l'une est notre négligence, et l'autre, la providence divine.

Pour comprendre la première, il faut considérer ce que dit saint Bernard. J'ai vu, dit-il, plus d'hommes qui de mauvais sont devenus bons, que je n'en ai vu qui de bons soient arrivés au comble de la perfection. Dans le premier cas , il suffit de conserver son âme pure de tout crime capital ; ce qui n'est pas fort difficile à

VENDREDI APRÈS LE Ier D1M. DE CAREME, SERMON II. 209 celui qui en comprend toute l'horreur. Mais beaucoup de chrétiens, exempts de tels crimes, ne se mettent pas assez en peine de ne pas tomber dans les fautes légères, qui ne font pas perdre l'amitié et la grâce de Dieu. Cependant c'est un genre de péchés dont se gardent soigneusement ceux qui aspirent à la perfection ; ils se reprocheraient jusqu'à une parole oiseuse. Saint Bernard, qui s'y connaissait, a donc raison de due qu'il avait vu très-peu d'hommes qui, de bons devenus meilleurs, eussent touché à la perfection. Or c'est par négligence que beaucoup de justes mêmes conservent dans leurs âmes ces restes de péché, dont nous avons parlé, et dont on ne peut triompher sans un grand travail, sans efforts continus, sans un soin infatigable, sans prières et sans larmes. C'est de cette manière que saint Augustin cherchait à arracher de son âme les racines de ses anciens désordres ; les mettant à découvert sous les yeux de la majesté divine , il disait : « Vous avez entendu, Seigneur, les gémissements de mon cœur sur mes fautes passées, et vous avez vu les ruisseaux couler de mes yeux. »

Nous avons dit que l'autre cause est un dessein de la divine Providence. Souvent, en effet, elle conserve et protège de grandes vertus, en laissant commettre des fautes légères ; afin que l'homme les a)ant toujours sous les yeux, porte avec lui les preuves de sa faiblesse, et dans ces petites choses dont il ne peut triompher, apprenne par quel secours et par quelle puissance il a vaincu les grandes. Car on en voit (comme dit Guillaume de Paris) (1) qui ont d'eux-mêmes une si haute opinion, et qui sont si contents de leur personne, que si chaque jour ils n'étaient avertis de leur néant, ils mépriseraient les faibles, et s'en feraient trop accroire. C'est un vice très-caché , et très-funeste ; et même d'autant plus funeste qu'il est plus caché. On ne saurait dire toutes les ruines qu'a causées cette présomption, cette confiance impie en soi. « Celui, dit l'Apôtre, qui s'imagine être quelque chose, se trompe lui-même, parce qu'il n'est rien. » Nam si qitis éxistimat se aliquid esse, cùm nihil sit, ipse se seducit. Gai. vi, 3. Salomon dit aussi : a L'orgueil précède la ruine , et le cœur s'élève avant sa

(1) L'auteur écrit toujours en abrégé : Guiller. Parisien.; cette particularité cous a paru digne d'être notée.

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chute. » Prov. xvi, 18. A cause de cette opinion mensongère d'euxmêmes les superbes sont abandonnés de Dieu, afin que, livrés à eux-mêmes, ils tombent et croulent bientôt, et qu'instruits par leur désastre, ils apprennent l'humilité. C'est ce qui est arrivé au prince des apôtres , Pierre ; pour avoir voulu s'en faire accroire plus que les autres, il tomba plus lourdement qu'eux. Yous voyez par là, mes frères, quelle est l'importance de la vertu d'humilité, puisque Dieu, pour que i'àme la conserve pure et sans atteinte, permet ce qui porte préjudice à la vie spirituelle. C'est à ce titre, dit saint Augustin, que, pour nous enseigner l'humilité, il a fait entrer dans sa prière les mots, Pardonnez-nous nos offenses, afin que, les répétant chaque jour, nous soyons avertis de notre faiblesse, et que, nous rappelant, non nos mérites, mais nos offenses, nous comprenions que nous avons plus lieu de nous lamenter que de nous glorifier.

Le père des miséricordes voyant donc, parmi les autres, ce paralytique qui depuis si longtemps luttait contre son mal, lui dit : « Voulez- vous être guéri? — Seigneur, répond-il, je n'ai personne pour me jeter dans la piscine, dès que l'eau sera troublée; pendant le temps que je mets à venir, un autre descend avant moi. » Ces paroles font voir que le paralytique remarqua, dans la figure et le langage du Seigneur, cette compassion, cette douceur, qui l'accompagnait toujours; d'où il comprit que le cceur de Jésus était facile, et prêt à secourir. Il insinua donc convenablement, modestement , la cause d'une telle misère , et le moyen de guérison , pensant que peut-être le Seigneur voudrait l'aider, et le porter jusqu'à la piscine. Ce qu'il n'osait demander ouvertement, il le donne à entendre en termes couverts. Laissez-moi, mes frères, adresser brièvement la parole à ce paralytique, et lui appliquer les paroles du Seigneur à la Samaritaine, Joan. iv, 10 : 0 paralytique, si tu connaissais le don de Dieu, et qui est celui qui te dit : Yeux-tu être guéri ? tu ne mettrais pas en doute qu'il voulût te prendre sur les épaules, et te porter à la piscine. Ce bon Maître, né pour porter les charges du genre humain, porte sur les épaules non-seulement toi, mais toutes les charges du monde, c'est-àdire toutes les peines, tons les supplices dus à tous les pécher-.

VENDREDI APRÈS LE Ier D1M. DE CARÊME, SERMON II. 214 « Le Seigneur, selon la parole du Prophète , l'a chargé des iniquités de nous tous, » Isa. lui, 6; en sorte que, depuis l'origine du monde , il ne s'est commis aucune transgression , légère ou grave , qu'il n'ait portée sur les épaules , et pour laquelle il n'ait souffert. Quel spectacle, mes frères, que celui de cette sainte poitrine de Notre-Seigneur Jésus-Christ , saignante des blessures causées par tant de péchés qui ne sont pas les siens ! Qui ne serait profondément ému, en le voyant expier par ses larmes nos vaines joies, par ses privations notre intempérance, par ses travaux nos voluptés, par son humilité notre orgueil; subir tant de maux, pour nous enrichir des biens célestes ; opérer tant de bonnes œuvres, afin de satisfaire, pour nos mauvaises, à la majesté lésée? Comment donc , paralytique , peux-tu mettre en doute si celui-là voudrait te porter jusqu'à la piscine , lui qui , dès le sein de ta mère , te porte dans son cœur, toi , et en même temps les péchés du monde ? Lorsque né dans une étable , couché sur une crèche dure , contracté par le froid de l'hiver, lorsque circoncis le huitième jour il versait son sang , lorsque fugitif il passait tant d'années en exil chez les Egyptiens, alors déjà il te portait sur lui, et toi, et moi, et tous les autres. Il le dit lui-même par la bouche d'Isaïe : « Ecoutez-moi , maison de Jacob, et vous tous qui êtes restés de la maison d'Israël; vous dont je me suis chargé dès votre naissance, et que je porte dès le sein de vos mères. Je vous porterai moi-même encore jusqu'à la vieillesse, jusqu'à l'âge le plus avancé. Je vous ai créés, je vous soutiendrai, je vous porterai et vous sauverai. » Isa. xlvi, 3. Quoi de plus suave que ces paroles, quoi de plus doux, de plus inspiré par la tendresse? Toutefois c'est principalement lorsqu'il marchait pour nous au gibet de la croix, qu'il nous portait tous. Là il porta nos péchés sur le bois de la croix, afin que morts au péché, nous vivions pour la justice. C'est l'aigle royal qui, déployant ses ailes, prend ses aiglons et les enlève dans les airs. Enfin si tu doutes qu'il veuille te porter dans cette piscine trouble , réceptacle du sang des taureaux et des boucs , sache que telle est sa bonté , qu'il est prêt à t'ouvrir dans son corps cinq piscines, non d'eau, mais de sang, non du sangles boucs et des taureaux, mais du sang le plus précieux, de son

sang, et dans lesquelles tu seras guéri, non des maladies du corps,

mais des blessures mortelles de l'âme.

Mais il est une autre chose que les paroles du paralytique nous donnent à entendre, quand il dit : « Je n'ai personne, » Hominem non habeo. En disant qu'il n'a personne, il indique pourquoi sa guérison fut si longtemps différée. Certes le paralytique désirait sa guérison; mais privé de forces internes et externes, puisquil ne pouvait courir par lui-même à la piscine, et qu'il n'avait personne pour l'y porter promptement, il restait avec son mal. Combien, mes frères, n'en voit-on pas dans l'Eglise, qui, faute d'un homme, c'est-à-dire, faute d'un cœur viril, gisent, comme morts, sur 1 1gnoble lit du vice ; non pas qu'ils manquent de pieux désirs, mais parce que, privés de force et d'un cœur viril, ils n'exécutent pas ce qu'ils sont louables de désirer! Car il n'est personne assez insensé, assez ennemi de soi pour ne pas désirer le salut de son âme, la vie, le bonheur, la couronne de l'éternelle gloire. Pourquoi y en a-t-il tant qui, animés de ces désirs, ne font rien? Pourquoi restent-ils immobiles dans la fange du vice? - Parce qu Us n'ont pas un homme ; c'est-à-dire qu'ils manquent de force d âme et de courage, pour se mettre en marche, résolument et sans s arrêter, vers ce qu'ils sont louables de désirer. Des désirs vagues, mous, languissants, ne servent de rien, parce qu'ils ne font rien, tant qu'ils ne sont pas appuyés sur le courage. Salomon fait une comparaison ingénieuse : « Comme une porte , dit- il, roule sui ses gonds, ainsi le paresseux tourne dans sonlit. » Prov. xxvi, U. En effet, mie porte qui se meut constamment à droite et a gauclie reste néanmoins toujours à la même place. Ainsi le paresseux a beau être agité de désirs pieux ; ils sont impuissants , par suite de son inertie, de sa mollesse, de sa peur puérile des travaux , e ils ne le tirent pas de la couche honteuse des voluptés charnelles. « Le paresseux dit : Le lion est dans le chemin , je serai tue dans les places. » Prov, xxn, 13. Par le lion il entend les travaux et les luttes entre la chair et l'esprit , luttes dont doit sortir vainqueur celui qui veut monter à la hauteur de la vertu, et dont le paresseux estdétourné parla crainte. «Le paresseux veut, et il ne veut pas » Prov xm, 4. Il veut, quand il pense au prix si magnifique de la

vertu; il ne veut pas, quand il se représente les fatigues, les peines qui entourent la vertu et qu'il s'exagère dans sa frayeur et dans sa mollesse. Salomou dit encore : «La crainte abat le paresseux; les âmes des lâches auront faim. » Prov. xvm, 8. C'est-àdire, de vaines craintes les détournent de la poursuite de la vertu. Il les appelle justement lâches et efféminés, parce que, manquant d'un cœur viril, ils ont peur de la vertu, comme d'une chose horrible et inaccessible. Il dit qu'ils ont faim , parce qu'ils sont dépouillés de tous les dons de la grâce divine, de tous les ornements des vertus.

S'il est vrai, comme l'avancent tous les philosophes , que la vertu ne s'obtient pas sans efforts, il ne suffit pas de la désirer ; il faut encore le courage qui, par son énergie , triomphe des peines et des difficultés qui conduisent à la vertu. En effet il est nécessaire de soumettre à l'esprit une chair rebelle, de mettre un frein à l'effervescence des passions, de comprimer la licence des seus, de retenir la pétulance de la langue, de mépriser le monde d'abord, puis les voix et les menaces du monde, de renoncer à soi-même et de porter chaque jour sa croix; pour cela, il faut avoir un homme, c'est-à-dire être muni de courage et d'un cœur viril. « Les pensées du fort, dit Salomon, sont toujours dans l'abondance ; tout paresseux est dans la pauvreté. » Prov. xir, 5. Et encore : « Si tu es diligent , ta moisson viendra comme une source abondante, et l'indigence fuira loin de toi. » Prov. vi, 11. Un des principaux mérites de 1 ame fidèle, c'est de ceindre ses reins de force, et d'affermir son bras, Prov. xxxi, 17. «Elle est revêtue de courage et de beauté. » Ibid. 25. Il donne au courage le nom de vêtement, parce que, comme un vêtement couvre, non un seul membre, mais tous les membres du corps, de même cette force commune protège, non une vertu particulière, mais toutes en général; de sorte qu'avec un tel appui elles triomphent de toute; les difficultés qui leur sont inhérentes; autrement elles seraient comme des soldats désarmés au milieu d'une armée ennemie. Aussi n'est-il pas étonnant que le Sauveur dise : « Le royaume des deux se prend comme d'assaut, et pour le saisir il faut la vio lence. » Matth. xi, 12.

Le paralytique ayant donc exposé la cause pour laquelle il souffrait depuis si longtemps, le Seigneur lui dit : «Levez-vous, prenez votre grabat, et marchez. » Comme il prenait son lit, ceux qui le virent porter un fardeau le jour du sabbat au mépris de la prescription de la loi, l'en empêchaient en disant : «C'est aujourd'hui le sabbat, il ne vous est pas permis d'emporter votre lit. » Il répondit alors : « Celui qui m'a guéri , m'a dit : Prenez votre grabat, et marchez. » C'est comme s'il avait dit : Celui qui a eu le pouvoir de me délivrer d'un mal incurable, non au moyen de simples, ou de médicaments , mais en vertu d'une seule parole, celui-là a bien pu me dire de prendre mon grabat, et de marcher. A votre autorité j'oppose son autorité, à votre opinion à tous j'oppose son opinion. Ce paralytique., dont la philosophie est si sage, fut guéri non-seulement de corps, mais d'esprit et d'àme. C'est cette philosophie qui nous a couverts d'un bouclier impénétrable à tous les traits du monde, à tous les arguments de la prudence humaine. Tous les coups que celle-ci portera à la philosophie de Jésus-Christ , nous les repousserons facilement à l'aide de notre bouclier. Si elle nous dit de mettre tous nos soins à amasser de l'argent, pour ne pas être réduits dans la suite à l'indigence et à la mendicité, empressons-nous de répondre : Celui qui m'a créé, qui m'a racheté , m'a dit : « Ne vous inquiétez point du lendemain, ne dites pas : Que mangerons-nous? que boirons-nous? comment nous vêtirons-nous? Laissez les païens s'inquiéter ainsi; votre Père sait, etc. » Matth. vi, 31. Si elle nous conseille de n'être ni bienfaisants, ni généreux envers les pauvres, pour ne pas faire tort à nos enfants, à notre famille, répondons vite : Celui qui ne peut mentir, m'a dit : « Qui donne au pauvre, ne manquera jamais, » et, « Honore de tes biens le Seigneur, offre-lui les prémices de tes fruits ; donne aux pauvres , alors tes greniers seront remplis de froment, et tes pressoirs regorgeront de vin. » Prov. m, 9. Si la philosophie de la chair nous conseille de nourrir, de cultiver mollement notre corps, afin de pouvoir prolonger notre vie, répondons sur le champ : Celui qui nous montre la voie poui monter au ciel, m'a dit : « Qui aime sa vie, la perdra; qui hait sa vie en ce monde, la garde pour la vie éternelle. » Malth. x, 39.

VENDREDI APRES LE 1er D1M. DE CAREME, SERMON II. 21S Enfin , si le monde nous pousse à tirer vengeance de ceux qui nous ont outragés, afin qu'on n'abuse pas de notre patience pour nous faire injure, répondons encore : L'arbitre de la vie et de la mort m'a dit : « Ne vous vengez point vous-mêmes ; c'est à moi lue la vengeance est réservée ; c'est moi qui ferai justice. » Rom. xu, 19. Et : « Celui qui veut se venger, tombera dans la vengeance du Seigneur, qui lui réservera ses péchés. » Eccli. xxvm, 1. Si donc le monde, la chair et le diable proposent quelque chose que. réprouve le Fils de Dieu, la sagesse du Père, la vérité, qui ne peut ni tromper, ni être trompée, sous quelle bannière faudrat-il se ranger? Ne serait-ce pas le comble de la démence, de la sottise, que d'abandonner les enseignements, la doctrine de Dieu, pour avoir foi au vieux serpent, dont le mensonge a perdu le genre humain? C'est ce dont nous avertit l'apôtre saint Pierre, quand il nous recommande de résister au démon , en demeurant fermes dans la foi, I Petr. v, 9; ce que nous faisons quand, aux mensonges par lesquels il essaie de nous tromper, nous opposons la vérité et les dogmes de la foi.

Mais à ces paroles du paralytique, ils répondent : « Qui est celui qui t'a dit : Prends ton grabat , et marche. » Voyez comme la calomnie renverse l'ordre du discours. Le paralytique ayant dit : « Celui qui m'a guéri, m'a dit : Prends, etc., » la conséquence naturelle était qu'ils demandassent : Quel est celui qui t'a guéri ? Car l'ordre des idées, et la grandeur du miracle exigeaient qu'ils s'informassent d'abord de ce qui avait été dit en premier heu, et qui était le plus important à savoir. Mais aveuglés par l'envie et par la haine, ils ne s'arrêtaient guère à l'ordre des idées, et n'étaient pas saisis d'admiration à la vue d'un miracle si éclatant et si nouveau. Tout cela était non avenu pour l'envie, la rage, la fureur de calomnier. Prions donc Dieu de ne point laisser infecter notre cœur du poison de la haine et de la jalousie; ces pestes aveuglent tellement les yeux de l'intelligence que, dans la vie la plus digne et la plus pure, ils ne pourraient apercevoir qu'une tache, à supposer qu'il y en eût une. Ainsi les mouches qui se promènent sur le dos d'une bête de somme, quittent les parties saines, pour aller s'attacher aux ulcères qu'elles aper-

çoivent ; ainsi les scarabées fuient des parfums précieux pour se jeter sur les choses nauséabondes et fétides.

Au reste, le Seigneur ayant trouvé dans le temple notre paralytique, au premier bienfait en ajouta un second, c'est-à-dire, un avertissement, un conseil salutaire : « Maintenant que vous êtes guéri , ne péchez plus , de peur qu'il ne vous arrive pis. » C'est comme s'il avait dit : Jusqu'ici vous n'aviez qu'une préoccupation. Aujourd'hui que par le bienfait de Dieu vous êtes délivré, cette préoccupation doit faire place à une autre , celle de veiller à conserver le bienfait obtenu. Ce conseil nous avertit, mes frères, nous tous qui, en ce saint temps, acquerrons, par le médicament de la pénitence , la guérison spirituelle de 1 ame , de redoubler de soins et de sollicitude pour conserver la grâce, la justice une fois acquise. Car si nous n'y employons tous nos efforts, il est fort à craindre que notre dernier état ne devienne pire que le premier. Car qui est ingrat et oublie un bienfait reçu, celui-là rend sa cause pire qu'elle n'était, puisqu'à ses autres fautes il joint l'ingratitude.

De ces paroles du Seigneur nous inférons que la longue maladie du paralytique était un châtiment de ses crimes. Car en disant : « Ne péchez plus, de peur que pis ne vous arrive, » il montre qu'il faut imputer au péché ce qui était arrivé précédemment, et les malheurs qui pouvaient se présenter dans la suite. Souvent Dieu frappe de plaies le corps , soit pour réveiller une âme qui dort, soit pour lui faire porter la peine de ses crimes. C'est ce que nous voyons par l'exemple d'Asa qui fut atteint de vives douleurs de jambes, pour avoir fait serrer dans des entraves de bois les pieds du prophète envoyé pour le réprimander, a II châtie encore l'homme, dit Job, par la douleur qu'il lui fait souffrir dans le lit, et par la violente agitation de ses os. » Job. xxxiii, 19. « Yous reprenez l'homme, dit le royal Prophète, en le châtiant pour ses offenses, et vous consumez tout ce qu'il aime. » Ps. xxxvni, 12. Ainsi donc, mes frères, quand chacun de nous est frappé de maladie , qu'il pense que Dieu le tire de son sommeil , ou lui inflige un supplice mérité , ou au moins que cette souffrance est une expiation de ses forfaits. « Lorsque nous sommes jugés de la sorte, c'est le Seigneur qui nous châtie, afin que

nous ne soyons pas condamnés avec ce monde. » II Cor. xi, 3-2. Mais quels péchés pouvait avoir ce paralytique, cloué à son grabat par la maladie , et impuissant au mal , puisque ce qu'il ne devait pas vouloir, il ne pouvait le commettre de son corps usé et flétri ? Ajoutez qu'il n'avait pas de pieds pour courir au mal, ou pour aller, par les rues et les places publiques, promener des yeux lascifs ; et qu'il ne pouvait guère faire servir à l'iniquité ni ses autres membres , ni ses autres sens. Quels étaient donc les péchés qui enchaînaient le paralytique depuis trente-huit ans? — Je réponds. — Pour commettre bien des délits, il suffit d'avoir la liberté du cœur et de la langue , quand bien même tout le reste serait enchainé. Par le cœur seul, que ne peuvent pas commettre les hommes ! a Du cœur, dit le Sauveur, partent les mauvaises pensées, » Matth. xv, 49, et tous les attentats dont il fait i'énumération au même endroit. Dans le cœur prennent racine orgueil, ambition, présomption, avarice, colère, haine, envie, jugements téméraires, pensées impures, indignation contre Dieu à cause des fléaux qu'il envoie , impatience enfin , genre de péché où a pu gravement tomber ce paralytique, brisé, découragé à la suite de si longues souffrances. Qui veut bien pratiquer la piété , que celui-là ait donc toujours à la pensée ce sage conseil de Salomon : a Appliquez-vous avec tout le soin possible à la garde de votre cœur, car de là procède la vie. » Prov. iv, 23. Comme les horticulteurs veillent soigneusement sur les racines des arbres, autour desquelles ils répandent l'eau fertilisante , l'engrais et l'humus : l'arbre ainsi cultivé s'élève majestueux , se couvre d'un feuillage luxuriant et de fruits ; de même l'homme pieux doit prendre le plus grand soin de la pureté du cœur, c'est-à-dire , en chasser dès la première approche, et le plus promptement possible, les mouches des mauvaises pensées, et le remplir de pensées saintes. Pour cela , le meilleur moyen c'est de recourir à la pieuse méditation de la blessure du Christ, c'est de s'y anéantir tout entier par la pensée, au point de mériter d'entendre cette parole du Seigneur : « 0 ma colombe , retirée dans la fente du rocher, dans le creux de la muraille ! » Cant. n , 14. Cette pieuse colombe, saint Bernard l'apostrophe en ces termes : a Yoltige autour de mes

mains, voltige autour de mes pieds, vole sur mon épaule. » Ce sont là les armes dont notre àme doit être munie , selon l'apôtre saint Pierre : « Jésus-Christ , dit-il , ayant souffert pour nous en sa chair, armez-vous de cette pensée. » Christo igitur passo in came, et vos eadem cogitàtione armamini. I Petr. iv, 1 . Qui oserait, en effet, admettre le péché dans son cœur, s'il voyait le Fils de Dieu, mort pour éteindre les péchés? Ensuite, combien de transgressions commises par la langue , que l'apôtre appelle une universalité, ou, comme d'autres traduisent, un monde d'iniquité ! Quoique ce paralytique eût été impuissant des pieds, des mains, des yeux, il pouvait donc néanmoins avoir beaucoup péché du cœur et de la langue ; rien donc d'étonnant que le Sauveur ait dit :« Ne péchez plus, de peur qu'il ne vous arrive un sort pire. » Ici on va demander encore : « Que pouvait-il arriver de pire à ce paralytique , qu'un mal de trente-huit ans ? On ne peut rien imaginer de plus grave en cette vie, Mais il reste une autre vie, où le feu de l'enfer s'apprête à recevoir ceux qui persistent dans leur iniquité première ; et ce mal est infiniment plus grave que l'autre. Cette maladie de trente-huit ans avait des bornes; l'éternité n'en a point. Entre une chose finie , et une infinie , il n'y a pas de comparaison; les philosophes sont d'accord sur ce point, et la chose elle-même en fait foi. D'ailleurs quelle différence entre un lit de feu, et un doux oreiller, surtout quand ce feu torture de souffrances intolérables, non-seulement les corps, mais aussi les âmes ! Que personne ne se fasse illusion , et ne s'imagine que ce feu de la géhenne, dont parle si souvent l'Evangile, est spirituel, ou métaphorique. C'est un feu vrai et corporel destiné par la justice divine au châtiment des âmes et des corps des méchants. Mais, dites-vous, comment un feu matériel peut-il atteindre et torturer une âme, substance spirituelle? A cela les théologiens répondent — qu'en effet cela ne peut avoir lieu d'une manière naturelle, mais que cela devient possible en vertu de la toutepuissance de Dieu, qui veut se servir de ce feu, comme d'un fouet, d'un instrument de sa justice. Cette assertion, ils l'appuient d'une comparaison qui ne manque pas de justesse : Comme l'eau du baptême, qui est corporelle, reçoit de Dieu la vertu, nonrseule-

VENDREDI APRES LE I« DIM. DE CARÊME, SERMON II. 2IÎ> ment de laver le corps, mais aussi de purifier, de sanctifier l'àme, et de lui conférer la grâce céleste ; de même , rien d'étonnant que celui qui peut se servir de cet instrument corporel pour la sanctification spirituelle de l'àme , veuille aussi se servir du feu pour infliger un juste châtiment à l'improbité de cette âme.

Mais, mes frères, je veux ici vous interpeller brièvement. Pour le moment, je ne vous exhorterai pas à la piété en vous effrayant de la géhenne ; ce que j'ai à vous dire est moins terrible. Supposez que Dieu ait annoncé à quelqu'un de vous que, pendant trentehuit ans avant de mourir, il endurerait la maladie de ce paralytique. Quels ne seraient pas les soucis, les inquiétudes, les anxiétés de celui qui aurait la triste certitude qu'un si long supplice, sans espoir de guérison, lui est réservé. Si à cet homme, livré à de telles angoisses, Dieu, comme autrefois à David adultère, donnait à choisir, ou de subir cette paralysie, ou, s'il voulait en être délivré, d'embrasser la vie monastique chez les Chartreux avec un silence absolu ; qui doute que chacun de nous ne préférât ce genre de vie avec un corps sain et plein de santé, plutôt que d'avoir à lutter tant d'années contre la paralysie ? Car quel genre de vie peut être assez dur, pour entrer en comparaison avec une maladie quelconque , et à plus forte raison une si longue ; puisqu'une seule nuit d'un fiévreux , d'un goutteux , amène plus de douleurs, et de plus intenses que bien des jours de fatigues? Un travail, accepté volontairement , n'est jamais pénible comme un travail forcé. Par cela seul qu'il est accepté spontanément, il cesse en quelque sorte d'être travail.

Maintenant, mes frères, je vais vous faire une demanae, et de cette demande je prendrai à témoins le ciel et la terre. Si la seule crainte d'une longue maladie produit sur vous une si vive impression, que vous embrasseriez volontiers, non-seulement la loi commune du Décalogue, mais même les règles austères de la vie monastique , pour vous dérober à un mal de trente-huit aimées ; je vous le demande, comment l'appréhension d'un feu éternel, de tortures sans fin , ne peut-elle vous déterminer, non pas à embrasser la vie monastique, mais à vouloir porter le joug suave, le fardeau léger de Jésus- Christ? Qui ne s'étonnerait? qui ne se-

mit frappé de stupeur? Qui ne sentirait ses cheveux se dresser, en voyant un tel aveuglement dans des gens raisonnables ? Qu'y aura-t-il d'étonnant , si cela ne l'est pas ? Où sont l'aveuglement et la folie , s'ils ne sont pas là ? Mais où est la raison ? où est le sens commun ? le discernement , la prudence ? Est-ce que vous croyez par hasard que ce sont là des contes de vieilles, et des épouvantails d'enfants ? Non , vous ne le croyez pas. Est-ce que vous pensez que nous amplifions, que nous exagérons, afin de vous effrayer? Non, vous ne le croyez pas davantage. Vous savez qu'ils sont vrais ces mots du Sauveur : « Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point. » Luc. xxi, 33. Quelle est donc la cause d'un tel aveuglement, d'une telle stupidité dans des hommes éclairés des lumières de la foi ? Voilà ce que je désire savoir, ce que j'exige de vous, ce que je vous demande avec prières , avec instances , avec sollicitations , et de toutes les manières. Comment peut-il se faire que vous soyez prêts à racheter à si haut prix de moindres maux; et que des maux infiniment plus grands, vous ne vouliez pas les racheter, en prenant le plus léger des fardeaux? 0 astuces, fraudes, ruses du serpent! 0, s'il est permis de le dire, breuvages empoisonnés que cette prostituée, assise sur les grandes eaux, Apoc. xvii, 1, présente dans une coupe d'or à tous ceux qui aiment le monde ! Aveuglés, empoisonnés, enivrés, ils se précipitent spontanément dans le sombre et horrible gouffre (i). Malheureux ! pourquoi courir à la ruine ? pourquoi rejeter la vie ? pourquoi vous ruer à la mort éternelle ? Quelle est cette fureur, cette folie qui vous égare ? A peine un de nous oserait mettre un doigt dans le feu, et nous ne craignons pas d'habiter dans des flammes éternelles, dans un feu dévorant ! Venez à résipiscence , mes frères, je vous en conjure; fuyons le chemin de la mort, et dirigeons nos pas vers la voie du salut. Pendant qu'il en est temps, noyons nos péchés dans les larmes de la pénitence ; à notre pénitence joignons les œuvres de justice et de miséricorde ; afin que, marchant dans la voie des préceptes divins, nous méritions d'être couronnés par Notre-Seigneur Jésus-Christ.

(1) Le texte porte in hanc terrant horrendamque voraginem. Nous proposons in hanc tetram horrendamaue voraginem.

VENDREDI APRÈS LE Ier D1M. DE CARÊME, SERMO.N 111. 221

TROISIÈME SERMON

POUR

LE MÊME VENDREDI APRÈS LE Ier DDL DE CARÊME,

OU L'ON EXPLIQUE LE MYSTÈRE DE LA PISCINE. CETTE EXPLICATION' A TROIS OBJETS PRINCIPAUX : 1° DE MONTRER CE QUE LA LOI ÉCRITE, FIGURÉE PAR LA PISCINE, A PU DONNER SANS JÉSUS-CHRIST ; 2° CE QUE JLSUS-CHRIST DESCENDANT DU CIEL A AJOUTÉ A LA LOI; 3° CE QUE NOrS DEVONS FAIRE POUR PARTICIPER A CE BIENFAIT.

Angélus Domi ai secundum tempus descendebat in piscinam, et movebatur aqua; et qui primus descendisset in piscinam, post motionem aqiiœ , samts fiebat a quacumque detinerelvr (sic) infirmïtate.

A certaines époques, un ange descendait dans la piscine, et en troublait l'eau ; celui qui y entrait le premier, après crue l'eau avait été agitée, était guéri, quelque maladie qu'il eût. Joun. v, 4.

Ceux qui, des rivages de l'Espagne naviguent vers les contrées de l'Orient , quoique les accidents des terres , les vents , la nécessité, les obligent à se détourner de leur droite route , malgré tous ces détours se dirigent néanmoins toujours vers le même port , but de leur navigation. De même les ministres de la parole divine, quoiqu'ils soient forcés de traiter divers sujets selon la diversité des Evangiles , rapportent cependant tout ce qu'ils disent à un seul précepte, la cbarité ; parce que, comme l'a dit saint Paul , la cbarité est la fin de la loi, I Tim. i, 5 ; vers elle convergent tous les préceptes et tous les conseils de la loi divine ; bien plus, elle est la plénitude de la loi, Boni, xm, 40. De là vient que la doctrine la plus utile , la plus avantageuse aux peuples est celle qui s'approche le plus de cette fin , celle qui embrase les âmes humaines du plus ardent amour de Dieu, telle qu'était celle d'Elie, dont il est écrit : o Elie s'est élevé comme un feu; sa parole brûlait comme un flambeau ardent. » Eccli. xlviii, i. Mais comme tous les enseignements des saintes Lettres, comme tout ce qui a été créé par Dieu nous invite à l'aimer (saint Augustin l'a dit, toutes les créatures exigent de nous cet amour , et nous y appellent), rien n'esi plus propre à nous y porter qu'une considération pieuse et atten-

tive des bienfaits divins. Un sage -a dit très-bien : « Qui a trouvé les bienfaits, a trouvé des chaînes. » Pensée analogue à cette autre de Salomon : « Qui fait des présents remportera la victoire et l'honneur, et il se rendra maître de ceux qui les reçoivent. » Frov. xxii, 9. Mais entre tous les bienfaits divins, il est constant que le bienfait de notre salut et de notre rédemption non-seulement tient la première place , mais qu'il est la cause de tous les autres bienfaits divins. Par Jésus-Christ l'Eternel nous a conféré toute bénédiction spirituelle ; depuis l'origine du monde , il n'a rien donné à personne , qu'il n'ait donné en considération de son Fils. Car comme le péché commun de notre premier père a été le principe de tous les autres péchés qui suivirent; de même la sainteté, la justice de Noire-Seigneur Jésus-Christ, sont la cause de toute sainteté humaine et de toutes les vertus. De la malice originelle a découlé tout mal, et de cette bonté a découlé tout bien. Cela étant , il s'ensuit qu'une pieuse considération de ce grand bienfait sera le plus puissant stimulant à l'amour de Dieu. La piscine probatique est pour nous une occasion de traiter aujourd'hui de ce bienfait éminent, qui contient toute la doctrine de la grâce évangélique. Cette piscine est pleine de mystères ; cependant il n'est rien qu'elle présente mieux et plus clairement que la vertu et l'efficacité de ce bienfait, comme nous le montrerons en son lieu avec plus de développement. Dans ce discours il y aura trois points principaux à considérer : d'abord , en quoi nous a été utile la loi donnée par Dieu; puis, ce que Notre-Seigneur Jésus- Christ nous a apporté pour que nous la puissions accomplir; enfin , ce que nous devons faire pour participer à ce grand bienfait. Mais , avant d'aborder mon sujet , je vais lire le texte de l'Evangile, source et fondement de ce que j'ai à dire. L'évangéliste dit donc : « C'était fête chez les Juifs. Jésus monta à Jérusalem. Or, il y avait près la porte probatique une piscine, ayant cinq portiques, etc. etc. » Joan. v, 1. Ave Maria.

Pour que nous puissions mettre au grand jour le mystère de cette piscine , mystère caché sous le voile d'une histoire, il faut d'abord qu'on sache que Dieu , auteur de toutes choses , qui pou-

VENDREDI APRÈS LE Ier DIM. DE CARÊME, SERMON III. 223

vait de bien des manières rappeler à son premier état, à sa première dignité, l'homme déchu par suite de l'envie du démon , choisit ce moyen, à savoir, que, comme la mort était entrée dans le monde par un seul homme, de même la vie fût rendue au monde par un seul homme ; afin que nous , qui avions péri par la faute d'autrui, nous fussions sauvés par la justice d'autrui ; en sorte que se trouvât véridique celui qui dit : « Vous avez été vendus pour rien, et vous serez rachetés sans argent. » Isa. lu, 3. Dès lors nous n'avons plus à nous plaindre que la malice d'autrui nous a perdus, puisque la sainteté, la justice d'autrui nous sauve, et nous sauve de telle sorte, que là où a abondé le péché, il y a eu surabondance de grâce. Rom. v, 20. Car, dit le pape saint Léon, « nous avons plus acquis par la grâce de Jésus-Christ, que nous n'avions perdu par l'envie du diable. » Tout notre salut ayant donc été établi par Dieu le Père en Jésus-Christ seul , la loi donnée par Dieu ne représente guère autre chose que Notre-Seigneur Jésus-Christ. Saint Paul l'a dit : « La fin de la loi est Jésus-Christ, établi pour justifier tous ceux qui croient en lui. » Rom. x, 4. Notre-Seigneur et son précieux bienfait y sont représentés , non-seulement par des paroles , mais aussi par les faits. Le concile de Florence constate qu'il était figuré par toutes les cérémonies, par les sacrements, les sacrifices de l'ancienne loi. L'autel, le temple, les pains de proposition, l'arche d'alliance, le propitiatoire , la table, le candélabre d'or , le tabernacle et le voile étendu devant le sanctuaire , avec tous les objets du culte, en étaient des figures diverses. Saint Paul dit en effet que la loi n'avait que l'ombre des biens à venir, Hebr. x, I ; parce que toutes ces choses, sous leur voile, désignaient les grâces et les dons divers du Saint-Esprit , que Jésus-Christ devait conférer aux fidèles. Il était figuré non-seulement par les choses, mais aussi par les Pères de l'Ancien Testament, patriarches, prophètes, rois. Il a été figuré par Abraham, Isaac, Jacob, Joseph, Moïse, Josué, David, Salomon , Jérémie, par Noé, second père du genre humain et antérieur à tous ceux-là, lequel par le bois sauva le monde-, perdu par la malice humaine. De Noé qui venait de naître, ses parents, inspirés de l'Esprit divin, dirent : « Celui-ci nous consolera des travaux auxquels nos mains sont appliquées

par suite de la malédiction dont Dieu a frappé la terre. » Gen. v, 29. C'est Jésus-Christ en effet qui a changé la malédiction en bénédiction , c'est lui qui, par le bois bienheureux de la croix, a sauvé ceux qu'avait perdus le premier père par le bois défendu. Celui-ci avait été le meurtrier du genre humain ; Notre-Seigneur Jésus-Christ en est le sauveur, le sanctificateur, le rédempteur, lui qui nous délivre de la tyrannie du péché et de la mort. Aussi, le montrant du doigt, le Précurseur dit-il : « Voici l'Agneau de Dieu, celui qui efface les péchés du monde. » Joan. i, 29. Comme s'il avait dit : Voici celui que le monde a longtemps attendu , pour détruire les péchés que seul il pouvait détruire. Car seul il a foulé le vin, Isa. lxiii, 3, parce que seul il a porté nos peines et nos douleurs , seul il a effacé les péchés du inonde , et nous a mérité par sa passion la grâce qui nous guérit de la maladie du péché. Seul il nous a donc délivrés de la mort, seul, et non la philosophie humaine , ni le libre arbitre , ni la nature , ni enfin la loi divine elle-même , tracée par le doigt de Dieu, où nous est ouverte une voie qui mène au ciel , et où nous sommes excités à l'observation des divins préceptes par tant de bienfaits , tant de menaces, tant de promesses. Voilà ce que nous représente, par le mystère de la piscine , le saint Evangile de ce jour.

Cette piscine , en effet, mes frères, porte l'empreinte de la loi, donnée par Dieu, pour guérir les vices des hommes, et les maladies de l'âme humaine. Car, la loi ayant été instituée pour mettre un frein aux débordements des hommes, et le péché étant un désordre, une maladie de l'âme, la loi est figurée avec justesse par cette piscine , destinée à guérir les maladies du corps. De même que cette piscine était assiégée d'une foule d'aveugles, de boiteux, de paralytiques, et d'autres malades qui en attendaient la guérison du corps ; de même tous ceux qui autrefois avaient perdu la santé de 1 'âme , et désiraient la recouvrer , accouraient à cette piscine salutaire de la loi divine , pour y trouver le salut. Car alors, pour y arriver, les hommes n'avaient d'autre secours que celui de la lumière divine , de la loi et de la circoncision. Ils n'avaient pas encore les sacrements de la nouvelle loi, qui , par leur vertu , départissent la vie et la grâce à ceux qui les reçoivent

VENDREDI APRÈS LE I* DM. DE CARÊME, SERMON III. 225 clignement. La splendeur de la doctrine évangélique n'avait pas encore brillé, ni les magnifiques exemples de Jésus-Christ, ni ses bienfaits , ni ses nrystères , ces puissants auxiliaires de la piété. Rien de tout cela n'avait encore paru alors; Dieu avait seulement donné aux hommes sa loi , immense bienfait, pour leur manifester sa volonté , afin que, soumis humblement à cette volonté , ils eussent part à son amitié et à sa grâce. Car l'empreinte de la lumière naturelle, qui avait été gravée dans le cœur humain, s'était presque effacée par suite de la perversité et de la corruption; Tous ceux donc qui, vivant sous l'empire de la loi , désiraient le salut, s'asseyaient près de cette piscine mystique ; leur principale étude était la méditation assidue de la loi du Seigneur. Quelles consolations le saint roi David ne puise-t-il pas dans cette pieuse méditation de la loi divine ! « Seigneur, dit-il, que j'aime votre loi ! A tous les instants, elle est l'objet de mes préoccupations. » Là affluaient les aveugles , pour recouvrer la lumière de l'intelligence, qui leur apprenait quelle était la volonté de Dieu, ce qui était bon , agréable et parfait. Rom. xu, 2. Ils savaient que « le commandement est une lampe , que la loi est une lumière, que la réprimande qui retient clans la discipline est la voie de la vie. » Prov. vi, 23. Là affluaient aussi les boiteux, qui bien qu'ayant des yeux pour reconnaître ce qui est agréable à la volonté divine , étaient malades des pieds, c'est-à-dire, clans les affections, dans les désirs, qui auraient dû les faire marcher dans la voie des divins préceptes. Là affluaient encore les paralytiques , c'est-à-dire ceux qui étaient privés de la sève de la piété et de la dévotion ; ils venaient pour humecter leurs entrailles desséchées, pour se rafraîchir aux sources des- saintes Ecritures et d'une sagesse salutaire.

Toutefois la piscine probatique seule ne pouvait par elle-même procurer la guérison ; il fallait qu'un ange du Seigneur descendit du ciel, et communiquât à des eaux, impuissantes par ellesmêmes, la vertu de guérir. Par ce symbole, le mystère de Jésus- Christ ne nous est-il pas assez clairemrint expliqué? De même que cette piscine était impuissante à guérir sans la vertu et l'action de l'ange; de même était impuissante la loi sans Jésus-Christ, que

TOM. II. li>

saint Jean dans l'Apocalypse appelle l'Ange , et dont la gloire illumina toute la terre. Sans cet ange la piscine de la loi ne pouvait rien. Qu'aurait pu faire la loi sans la grâce, la lettre sans l'esprit , Moïse sans Jésus-Christ, le bâton d'Elisée sans la présence d'Elisée ? A quoi ont servi autrefois le prêtre et le lévite à celui qui était tombé aux mains des voleurs ? Que fùt-il advenu si le pieux Samaritain n'en avait pansé les plaies, et n'en avait pris soin? C'està-dire, qu'auraient pu, pour guérir les blessures de nos péchés, la loi qui était du ressort des lévites, et les sacrifices qui regardaient les prêtres, si le pieux Samaritain, le gardien, n'était venu à notre secours ? Par ses blessures il a guéri nos blessures, et nous mettant sur sa bête de somme, ou plutôt sur ses épaules, comme le bon pasteur y place la brebis égarée, il nous conduit jusqu'à l'hôtellerie de l'éternelle félicité, ce que la loi ne pouvait faire.

Pour que vous compreniez mieux ce que je n'ai fait qu'effleurer, il est bon de remarquer que, pour faire route, trois choses sont nécessaires : les yeux , les pieds , la volonté de marcher. Les yeux voient le chemin , les pieds le font , la volonté ordonne aux pieds de se mouvoir. Car, suivant les philosophes, le principe du mouvement, c'est la volonté excitée par un désir. Ces trois conditions sont nécessaires pour suivre la voie qui mène au royaume des cieux. Il est nécessaire d'abord de savoir, puis de pouvoir, enfin de vouloir. Qu'une de ces conditions manque, il n'y a pas moyen de faire route. Or la loi divine nous a donné la première , la connaissance de la route , afin que nous ne fussions pas exposés à dévier de la ligne droite tracée par la volonté divine, et à nous égarer dans tous les détours des erreurs humaines. « La loi, dit l'Apôtre, ne donne que la connaissance du péché. » Per legem enim cognilio peccati. Rom. m, 20. Il n'y a, en effet, rien autre à attendre de la loi. Quant à la volonté, au courage, aux forces pour marcher, c'est, non la lettre seule de la loi qui les donne, mais la grâce seule, qui nous est acquise par les mérites de Jésus- Christ. Saint Paul le déclare en ces termes : « Ce qu'il était impossible que fît la loi, la chair la rendant faible et impuissante, Dieu l'a fait, ayant envoyé son propre Fils revêtu d'une chair semblable à la chair du péché; et, à cause du péché, il a condamné le péché

VENDREDI APRÈS LE I" DIM. DE CARÊME, SERMON III. 227 dans la chair; afin que la justice de la loi soit accomplie en nous, qui marchons, non selon la chair, mais selon l'esprit. » JRo?n. vin, 3. Ces paroles de l'Apôtre expliquent tout le mystère de cette piscine. Comme l'eau de cette piscine ne procurait pas par elle-même la guérison , mais qu'il fallait qu'elle reçût de l'ange la propriété de guérir; de même la loi n'a conduit personne à la perfection, n'a pu guérir personne ; il a fallu que l'Ange suprême vînt lui communiquer la vertu de nous guérir. L'évangéliste saint Jean nous désigne en deux mots les auteurs et de la loi et de la grâce : o La loi a été donnée par Moïse ; c'est Jésus-Christ qui a apporté la grâce et la vérité. » Joan. i, 17. Eux deux se sont partagé toute l'affaire de notre salut. L'un a porté la loi , l'autre a conféré la grâce; l'un a donné le précepte, l'autre l'esprit pour exécuter le précepte ; l'un a comme formé le corps du fidèle, l'autre a soufflé l'esprit sur ce corps; l'un a en quelque sorte construit la piscine, l'autre lui a conféré la vertu de guérir ; l'un a enseigné ce que nous devions faire , l'autre nous a donné des forces et le courage pour faire. « La loi ordonne, dit saint Augustin, la foi obtient, la grâce accomplit ; la loi appartient à Moïse, la grâce à Jésus-Christ, qui nous confère la foi pour obtenir, et la grâce pour accomplir les préceptes de la loi. »

On va dire peut-être : Qu'ai- je besoin de la loi, si elle ne peut donner le salut de l'âme, comme la piscine ne pouvait guérir le corps ? Parler ainsi , c'est comme si on disait : Pourquoi Dieu at-il donné à l'homme un corps, qui ne peut vivre par lui-même, mais qui tire sa vie de l'âme ? Quoique le corps n'ait pas de vie qui lui soit propre , il a cependant son utilité , et est au service de l'âme qui le vivifie. Ainsi la loi, quoique par elle-même ne donnant la vie à personne, est cependant d'un grand secours pour la vie spirituelle. Mais, ajoute-t-on, en quoi nous sert la loi, vide et pauvre par elle-même ? — Ecoutez saint Augustin : « La loi a été donnée , pour que la grâce fût cherchée ; la grâce a été donnée, pour que la loi fût accomplie ; si elle ne pouvait être accomplie, la faute en venait, non d'elle-même, mais de la prudence de la chair; le vice qui dut être montré par la loi, dut être guéri par la grâce. » La loi donc nous a imbus de préceptes et de doctrines

célestes, dont la dignité et l'excellence proclament que notre faiblesse était impuissante à faire ce que prescrit cette loi.Yoilà pourquoi elle nous envoie à Jésus-Christ , cette source de grâce et de justice, pour que nous y puisions la force d'observer la loi ellemême. Car la loi est spirituelle, moi je suis charnel, vendu pour être assujetti sous le péché, Rom. vu, 14. Comment donc l'homme charnel pourrait-il observer une loi spirituelle? Quel rapport entre la lumière et les ténèbres , entre la chair et l'esprit ? Car ce qui est né de la chair, est chair; et de la chair on ne peut attendre que chair. Recueille-t-on des raisins sur des épines, ou des figues sur les buissons ? La chair produit donc des œuvres charnelles, non spirituelles , tandis que la loi qui est spirituelle prescrit des œuvres spirituelles. Plût à Dieu que cette vérité ne fût pas attestée par une si grande portion de l'humanité qui n'a guère que des préoccupations terrestres et charnelles.

Pour rendre cette vérité plus évidente, apportons des exemples. Aimer Dieu par-dessus toutes choses, voilà le résumé de la loi divine. Savez- vous ce qu'implique ce court précepte? Le voici : Nous devons aimer Dieu, auteur de notre existence, plus que tous nos biens, tous nos honneurs, plus que notre vie, plus que celle de nos enfants et de tout ce que nous avons de plus cher, en sorte que, si nous nous trouvions dans quelque alternative, ou de perdre tous ces biens à la fois, ou de manquer à l'obéissance et à l'amour dus à Dieu , nous fussions prêts à tout sacrifier plutôt que d'enfreindre cette loi de Dieu. Le livre des Machabées nous en offre un admirable exemple dans cette mère qui souffrit qu'on torturât et mît en pièces sous ses yeux ses sept fils chéris, plutôt que de manquer à la foi et à l'amour dus à Dieu. Or comment l'homme charnel, privé de la grâce divine, conçu dans le péché originel, (dans lequel naît sa nature courbée et repliée sur elle-même par l'amour de soi ) , comment pourra-t-il, se négligeant et se méprisant, s'élever au-dessus de cette nature, et aimer Dieu comme il doit ? Saint Grégoire l'a dit avec une grande vérité : « Après que l'homme, s'éloignant spontanément de Dieu, se fut incliné vers lui-même, il devint par nature ce qu'il voulut être par sa faute. » En ces quelques mots, le saint docteur embrasse toute la tragédie

VENDREDI APRÈS LE Ier D1M. DE CARÊME, SERMON III. 220 de la ruine humaine. Quoi de plus déplorable, en effet, que de voir une faute passer en quelque sorte dans la nature ? Et comment une nature ainsi corrompue pourra-t-elle s'élever au-dessus d'elle-même sans un secours surnaturel ? C'est ainsi que , la loi étant spirituelle, et l'homme se sentant charnel, la hauteur de la loi l'avertit de chercher un appui ailleurs, afin qu'il puisse observer la loi. Ainsi agit ce sage qui , remarquant dans la loi du Seigneur le précepte de la continence, se dit en lui-même : « Sachant que je ne pouvais avoir la continence si Dieu ne me la donnait (c'était déjà sagesse que savoir de qui vient ce don), je m'adressai au Seigneur, et le priai. » Sap. vin, 21.

Vous voyez donc, mes frères, la merveilleuse utilité de la loi. Par cela même qu'elle montre la voie, qui est ardue, et inaccessible aux forces de la nature corrompue, elle nous avertit d'aller à Jésus-Christ, auteur de notre salut, et de solliciter son concours. La loi me paraît donc ressembler à cette jeune captive au service du Syrien Naaman , laquelle , voyant son maître attaqué d'une lèpre incurable , dit à sa maîtresse : « Ah ! si mon maître avait été trouver le prophète qui est à Samarie, assurément il eût été guéri de sa lèpre. » IV Reg. v, 3. La loi qui, manquant du secours de la grâce , ressemble à une captive , puisqu'elle ne peut exercer aucune puissance, nous prescrit donc à nous tous, infectés de la lèpre du péché originel , d'aller trouver Jésus-Christ , le vrai médecin des âmes. De même que ceux qui entouraient la piscine, aspiraient après l'arrivée de l'ange, de même nous, qui désirons être guéris par l'observation de la loi divine, nous devons toujours avoir les yeux sur Jésus-Christ , auteur de notre salut , afin d'arriver, par son secours et son bienfait, à l'objet de nos désirs. Et nous voyant venir à lui , infectés de cette maladie , il nous envoie nous laver sept fois dans le Jourdain, c'est-à-dire, qu'il renvoie notre guérison à la vertu des sacrements, dans lesquels opère la vertu de sa passion. Ce sont autant d'instruments célestes qui accomplissent

le salut du genre humain.

Vous avez entendu, mes frères, ce que peuvent la piscine de la loi, et la vertu du Sauveur. Reste à examiner, en troisième lieu,

ce qui pourrait nous faire tous avoir part au bienfait. L'évangile du jour nous l'insinue sous une image frappante. Qui ne verrait un mystère, en ce que le premier qui , après l'arrivée de l'ange , était descendu dans la piscine , trouvait la guérison , tandis que les autres qui arrivaient un peu après, en étaient frustrés? La divine Sagesse ne faisant rien sans raison, à quel titre le plus léger à la course, ou le plus fort, aurait-il seul trouvé la guérison, de préférence aux autres qui pouvaient, ou être meilleurs, ou souffrir de maladies plus graves, ou plus anciennes, et auxquels, en équité, la guérison appartenait plutôt? Comme ce fait renverse toutes les règles de l'équité, il faut recourir à l'intelligence spirituelle, et chercher dans l'esprit ce que nous ne trouvons pas dans la lettre. Pour l'intelligence de ce mystère, il faut donc savoir ce qui suit : Après que l'Ange du grand conseil, descendant du ciel, a eu opéré notre salut au milieu de la terre , quelques-uns , appréciant la grandeur du bienfait , se conduisent vaillamment , et , saisissant avec ardeur l'occasion de salut qui leur est offerte, ont toujours à la pensée ces paroles de l'Apôtre : « Nous vous conjurons de faire en sorte que vous n'ayez pas reçu en vain la grâce de Dieu. Car il dit lui-même : Je vous ai exaucé au temps favorable, et je vous ai aidé au jour du salut. Voici maintenant le temps favorable, voici le jour du salut. » II Cor. vi, I. Nul doute que ce temps ne soit celui où le Fils de Dieu est descendu sur la terre. Sachant cela, les justes embrassent ce mystère, et l'entourent de leurs pieux hommages. D'abord ils louent, adorent, proclament l'auteur d'un si grand bienfait , ils brûlent pour lui du plus ardent amour. C'est à ce devoir de religion que le Prophète semble nous inviter dans le second psaume. Car où nous lisons : « Embrassez son culte, » apprehendite disciplinant, 12, saint Jérôme traduit : Adorez-le avec pureté; d'autres : Embrassez le Fils. Nous admettons ces diverses interprétations , puisque le Fils de Dieu, dispensateur de si grands dons, doit être adoré, embrassé par nous, chéri avec la plus vive tendresse. Voilà donc ce qu'ils font d'abord.

Ensuite, et conséquemment, ils poursuivent de leur aversion le péché, que le Christ avait si fort en horreur que, pour l'arracher

VENDREDI APRÈS LE Ier DIM. DE CARÊME, SERMON III. 23! du cœur des fidèles, il a bravé le plus cruel supplice. En outre, pour le pansement de leurs blessures , ils ont recours aux médicaments salutaires qu'il a préparés pour guérir nos maladies, je veux dire, les sacrements de la loi nouvelle, les exemples des plus éclatantes vertus, les enseignements de la vie spirituelle. Ils fréquentent donc pieusement les cacrements, se proposent à imiter, autant qu'il est possible, ses magnifiques exemples, méditent avec soin ses bienfaits et ses enseignements de la vie céleste, et, en toutes choses, s'appliquent de toutes leurs forces à lui obéir et à se modeler sur lui. Aussi, quand Dieu le Père les convie au céleste banquet, et aux noces de son Fils , ils ne s'excusent pas sur les soins et les embarras des choses de la terre , ils obéissent humblement à son appel ; lorsqu'il leur montre les trésors de ses grâces, ils ouvrent tous les replis de leur cœur; lorsqu'il leur propose des médicaments salutaires , ils lui découvrent leurs plaies à panser; lorsqu'il s'offre de les guider vers le ciel , ils le suivent promptement, s'abandonnant à la direction de celui qui veut bien leur servir de guide. Ceux-là donc qui sont si prompts et si ardents à saisir le remède, qui ne savent pas différer de jour en jour, qui ne remettent pas leur conversion soit au carême, soit à un temps qui s'éloigne sans cesse, mais qui, dès qu'ils ont entendu la voix de Dieu qui- les avertit intérieurement, obéissent, et, à son appel, répondent avec saint Paul : « Seigneur , que voulez-vous que je fasse ? » Act. ix, 6 , ceux-là obtiennent la guérison. La promptitude de leur obéissance les fait participants des mérites de Jésus- Christ. Car, comme le dit le même saint Paul, il donne le salut éternel à tous ceux qui lui obéissent, c'est-à-dire, non aux inertes, à ceux qui dorment et passent leur vie dans l'oisiveté , mais à ceux qui observent avec sollicitude les commandements de Dieu. Voilà la promptitude d'obéissance que le Seigneur a voulu donner à entendre, quand, dans la piscine, il n'accordait la guérison qu'à celui qui, après l'arrivée de l'ange, avait accouru le plus vite. Et comme il y en a peu qui s'empressent avec tant d'ardeur vers les biens célestes, dans une si grande foule de malades, un seul était guéri. Etroite, en effet, est la voie qui mène à la vie, et peu nombreux sont ceux qui y marchent.

Par ceux qui arrivaient trop tard à la piscine, on doit entendre une autre espèce d'hommes, qui raisonnent d'une toute autre manière, en voyant le bienfait du salut offert à l'humanité. Ils se disent : Le grand Ange est descendu du ciel sur la terre ; il a bu pour nous le calice de la passion ; il a donné pour nos péchés satisfaction et par delà à Dieu le Père ; par la vertu de son sang, les portes du paradis s'ouvrent même devant des voleurs; Notre -Seigneur Jésus-Christ a bien et dûment expié mon orgueil par son humilité, mes voluptés par ses douleurs, mes rapines par les coups qu'il a reçus; quelle dette puis-je donc avoir qu'il n'ait payée surabondamment d'une seule goutte de son sang? Qu'est-ce que j'ai à mériter de plus, puisque c'est, non pour lui, mais pour moi qu'il a gagné la gloire céleste? Là-dessus, et dans cette confiance perverse et mensongère, ils s'endorment, se livrent à la bonne chère, à tous les plaisirs des sens. Ainsi le Fils de Dieu n'étant venu au monde que pour relever le genre humain , pour l'enflammer de l'amour des vertus divines, pour se faire un peuple pur, agréable à son cœur, et pratiquant le bien, TU. Il, 1-4 ; n'étant descendu du ciel sur la terre , que pour nous élever nous-mêmes au ciel ; le Verbe ne s'étant fait chair qu'afm que nous qui étions chair nous devenions esprits ; ceux-là ont tellement renversé le dessein de la tendresse , de la Sagesse divine , que de la même source d'où ils devaient tirer la piété , la lumière , la mortification de la chair , l'amour de Dieu , le bienfait du salut, ils ont fait sortir l'impiété, les ténèbres, les grossières satisfactions des sens, l'amour du monde, des maladies presque incurables. Peut-on rien voir de plus absurde , de plus à rebours ? comme si le Fils de Dieu n'était venu sur la terre que pour nous fournir l'occasion de nous livrer au faste , à l'oisiveté, à la débauche, au jeu, à toutes les jouissances matérielles, à toutes les licences. Remarquez, mes frères, comment des hommes pervertis, perdus, abusent des bienfaits divins, et quelle reconnaissance ils apportent à leur bienfaiteur. Tous ceux qui se conduisent ainsi, sont vraiment ceux qui accourent tard à la piscine; en sorte que quelques-uns d'entre eux remettent à recourir au médicament de la pénitence à la fin de leur vie ; se proposant, pour la première fois, de bien vivre, quand il leur faut

VENDREDI APRÈS LE Ie' MM. DE CARÊME, SERMON 111. 233

cesser de vivre. C'est contre eux que le Seigneur a fulminé ces effroyables paroles : « Parce que je vous ai appelés , et que vous n'avez pas voulu m'écouter ; que j'ai étendu la main, et que nul de vous n'y a fait attention ; je rirai aussi à votre ruine, et je vous insulterai , quand vous sera arrivé ce que vous craigniez. Lorsque surgira la catastrophe soudaine , lorsque la mort fondra sur eux, comme une tempête, alors ils m'invoqueront, et je ne les écouterai point; ils me chercheront dès le matin, et ils ne me trouveront point. Ils mangeront donc du fruit de leur voie, et ils seront rassasiés du fruit de leurs résolutions. » Prov. i, 24. Voilà ceux qui restent trente-huit ans sur le même lit du péché, et dont un seulement est guéri par le Seigneur ; parce que de ceux-là il y en a peu qui arrivent à la guérison.

Après ce que nous venons de dire, il vous sera facile, mes frères, de répondre à certaine question qui pourrait être faite. Car on peut demander : — Si ce puissant Ange, venu du ciel, a conféré à la piscine de la loi la vertu de guérir les âmes, vertu quelle n'avait pas; si l'Eglise a tant de remèdes efficaces pour guérir les maladies du cœur; d'où vient que l'iniquité et l'injustice dominent dans le monde au point qu'on croirait que nous vivons , non sous l'empire de la grâce , mais sous celui de la loi ; non à la lumière de l'Evangile, mais dans les ombres et les ténèbres anciennes ? Alors cependant que l'Apôtre dit que les ténèbres ont fait leur temps, que le jour est venu , et que le péché ne doit plus nous dominer, « parce que, dit-il, vous êtes, non plus sous la loi, mais sous la grâce. » Rom. vi, 14. Comment donc se fait-il que le péché règne maintenant parmi les hommes , comme si nous ne vivions pas sous la grâce qui éteint le péché, mais sous la loi qui irritait les mauvais penchants? Où sont ces magnifiques oracles, ces promesses des prophètes : « La terre est remplie de la connaissance du Seigneur, comme le fond de la mer est couvert de ses eaux? » Isa. xi, 9. Où est cet admirable fruit de la passion du Sauveur, prédit par Daniel : « Afin que les prévarications soient abolies , que le péché trouve sa fin , que l'iniquité soit anéantie , que la justice éternelle vienne sur la terre? » Dan. ix, 24. L'ange du Seigneur apparut autrefois à Gédéon, et lui dit : « Le Sei-

gneur est avec vous , ô le plus courageux des hommes. — Seigneur , répondit-il , si le Seigneur est avec nous , d'où vient que tous ces maux sont tombés sur nous ? » Judic. vi, 12. N'est-il pas permis de demander également aujourd'hui : Si le grand Ange , venu du ciel, a communiqué à la piscine la vertu de guérir, non pas un seul malade , mais tous sans acception de personnes , d'où viennent tant de maladies , après l'application d'un si puissant remède à l'infirmité humaine?

Il n'est pas bien difficile de répondre à cette question. Tous sans exception trouvent des remèdes très-suffisants et des voies de salut dans l'Evangile, qui offre tant de sacrements, tant d'exemples des vertus admirables de Jésus- Christ , tant d'enseignements de la vie spirituelle, tant de bienfaits divins, tant de stimulants à l'espérance, à la charité, à la piété. C'est là que nous fortifions merveilleusement notre faiblesse, que nous éclairons notre ignorance , que nous apprenons à aimer Dieu , à haïr le péché. Mais à quoi servent tous ces instruments de salut, si on ne s'en soucie point , si on ne fait rien , si on s'endort dans la nonchalance ? A quoi sert de vivre sous la grâce , et non sous la loi , si on n'use pas des bienfaits de la grâce? Qu'importe qu'un grand médecin vienne pour vous soigner , si vous refusez de suivre ses prescriptions? Qu'importe que vous soyez invité au banquet solennel et aux noces du Fils de Dieu , si vous repoussez l'invitation? Qu'importe qu'on vende du blé dans les greniers publics de l'Egypte, si vous négligez d'y aller et d'en acheter ? Autre chose est de vivre à Paris , ou à Salamanque , autre chose est d'y étudier. De même, autre chose est de vivre en temps de grâce, et autre chose est d'user des bienfaits et des secours de la grâce. Comme ceux qui vivaient saintement sous la loi ancienne appartiennent plutôt à la loi de grâce ; de même ceux qui se comportent mollement sous la loi de grâce, appartiennent plutôt à la loi ancienne. Expliquons cela d'une manière plus sensible. Le grand Ange est venu sur la terre pour nous éclairer de la lumière de sa doctrine, pour nous exciter à la vertu par ses exemples , pour nous embraser d'amour par ses bienfaits , pour guérir les blessures de notre âme par les sacrements qu'il a institués , pour

VENDREDI APRES LE Ier DIM. DE CARÊME, SERMON III. 23r> nous enrichir de ses mérites, pour nous communiquer son Esprit. Si donc vous, jamais vous ne levez les yeux à cette lumière, si vous ne vous représentez pas ses exemples, si votre pensée ne se porte jamais sur ses immenses bienfaits , si vous n'usez jamais, ou presque jamais, des sacrements institués par lui, si enfin vous ne faites vos efforts pour vous unir à lui, comme un membre vivant , par le lien de la charité , afin de participer à son esprit ; pourquoi vous étonner que ces médicaments célestes, que ces mystères ne vous apportent rien, que la venue de Jésus- Christ ne vous serve de rien ; puisque , pour vous , c'est comme s'il n'était pas encore venu? Ainsi raisonnait la chaste épouse dans le poète païen :

Si maneo qualis Troja durante inanebani,

Virque mihi dempto fine carendus abest; Diruta sunt aliis, uni mihi Pergauaa l'estant.

Si je reste telle que j'étais au temps de la splendeur de Troie, et que mon cpoux me soit ravi à jamais, Pergame, détruite pour les autres, pour moi est toujours debout (1).

Ainsi , si vous n'usez pas plus des bienfaits et des sacrements de Jésus-Christ, que si Jésus-Christ n'était jamais venu; Jésus-Christ est venu pour les autres, pour les autres s'est levé ce soleil de justice ; il n'est pas encore levé pour vous, qui n'avez pas encore ouvert les yeux à sa lumière. Que dire de ceux qui, à moins qu'ils n'y soient contraints par les peines et les censures ecclésiastiques, ne veulent point user des sacrements institués par Notre-Seigneur Jésus-Christ pour remédier à nos maladies ? Qu'est-ce autre chose que de ne pas vouloir saisir un salut spontanément offert, un salut acheté du sang si précieux de Jésus-Christ ? Combien ils mériteraient qu'on leur adressât les mêmes réprimandes qu'adressaient autrefois au Syrien Naaman ses serviteurs : « Père, quand même le prophète vous eût ordonné quelque chose de bien difficile, néanmoins vous aariez dû le faire; à plus forte raison le devezvous, quand il vous dit : Allez vous laver dans le Jourdain, et vous serez guéri? » IV Reg. v, 13. Le Seigneur pouvait-il me prescrire rien de plus doux, pour expier tous mes forfaits, que d'aller d'un (1) Voir la note E à la fin du volume.

cœur contrit et suppliant les confesser en secret à un prêtre, sujet à la même fragilité ? Quoi de moins pénible , afin de recueillir la grâce céleste, que d'aller recevoir avec ferveur la sainte Eucharistie ? Quelle insouciance, quelle ingratitude, que de ne pas vouloir , même à si peu de frais , assurer son salut 1 Cette considération, mes frères, doit nous faire apprécier grandement la grâce et la miséricorde du Seigneur, et nous faire redouter le jour du jugement, à nous, si ingrats devant un tel bienfait, et aveugles à la lumière. Craignons donc ce jugement , mes frères , redoutons le compte que nous aurons à rendre. Alors, ne repoussant plus la grâce offerte , mais suivant en toutes choses ses inspirations , et observant les préceptes du céleste médecin, nous mériterons la guérison en cette vie , et dans l'autre la couronne incorruptible d'éternelle gloire.

PREMIER SERMON

POUB

LE IIe DIMANCHE DE CARÊME,

ou l'on explique l'évangile.

Assumpsit Sesus Pelrum et Jacobum et Joannem fratrem ejus, et duxit eos in montent excelsum seorsum, et transfigura tus est ante eos.

Jésus ayant pris en particulier Pierre, Jacques et Jean son frère, les mena avec lui sur une haute montagne, et il fut transfiguré devant eux. Matth. xvii, 1.

Dans la lecture qui vient de vous être faite , l'histoire évangélique décrit le mystère vénérable et consolant de la transfiguration du Seigneur. Le même évangéliste indique dans le chapitre précédent pourquoi le Seigneur voulut révéler à ses disciples et à nous tous la gloire de son humanité. Il dit que le Sauveur, arrivé aux environs de Césarée , demanda à ses disciples quelle opinion on avait sur son compte. Et comme , après que les autres eurent exprimé divers sentiments, l'apôtre Pierre , éclairé par une révélation divine , lui avait dit qu'il était le Fils du Dieu vivant ; aussitôt le Seigneur, qui avait dévoilé la gloire de sa majesté, annonce

IIe DIMANCHE DE CARÊME, SERMON I. 237

l'ignominie de sa passion à ses disciples fortifiés dans la foi ; il leur dit qu'il faut qu'il aille à Jérusalem , qu'il endure bien des souffrances de la part des anciens, qu'il soit mis à mort, et qu'il ressuscite le troisième jour, A ces paroles , Pierre qui , entravé dans des pensées encore charnelles , ne comprenait pas la gloire de cette ignominie , cherche à donner un autre cours aux idées du Seigneur , en disant : « A Dieu ne plaise , Seigneur ! cela ne vous arrivera point. » — « Retirez- vous , Satan , reprend Jésus, vous m'êtes un sujet de scandale ; vous goûtez , non les choses de Dieu, mais celles de la terre. » Matth. xvi, 22. Par ces paroles le Seigneur condamnait le sens charnel infiltré par le démon dans le cœur humain après la chute du premier homme ; c'est là ce qu'il disait lui être un sujet de scandale; non pas que lui-même fût scandalisé , mais parce que Pierre le détournait de l'œuvre de notre salut. Ces véhémentes paroles font éclater l'immense tendresse du Seigneur pour le genre humain. Deux fois nous lisons qu'il usa de cette âpreté de langage, et de cette qualification de Satan • une fois , quand il repoussa le démon qui voulait lui arracher la dernière des indignités, en demandant qu'il l'adorât. Car alors il dit : « Retire-toi, Satan, etc. » Matth. iv, 10. Maintenant il fulmine la même expression contre le disciple qu'il vient de proclamer heureux à cause de la confession de sa foi et de la révélation qu'il avait reçue de Dieu le Père, le disciple à qui il avait promis le principat de son Eglise. Que conclure de là ? C'est que tel était l'amour de Jésus-Christ pour le genre humain, si ardente sa soif du salut des hommes, que des mêmes paroles dont il frappa le démon qui le provoquait au plus énorme des péchés , il frappe Pierre qui le détournait de l'œuvre de notre salut. Il fallait une soif inextinguible de notre salut et de la gloire de son Père, pour qu'il s'indignât à ce point de la pensée du disciple. « Retirez- vous, dit-il, etc., » parce que vous jugez de toutes choses en homme, et d'après le sens humain , tandis que les pensées de Dieu sont bien autres que les pensées des hommes, ses résolutions autres que leurs résolutions. « Est-ce que vous avez des yeux charnels , dit Job à Dieu, et voyez- vous les choses comme un homme les voit?» Job, x, 4. Les hommes du siècle mesurent tout sur leur intérêt ,

ne regardant comme désirable que ce qui porte le cachet du profit, de l'honneur ou du plaisir , répudiant et condamnant tout ce qui est contraire à ces faux biens. Mais y renoncer pour la seule gloire de Dieu , braver les travaux et les luttes pour l'amour de Dieu, là est la vraie gloire, la vraie dignité.

Yoilà ce qu'ignorait alors Pierre , qui , quoique non dénué du sens et de l'Esprit divins , n'avait cependant pas encore fait assez de progrès à l'école de Jésus-Christ, pour avoir appris, sous l'inspiration du divin Esprit , cette philosophie sublime qui est non pour les grossiers et les faibles , mais pour les parfaits : ce qui nous enseigne qu'il ne faut pas du premier coup demander la perfection à ceux qui aspirent à la vertu. Car dans le progrès vers la vertu il y a plusieurs degrés ; et ce qui est bon pour les forts et les parfaits, ne l'est pas pour les commençants. En cela beaucoup sont dans l'erreur. Dès qu'ils voient ceux qui commencent d'entrer dans les voies de la ver lu, qui fréquentent assidûment les lieux saints et les sacrements, ou rire, ou s'irriter , ou parler un peu trop librement , vite ils se fâchent , s'imaginant que ceux qui embrassent une vie nouvelle, doivent avoir sur-le-champ soumis à l'empire de la raison et avoir subjugué toutes les affections, tous les mouvements de l'âme. Mais si l'apôtre Pierre, formé si longtemps à l'école de Jésus-Christ , et par lui proclamé bienheureux dans le saint évangile de ce jour, si Pierre, instruit par une révélation du Père suprême du mystère de la divinité de Jésus- Christ, fut pris d'une telle hallucination que le Seigneur le traita de Satan , pour avoir porté sur les choses un jugement humain , et non divin : « Yous avez du goût, lui dit-il, pour les choses de la terre, et non pour les choses de Dieu, » Matth. xvi, 23 ; pourquoi nous étonner que ceux qui font les premiers pas dans la voie de la piété , trébuchent , s'égarent , fassent parfois quelques fautes légères ? Contre ceux qui jugent si sévèrement les hommes pieux, Salomon dit : « Ne cherche point l'impiété dans la maison du juste, et ne désole point le lieu de son repos. Car si le juste tombe sept fois, il se relèvera; mais les méchants seront précipités dans le mal. » I'rov. xxiv, 15. Ainsi le juste peut faire une chute, mai? non tomber dans le mal, c'est-à-dire y persévérer. C'est pourquoi

IIe DIMANCHE DE CARÊME, SERMON I. 239

le Psalmiste appelle heureux, non pas celui qui n'est jamais tombé (qui peut s'en glorifier ?) mais celui qui ne s'est pas arrêté dans la voie des pécheurs. Psal. i, 1. Car faire une chute, tomber, est de l'homme ; s'arrêter dans la voie du mal, est des méchants.

Le Seigneur voyant donc Pierre et les autres disciples, à l'exemple du reste des hommes , désirer les biens extérieurs , et repousser les autres biens , les réprimande ouvertement , et leur expose en ces termes en quoi consiste la philosophie évangélique : « Si quelqu'un veut venir à moi, qu'il renonce à lui-même , qu'il porte sa croix, et me suive. Car qui voudra..., etc. » Lac. ix, 23. Comme s'il avait dit : Tos jugements sont si aveugles, vous voyez si peu clair dans la saine appréciation des choses, que vous mettez au nombre des maux les travaux et les ignominies, et qu'à cause de cela vous les jugez indignes de ma majesté; mais vous errez du tout au tout; car ces souffrances sont la voie la plus sure pour conduire au vrai bonheur et à la gloire de l'immortalité. Qui y aspire, doit marcher dans cette voie.

Mais comme elle est difficile, et importune à la chair, et que les hommes n'y seraient pas facilement attirés, sans de grands avantages, le Seigneur montre aussitôt la grandeur de la récompense : « Car le Fils de l'homme viendra accompagné de ses anges dans la gloire de son Père; et alors il rendra à chacun selon ses œuvres. » Matth. xvi , 27. Non content de cela , il promet aussi comme une anticipation de cette gloire, en disant : « Quelques-uns de ceux qui sont ici ne mourront point, qu'ils n'aient vu le Fils de l'homme venir dans son règne. » Ibid. xxvm. Il met donc devant les yeux de ses élus , et la grandeur , et l'avant-goût de sa gloire , afin qu'enflammés d'amour pour elle non-seulement par la foi , mais encore par l'expérience , ils portent toutes leurs aspirations vers cette gloire, et pour l'obtenir s'efforcent de renoncer à euxmêmes, et de porter la croix qui leur est proposée. De même que ceux qui avaient été envoyés pour explorer la terre de Chanaan , promise par Dieu, apportèrent, avec d'autres fruits , une énorme grappe de raisin que deux hommes portaient sur un brancard et étalaient en preuve de la fertilité du pays, Num. xm, 24; de même le Seigneur déploie aujourd'hui devant ses disciples la

portion de gloire céleste qui rayonnait de son humanité devenue éblouissante , afin qu'ils comprennent ce que devait être la contemplation parfaite de sa beauté immense et incréée , quand telle était la vue de sa substance terrestre et mortelle.

Pour remplir cette promesse, « il prit avec lui Pierre, Jacques, et Jean son frère, les mena à l'écart sur une haute montagne, et se transfigura devant eux. Son visage devint brillant commel e soleil, et ses vêtements, blancs comme la neige. » 11 voulut par là leur montrer le type de la résurrection et de l'éclat futurs , où seront glorifiés non-seulement son corps , mais aussi ceux des saints. Pour l'intelligence de ce mystère il faut savoir , qu'entre la gloire des hommes et celle des anges, il y a celte différence, que les anges, dépourvus de corps , se contentent de la gloire de l'esprit , tandis que les hommes, composés de corps et d'esprit, seront couronnés d'une double gloire : de celle du corps et de celle de l'âme. De là Isaïe, parlant de la gloire des saints , dit : « Ils posséderont dans leur terre un double héritage , » Propter hoc in terra sua duplicia possidebunt, Isa. lx[, 7; c'est-à-dire, dans leur patrie, dans la terre des vivants, ils auront, lors de la future résurrection, un double vêtement dont seront couverts et ornés leur corps et leur âme. Aussi, dans l'Apocalypse, les saints martyrs demandant que Dieu fasse justice des impies, reçoivent chacun une robe blanche , symbole de la gloire des âmes ; et on leur dit d'attendre un peu, jusqu'à ce que soit rempli le nombre de leurs frères, Apoc. vi, 11 ; après quoi , leurs robes seront doubles, au jour de la résurrection des corps. Cette gloire du corps lui vient de la gloire de l'âme, qui déborde sur le corps même. En effet, comme l'âme communique au corps l'être et tous les mouvements, toutes les affections naturelles, puisque, quand l'âme est dans la joie, ou la tristesse, ces affections se transmettent au corps; ainsi cette gloire de l'âme passe au corps même qui en prend sa part. Car , de même que le soleil éclaire et illumine la nuée qui se présente devant ses rayons, et qu'il en fait comme le soleil même ; ainsi une âme glorifiée fait briller du plus admirable éclat le corps qui lui est uni.

Il faut savoir aussi que Notre-Seigneur Jésus-Christ était tout

IIe DIMANCHE DE CARÊME, SERMON I. 241

ensemble doué de la vision intuitive et voyageur (1], eu égard à sa double nature ; ainsi le demandaient et sa gloire et notre salut , afin que cette humanité sacrée , qui était unie au Verbe de Dieu , connût le Yerbe lui-même auquel elle était unie; et afin que, comme elle avait été prise pour opérer notre salut , elle put souffrir les douleurs qui devaient nous racheter; ainsi , d'un côté , il était doué de la vision intuitive et bienheureux ; de l'autre, il était voyageur, et sujet à nos misères. C'est par l'effet d'une disposition divine et d'un miracle spécial , que cette gloire suprême de son âme ne rejaillit pas sur son corps sacré , afin qu'il put souffrir, être soumis aux douleurs, et que , par le mérite de sa passion et de son obéissance, il rachetât un monde qu'avait enchaîné l'attrait de la désobéissance et du plaisir.

Toutefois pour tenir la promesse dont nous avons parlé, et pour fortifier la foi de ses disciples, que la croix et la passion pouvaient offusquer, il laisse aujourd'hui se répandre sur son corps la source de sa gloire , qu'un miracle tenait fermée ; tous les dehors de son humanité en sont tellement transformés, que son visage resplendissait comme le soleil, et que ses vêtements devinrent blancs comme la neige. Quand on compare à ces choses son visage et ses vêtements, ce n'est pas à dire qu'ils ne les surpassaient point en blancheur et en éclat, c'est que sur notre terre il n'y a rien de plus éclatant que le soleil , de plus blanc que la neige. D'ailleurs le Sauveur lui-même dit des corps des justes, qu'ils brilleront comme le soleil dans le royaume de leur Père, Matth. xiii, 43; et cependant , comparés à Jésus-Christ , ils ne sont que comme des étoiles, irradiées par ce Soleil de justice. S'il y a entre Notre-Seigneur Jésus-Christ et tous les saints le même rapport qu'entre le soleil et les étoiles, et si les saints brillent comme le soleil , combien n'est pas plus éclatant le Soleil même de justice ! Néanmoins cette splendeur ne blessait pas de sa vive lumière les faibles yeux des disciples, au contraire elle les inondait de je ne sais quelle volupté divine. Il n'y avait pas que l'éclat du soleil qui brillât sur le visage de Jésus-Christ; on y voyait une grâce, une beauté ineffable ; la beauté de toutes les choses créées, terrestres ou célestes ,

(1) Le texte porte comprehensorem et viatorcm.

convergerait en un seul point, qu'elle n'approcherait pas de la beauté du Seigneur, qu'elle n'exercerait pas sur les yeux sa douce et séduisante fascination. L'inexprimable joie de Pierre en est une preuve : « Prenant en pitié , dit le pape saint Léon , toutes les choses humaines , et franchissant tout ce qui est terrestre, il était transporté , par un ravissement ineffable, vers un désir enthousiaste des choses éternelles; hors de lui , il ne savait ce qu'il disait. » Or une telle extase était produite non par le seul éclat de la lumière, mais par cette admirable beauté du Sauveur. Ici se manifestent toute sa bonté et toute sa tendresse; lui qui pouvait briller toujours d'une telle gloire, lui-même néanmoins spontanément a retenu les émanations , les rayons de cette splendeur , afin de pouvoir souffrir pour nous de cruelles douleurs , et donner pour nos péchés satisfaction à la majesté lésée. A cette pensée, qui ne s'embraserait d'amour pour un tel Sauveur? qui n'admirerait l'ineffable puissance de celui de qui il dépendait d'être toujours entouré de cette étincelante auréole ? qui ne répondrait à une telle bonté, laquelle, par un miracle spécial, se dépouillait de sa gloire, pour s'occuper de notre salut? Voiler les irradiations de cette gloire fut un plus grand miracle que de les montrer toujours , puisque la gloire des âmes bienheureuses rejaillit et se répand d'elle-même sur le corps qui leur est uni.

Cependant il n'y a pas que la gloire de Jésus-Christ qui charma les yeux des disciples ; ils furent éblouis aussi de l'éclat d'Elie et de Moïse qui apparurent tout couverts de gloire auprès du Seigneur. Car comme il n'était pas permis de se présenter , couvert d'un sac , devant le roi Assuérus , Esth. iv , de même il ne convenait pas que les serviteurs du Roi éternel parussent devant lui autrement qu'étincelants. De tous les pères de l'Ancien Testament, Moïse et Elie sont les plus remarquables : l'un, législateur ; l'autre, ardent zélateur de la loi; en sorte que l'humanité de Jésus-Christ recevait témoignage et de la loi et des prophètes. Qui pourrait dire de quelle joie furent inondés ces deux illustres prophètes , quand ils virent, non-seulement présent en chair, mais dans l'éclat de sa majesté, ce Sauveur dont ils avaient tant parlé, qu'ils avaient

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si longtemps attendu et si vivement désiré? CarsiNotre-Seigneur Jésus-Christ a été appelé par eux le Désiré de toutes les nations, et le désir des collines éternelles , Gen. xlix, 26 , lui que tant de rois et de prophètes voulurent voir et entendre ; quels durent être les sentiments et les pensées des deux prophètes, appelés à le voir et à l'entendre, et, seuls de tous les pères de l'Ancien Testament , invités à une telle solennité? Si le saint vieillard Siméon, tenant dans ses bras le Sauveur enfant , en tressaillit d'une si vive allégresse , qu'il envisagea joyeusement la mort , ce terrible épouvantail; que durent-ils éprouver, eux qui voyaient le même Sauveur dans tout l'éclat de sa gloire et de sa majesté? Et ces âmes bienheureuses, enfermées dans le sein d'Abraham , comment furent-elles affectées , quand Moïse revenant à elles et rapportant ce qu'il avait vu, leur apprenait qu'approchait le jour désiré du salut et delà rédemption? Toutes ces choses, placées au-dessus de la portée de l'intelligence humaine , nous devons les contempler dans un humble silence, les honorer par une religieuse dévotion. Il est bon de remarquer quel fut l'entretien de ces illustres prophètes avec le Seigneur dans cette grande solennité; car il est probable que cet entretien était en rapport avec la solennité et avec la majesté des personnages. Or, la sublimité des personnages demandait quelque chose de sublime; et la ^oie de la solennité demandait quelque chose de joyeux. Ainsi dans les festins des princes et des grands, où tout est joie et allégresse, nous voyons aussi des entretiens joyeux; si la musique et les chants se font entendre, ce sont non des chants lugubres et funèbres, mais des chants qui excitent à la gaîté. Qui pourra jamais décrire la grandeur de cette fête, où était réuni ce qu'il y a de plus sublime dans l'Ancien et dans le Nouveau Testament, dans le ciel et sur la terre? Là, en effet, de l'Ancien Testament se trouvaient les princes des prophètes; et du Nouveau Testament, les princes des apôtres; des deux, la bienheureuse Trinité; de la terre, l'humanité sacrée de Jésus - Christ. Enfin telle était la solennité, que les apôtres mêmes n'y furent point invités, si l'on excepte les trois que le Seigneur entourait de sa prédilection. Voyons donc maintenant si l'entretien répond à la grandeur des choses.

« Ils parlaient de la mort du Seigneur, laquelle devait avoir lieu à Jérusalem. » Luc. ix, 31. C'est-à-dire, ils parlaient de la passion, de la mort, de la sépulture, de la croix, des liens, des crachats, des soufflets, des opprobres, des coups qu'il allait recevoir à Jérusalem. Eh quoi? sont-ce là les sublimes et joyeux entretiens, convenables à une telle solennité ? Etaient-ce là les sujets à mêler à tant de joies? Oui, sans doute. Car il faut prendre ici pour règle , non le jugement de Pierre , qui a du goût pour ce qui est terrestre , mais le jugement de Jésus-Christ, qui méprise les choses de la terre , et pour qui rien n'est plus digne, plus sublime que de subir les outrages et les plus affreux supplices pour la gloire de Dieu. C'est une vérité si bien établie que, si l'envie était possible aux intelligences bienheureuses, la seule chose qu'elles nous envieraient , c'est que , dans l'état où nous sommes, nons pouvons souffrir pour la gloire de Celui pour qui ellesmêmes chaque jour souffriraient volontiers mille morts. Enfin le souverain arbitre du monde, Dieu, voulant délivrer le genre -humain de la captivité du démon, a exigé avant tout du Rédempteur que, pour prix de notre rédemption, il lui offrit la mort la plus cruelle et la plus ignominieuse. Cette offrande lui fut si agréable , qu'en considération d'un tel sacrifice , il efface tous les péchés de tous les siècles , ouvre aux rachetés les portes du ciel , jusque-là fermées , et rend au monde la grâce et la dignité primitive. Cette mort, cette obéissance lui plaisent plus que ne lui avaient déplu tous les forfaits de l'humanité; ce sacrifice seul le fit pencher vers la miséricorde plus que tous les crimes des hommes n'avaient excité son indignation. On voit que l'entretien était à la hauteur de la solennité.

Non moins joyeux, non moins consolant que sublime était le sujet de l'entretien. Un philosophe l'a très-bien dit : Ceux qui désirent vivement une chose , n'ont rien de plus à cœur que d'y penser, d'en parler, d'en raisonner: Cela étant , quoi de plus agréable à un captif que de parler de son rachat? à un exilé, que de parler de son retour dans la patrie ? Moïse et Elie étant depuis si longtemps exilés de la céleste patrie, après laquelle ils soupiraient tant, quel entretien plus doux , plus agréable à leur cœur,

IIe DIMANCHE DE CARÊME, SERMON I. 24b

que de parler de la mort du Pontife suprême, moyennant laquelle les exilés obtenaient le retour dans la patrie ? Et pour le Sauveur, quel sujet d'entretien plus encourageant que le salut et la rédemption du monde , qu'il désirait au point de dire : « J'ai à être baptisé d'un baptême; combien je me sens pressé jusqu'à ce que cela s'accomplisse ! » Baptismo autem habeo baptizari; et quomoclo coarctor usqaedam perficiatur? Luc. xn, 50. Tel était son désir de boire ce calice , qu'un court délai lui semblait un siècle, parce que ce calice devait procurer le salut des âmes , et glorifier la majesté de son Père. C'est de cette joie que l'Apôtre dit : « Dans la vue de la joie qui lui était préparée, Jésus-Christ a souffert la croix, méprisant l'ignominie. » Belr. xu, 2. Mais, dites- vous, est-ce que cette croix, ces coups, ces épines, ces douleurs du corps et de l'àme, douleurs si vives qu'elles provoquèrent une sueur de sang, est-ce que toutes ces douleurs ne le torturaient pas cruellement? — Elles le torturaient, et lui plus qu'un autre, lui d'une délicatesse de corps, d'une sensibilité si exquise. Mais il voyait, non pas ses douleurs qu'il méprisait, mais la gloire de Dieu, dont il avait soif; il voyait le salut de l'humanité, la rédemption du monde , la restauration du royaume céleste , la destruction de la puissance du démon, l'expansion de la foi, le pardon des péchés, la libération des âmes; la joie dont l'inondait l'accomplissement de tant de grandes œuvres lui faisait affronter gaiment la croix, et braver l'ignominie. Si sept années d'une dure servitude parurent peu de jours à Jacob, épris d'amour pour Rachel , sa fiancée, Gen. xxix, 20, comment le divin amant n'eùt-il pas regardé comme peu de chose des tourments qui rachetaient sa fiancée chérie, l'Eglise, la purifiaient dans un bain de son sang, l'embellissaient et la rendaient sans ride et sans tache ? A un amant si passionné, rien ne pouvait donc être plus agréable que de parler de ce qu'il désirait si ardemment. Yous voyez là, mes frères, l'inestimable bonté, la miséricorde, la tendresse du Seigneur à notre égard; elle était si grande que, dans cette solennité sacrée, où il voulait manifester son ineffable gloire et sa joie, il n'a rien de plus à cœur que de parler des douleurs qui nous valaient le salut. Si, à cette joie du Sauveur, nous joignons les larmes qu'il

versa quand il fut accueilli par le peuple juif avec des rameaux et des cris d'allégresse, nous aurons une autre preuve de son amour. Car lorsque le peuple le reçoit avec des palmes et des clameurs enthousiastes, il répand des larmes en pensant à nos maux; et, dans la transfiguration, il se livre à l'allégresse, en se retraçant ses propres maux. Or, c'est bien là le caractère de la charité parfaite , que de se tourmenter des maux d'autrui , et de se délecter dans les siens, quand ils servent au salut des autres. Ne faut-il pas avoir un cœur de fer pour résister à tant de bonté et d'amour? Qui est-ce qui ne répondrait à une telle charité? qui ne chérirait un tel amant? qui ne serait prêt à mourir mille fois pour lui? S'il s'est soumis volontairement à tant de peines, à tant de travaux , non pour lui , mais pour toi , vil vermisseau , ne feras-tu pas quelque chose pour sa gloire?

Pendant cet entretien, pendant que Moïse et Elie se disposaient à s'éloigner, Pierre , cherchant à prolonger son bonheur : « Seigneur, dit-il , il fait bon être ici ; si vous voulez , nous ferons ici trois tentes : pour vous une, une pour Moïse , et une pour Elie. » Il ne savait ce qu'il disait. Il ne pensait à rien de la terre, ni à manger, ni à boire, ni à la vie, ni à la mort; oubliant toutes choses et s'oubliant lui-même , tout entier aux torrents de^ cette volupté dont il s'enivrait, il ne souhaitait qu'elle-, n'avait soif que d'elle, et voulait en jouir toujours. De même que celui qui est enseveli dans un profond sommeil, où il est plongé comme dans l'ivresse, n'entend rien, ne voit rien; s'il est réveillé par quelque voix importune, il s'indigne, et ne prête aucune attention à ce qu'on lui dit, pour ne pas être arraché au bien-être qu'il éprouve dans son assoupissement; de même Pierre était engourdi, fasciné par cette volupté; il ne respirait qu'elle, et ne voulait qu'elle. Désirant donc retenir une volupté qu'il craignait de voir lui échapper, il disait: « Seigneur, il fait bon être ici, etc., » ne sachant ce qu'il disait. Vraiment il se trompait, et beaucoup, en faisant cette demande ; mais à une âme aimante et aspirant aux douceurs divines , de telles erreurs ne sont pas à imputer. C'est la remarque

IIe DIMANCHE DE CARÊME, SERMON 1. 247

de saint Bernard , quand il explique la demande audacieuse de l'Epouse : « Qu'il me donne un baiser de sa bouche.» Cant. i, 1. « Quoi de plus audacieux que la demande de ce baiser ? Mais on n'en doit pas faire un crime à un cœur aimant qui dit : J'ai reçu au delà de mes mérites, mais en deçà de mes vœux; je suis emporté par le désir, non par la raison ; ne parlez pas de présomption là où la passion brûle. »

Au reste , l'erreur de Pierre était de demander la rétribution avant le travail, le royaume avant la croix, la couronne avant le combat, la moisson avant la semence. Ce qui est manifestement combattre contre l'ordre de l'institution divine ; puisque c'est après avoir passé par bien des tribulations qu'on entre dans le royaume de Dieu. « La joie de la rétribution, dit saint Grégoire, n'est pas recueillie dans l'éternité, si on n'en a ici d'abord jeté les semences par de pieuses tribulations. » Et le pape saint Léon expliquant notre évangile dit : « Au milieu des épreuves de cette vie , nous devons demander à souffrir, avant de demander la gloire ; parce que le temps de souffrir doit précéder le bonheur de régner. » D'ailleurs, les membres ne doivent pas marcher par ime autre voie que celle qu'a suivie la tête. S'il a été dit : « Il fallait que le Christ souffrît, et qu'il entrât ainsi dans sa gloire , » Luc. xxiv, 26, chacun des membres doit aussi se persuader la même chose. C'est dans cet ordre que par la bouche des prophètes le Saint-Esprit a annoncé les souffrances de Jésus-Christ et la gloire qui les devait suivre, I Petr. i, 14. Cet ordre, la nature humaine, ennemie du travail et avide de bonheur, s'applique à l'intervertir. Ainsi autrefois Jacques et Jean, renversant cet ordre, sollicitaient des places éle- "vées dans le royaume de Jésus-Christ; mais le Sauveur les rappelle à l'ordre en ces termes : « Pouvez- vous boire le calice que je dois boire? » Matth. xx, 22. C'est comme s'il leur avait dit : Pensez d'abord au calice, plutôt qu'au royaume. Boire d'abord le calice vous regarde, tandis que la distribution des places du ciel regarde mon Père. A chacun sa partie, et que personne n'empiète sur les droits d'un autre. Remplissez fidèlement vos devoirs, et ne vous occupez pas de la récompense : vous trouverez auprès de mon Père la rémunération de vos travaux , non pas

seulement suivant vos mérites, mais au delà de vos mérites.

Toutefois dans la demande de Pierre il faut considérer sa modestie ; quoique désirant vivement rester sur la montagne , il soumet néanmoins ce désir à la volonté divine : « Si vous voulez, faisons ici trois tentes. » On voit là un parfait accord de la volonté humaine avec la volonté divine. C'est le caractère des intelligences bienheureuses, dans lesquelles cet accord s'allie admirablement avec la charité. C'est ce que Pierre fit aussi voir en lui , lorsque , s'oubliant lui-même, il se préoccupait des tentes des autres. Car il voulait construire des tentes, non pour lui, mais pour le Seigneur, pour Moïse et pour Elie. Pieuse simplicité d'un esprit qui s'imaginait que Moïse et Elie, morts, allaient poursuivre leur vie sur cette montagne, Suivons l'évangile.

« Lorsqu'il parlait encore, une nuée lumineuse les couvrit, et de cette nuée sortit une voix qui fit entendre ces paroles : Celuici est mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis toute mon affection; écoutez-le. » Paroles qui équivalent à celles-ci : C'est mon Fils , non adoptif, mais propre; non pas créé, mais engendré de mol; il est mon égal , et cette égalité il la possède en vertu de son droit; toutefois , tout en conservant la forme de ma gloire , pour exécuter un dessein commun , la régénération du genre humain , il a daigné abaisser sa divinité incommunicable, jusqu'à revêtir une livrée servile. J'ai donc mis toute mon affection en ce Fils unique. Que quiconque veut me plaire , ne fasse qu'un avec lui par la foi et la charité, en sorte qu'il me soit agréable en lui et avec lui. Ecoutez-le : il vous ouvre la voie qui mène au ciel ; la croix où il doit être attaché est pour vous un degré pour monter au royaume d'en haut. Ecoutez-le : il est la voie, la vérité et la vie; il est mon Verbe et ma sagesse. Ecoutez-le donc, et non les voix du monde , ni les tromperies de l'antique serpent , ni les séductions de la chair, ni les voix des Pharisiens , qui le traitaient de séducteur et de malfaiteur. A ces voix sacrilèges opposez le témoignage de ma voix , et l'éclat de son visage, et l'approbation de Moïse et d'Elie , et enfin tous ses miracles que vous avez vus.

a Et les disciples entendant tombèrent le visage contre terre , et furent saisis d'une grande crainte. » Je vous le demande , mes

IIe DIMANCHE DE CARÊME, SERMON I. 249

frères, si cette voix aimable de Dieu, donnant des avertissements, inspire une telle frayeur, que sera-ce de la voix qui rendra des arrêts? S'il effraie à ce point quand il exhorte à observer sa loi, que fera-t-il quand il demandera compte de la loi négligée ? Mais pourquoi, dans cette grande solennité, où le Seigneur voulait manifester l'éclat et la majesté de sa gloire , imprime-t-il une telle frayeur aux disciples? Sans doute pour nous enseigner ce qui est écrit dans le Psaume : « Servez le Seigneur avec crainte , réjouissez-vous en lui avec tremblement. » Servite Domino in timoré, et exultate ei cum tremore. Ps. n, 11. Car la reconnaissance et la joie sont dues à la bonté suprême, et la crainte est due à la majesté. La joie et la crainte convenant donc à Dieu , elles ne doivent pas être séparées , quand nous lui rendons hommage.

Il y a encore une autre cause de cette crainte ; elle devait les empêcher d'oublier ce grand mystère, qui non-seulement par ce qu'il avait de suave, mais aussi par ce qu'il avait de terrible, se gravait dans leur souvenir. Aussi lorsqu'ils virent le Seigneur, dans sa passion , accablé d'indignités et d'outrages, rappelant à leur mémoire un si magnifique témoignage, ils comptaient pour rien les cris et les injures des méchants. Oui , Dieu fit éclater ce mystère principalement pour que les apôtres, qui regardaient comme une ignominie la croix du Seigneur, et qui devaient y trouver un sujet de scandale, fortifiés par ce témoignage divin, ne doutassent plus de la dignité de celui qu'ils avaient vu honoré de tant et de si grands témoignages. Les apôtres voyant le Seigneur traité, dans sa passion, de séducteur et de blasphémateur, pour avoir dit qu'il était le Fils de Dieu , devaient se ressouvenu' de cette voix divine , qui le qualifiait de vrai Fils de Dieu ; en voyant son visage meurtri , couvert de crachats , et ensanglanté , ils devaient se rappeler que c'était le même que , peu auparavant , ils avaient vu plus éclatant et plus beau que le soleil. C'est ainsi que le Seigneur prémunissait ses disciples contre le scandale de la croix, afin qu'ils restassent fermes et inébranlables dans la foi , et suivissent le conseil du Sage, qui nous avertit de ne pas oublier , au jour du malheur, le bonheur passé, Eccli. xi, 27, afin que le

2oO SERMONS POUR LE PROPRE DU TEMPS,

souvenir tempère et adoucisse les maux présents. Voilà aussi , mes frères, ce qu'il convient que nous fassions quand parfois nous nous croyons abandonnés du Seigneur ; c'est-à-dire , quand nous sommes privés de consolation spirituelle, et que nous le croyons irrité contre nous ; alors il faut rappeler à notre pensée combien doux, bienveillant, aimable, nous l'avons trouvé peu de jours avant, afin de nous persuader qu'il est encore le même à notre égard , si nous n'avons rien commis de grave. Cette bienveillance , naguère éprouvée , est plus faite pour nous donner de l'espérance et du courage , que la sévérité présente pour nous décourager, puisque le Seigneur aime à éprouver ainsi ses élus.

Ici se présente l'occasion de faire une remarque philosophique éminemment utile. Les théologiens ont écrit bien des livres sur la nature et sur la grâce ; ils ont fait bien des efforts pour expliquer ce que peut la nature , ce que peut la grâce. Si vous voulez le comprendre en peu de mots , le seul exemple des disciples pourra vous éclairer. Youlez-vous connaître d'abord l'infirmité de notre nature? Voyez de quelles armes le Seigneur revêt ses disciples pour les préparer au combat de sa passion. Ils avaient vu ses innombrables miracles ; devant eux Lazare était sorti du tombeau , et d'autres morts avaient été rappelés à la vie ; ils venaient de voir la transfiguration, la nuée étincelante, les illustres prophètes , Moïse et Elie ; ils venaient d'entendre la voix divine , et l'annonce de la passion que le Sauveur devait subir à Jérusalem. Un seul de ces faits ne suffirait-il pas pour faire braver mille morts en confessant la foi de Jésus- Christ? En est-il un qui n'attestât que Jésus était le vrai Fils de Dieu? Dieu le Père l'avait d'ailleurs révélé à Pierre. Mais, ô étonnante faiblesse de l'esprit humain ! ce même Pierre, qui paraissait être la colonne, ne vit pas plus tôt son Maître chargé de liens, le dirai-je? qu'à l'appel d'une vile servante, il le renia, et que les autres disciples saisis d'une frayeur pareille, désertant leur maître, prirent la fuite. Peut-on donner une plus forte preuve de l'infirmité humaine? Voulez -vous maintenant savoir quelle est la vertu de la grâce, quand elle est pleinement épandue dans le cœur de l'homme? Considérez ces mêmes disciples : dès que le Saint-Esprit a versé sur eux la plénitude de

IIe DIMANCHE DE CARÊME, SERMON I. 2ol

la grâce, ils sont si fortifiés dans la foi, si fermes dans leur vertu, que conduits devant les princes et les rois , ils ne redoutent rien , . mais regardent comme le comble de la gloire, d'être accablés d'outrages et d'opprobres , de subir mille croix pour la gloire de Jésus-Christ. Tous, publiant la bonne nouvelle dans les diverses contrées, scellèrent de leur bienheureux sang leur foi et leur constance. Voyez-vous, mes frères, ce que peut la nature, et ce que peut la grâce? Que conclure de là? — D'abord, qu'ils se trompent beaucoup ceux qui , mesurant la voie des divins préceptes aux seules forces de la nature, et la trouvant difficile, ardue, presque impossible, s'en éloignent, parce qu'ils ne considèrent point quelle est la puissance de la grâce divine, puissance telle que tout homme pieux , aidé et fortifié par elle , peut dire avec le Prophète : « Je courrai dans la voie de vos commandements, quand vous aurez dilaté mon cœur, d Ps. cxvm, 32. Un autre enseignement à tirer de là , c'est qu'il faut nous connaître, nous, c'est-à-dire, notre faiblesse et notre impuissance, nous défier de nous-mêmes, repousser loin de nous toute présomption et tout orgueil , nous abaisser aussi bas que possible , rapporter à Dieu seul tout ce qui est louable en nous , dépendre de lui seul , implorer assidûment son appui et sa grâce , sans laquelle nous ne pouvons rien pour le salut, fréquenter pieusement les sacrements de l'Eglise, qui confèrent la grâce à quiconque les reçoit dignement , et fuir toute occasion de pécher, de peur de rendre , par le péril de cette occasion , notre faiblesse encore plus faible. Marchant ainsi dans les voies de la vraie humilité, nous mériterons la grâce divine , qui est le partage des humbles , et la gloire du ciel, que le Seigneur promet et donne aux justes.

SECOND SERMON

POUR

LE MÊME IIe DIMANCHE DE CARÊME,

OU, APRÈS UNE COURTE EXPLICATION DE l' ÉVANGILE, ON INDIQUE CE QUE DIEU EXIGE DES TRAVAILLEURS FIDÈLES, ET QUELLE RÉCOMPENSE LES ATTEND DANS LE CIEL.

Domine bonum est nos hic esse; si vis , faciamus hic tria tabernacula : tibi unum, Moysi nnum, et Elix unum.

Seigneur, il fait bon être ici; si vous voulez, faisons trois tentes 5 pour vous une, une pour Moïse, une pour Elie. Matth. xvh, 4.

Tous les travailleurs, quand ils se louent pour quelque ouvrage, considèrent surtout deux choses : le travail et la rémunération. Trouvent-ils la rémunération supérieure à la peine , ils se chargent volontiers de l'ouvfage. Ainsi firent ces ouvriers qui , convenus d'un denier par jour avec le père de famille, se mirent gaîment à façonner la vigne, Matth. xx, 2. Or nous tous, mes frères, qui que nous soyons sur cette terre, serviteurs ou libres, plébéiens ou nobles, nous sommes travailleurs. Après avoir reçu le saint baptême , nous nous sommes loués pour cultiver la vigne du Seigneur. Nous devons donc considérer avec soin ces deux choses : le travail, et la récompense. Cette connaissance est si nécessaire que toutes les pages de l'Ecriture ne répètent rien plus fréquemment. Ce sont les deux choses que désirait savoir ce jeune homme qui demandait au Seigneur ce qu'il lui fallait faire pour posséder la vie éternelle. — Gardez les commandements de Dieu, répondit le Sauveur, Matth. xix, 16. Ce que cette réponse dit en peu de mots, l'Evangile du jour le redit d'une manière nouvelle et merveilleuse. Nous examinerons donc ces deux choses dans le présent entretien ; mais comme ce qui est exigé de nous est peu de chose , tandis que la récompense est considérable , nous parlerons du travail en peu de mots , et de la rémunération avec plus de développement. Pour le faire pieusement , implorons avec humilité le secours du ciel , par l'intercession de la très-sainte Vierge. Ave Maria.

IIe DIMANCHE DE CARÊME, SERMON 11. 2è>3

Pour que nous tenions la promesse que nous avons faite en premier lieu , quiconque désire connaître l'institution , la loi de la profession chrétienne , la trouve renfermée en quelques mots du divin Maître , qui se lisent un peu avant le commencement de l'évangile du jour : « Si quelqu'un veut venir à moi, qu'il renonce à soi-même, qu'il se charge de sa croix, et me suive. » Matth. xvi, 24. Paroles qui développent ce qu'il avait dit ailleurs, que la voie qui mène à la vie est étroite , et que quiconque y veut arriver, doit entrer par la porte étroite. Matth. vu, 14. N'y a-t-il pas là des aspérités, des difficultés? Renoncera soi-même, porter sa croix, et suivre Jésus-Christ, qui marcha par la voie de l'humilité , de la pauvreté , de la souffrance , ce n'est pas sans travail , et sans difficulté. Et qu'on ne s'imagine point que ces paroles ne s'adressent qu'à ceux qui cherchent la perfection , et non à tout le monde. L'évangéliste saint Luc est explicite à cet égard, car il fait précéder ces mots de ceux-ci : « Il disait à tous : Si quelqu'un veut venir après moi , etc. » Luc. ix, 23. L'évangéliste saint Marc va plus loin, et c'est à remarquer. Car, comme le Seigneur s'entretenait en particulier avec Pierre et les autres disciples, dès qu'il voulut donner ce précepte , il appela une foule de peuple qui se tenait à peu de distance , et à tous il adressa cet enseignement : « Si quelqu'un veut venir après moi, etc. » Marc, vm, 34. Comme s'il leur avait dit : Je ne force personne , je ne fais violence à personne; mais à ceux qui ont à cœur le salut de leurs âmes, qui brûlent du désir de la vie éternelle , qui veulent avoir part à ma gloire, qui désirent me suivre, et arriver là où je dois arriver, à ceux-là je leur montre un chemin, je leur propose une loi, c'est de renoncer à eux-mêmes, de porter chaque jour leur croix, de marcher sur mes traces. Et pour que vous saisissiez mieux la pensée du Seigneur, remarquez en quelle circonstance il l'exprima. Il entretenait ses disciples de l'ignominie de sa passion et de sa croix , lorsque Pierre , mû par des sentiments purement humains, chercha à détourner ces tristes considérations. Mais le Seigneur le réprimanda vivement de ce qu'il goûtait non les choses de Dieu, mais les choses des hommes, c'est-à-dire, de ce que, jugeant humainement, il prétendait que toutes les peines,

toutes les ignominies , sont à mettre au rang des maux , et qu'il faut s'en garantir à tout prix. A cette erreur commune de Pierre, et de presque tous les hommes qui cherchent une vie voluptueuse et tranquille , qui ont en horreur la peine et le travail , le divin Maître oppose cette maxime sublime, que la souffrance est la voie qui mène aux joies éternelles; que c'est par la patience que nous arrivons à la vie , par le travail au repos , par le combat à la couronne , par l'ignominie de l'humilité à la gloire céleste. C'est ce que signifient ces mots : «Si quelqu'un veut venir à moi, qu'il renonce à lui-même, qu'il porte sa croix et me suive. » Mais analysons, décomposons les différentes parties de cette pensée.

D'abord l'homme doit renoncer à lui-même. Ce qu'il faut entendre par là, le Seigneur l'indique , quand il ajoute : « Qui aime sa vie la perdra; qui hait sa vie en ce monde, la garde pour la vie éternelle. » Renoncer à soi-même , n'est donc autre chose que se haïr d'une haine , non pas funeste , mais sainte et salutaire , et dépouiller, autant que possible , le vieil homme avec ses œuvres ; c'est-à-dire , se faire violence , soumettre la chair à l'esprit , déraciner toutes les passions mauvaises , comprimer les mouvements désordonnés de l'âme, faire plier toutes les affections sous le joug de la raison , refréner la révolte et la pétulance des sens , et suivre en toutes choses, non ce que veut la convoitise, mais ce que prescrivent la raison, l'honnête, et la loi divine. Voilà ce que c'est que renoncer à soi-même , et avoir pour soi une haine salutaire. Il est évident que c'est difficile , car de toutes les affections du cœur humain , l'amour de soi est la plus puissante et la plus tristement féconde , puisque toutes les autres en dérivent. Ainsi , triompher de cette affection , changer en haine de soi l'amour de soi , c'est triompher de toute la force, de toute la puissance de la nature. « Nul n'a jamais haï sa chair , dit saint Paul; chacun la nourrit et l'entretient. » Nemo entra imquam carnem suam odio habirit; secl niitrit et fovet eam. Ephes. v, 29. C'est pourquoi il est très-difficile que l'homme fasse violence à sa chair , qu'il la combatte , qu'il renonce à lui-même , qu'il se répudie , qu'il se regarde comme un étranger , comme un adversaire , comme un ennemi de son esprit. Quel travail donc , quelle difficulté! Si vous

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en demandez la cause , le Sauveur répond : « Ce qui est né de la chair , est chair. » Joan. ra. 6. « La chair et le sang ne posséderont pas le royaume de Dieu. » 1 Cor. xv, 50. Attaquons donc la chair, violentons-la , étouffons-la autant que possible , afin que , quand elle sera subjuguée, l'esprit règne et domine dans l'homme.

En d'autres termes, renoncer à soi-même, c'est résister, renoncer à sa volonté propre. Car, la volonté exerçant son empire sur toutes les autres forces v sur toutes les autres puissances de 1 ame , celui qui renonce à sa volonté propre , renonce pleinement à lui-même. C'est là toute la philosophie chrétienne. Car cett, philosophie consistant principalement dans notre soumission à la volonté divine , dont elle ne nous permet pas de nous écarter en rien, il s'ensuit que la volonté propre doit mourir, pour que la volonté divine règne en nous. Comme ceux qui greffent une branche d'olivier , ou de tout autre arbre fruitier sur un sauvageon , élaguent d'abord toutes les branches de celui-ci , pour que les greffes prennent force ; de même , celui qui veut se soumettre tout entier à la volonté divine , doit , autant que possible , retrancher toute volonté humaine , afin de suivre , sans aucun empêchement , la volonté divine. Ce fut la principale étude de tous les saints, qui souvent s'abstenaient non-seulement des choses défendues, mais même des choses permises, afin d'être, quand besoin serait , plus maîtres de la volonté , comme d'un coursier déjà dompté , et habitué à la bride.

Mais, mes frères, pour que ce qui précède n'abatte le courage d'aucun de vous , et ne le fasse pas désespérer de remporter cette victoire sur sa volonté , je vais ajouter ce qui est plus facile , et ce qui s'adresse à tous indistinctement. Car j'avoue que ces paroles du Seigneur renferment , et des conseils pour la vie parfaite , et des préceptes pour la vie chrétienne. Or ce que nous venons de dire a surtout rapport aux conseils que doivent embrasser et suivre tous ceux qui aspirent à la perfection. Maintenant descendons des hauteurs dans la plaine , et expliquons ce que le Seigneur prescrit au commun des hommes. Yoici donc la loi commune proposée à tous : c'est que , toutes les fois que Dieu et l'homme , l'amour de Dieu et l'amour de soi , la loi de l'esprit et la loi des

membres sont en dissidence et en lutte, l'inférieur doit céder au supérieur , c'est-à-dire l'homme à Dieu, l'amour de soi à l'amour de Dieu , la loi de la chair à la loi de l'esprit. C'est-à-dire, que tout ce qui concerne les biens , la santé , la vie , l'honneur de l'homme , doit être méprisé , tenu pour rien , foulé aux pieds , toutes les fois qu'il est en opposition avec les lois et les préceptes divins. Yoilà ce que c'est que renoncer à soi-même à cause de Dieu , et voilà ce à quoi tous les hommes sont tenus. Eusèbe d'Emèse, traitant le même sujet, rentre dans notre explication, quoique paraissant s'en écarter par les termes. Il dit que renoncer à soi-même, c'est n'être plus le même qu'on était, alors qu'on était asservi à la chair. Car, l'homme cessant, par la vraie pénitence, d'être ce qu'il était auparavant, et devenant une créature nouvelle, alors il renonce vraiment à lui-même. Ainsi celui qui précédemment était calomniateur , envieux, avare, médisant, impudique, promoteur de discordes, de divisions, avide du bien d'autrui, prodigue du sien, esclave de son ventre, de l'argent, enfin conptemteur des lois divines, dès qu'il a renoncé à tous ces crimes, a vraiment renoncé à lui-même , et une vraie pénitence l'a transformé en un homme nouveau. Voilà donc la première chose qu'exige de nous le divin Maître.

En second lieu, chacun doit porter sa croix, et même la porter tous les jours, comme dit un autre évangéliste. Qu'entendronsnous ici par cette croix de tous les jours? Assurément toutes les misères, tous les déboires dont est abreuvée la vie humaine, et dont l'origine est diverse et multiple. Les uns viennent de l'éternel ennemi du genre humain, qui ne cesse de nous harceler de ses tentations sous toutes les formes; les autres, de la malice, des fraudes, des injures, des outrages, des mille moyens de nuire des hommes au milieu desquels nous vivons, quelque étroits que soient les liens qui les unissent à nous; puisque le Sauveur dit que les ennemis de l'homme sont les gens de sa maison, Matth. x, 36. D'autres nous viennent de notre propre chair, source de tourments, de vexations et de tortures, par suite de nos passions, de nos besoins, de nos inquiétudes, des maladies du corps et de l'âme. D'ailleurs, le souverain arbitre du monde n'envoie-t-il pas souvent

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des traverses, soit pour punir les coupables, soit pour exercer, éprouver, perfectionner les bons? Qu'ai-je besoin de rappeler ici ces calamités imprévues et soudaines, ces pertes de fortune, ces désastres, ces morts d'êtres chéris ? Quelle position de la vie, si heureuse, gui ne soit menacée de tous côtés par des amertumes et des catastrophes?

■ Comme il n'y a point de rose sans épines, dit S. Basile, de même nulle condition de la vie n'est sans ses peines et ses tourments, puisque même les prétendus biens de la vie sont entourés de leurs épines. » On vante le mariage, mais le veuvage en est proche, et c'est la perspective inévitable de l'un des deux conjoints. On désire des enfants; mais quelles douleurs n'ont-ils pas souvent causées à leurs parents ! Les riches sont estimés heureux ; mais le plus grand nombre, comme le dit S. Chrysologue, sont plus riches en misères qu'en argent. Enfin , telles et si nombreuses sont les peines et les inquiétudes de cette vie, que S. Eucher écrit clans une lettre qu'il ne sait ce qui doit plus nous exciter à l'amour de la céleste patrie, ou de la grandeur des biens qui nous y attendent, ou de la multitude des misères qui nous accablent en cette vie. Car celle-là nous invite par les plus chastes délices, tandis que celle-ci nous repousse par des douleurs de chaque jour et nous inspire l'horreur d'elle-même. Est-il besoin parmi ces douleurs de mentionner les combats de la chair et de l'esprit, combats qu'il faut livrer jusqu'à la fin de la vie ? « Car la chair a des désirs contraires à ceux de l'esprit, et l'esprit en a de contraires à ceux de la chair ; ces principes se combattent l'un l'autre. » Gai. v, 17. Comme donc les fils d'Israël partirent armés de l'Egypte , nous aussi, munis d'armes spirituelles à droite et à gauche, marchons, sans nous laisser aveugler par le bonheur, sans nous laisser abattre par les foudres de l'adversité. Souffrir patiemment toutes les misères, les travaux, et, pour ainsi dire, les tributs de la vie, recevoir comme de la main de Dieu toutes les épreuves, être soumis et résigné, ne jamais perdre courage , ne pas être accablé par la tristesse, ne pas se plaindre de la divine providence , ne pas plier sous le poids du fardeau, ne pas mollir comme une femme, mais tout supporter d'un cœur vaillant et ferme, rendre grâces en

toutes choses , et réputer toutes ses peines comme au-dessous de ses crimes , voilà ce que c'est que porter sa croix. C'est un des deux côtés de la philosophie chrétienne, suivant S. Bernard, qui dit que la vie d'un chrétien c'est de faire le bien, et de souffrir le mal. En troisième lieu, il faut suivre Jésus-Christ. Qu'est-ce que suivre Jésus-Christ, sinon faire ce que dit S. Jean? « Celui qui dit qu'il demeure en Jésus-Christ, doit marcher lui-même comme Jésus-Christ a marché, » I Joan. h, 6. Or, dit S. Pierre, « il a souffert pour nous, nous laissant son exemple, afin que nous marchions sur ses traces , lui qui n'a point commis de péché , et de la bouche duquel n'est jamais sortie parole de tromperie ; qui, lorsqu'on le chargeait d'injures, n'a pas répondu par des injures; qui, maltraité, n'a pas fait de menaces, mais s'est livré à celui qui le jugeait injustement. » II Petr. n, 21. Cette innocence de vie, cette pureté sans tache , cette patience , cette douceur, cette paix avec ceux qui haïssaient la paix, et toutes ses autres vertus, appliquons-nous à les imiter, en tant qu'il est donné à notre infirmité. Ainsi nous pourrons suivre Notre- Seigneur Jésus-Christ et l'accompagner. Là, frères, est l'ouvrage exigé de nous ; là, le travail, la tâche indiquée par le Seigneur aux travailleurs fidèles. Mais comme ce que nous avons dit jusqu'ici effraie les faibles, qui ne se croient pas à la hauteur de tels travaux, venons à la rémunération, qui stimule et aiguillonne même les cœurs sans courage. Notre Evangile nous la présente sous un aspect nouveau ; il nous donne comme une anticipation, un avant-goût de la gloire future. Voici comme il s'exprime :

a Jésus ayant pris Pierre, Jacques et Jean son frère, les mena à l'écart sur une haute montagne, et se transfigura devant eux. » Matth. xvn, d. Ce passage nous apprend qu'il y a dans l'Eglise divers degrés de vertus et de dons célestes. Car il y a des dons communs de l'Esprit divin, qui sont offerts à tous les justes indistinctement; et il y en a d'autres tout particuliers, qui sont réservés aux amis familiers de Dieu. Dans le Cantique, l'Epoux les désigne implicitement, quand il dit : « Buvez, mes amis, enivrez-vous, mes bien-aimés. » Cant. v, 2. Aux

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amis de boire, aux bien-aimés de s'enivrer. C'est ce que nous apprenons de cette histoire sacrée, où nous voyons le Seigneur inviter à ce banquet solennel, non pas tous les Apôtres, mais seulement les principaux , les chéris, les bien-aimés. Car, bien que tous fussent appelés à la dignité de l'apostolat, ce choix exceptionnel fait voir qu'il y a des dons particuliers de Dieu, réservés non à tous, mais à un petit nombre.

Il faut encore observer que le Seigneur conduit ses disciples sur une montagne pour manifester à leurs yeux l'éclat et la gloire de son corps : non pas sur la première montagne venue , mais sur une montagne élevée. Qui ne verrait un mystère dans ce fait, que la sagesse divine choisit de préférence , pour montrer sa gloire à ses disciples, un lieu qu'on ne pouvait gravir sans fatigue ? Quel est ce mystère? — Assurément la hauteur du lieu est le symbole de l'élévation de l'âme qui contemple les mystères du ciel. Quiconque veut s'élever à ces hauteurs, doit gravir la montagne, c'est-à-dire, abandonner les choses de la terre , tourner le dosa tout ce qui est mondain, et, ravi de cœur et d'âme jusque dans le ciel, pouvoir due avec le poète :

Terra vale, curaeque humiles, hominesque valete. Adieu, terre et ignobles préoccupations, hommes, adieu.

C'est ce que signifie la nuée d'où sort la voix de Dieu, et de laquelle il est écrit : « Il prend la nuée pour son char , et est porté sur l'aile des vents. » Ps. cm, 3. Car la nuée , formée des vapeurs de la terre, quitte la terre, où elle a pris naissance; et devenue plus légère que l'air, elle s'enlève dans les régions supérieures ; elle s'y fixe, et ne retombe plus de haut en bas. Isaïe, admirant la légèreté et la hauteur de ces nuées , s'écrie : « Qui sont ceux-ci qui sont emportés en l'air comme des nuées ? » Isa. lx, 8, c'est-à-dire qui abandonnant la terre, s'élèvent vers le ciel, et s'arrêtent sur les hauteurs ? C'est l'image des saints qui, voyageurs, de corps seulement, sur cette terre, vivent par la pensée, et par leurs aspirations, dans l'éternelle patrie.

Sur ce lieu élevé le Seigneur se transfigura sous les yeux de ses disciples. « Son visage devint brillant comme le soleil , et ses vêtements blancs comme la neige. En même temps apparurent

Moïse et Elie qui s'entretenaient avec lui. » Mat th. xvn, 2. Cet éclat frappa Pierre d'une telle admiration et d'une telle joie, qu'il dit au Seigneur : « Seigneur, nous sommes bien ici ; faisons-y, si vous voulez, trois tentes; une pour vous, une pour Moïse et une pour Elie. » Car, il ne savait, dit S. Marc, ce qu'il disait. Ce spectacle le ravissait, l'enivrait tellement que toutes les puissances de son âme étaient hors d'elles-mêmes, ne sentaient que cette immense joie , et ne saisissaient rien autre chose. De même qu'un vase rempli d'un liquide n'en peut recevoir aucun autre , mais laisse écouler tout ce qu'on y verse ; de même, cette âme débordait d'une telle joie , qu'elle ne pouvait recevoir aucune chose étrangère ; tout entière plongée clans cette mer de volupté, tout ce qu'elle voyait, tout ce qui l'entourait, lui était volupté, joie, bonheur. Or, si cette faible goutte de suavité céleste enivrait tellement l'âme de l'apôtre, qu'elle le ravissait, le transportait hors de luimême, qu'eût-ce été s'il eût bu à longs traits aux torrents de la volupté divine ? Pierre n'avait vu dans la gloire que l'humanité de Jésus-Christ, il n'avait pas contemplé la forme divine du Verbe et son ineffable beauté ; et il est tellement ravi de ce seul spectacle, que voulant rester à toujours sur cette montagne, il dit : « Seigneur, il fait bon être ici ; si vous voulez, faisons-y trois tentes ; une pour vous, une pour Moïse et une pour Elie. » Voilà ce qu'il demandait, après avoir vu uniquement deux élus briller avec le Seigneur dans sa majesté; il ne demandait pas d'autre bonheur au monde, tant il était captivé de leur aspect et de leur beauté. Qu'eût-il donc fait , s'il eût vu tant de milliers d'âmes bienheureuses, autour du trône de Dieu ? S'il eût vu les empressements des Anges, la gloire des Archanges, la puissance des Dominations, l'élévation des Principautés, la majesté des Trônes, le merveilleux éclat des Chérubins et des Séraphins? Et encore, sur cette montagne il n'avait entendu parler que de la passion du Seigneur, de la croix, des clous, des coups et des opprobres. Car les prophètes ne s'entretenaient que de la sortie du monde du Sauveur, laquelle devait avoir lieu à Jérusalem. Qu'eùt-il ressenti, s'il eût entendu ces douces paroles qui résonnèrent aux oreilles de S. Jean : « Bénédiction, gloire, sagesse, actions de grâces, honneur , puissance et

force à notre Dieu dans les siècles des siècles, Amen ? » Apoc. vu, 12. Et encore il vit cette figure du Sauveur sur une montagne terrestre, qui portait des épines et des ronces ; il n'avait pas vu « cette montagne grasse et fertile, où Dieu s'est plu à établir sa demeure, » Ps. lxvii, 16 et 17 ; ni les trônes du ciel et ses palais magnifiques; ni le fleuve d'eau vive, claire comme le cristal ; ni l'arbre de vie, planté sur la rive , et portant chaque mois un fruit salutaire , Apoc. xxn, 1 et 2 ; ni cette cité qui est tout or pur, semblable au diamant, ni sa lampe étincelante, qui est l'agneau de Dieu, ni ces douze portes dont chacune est une pierre précieuse, Apoc. xx. Celui qui sur une montagne terrestre , et enfermé dans une chair mortelle, était livré à de tels transports qu'il ne savait ce qu'il disait, qu'eùt-il fait, s'il lui eût été donné de goûter toutes ces joies, et d'en jouir sans fin ?

Au reste, cette contemplation de la glorieuse humanité de Jésus- Christ appartient à la gloire accidentelle des bienheureux. Ainsi l'appellent les théologiens. Elle est bien inférieure à la gloire essentielle qui consiste dans la pleine vision de la beauté divine. Car autant le Créateur surpasse la créature , autant la gloire du Créateur est supérieure à toute autre gloire. Seul il connaît l'immensité de cette gloire , celui qui l'a préparée à ses élus. « Nul que vous, ô mon Dieu, dit Isaïe, n'a vu ce que vous avez préparé à ceux qui espèrent en vous. » Oculus non vidit, Deus,absque te, quœ prœparasti expectantibus te. Isa. lxiv, 4. Ainsi, quand tous les anges en parleraient, ils ne pourraient en expliquer, ni la dignité, ni la grandeur. Nous devons à cette souveraine et immense bonté de Dieu un don ineffable comme son auteur. L'esprit humain a beau s'évertuer dans ses conceptions, jamais il ne saisira la moindre partie de ce don.Yoilà pourquoi, en l'évaluant, nous ressemblons à ceux qui contemplent et admirent le tableau, non encore achevé, d'un artiste éminent, et qui le trouvent d'une perfection accomplie ; mais le peintre , qui connaît son art , sait combien cette perfection, admirée par des ignorants, est éloignée de celle qui brillera , quand il aura mis la dernière main à son ouvrage. Ainsi nous devons nous persuader que tout ce que nous disons, ou pensons de la félicité éternelle, est infiniment au-des-

sous de la réalité. Aussi quelques-uns font dériver cœhim, le ciel, de celo, je cache, parce qu'en lui sont contenus des biens et des délices tout à fait inconnus à l'intelligence humaine.

Tout ce que nous pouvons en dire se résume en deux mots : c'est qu'il nous est donné de pouvoir être heureux de cette même ineffable félicité dont jouit le Créateur. Sa béatitude consiste à se voir, à jouir de sa beauté infinie. Par son bienfait, nous vermisseaux, nous aurons en partage la même félicité, parce que nous le verrons tel qu'il est, III Joan. m, 2, et que nous jouirons de son immense beauté. Voir cette beauté infinie n'appartient qu'à la nature divine, tellement que, selon Aristote, l'intelligence divine ne peut penser autre chose. Cet objet, comme il l'appelle, est approprié et adéquat à la hauteur de l'intelligence divine. Car, poursuit Aristote, l'esprit divin se manquerait à lui-même, s'il abaissait sa pensée dans les régions inférieures. Non pas qu'il ne les connaisse; il voit tout, dit saint Thomas, et voit tout parfaitement par lui-même, puisqu'en lui sont toutes les perfections. C'est donc dans cette vision claire et sans nuages, qui n'appartient qu'à Dieu, et qui est l'attribut propre de la nature divine, que consiste la félicité, la béatitude de tous les saints, hommes, ou anges. Car, sous ce rapport, dit encore saint Thomas, les hommes quoiqu'inférieurs aux anges en nature, leur sont égaux en béatitude,

Tous les saints comprenant donc qu'ils étaient créés pour cette gloire, on ne saurait dire tout ce que pour elle ils endurèrent de travaux en cette vie , et combien ardents étaient leurs désirs d'y arriver. De là cette prière suppliante de Moïse au Seigneur : « Si j'ai trouvé grâce devant vous, montrez-moi votre visage, afin que je vous connaisse, et que je trouve grâce devant vos yeux. » Exocl. xxxiii, 13 et passim. De là saint Paul demande à être dégagé des liens du corps, pour être avec Jésus-Christ. Philip, i, 23. De là on a dit de tous les saints, que, pendant leur séjour sur cette terre, ils avaient le désir de mourir, et la patience de vivre. Or, de ce désir causé par le bonheur céleste et par l'Esprit-Saint, on peut inférer que nous sommes appelés à cette suprême félicité. Car, si saint Thomas et les autres vrais philosophes concluent du désir naturel de l'immortalité à l'immortalité des âmes, par la raison

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que ce désir a été imprimé dans nos cœurs par le Créateur, qui ne fait rien en vain; nous avons raison aussi de conclure, de ce désir de tous les saints , que nous parviendrons à cette félicité divine, l'auteur de la grâce n'étant pas inférieur à l'auteur de la nature. Si le désir de la nature est si efficace, le désir inspiré par la grâce divine ne le sera pas moins, puisque l'un et l'autre dérivent d'un même principe toujours également puissant.

On dira peut-être : Comment peut-il se faire que la faiblesse de l'intelligence humaine puisse s'élever à une telle hauteur qu'elle contemple cette nature sublime et supracéleste, non en énigme et comme dans un miroir, mais à découvert et face à face ? D'après les philosophes, pour comprendre les choses il nous faut des images ; sans quoi nous ne saisissons rien. De là vient que nous ne sommes pas en état de nous faire une idée de la substance du dernier des anges, faute d'une image pour nous la représenter. Bien plus, ce qui est autrement étonnant, nous ne pouvons même saisir la substance de notre âme , que nous avons en nous cependant, par laquelle nous vivons, nous nous mouvons, dont nous sentons toujours l'action; et cela, parce que nous n'en avons pas l'image. Comment donc notre entendement pourra-t-il jamais s'élever assez pour voir cet Esprit supérieur, dont aucune chose créée n'est en état d'exprimer la nature? — Les théologiens répondent : Dieu lui-même, dans la céleste patrie, s'imira d'une manière ineffable à notre intelligence, il se présentera sous une forme intelligible, en sorte qu'il sera l'objet que nous verrons, et le principe en vertu duquel nous verrons. Il irradiera notre âme d'une nouvelle et glorieuse lumière, et relèvera au-dessus de sa puissance naturelle, afin qu'illuminée par lui, elle puisse apercevoir cet éblouissant Soleil. C'est ce qu'exprime le Prophète en ces termes : « Dans votre lumière nous verrons la lumière. » Ps. xxxv, 10. C'est aussi ce que les théologiens appellent la lumière de gloire. S'il était permis d'employer un terme de comparaison dans une si grande chose, on dirait que c'est une sorte de lunette. Comme celle-ci, mise au service d'une vue faible, lui fait apercevoir ce que l'œil lui-même ne peut saisir; de même cette lumière de gloire illuminera notre intelligence, relèvera au-dessus de sa por-

tée, eïi sorte qu'elle soit en état d'arriver jusqu'à la contemplation de la beauté divine.

Voyons maintenant quelle est la conséquence de cette vision de la divine beauté. Le royal Prophète répond : « Je serai rassasié, lorsqu'aura paru votre gloire. » Ps. xvi , 15. Pourquoi serai-je rassasié ? — Parce qu'en vous seul je verrai non-seulement vous, mais tout ce que peut désirer la volonté humaine , tout ce que peut concevoir entendement ; je n'aurai donc rien à chercher hors de vous. — Une autre traduction est plus explicite sur cette félicité ; au lieu de « Je serai rassasié quand paraîtra votre gloire, » elle porte : a La satiété des joies est avec votre visage. » Ce qui veut dire que , dans cette substance suréminente , sont unies et fondues d'une manière ineffable les perfections de tous les biens qui se trouvent dans toutes les choses créées, et une infinité d'autres qui sont propres à la divinité ; d'où vient cette satiété de joies, qui procède de la réunion multiple et infinie de tous les biens. C'est pourquoi cette céleste béatitude est si bien figurée par la manne, présentée à nos pères dans le désert , et qui réunissait en soi toutes les saveurs , toutes les suavités, toutes les douceurs. Aussi, quand cette manne plus que céleste nous sera servie dans le resplendissant banquet, nous n'aurons rien à désirer au delà. Alors cette roue vivante de nos désirs, agitée par les mouvements continus des passions , puisque nous convoitons avec une avidité insatiable tantôt ceci , tantôt cela , se reposera satisfaite dans la possession du bien suprême et universel. On n'aura plus à chercher ailleurs, et par divers ruisseaux, ce qu'on puisera purement et surabondamment dans cet océan de tous les biens. Car si , au témoignage de saint Augustin, une seule goutte, puisée au fleuve du paradis , étanche toutes les soifs du monde , que ne fera pas cette mer inépuisable de tous les biens ?

Maintenant, mes frères, j'ai à vous faire une question. Si les mortels poursuivent quelque bien mesquin de ce monde, richesses , honneurs , plaisirs sensuels , santé , faveur des princes , emplois publics, dignités , s'ils les poursuivent avec une ardeur si fiévreuse qu'ils ne reculent devant aucune fatigue , devant aucun

péril de la mer ou de la terre , pour y parvenir ; qu'ils bravent des armées redoutables , et les piques , et le glaive , et le feu ; je vous le demande , que ne devons-nous pas faire pour acquérir ce bien suprême, qui renferme tous les biens? L'esprit humain peut-il désirer quelque chose qu'il ne trouve là, et qu'il n'y trouve beaucoup plus admirable qu'il ne pensait ? Aspirez-vous à la gloire et à la louange humaine? — « Chacun recevra de Dieu la louange qui lui est due, » I Cor. iv, 5; louange non pas fausse et mensongère, mais vraie et solide, et non exposée à l'envie. Désirez-vous richesses et longue vie? — « La longueur des jours est dans sa droite, et dans sa gauche les richesses et la gloire. » Prov. m, 16. Etes-vous ambitieux d'un trône , de dignités? — Là, les saints chantent qu'ils ont été créés par Dieu pontifes et rois , et qu'ils régneront sans fin avec lui. Etes-vous passionnés pour la science, pour les connaissances diverses? — Là, par le bienfait de l'Agneau céleste, vous trouverez ouvert le livre qui renferme la science parfaite de toutes choses. Ce qu'en cette vie nous apprenons en détail et successivement , là nous le lirons pleinement dans cette bienheureuse vision de l'essence divine. Beaucoup placent la félicité suprême dans la faveur et l'amitié des princes. Y a-t-il un plus grand bonheur que d'arriver à un état où l'on est rangé parmi les enfants et les amis du Roi suprême et éternel? Enfin, tous les mortels aspirent après le repos , après la fin des travaux et des peines. Je vous le demande , où le trouver , ce repos, sinon au sein des joies des bienheureux? « Là, dit saint Cyprien , est célébré ce sabbat où tous les élus se nourrissent sans labeur de la plus douce des mannes. » Pendant six jours, les Israélites au désert la mangeaientnon sans travail, après s'être répandus çà et là pour la recueillir; mais, le sixième jour , ils recueillaient une double provision pour le jour présent et pour le suivant, afin de passer dans le repos le jour du sabbat. Exod. xvi, 22, et passim. Cela même arrivera spirituellement à tous les élus. Pendant les six jours de cette vie , ils se nourrissent de la manne cachée que leur envoie l'Esprit-Saint pour les consoler dans leur pérégrination et leurs travaux ; car il faut le travail pour que le mérite soit possible. Ainsi méritait l' Apôtre , quand il disait ;

« Plus les maux que nous souffrons pour Jésus-Christ sont grands, plus grande aussi est la consolation que nous trouvons en lui. » II Cor. 1,0. « Au milieu de mes douleurs , dit le royal Prophète , vos consolations ont rempli de joie mon âme. » Ps. xcm, 19. Mais dans ce sabbat , où se solennise l'éternel repos, où tous les saints se reposent de leurs fatigues, c'est, non plus le temps de travailler, mais le temps de se reposer ; non le temps de chercher sa nourriture par le travail, ma! s de jouir sans travail des biens acquis, et acquis par un long travail.

Voilà , frères , la récompense proposée à ceux qui , pour Dieu , renoncent à eux-mêmes, et portent leur croix tous les jours. Tout y est magnifique et désirable à tous les titres; mais ce qui en rehausse le prix, c'est ce que je vais dire, supposé que je puisse l'expliquer par la parole. Les théologiens disent que, dans cette joie de la béatitude, joie que donne la vision de la beauté divine, il n'y a pas de succession , comme il n'y a pas succession dans cette nature parfaite et suprême. Pour elle tout ce qui a été est encore ; tout ce qui est sera, et sans nul changement; ce qui sera a déjà été, et est toujours présent. Le propre de l'éternité, c'est qu'elle est tout entière simultanément ; c'est qu'en elle il n'y a rien d'antérieur , rien de postérieur. La gloire des saints , qui procède de la vision béatifique , reflète à sa manière cette grandeur , cette excellence de l'éternité ; la joie qu'elle procure est sans succession ; elle se perçoit tout entière simultanément , sans accroissement ni diminution; en sorte que la joie de toute l'éternité se ressent tout entière à chaque moment. Si mon langage est obscur , je vais tâcher de l'éclaircir par un exemple familier. Dans les festins d'apparat où l'on présente des mets recherchés, chaque mets a une propriété , une saveur particulière. Si le festin se prolonge, les plaisirs se succèdent à travers une variété infinie de ragoûts et de friandises. Supposez maintenant , quoique cela ne puisse avoir lieu en cette vie, que le premier mets du festin, ou plutôt que la première bouchée apporte avec elle tous les plaisirs , toutes les saveurs qui doivent être goûtées pendant tout le cours du banquet. Alors ce plaisir comprendra tous les autres, et en un seul point du temps il flattera le palais autant quêtons les autres mets l'auraient ,iatté

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pendant toute la durée du festin. À l'aide de cette similitude grossière, et indigne de la majesté de si grandes choses , on aura une idée telle quelle de la grandeur de la joie ressentie dans la contemplation du souverain bien. Là, nulle succession de joies, mais la joie de toute l'éternité est toujours présente , nous l'avons dit , à quelque moment que ce soit.

A cette occasion , saint Bernard admire la bonté de la Providence divine qui, donnant à ses élus à boire dans les larmes avec mesure , les fait cependant s'abreuver sans mesure , c'est-à-dire sans succession et à satiété, aux torrents de sa volupté. La peine est bue goutte à goutte, dit-il, elle passe facilement et peu à peu ; mais alors ce sera un torrent de volupté, et un torrent qui afflue et non qui s'éloigne. Au souvenir de cette volupté , le saint docteur était si transporté, qu'il s'écriait : « Combien de fois, dans ma prière, à la pensée de cette joie, ne suis-je pas remué jusqu'au fond des entrailles , et mon visage n'est-il pas inondé de larmes ! 0 si cela durait, etc. » Et comme sa joie se prolongeait par cette pieuse et dévote considération , voulant retenir un ressouvenir si doux, il ajoute : « Si je t'oublie , ô Jérusalem , que ma droite soit vouée à l'oubli ; que ma langue s'attache à mon palais , si jamais je perds ton souvenir. » Ps. cxxxvi, 5. Puis le saint docteur, impatient du retard, s'écrie : « Seigneur, quand déchirerez-vous mon cilice, pour me revêtir d'un habit de joie ? » Ps. xxix, 12.

Qui donc de nous, mes frères, sera assez insensible pour ne pas s'animer , s'enflammer à la pensée d'une telle gloire ? qui ne secouera pas l'engourdissement de l'esprit? qui ne fera passer cette préoccupation avant toutes les autres de la vie ? qui ne voudrait mourir mille fois pour un tel bonheur ? Saint Augustin n'a pas tort quand il dit : S'il nous fallait chaque jour endurer des tortures, supporter les douleurs mêmes de la géhenne pendant des siècles, afin de pouvoir contempler Jésus-Christ dans sa gloire, et être associés au nombre de ses saints , devrait -on hésiter à subir tous les maux , pour participer à un si grand bien , à une telle gloire ? Mais le Seigneur, bon et miséricordieux, ne nous demande pas un si grand sacrifice ; tout ce qu'il exige, c'est que nous n'oubliions pas que nous avons été créés pour cette immense gloire ;

c'est que , nous détournant de biens fragiles et périssables , nous portions tous nos soucis , toutes nos préoccupations , toutes nos pensées vers ce souverain bien ; ayant toujours sous les yeux ces paroles de l'Apôtre, que nous n'avons pas ici de cité permanente, mais que nous cherchons celle où nous devons habiter un jour. Hebr. xm , 14. Conduisons-nous donc , non en citoyens et en habitants de cette terre, mais en étrangers , en voyageurs , qui ont un autre but, et qui cherchent leur patrie. Tel fut l'esprit , telle la disposition de ceux qui , par le droit chemin , sont arrivés à cette patrie. C'est ce que remarque l'Apôtre , en pesant les paroles du saint patriarche Jacob. Pharaon, devant qui il avait été amené en Egypte, lui ayant demandé son âge, Jacob , qui savait que cette vie est non une vie, mais une pérégrination, répondit : Il y a cent trente ans que je suis voyageur; le temps de mes années a été court, et n'a pas égalé celui des années du voyage de mes pères. Gen. xlvii , 8. D'où l'Apôtre conclut que ces saints patriarches se regardaient comme des étrangers, des voyageurs sur cette terre. « Car des hommes qui parlent ainsi font bien voir qu'ils cherchent leur patrie. Certes , s'ils avaient pensé à cette patrie , d'où ils étaient sortis , c'est-à-dire à la Mésopotamie , lieu de leur origine, ils avaient le temps d'y retourner. Mais maintenant ils en veulent une meilleure, la céleste patrie; aussi Dieu ne rougit point d'eux , et il veut bien être appelé leur Dieu , parce qu'il leur a préparé une cité. » Hebr. xi, 15 et 16. Non , Dieu ne rougit pas d'eux, et il veut bien être appelé le Dieu de ceux qui en cette vie n'ont eu d'autre travail que de lui être agréables en tout, et d'aspirer à son héritage. Tels étaient les sentiments du royal Prophète ; quoiqu'au comble de la puissance , au milieu des trésors et des biens de la royauté , il s'écrie : « Seigneur , écoutez ma prière , prêtez l'oreille à mes cris; ne vous rendez pas sourd à la voix de mes larmes. » Ps. xxxvni , 13. Ne gardez pas le silence, c'est-à-dire ne cessez jamais de me prêter votre appui , de me porter secours. Pourquoi ? — « Parce que je suis devant vous comme un étranger , un voyageur , comme ont été tous mes pères. » Ibicl. Etant donc pauvre , étant étranger , et comptant pour rien les biens fragiles et fugitifs de la terre , j'ai toujours

Il* DIMANCHE DE CARÊME, SERMON H. 269

besoin de votre assistance, qui peut enfin, après cette pérégrination, me conduire à la patrie désirée.

Saint Ambroise remarque la différence qui séparait les deux voleurs, crucifiés avec le Seigneur : l'un, pensant non à la vie future , mais à la vie présente , la demandait au Sauveur en ces termes : « Si vous êtes le Christ, sauvez- vous, et sauvez-nous; » l'autre, au contraire, méprisant cette vie, et portant sur l'autre toutes ses aspirations : « Seigneur, disait-il, souvenez-vous de moi, quand vous serez dans votre royaume. » Il n'ignorait pas que celui qui pouvait donner l'éternelle vie, pouvait donner la vie du temps ; mais méprisant celle-ci comme fragile et fugitive , il ne s'inquiétait que de la vie immortelle. Frères, si vous examinez bien , vous trouverez cette même différence entre les justes et les méchants. Car les méchants, repoussant loin d'eux tout souci de la vie céleste, rampent sur la terre à la manière des reptiles, ne pensant pas plus à la vie future, que s'ils n'étaient pas nés, formés, rachetés pour cette vie. En effet, « ils donnent leurs noms à leurs terres. » Ps. xlviii, 12. Mais les justes, marchant dans une voie opposée, ne cherchant dans le monde que ce que demande, non la convoitise, mais le besoin, et y vivant non comme dans une demeure, mais comme dans une hôtellerie, portent toutes leurs aspirations vers l'autre vie, où ils espèrent vivre toujours; ils soupirent après elle, impatients d'y arriver, et « brûlant du désir d'être revêtus de cette maison céleste. » Il Cor. v, 2. Faisons cela, mes frères ; portons là tous nos désirs ; et foulant aux pieds toutes les choses de la terre comme viles et éphémères, ne pensons, et le jour et la nuit, qu'à cet avenir éternel; méditons-le, quand nous dormons, quand nous veillons, quand nous mangeons , quelque chose que nous fassions ; tâchons de l'obtenir du Seigneur à force de prières et de vœux. Croyons avoir vécu utilement et heureusement , quand , morts au monde et à toutes les choses du monde, nous aurons vécu pour ce seul soin. C'est à une telle vie qu'est réservée dans le ciel la vie immortelle. Daigne nous l'accorder Celui qui aujourd'hui a daigné en montrer l'image dans sa glorieuse transfiguration.

TROISIEME SERMON

LE MEME IIe DIMANCHE DE CARÊME,

OU ON EXPLIQUE l' ÉVANGILE, ET OU ON ENTRE DANS QUELQUES DÉVELOPPEMENTS SUR LES DOUCEURS SPIRITUELLES QU'ÉPROUVENT EN CETTE VIE LES PERSONNES PIEUSES.

Domine bomtm est nos Me esse; si vis, faciannis hic tria tabernacula : tibi unum, Moysi unvm, et Eli<v unnm.

Seigneur, nous sommes bien ici; iaisons-y, s'il vous plaît, trois tentes: une pour vous, une pour Moïse, une pour Elie. Matth. xvn, 4.

Frères chéris , l'évangile de ce jour nous présente un mystère aussi éclatant qu'il est doux. Le saint Evangéliste l'expose en ces termes : « Jésus ayant pris Pierre, Jacques et Jean, les mena à l'écart sur une haute montagne, et il fut transfiguré devant eux. Son visage resplendit comme le soleil, et ses vêtements devinrent blancs comme la neige, etc.... » Matth. xvn, 1 et seq. Ave Maria.

Entre autres questions soulevées par la philosophie chrétienne, frères chéris, une des plus importantes est celle-ci : Est-il facile, ou difficile de marcher dans la voie des commandements de Dieu? En effet , la facilité des œuvres étant pour les hommes un puissant appât, tandis que la difficulté les effraie, il importe beaucoup de savoir si la voie qui mène au ciel , et vers laquelle nous ne cessons de vous appeler, est unie et facile , ou coupée d'obstacles et de fondrières. Si nous consultons les divins oracles , source de la vérité, ils nous la montrent, tantôt facile, tantôt difficile. Elle est difficile suivant les paroles du Seigneur, qui précèdent le saint évangile de ce jour : « Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à lui-même, qu'il porte sa croix et me suive. Car qui voudra sauver sa vie, la perdra; et qui perdra sa vie pour l'amour de moi, la retrouvera. » Matth. xvi, 24. Il dit encore : « Si quelqu'un vient à moi, et ne hait point son père et sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et ses sœurs, et même sa propre vie, il ne

IIe DIMANCHE DE CARÊME, SERMON 111. 271

peut être mon disciple. » Luc. xiv, 26. Et : « Le royaume des cieux se prend comme d'assaut ; ceux qui emploient une sainte violence le ravissent. » Matth. xi, 12. Saint Paul affirme que c'est en passant par les tribulations qu'il nous faut entrer dans le royaume des cieux ; que tous ceux qui veulent vivre chrétiennement doivent souffrir la tribulation; que ceux qui vivent en Jésus- Christ, crucifient leur chair avec ses vices et ses concupiscences. Galat. v, 24. Dans l'Apocalypse, saint Jean voit les élus devant le trône de Dieu, vêtus de robes blanches et tenant des palmes à la main. Apoc. vu, 9. La palme est l'emblème du triomphe et de la victoire. Or, la victoire suppose le combat. Ce qui fait dire à l'Apôtre : « On ne couronnera que celui qui a combattu selon les règles. » Il Tim. n, 5. Et à Job : « La vie de l'homme sur la terre n'est-elle pas une guerre continuelle, et ses jours comme ceux d'un mercenaire ? » Job, vu , 4 . Ces considérations montrent que la voie du ciel est difficile. En effet là est uns guerre pleine de travaux et de périls.

D'un autre côté, d'autres passages de l'Ecriture déclarent que ce chemin est facile et doux. Car le divin Maître dit que son joug est doux, son fardeau léger, qu'en lui se trouve le repos de l'âme . Matth. xi, 29. Et par la bouche du prophète : « Si vous eussiez marché dans la voie de Dieu, vous seriez demeuré en paix sur la terre. » Baruch, m, 13. Par celle d'Isaïe : « Mon peuple se reposera dans la beauté de la paix, dans des tabernacles de confiance, et dans un repos plein d'abondance. » Isa. xxxn, 18. Par la bouche de Salomon : « Le juste trouve sa joie à faire le bien. » Prov. xxi, 15. Or, la joie exclutla peine. Le Roi-Prophète dit : «Ceux qui aiment votre loi jouissent d'une paix profonde, et ils ne rencontrent rien qui les fasse tomber. » Ps. cxvm, 165. Et ailleurs : « Je mets toute ma joie à marcher dans la voie de vos commandements, et ils me tiennent lieu de toutes les richesses . » lbid. 14. Et plus loin : « Que vos oracles sont doux à mon cœur ! ils le sont plus que le miel ne l'est à ma bouche. » lbid. 103. De ces témoignages des saintes Ecritures nous apprenons donc deux vérités : que la voie des préceptes divins est difficile, et qu'elle est facile. Comment concilier ces deux contraires, comment la même voie

est-elle facile et difficile, unie et escarpée? A cette question nous répondons, qu'il n'est pas étonnant de trouver des contraires là où il y a différents rapports. Car si nous considérons seulement ce qui nous est prescrit par la loi divine, et la maladie de la nature corrompue et la propension au mal, nul doute que la loi divine ne soit difficile et ardue pour l'homme entaché du péché d'origine, puisqu'elle s'oppose à toutes les cupidités de l'homme. Car, dit l'Apôtre, «la loi est spirituelle; moi je suis charnel, vendu pour être assujetti au péché. » Lex est spiritualis; ego autem carnalis sum, venundalus sub peccato. Rom. vu, 14. Or, quoi de commun entre l'Esprit divin, d'un côté, et, de l'autre, la chair et le péché? Mais si nous considérons les trésors de la grâce divine, les secours célestes , la puissance de la charité, la riche rémunération assurée dans le ciel aux travailleurs, enfin la douceur et la suavité de l'Esprit consolateur, rien de plus facile, de plus doux que cette voie. "Voilà pourquoi le royal Prophète disait : « J'ai couru dans la voie de vos commandements, quand vous avez eu élargi mon cœur. Ps. cxvm, 32. C'est-à-dire, quand vous avez eu, Seigneur, réjoui, dilaté mon cœur par la charité, par la joie de l'esprit, alors j'ai couru dans la voie de vos commandements, non-seulement sans rencontrer d'obstacles, mais même avec la plus grande facilité.

Ne vous étonnez donc pas, mes frères, si, quand nous vous adressons la parole, nous avançons, suivant l'esprit des auditeurs, tantôt que cette voie est facile, tantôt qu'elle est difficile. Car de même que parfois , selon le caractère des auditeurs , nous amplifions la miséricorde du Seigneur, quand il est nécessaire de raffermir, d'encourager des esprits chancelants, trop pusillanimes, et sans confiance ; que parfois nous exagérons la sévérité de la justice divine, quand nous parlons à des obstinés, à des contempteurs des lois divines, à des gens qui se promettent tout de la miséricorde de Dieu ; de même aux personnes délicates , et ayant peur de tout travail, nous montrons que la voie des divins préceptes estfacile et agréable, afin de dissiper ainsi leurs vains épouvantails ; mais aux négligents, aux inertes, à ceux qui, esclaves de leur ventre et du monde, se promettent le salut, à ceux-là

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nous montrons que la voie est difficile et ardue, afin de les faire passer de l'inertie à l'activité et à l'ardeur du travail.

Ce que nous venons de dire répond donc à la question posée ; c'est-à-dire, que la voie des divins préceptes est, d'un côté, difficile, et de l'autre, facile et douce; difficile à cause de la maladie commune de la nature; facile, à cause des trésors de la grâce divine et des secours que nous avons énumérés. La connaissance de cette vérité est entièrement nécessaire et aux insouciants, et aux pusillanimes. Car les insouciants, connaissant la difficulté de la loi divine, comprendront qu'il ne s'agit pas de dormir lâchement, mais qu'il faut travailler avec courage et vaillance; tandis que les pusillanimes, ceux qui ont peur de tout travail , seront attirés vers la vertu par la douce amorce des suavités divines. Et pour donner bon courage à ceux-ci , de peur qu'ils ne s'effraient de l'austérité de la loi divine, nous leur dirons — qu'il y a trois degrés : celui des commençants, celui des adolescents, celui des parfaits. Car lorsqu'on a reçu avec abondance les dons de la grâce divine, et qu'ayant vécu longtemps dans l'exercice de la vertu et de la piété, on a brisé les forces des mauvaises habitudes , alors le fnrdeau de la divine loi devient léger et doux. Un des Pères l'a dit , c'est la longue habitude du péché qui nous rend difficile et rude la voie de la bonne vie. Bannissez cette habitude, et la voie des divins préceptes devient unie et semée de roses. Car les parfaits, ceux qui ont longtemps parcouru la glorieuse carrière de la vertu, ceux qui y ont fait de grands progrès, et dont elle est devenue comme une seconde nature (car tel est l'effet de l'abondance de la grâce, et des saintes habitudes) , ceux-là ne trouvent pas de jouissance plus grande que dans le culte de la vertu et de la droiture. Le saint roi le déclare : « Combien doux à mon cœur sont vos oracles! plus doux que le miel ne l'est à ma bouche. » Ps. cxviu, 103. « Je me suis délecté dans la voie de vos commandements, qni me tiennent lieu de toutes les richesses. » Ibid. 14.

De ce qui précède on peut encore conclure que , bien que la vie des justes, nous l'avons dit, soit aussi traversée de ses peines, cependant, comparée à la vie des méchants, elle est bien plus noble, plus agréable et plus douce. Bien plus, la vie des méchants est

très-misérable , puisqu'elle est continuellement agitée de soucis infinis, d'angoisses, d'inquiétudes, de mouvements de colère, et de toutes les convoitises. Il ne ment point celui qui a dit : « Ils ne travaillent qu'à opprimer et à perdre les autres; ils ne connaissent pas la voie de la paix. » Ps. xm, 3. « Le chemin des pécheurs est semé de pierres; derrière eux sont les enfers , les ténèbres et les supplices. » Eccli. xxi, 11. Au contraire, le Prophète royal rend ce témoignage à la vie des justes, laquelle était la sienne : «Je me réjouirai de vos oracles, comme un homme qui a trouvé de riches dépouilles. » Ps. cxvm, 162. Ces paroles du Prophète semblent faire allusion à un double état de l'homme : l'un, quand il était esclave du monde , et se leurrait d'une vaine espérance; l'autre, quand il a commencé à servir Dieu, et qu'il est tout entier à en observer les commandements. Dans le premier état, l'homme est comparé à un soldat qui, moyennant une misérable solde que lui promet l'espérance incertaine et fallacieuse du monde, est exposé à toutes sortes de fatigues et de périls ; mais , dès qu'il s'est soumis aux lois divines , il est comme le soldat qui , après la victoire, entre en possession de dépouilles opimes, et désormais il peut dire à bon droit avec le Prophète : «Je me réjouirai de vos oracles (c'est-à-dire en obéissant à vos lois) , comme celui qui a trouvé de riches dépouilles. » David exprime la même idée sous une autre métaphore : « Je marcherai comme dans un chemin spacieux , parce que je ne recherche que vos préceptes. » lbid. 45. Ce qui équivaut à dire : J'avais déserté l'obéissance à vos commandements, je marchais sans guide et errant dans la voie de mon cœur, je cherchais à assouvir de toutes manières mes convoitises, et je ne pouvais que marcher à l'étroit, être pressuré par toutes les angoisses. De là des espérances trompeuses , de là des craintes, des soucis rongeurs, un libertinage furieux, une avarice bouillonnante, une ambition dévorante, une envie qui me corrodait, une colère qui me torturait; enfin tous les fléaux du cœur, compagnons et satellites d'une passion impuissante, me déchiraient l'âme de mille manières. Mais, dès qu'avec l'aide de votre providence, j'ai eu compris que la paix de l'âme , que la tranquillité consiste, non à assouvir ses désirs, mais à les régler par la crainte

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de votre nom, aussitôt mon âme, qui précédemment était enchaînée par les passions , désormais libre de ses liens , s'est mise à marcher comme dans une large voie , où elle ne rencontre aucun obstacle.

Au reste , entre les nombreuses considérations qui rendent la voie des justes si unie et si agréable , il en est deux principales : l'une, la grandeur de la rémunération offerte dans la gloire céleste aux vaillants travailleurs; l'autre, la suavité des douceurs spirituelles dont l'Esprit consolateur inonde , récrée et réjouit les âmes des justes. Le royal Prophète fait allusion à ces deux récompenses dans ces deux versets : « J'ai pris vos préceptes pour qu'ils soient mon partage , parce qu'ils font la joie de mon cœur. J'ai incliné mon cœur à l'observation de vos commandements , et vous m'en récompenserez. » Ps. cxvm, 411 et 112. Ou, comme saint Jérôme traduit de l'hébreu , « vous m'en récompenserez éternellement. » Cette rétribution de l'éternelle récompense rend les travaux temporaires de cette vie non-seulement légers , mais agréables et pleins de charmes. Aussi , un saint avait-il coutume de répéter : Le bien que j'attends est si grand, que toute peine est pour moi une joie. Car il savait que l'Apôtre a dit vrai : « Les souffrances de la vie présente sont hors de proportion avec cette gloire qui doit un jour éclater en nous. » Rom. vm, 18. De là ces mots de saint Jérôme : « Tout ouvrage est léger, quand on pense à la rémunération; l'espoir de la récompense console du travail. » Et ceux-là de saint Grégoire : « L'espérance de l'éternité soutient le courage , et fait qu'on ne sent pas les maux qu'on endure. » Je pourrais en citer mille exemples , je me contenterai d'un seul. — On conduisait au martyre deux frères : saint Tiburce et saint Valérien. Maximus, secrétaire du préfet, pleurait de compassion en les voyant marcher gaîment à la mort. Si , dit Tiburce, nous n'avions la certitude que l'autre vie est éternelle , nous ne sacrifier ons pas celle-ci avec tant de joie. — Moi aussi, répond Maximus, je mépriserais cette vie , si j'étais assuré de ce que vous dites. — Si vous promettez de faire pénitence , reprend Valérien, le Seigneur vous en convaincra à l'heure même où nous déposerons ces enveloppes de chair en confessant son nom. —

Maximus l'ayant promis par serment , et les saints ayant peu après accompli leur martyre, Maximus aperçut des anges, étincelants comme le soleil , et les âmes des saints sortant de leurs corps , comme des vierges de leur chaste couche , et s'envolant vers les deux. Entraîné par l'espérance d'une si grande félicité, Maximus fit courageusement profession de la foi chrétienne , et subit pour la foi le supplice le plus cruel et le plus long , avec une constance, une fermeté inébranlable. En effet, le préfet le fit frapper d'un martinet garni de plomb , jusqu'à ce qu'il eût rendu le dernier soupir.

Mais le Seigneur, qui départit la gloire céleste , non content de décerner cette éternelle récompense, apporte encore ses dons dans la vie présente ; et, au nombre de ces dons, nous l'avons dit, sont les douceurs spirituelles , et les joies de l'esprit. En cela, le soin de la divine Providence éclate merveilleusement. Remarquant que les hommes sont ainsi faits , qu'ils se soucient peu de l'avenir , fascinés qu'ils sont par les choses présentes , aux biens futurs elle ajoute cette douceur présente, cette suavité de l'esprit; afin que le cœur humain, rétif à la vie spirituelle par suite du péché d'origine , y soit excité fortement comme par deux éperons. Le Seigneur, qui veut le salut de l'humanité , voyant donc cela , répand dans les âmes de ses enfants l'Esprit Paraclet , qui les allaite aux mamelles de sa consolation, afin de les sevrer des mamelles du monde et de la chair. Bien différent des nourrices qui frottent leurs mamelles de l'absinthe la plus amère, pour en éloigner leurs nourrissons , cet excellent père , qui se donne à lui-même le nom de père nourricier d'Ephraïin, Ose. xi, 3, fait repousser toutes les voluptés , non au moyen de l'absinthe , mais en laissant déguster ces douceurs, ces suavités divines. Ainsi Pierre en ce jour, ayant eu un avant-goùt de ces délices spirituelles, prend en dégoût les choses de la terre, et voudrait demeurer à toujours sur cette montagne, pour s'y abreuver à longs traits.

Ayant à parler aujourd'hui des délices spirituelles, je dois considérer trois points. D'abord, quelle en est la noblesse et la gran-

deur. Puis, quel effet elles produisent dans nos âmes. Enfin, ce qu'il nous faut faire pour posséder ce don divin. Car quoique le royal Prophète l'appelle une douceur cachée , et que saint Jean , dans l'Apocalypse , l'appelle également une manne cachée , qui n'est connue que de celui qui la reçoit, Apoc. n, 47 , néanmoins nous en pouvons dire avec vérité qu'il apporte avec lui comme un avant-goùt des joies célestes. De même que les trafiquants étalent aux yeux des acheteurs une partie des marchandises qu'ils cherchent à vendre , et même leur donnent à goûter celles qui sont susceptibles d'être goûtées , afin que , séduits et par la vue et par le goût, ils n'hésitent pas à payer le prix demandé; de même le Maître des cieux, dont le royaume, l'éternelle félicité est à vendre, en donne d'abord à goûter quelque chose en cette vie à ses élus, afin qu'amorcés par ces délices , ils s'empressent de fournir le travail exigé pour acquérir le ciel. C'est dans cette vue que le Seigneur montre aujourd'hui à ses disciples cette gloire dont l'ineffable suavité les portait au mépris du monde. Aussi, dès que Pierre y eut goûté , oubliant tous les intérêts d'ici-bas , il s'écria hors de lui : Seigneur, il fait bon être ici, restons-y, établissonsnous-y , jouissons toujours de la contemplation de votre visage , nous n'avons besoin de rien autre chose. Il n'avait dégusté , dit saint Augustin, qu'une goutte de ces douceurs, et il prenait en dégoût tout le reste. Non-seulement il le prenait en dégoût , mais cette joie pénétrant par tous les pores de son âme et en prenant pleine possession, il était transporté hors de lui-même, enivré du vin céleste, et ne savait ce qu'il disait, quand il demandait à construire trois tentes sur la montagne. Cette sainte ivresse, par l'effet de laquelle un homme, dans l'extase, se remplit de l'Esprit divin, est produite par un ardent amour et par la grandeur de la suavité divine. Par l'amour , dit le même Augustin , l'âme se détache du corps et s'en isole ; sentant Dieu , elle ne se sent pas elle-même. Cela arrive lorsque l'àme, séduite par les ineffables douceurs de Dieu, se dérobe à elle-même, s'élance hors d'elle-même, se transporte d'enthousiasme pour jouir de Dieu à satiété. Rien ne serait si doux , si ce n'était si fugitif. L'amour familiarise avec Dieu ; la familiarité donne la confiance ; la confiance , le goût ; le goût , la

faim ; et Pierre, sentant cette faim , voulait séjourner toujours sui cette montagne où il savait que la céleste ambroisie qu'il avait goûtée pouvait satisfaire sa faim.

Ces douceurs avaient été goûtées par l'Epouse du Cantique , quand elle disait à ses jeunes compagnes : « Le roi m'a fait entrer dans ses celliers ; nous nous réjouirons en vous, nous souvenant que vos mamelles sont meilleures que le vin. » Cant. i , 3. Ces celliers ce sont les mets exquis, les délices de l'éternel banquet , où elle se glorifie d'avoir été introduite par le céleste Epoux , lorsqu'elle goûta comme les prémices de la félicité éternelle ; ce qui devait la lui faire rechercher avec ardeur au prix des fatigues et des combats. Aussi ajoute-t-elle : « Nous nous réjouirons en vous , nous souvenant que vos mamelles sont plus douces que le vin. » Ces mamelles sont les torents de lait de la consolation divine, que le Seigneur, dans Isaïe, présente à ses enfants spirituels , quand il dit : « Afin que vous suciez de ses mamelles le lait de ses consolations , et que vous en soyez rassasiés. » Isa. lxvi, 11. De même que le nouveau-né se repose tout entier sur les mamelles de sa mère , où il trouve sa nourriture, sa consolation et son refuge ; de même, l'âme fidèle a toutes ses consolations, tous ses trésors dans ces mamelles divines. Quand l'Ecriture les qualifie de plus douces que le vin, elle donne à entendre que toute consolation, toute joie humaine, n'est nullement à comparer avec cette joie spirituelle. Quand toutes les consolations de ce monde, dit Henri Herpius , seraient réunies ensemble , elles seraient loin d'égaler cette joie de l'esprit. Car quelle joie du monde est comparable à celle dont se glorifie la même Epouse du Cantique, lorsqu'elle dit : « Sa gauche est sous ma tête, et sa droite m'embrasse? » Lœva ejus sub capUe meo , et dextera illius amplexabitur me. Cant. vm, 3. Le Seigneur met donc sa main gauche, comme un doux oreiller, sous l'âme aimante, afin qu'elle repose et dorme en paix sous sa tutelle. Bien plus , il se charge lui-même de veiller à ce qu'elle ne soit pas tirée de ce sommeil salutaire. Car il adjure toutes les créatures de ne pas oser troubler ce sommeil spirituel, où elle repose en Dieu seul, libre et dégagée de tous les soucis de cette vie mortelle. Ici saint Bernard,

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qui connaissait ce sommeil et ces délices, s'écrie : « Quoi de plus doux, de plus suave que ces paroles ? Je ne me possède pas de joie, de voir cette majesté descendre à nous dans un si doux commerce, s'unir par des liens si étroits avec une âme exilée , et lui donner les preuves d'un si ardent amour. » Que sera-ce donc dans le ciel? Quelquefois, telle est la force, tel le débordement de cette dilection, de cette douceur divine, que notre frêle corps, où afflue l'impétuosité de ce fleuve, peut à peine en supporter le choc. Aussi saint Ephrem, enivré et presque accablé de cette affluence de délices, s'écriait : « Seigneur, modérez les ondes de votre grâce ; » et encore : « Seigneur, éloignez- vous de moi, parce que je ne puis porter l'intensité de votre douceur. » Cela étant, faut-il croire que ces délices manquent à l'homme, ou l'homme à ces délices? Il n'y a qu'un vase frêle, qui ne puisse contenir le vin en fermentation. D'ailleurs, c'est non l'huile, mais les vases qui manquèrent à la veuve, dont Elisée secourut la pauvreté. IV Reg. iv, 6. Si les vases n'avaient pas manqué, l'huile n'aurait jamais cessé de couler. Largesse, douceur admirable de notre Dieu, qui confère non pas seulement ce que peut porter la fragilité humaine, mais plus qu'elle ne peut porter ! De là ces mots de l'Apôtre : « Je suis rempli de consolation, dit-il, je surabonde de joie au milieu de toutes nos tribulations. » II Cor. vu, 4. Quelle ne devait donc pas être, dans le repos et dans îa paix , une joie qui surabondait même au milieu des afflictions !

On objectera peut-être : — Si telle est la force de cette douceur, d'où vient que nous, qui sommes fidèles, qui vénérons le glorieux nom de Jésus-Christ, qui de bouche et de cœur avons un commerce fréquent avec Dieu, nous n'avons jamais éprouvé aucune de ces jouissances? Saint Augustin répond, — en appelant Notre- Seigneur l'aliment favori d'une âme purifiée ; aliment qui n'est agréable qu'à ceux qui ont le palais de l'âme purifié non-seulement des vices, mais encore des soins et des plaisirs de la terre. Aussi, où nous lisons : «J'attendrai mon salut de la force de votre nom, parce qu'il est la bonté même aux yeux de vos saints, » Ps. li, 11, saint Augustin lit : « Parce qu'il est agréable aux yeux de vos saints. » Et en partant de ces paroles il montre

en ces termes que cette douceur céleste est connue des justes et des saints : « Vous nie dites que ce nom est agréable : donnez-moi un palais qui le trouve tel. Louez le miel autant que vous pouvez, et exagérez-en la douceur par toutes les expressions possibles : l'homme qui ne sait ce que c'est que le miel, ne vous comprend pas, tant qu'il ne l'a pas goûté. Aussi le Psalmiste, faisant appel à l'expérience, dit-il : « Goûtez, et voyez combien est doux le Seigneur. » Ps. xxxiii, 9. Goûtez, et voyez; quand vous aurez goûté, vous verrez. Le Prophète sentant la douceur du nom de Dieu, voulant l'expliquer, et ne sachant à qui (car aux saints il n'est pas besoin de l'expliquer, puisqu'ils la goûtent et la connaissent; quant aux impies, ils ne peuvent la sentir, puisqu'ils ne veulent pas la goûter), que va-t-il dire de la douceur du nom de Dieu? Il se détourne aussitôt de la foule des impies, et dit : « J'attendrai mon salut de la force de votre nom , parce qu'il est agréable aux yeux de vos saints. » Votre nom est agréable, mais non aux yeux des impies. Je sais combien il est doux , mais il l'est seulement pour ceux qui l'ont goûté. » De ces paroles de saint Augustin on peut conclure quel est le charme de cette douceur divine, et quels sont ceux qui la connaissent (1).

Je veux cependant faire un pas de plus, et répondre à ceux qui, parce qu'ils sont loin de cette pureté, de cette perfection des saints, s'imaginent qu'ils seront toujours sevrés de ce lait divin. Nous les avertissons donc de renoncer à leurs vices , et de se tourner tout entiers vers le -Seigneur par une vraie pénitence , opportune en ce saint temps, parce qu'eux aussi, comme nouveau-nés en Jésus- Christ, peuvent avoir part aux mamelles de la consolation divine. La divine Sagesse n'appelle-t-elle pas à elle tous les hommes par sa promesse? Car, après avoir dit : « Enfants, jusqu'à quand aimerez-vous l'enfance, jusqu'à quand, inconsidérés, désirerez -vous ce qui vous est funeste, etrepousserez-vousla science?» elleajoute: « Convertissez-vous, rendez-vous âmes remontrances; jerépandrai sur vous mon Esprit, et vous ferai entendre ma voix. » Prov. i, 22 et 23. La grandeur de cette suavité spirituelle nous est indiquée par un autre passage de l'Ecriture, où la même Sagesse

(1) Voir la noté F à la un du volume.

IIe DIMANCHE DE CAREME, SERMON III. 28!

nous crie : « Mon Esprit est plus doux que le miel , et mon héritage surpasse en douceur tout ce qu'il y a de plus parfumé. » Eccli. xxiv, 27. A ces petits, que le Seigneur veut sevrer du lait des délices mondaines, il promet cet Esprit plus doux que le nectar le plus exquis. Les vrais pénitents ne sont donc pas exclus de ces douceurs. Car si les parfaits nagent dans l'affluence de ces pures voluptés, les petits trouvent aussi de merveilleuses jouissances dans des biens qui leur sont nouveaux et inconnus. Ainsi le villageois qui est resté toute sa vie caché dans sa misérable chaumière, dès qu'il arrive dans la splendide cité de Venise, est saisi de stupeur et d'admiration, quand il aperçoit l'ensemble de la ville, et tant de magnifiques édifices, sortant du milieu de la mer : merveilles qui cessent d'être des merveilles pour les habitants, accoutumés à ce spectacle. Oui, elles sont bien désirables les délices que goûtent ceux qui, sortis des épaisses ténèbres de l'Egypte, commencent à contempler de nouveaux cieux, de nouveaux horizons, une lumière nouvelle, des trésors nouveaux, et des voluptés qu'ils ignoraient. Nous lisons de saint Bernard , qu'au commencement de sa conversion, ébloui par la lumière nouvelle et par la contemplation des choses célestes, il perdit presque tout sentiment. Puissent, mes frères, vos cœurs s'embraser du saint désir d'accomplir ce qu'une tendre mère, l'Eglise, exige de vous en ce temps, où elle vous presse de vous convertir à Dieu de tout votre cœur par une vraie pénitence ! Nul doute que chacun de vous, après les pieux gémissements d'un cœur contrit, après des larmes amères, prévenu par les bénédictions du Seigneur, ne s'écriât avec le Prophète : « Combien est grande , Seigneur, cette bonté que vous tenez en réserve pour ceux qui vous craignent ! »

Ps. xxx, 20.

Il est temps d'exposer les effets que produisent dans l'âme des justes ces délices divines. Il serait trop difficile et trop long d'entrer dans tous les développements que comporte le sujet. Pour le moment, qu'il nous suffise de dire qu'elles arrachent de nos âmes le plus grand obstacle à la vertu, l'amour des voluptés terrestres. Aristote l'a dit : L'homme est, par nature, avide de voluptés, en-

nemi de la souffrance et de la tristesse. De là vient que souvent, séduit par l'amour du plaisir, il s'éloigne du devoir, et se jette dans le mal. Aussi saint Basile donne-t-il à la volupté un nom significatif, et l'appelle-t-il l'amorce du diable. Car, de même que les oiseleurs trompent et prennent les oiseaux en leur présentant quelque appât; de même, le démon , qui fait la chasse , non aux oiseaux, mais aux âmes, jette aux yeux pour appât la volupté, et ainsi enlace et perd des âmes infortunées. Sénèque , pour nous détourner de l'amour des voluptés , s'exprime en ces termes : « Faisons en sorte de fuir tous les excitants aux vices. Fortifions notre âme, et éloignons-la des attraits du plaisir. Le vin et le repos perdirent Ànnibal ; les délices de la Campanie énervèrent le héros que n'avaient arrêté ni les neiges , ni les Alpes. Vainqueur par les armes, il fut vaincu par les vices. Nous aussi avons à faire une guerre, et une guerre qui ne donne ni repos ni trêve. Il faut avant tout triompher des voluptés, qui, vous le voyez, ont souvent entraîné à elles de vaillants cœurs. Les délices èfféminent les courages. Les bêtes de somme , dont le pied a été durci sur les aspérités, affrontent tous les chemins. Celles qui ont été engraissées dans une molle prairie, sont bientôt hors d'usage. » L'amour immodéré des voluptés terrestres étant donc si nuisible à la vertu, le Seigneur, qui aime la vertu et les âmes, a opposé à ce poison si commun un antidote salutaire : les douceurs et les joies spirituelles. Comme les hommes chassent un clou par un clou , de même le Seigneur chasse de nous la volupté par la volupté , c'est-à-dire les délices de la chair par les délices de l'esprit, les douceurs de la terre par les douceurs du ciel. Car telle est la noblesse, la pureté, l'intensité de ces douceurs que , de même que les ténèbres sont chassées et dissipées par le soleil levant, dont elles ne peuvent soutenir les resplendissants rayons, de même, quand les délices spirituelles et chastes du divin Esprit occupent une âme, toutes les délectations charnelles et terrestres sont mises en fuite. Comme les clercs abandonnent volontiers un emploi mal rétribué, quand il s'en présente un autre doté d'émoluments plus avantageux , quand bien même ils seraient obligés d'en laisser une partie au donateur ; ainsi ils repoussent facilement les dé-

IIe DIMANCHE DE CAREME, SERMON III. 233

lices de la chair, ceux qui prennent en échange les délices spirituelles et célestes, quand même, pour les acquérir et les conserver, il faudrait subir bien des travaux. Quand une âme , dit saint Grégoire, a commencé à nager dans les délices intérieures, elle ne veut plus s'attacher à des biens terrestres ; brûlant d'amour pour son Créateur, et affranchie déjà de sa captivité, elle aspire à le contempler. Le même saint Grégoire dit encore : « Pour les âmes saintes, quand elles brûlent du désir de la bienheureuse éternité , tout bruit venant du monde est un poids qui les déprime. Tout ce qui ne leur rappelle pas ce qu'elles aiment, leur est intolérable. » Les naturalistes écrivent qu'il est un fleuve dont l'eau rend sobres ceux qui la boivent. Cette propriété s'applique parfaitement aux délices spirituelles, dont la suavité est si enivrante qu'elle fait prendre en dégoût toutes les autres délices du monde.

Mais la manne , offerte à nos pères dans le désert , Exod. xvi , est le type le plus précieux de cette douceur spirituelle, et son interprétation rentre naturellement dans notre sujet, car le mot manna signifie : Qu'est-ce que cela? Or, ceux qui ont longtemps vécu dans les délectations charnelles, ceux qui s'imaginaient qu'il n'y a de joies aumondequelesjoiesdela chair; dès que, convertis au Seigneur par une vraie pénitence, ils jouissent pour la première fois de ce banquet céleste, et de ces délices dont ils n'avaient pas l'idée, ils ne peuvent jamais assez admirer la noblesse et l'intensité de ces délices ; dans leurs transports, ils s'écrient : Qu'est-ce que cela? Qui fait ainsi vibrer toutes les fibres de mon cœur ? Qu'est-ce que cela, qui en remplit ainsi de joie toutes les profondeurs? Qu'est-ce qui nous fait courir avec tant d'allégresse par la voie des commandements de Dieu, à la senteur de ses parfums? qu'est-ce qui éteint si pleinement la soif de toutes les cupidités? qu'est-ce qui transporte ainsi l'âme vers le ciel, lui fait prendre en dédain et réputer pour rien toutes les choses de la terre? Les hommes pieux, dit le même saint Grégoire, séduits par la douce saveur de ces délices, aspirent à ce qu'ils méprisaient autrefois , et méprisent ce qu'ils convoitaient ; ils repoussent ce qu'ils désiraient , et s'empressent de saisir ce qu'ils dédaignaient naguère, ne le connaissant pas. Comme les fourmis , dès qu'elles sentent le miel , ou le sucre , sont allé-

chées par la douce odeur du parfum, et se glissent dans les lieux les plus cachés, par les fentes les plus étroites; ainsi l'âme fidèle, dès qu'elle a perçu le suave parfum du miel divin , ne se donne pas de relâche qu'elle ne l'ait goûté, qu'elle n'en jouisse ; elle foule aux pieds, de gaîté de cœur, toutes les délices terrestres, pour s'abreuver pleinement à ces pures sources. Aussi Pierre , qui y avait goûté, oublie-t-il tout le reste, et, comptant pour rien toutes les choses de la terre, ne demande-t-il qu'à jouir de ces seules délices ; il voudrait s'implanter éternellement sur cette montagne , et il s'écrie : Seigneur , on est bien ici ; si vous voulez , faisons-y trois tentes, etc. Ici éclate admirablement le soin de la divine Providence. Car, de même que le Créateur de la nature , dans ce qui a rapport à la conservation des individus et des espèces , a placé un certain attrait de plaisir , qui entraîne toutes les créatures , et les fait pourvoir aux besoins de la vie; de même, rien n'étant plus nécessaire dans les choses humaines que la piété et la vertu, le Seigneur , par amour pour nos âmes et aussi pour la vertu , l'a entourée et édulcorée des suaves délices de l'Esprit divin, afin que les hommes, attirés par cette douce amorce, se portassent à honorer et à aimer la vertu.

Je vois qu'épris de ces douceurs, vous désirez connaître les moyens d'y parvenir; ce qui doit faire l'objet de la troisième partie de ce discours. Cela est encore indiqué d'une manière mystique dans le saint Evangile qui vient de vous être lu. En effet, nous y lisons que le Seigneur prit à part ses disciples , et les conduisit sur une haute montagne ; que là, pendant qu'il priait, son visage se transfigura. Nous voyons d'abord par là que, dans la prière, où l'âme rejette loin d'elle tous soucis , toutes pensées terrestres, où, recueillie en elle-même, elle ouvre librement tous ses replis aux rayons de la lumière divine , et, suppliante devant le Seigneur, en invoque l;appui et la miséricorde, qu'elle attend patiemment; nous voyons , dis-je , que dans la prière elle trouve le Père des miséricordes, qui d'abord l'illumine de la clarté de sa lumière ; que cette lumière excite l'amour ; que l'amour inonde l'âme qui prie de la joie de l'Esprit-Saint, et lui fait trouver dans cet

IIe DIMANCHE DE CAREME, SERMON IU. 285

exercice une nourriture succulente et de pures délices. C'est ce que le Seigneur promet aux justes dans Isaïe : « Je les conduirai sur ma montagne sainte, et les remplirai de joie dans la maison consacrée à me prier. » Adducam eos in montent sanctum meum, et ketificabo eos in domo omtionis meœ. Isa. lvi, 7. Comme une prière pieuse et sainte doit être pure de toute image sensuelle, de tout tracas des soucis et des affaires, le Seigneur conduit à l'écart ses disciples hors de la ville sur une haute montagne. Le texte grec de saint Marc porte qu'il les prend seuls, et à part, Marc, ix, 1 , paroles qui indiquent plus clairement la retraite et la solitude. La solitude est ainsi recommandée à ceux qui veulent participer à ce festin céleste. Car le Seigneur dit de cette solitude, en parlant d'une âme religieuse : « Je la mènerai dans la solitude, et lui parlerai au cœur. » Ose. n, 14. Parler au cœur, est un hébraïsme qui signifie que ce qui est révélé dans la solitude à un cœur pieux et religieux , est agréable et doux. Or , par solitude nous entendons un silence intérieur, une âme libre des soins et des pensées terrestres, et appliquée à la contemplation des choses divines ; solitude spirituelle qui reçoit certainement de la solitude extérieure un puissant secours. C'est à cette dernière que saint Jérôme, dans une lettre, invitait son ami ïïéliodore en ces termes : c< Que faitesvous dans le siècle, frère, quiètes plus grand que le monde? Combien de temps encore serez-vous à l'étroit à l'ombre des habitations? Combien de temps encore serez-vous enfermé dans la prison de villes fumeuses? Croyez-moi , je vois plus clair ici. Rejetant le fardeau du corps, j'aime à prendre mon essor vers les pures régions d'en haut... Libre à d'autres de penser autrement ; car à chacun sa manière de voir. Mais la ville est ma prison , la solitude est mon paradis. »

Mais non content de la retraite et de la solitude, le Seigneur emmène ses disciples sur une montagne escarpée. Evidemment il voulait montrer que ceux qui veulent jouir des délices divines, c'est-à-dire des consolations de l'Esprit , doivent gravir la voie ardue de la vertu , renoncer aux soins et aux plaisirs de la terre. Voici en quels termes saint Augustin s'entretient avec Dieu : « Vous êtes ma consolation de tous les instants , vous qui vous

livrez seulement à ceux qui méprisent la consolation de ce monde pour votre consolation perpétuelle. Car ceux qui sont consolés ici-bas sont peu dignes de votre consolation. Mais ceux qui sont tourmentés ici, sont consolés par vous; et ceux qui participent aux souffrances, participent aussi à vos consolations. On ne peut avoir sa consolation dans l'une et dans l'autre vie ; on ne peut avoir sa joie ici-bas et dans le ciel. Qui veut l'une , doit renoncer à l'autre. » Méditât. En désirez-vous savoir la cause? — C'est la grande dissemblance de ces deux choses , qui ne peuvent cohabiter dans la même âme. Aussi saint Bernard dit : « Les joies divines fuient un cœur que maîtrisent les désirs du siècle; le vrai ne peut se mêler avec le faux, l'éternel avec le caduc, l'esprit avec la matière, le grand avec le petit. »

De ce que nous avons dit il est facile d'induire que tous les péchés, même légers, mettent obstacle aux délices spirituelles. Car, si les plaisirs de la terre, qui parfois peuvent être innocents, font obstacle aux consolations de l'Esprit divin; que sera-ce des péchés qui attaquent l'âme , la dépriment, la souillent, éteignent ou la charité, ou la ferveur de la charité ? Voici comment saint Augustin s'exprime sur ces deux obstacles : « Parce que le raisin de la chair du Christ avait été porté au pressoir de la croix, et qu'après la pression avait commencé à couler le vin de la divinité, l'Esprit- Saint fut envoyé pour préparer les vases des cœurs , et verser le vin nouveau dans des outres nouvelles : d'abord pour que les cœurs lussent purifiés , de peur que le vin versé ne fût souillé , et ensuite pour qu'ils fussent liés, de peur qu'ils ne laissassent écouler la liqueur. Ils devaient être purifiés de la joie d'iniquité , et devaient être liés contre la joie de la vanité. Le bien ne pouvait venir qu'après que le mal se serait retiré. La joie de l'iniquité souille, la joie de la vanité répand. La joie de l'iniquité salit le vase, la joie de la vanité le fend. Il y a joie d'iniquité , quand on aime le péché, et joie de vanité, quand on aime ce qui passe. Rejetez donc le mal, afin de pouvoir recueillir le bien. Répandez les amertumes hors du vase , afin de le pouvoir remplir de douceurs. L'Esprit-Saint est amour et joie. Bannissez l'esprit du diable , et l'esprit du monde , afin de recevoir l'Esprit de Dieu. L'esprit du

IIe DIMANCHE DE CARÊME, SERMON III. 287

diable produit la joie d'iniquité ; l'esprit du monde , la joie de vanité. Et ces joies sont des maux , parce que l'une est une chute ; l'autre, une occasion de chute. Après qu'auront été bannis les esprits mauvais, viendra l'Esprit de Dieu ; il entrera avec la joie saine dans le tabernacle de votre cœur (1). »

En dernier lieu , ceux qui se donnent tout entiers à la vie spirituelle , doivent être avertis de ne pas faire connaître les dons qu'ils ont reçus de Dieu, à moins que ce ne soit lorsqu'ils ont besoin du conseil salutaire de plus éclairés qu'eux ; et cela , afin de se garantir de cette sangsue qu'on appelle la vaine gloire. C'est ce que nous apprend le saint Evangile de ce jour. Car que signifie ce que dit le Sauveur à ses disciples , après avoir consommé le mystère de la transfiguration : « Ne parlez à personne de ce que vous avez vu, tant que le Fils de l'homme ne sera pas ressuscité d'entre les morts? » De grâce Seigneur , pourquoi ordonnez-vous qu'un si grand mystère soit enseveli dans le silence? Qui ne verrait là un dessein? Qu'est-ce que le Seigneur voulait nous donner à entendre par ce silence? — D'abord , par son exemple, il nous prémunit contre le péril ce la vaine gloire. Ce sage médecin de nos âmes , ce divin Maître savait quelle est la force et la puissance de ce fléau , qui se glisse à la sourdine et porte des coups dangereux ; qui perd le bien que nous faisons, et qui blesse l'âme ; qui nous fait faire naufrage au port , et qui du remède tire la maladie. Aussi saint Chrysostome dit-il : « Là où pénètre la vaine gloire, elle enlève peu à peu tout ce qu'elle trouve. » Et saint Augustin : « Il n'y a que celui qui a déclaré la guerre à l'amour de la gloire humaine , qui en connaisse toute la force malfaisante. » Parce que, s'il est facile de ne pas désirer la louange , quand on nous la refuse , cependant il est difficile de ne pas s'y complaire , quand on nous l'offre. Au reste , le silence et la solitude nous garantissent de ce fléau , qui devient impuissant, dès qu'il n'y a point d'œil qui nous regarde. Voilà pourquoi nous lisons que saint Jean Climaque triomphait de l'avarice par la compassion, de la paresse par la pensée de la mort; enfin de la sangsue de la vaine gloire (comme il l'appelait) , en sortant peu et en

(i) Voir la note G à la fin volume.

parlant moins encore. Le Seigneur pensait donc, non à lui , mais à nous, quand il ordonna que ce mystère fût enseveli dans le silence. Voilà, frères, entre autres choses, ce que doivent observer soigneusement ceux qui désirent éclairer leur intelligence des splendeurs de la lumière divine, enflammer leur cœur du feu du divin amour, et nourrir leur âme aux festins, aux délices célestes; afin que fortifiés , affermis par ces vertus , ils soient en état de gravir la montagne où Dieu se plaît à habiter , où avec les bienheureux nous verrons, non en un miroir et en énigme, mais face à face dans Sionle Dieu des dieux, qui est béni dans les siècles des siècles. Amen.

PREMIER SERMON

LE MÊME IIe DIMANCHE DE CARÊME,

D APRÈS LES ÉGLISES DONT L EVANGILE DE CE JOUR CONTIENT L'HISTOIRE DE LA CHANANÉENNE. — EXPLICATION DE L'ÉVANGILE.

0 millier, magna est fuies tua ; fiât libi sicut vis.

Femme, grande est votre foi; qu'il vous soit fait comme vous voulez.

Matth. xv, 28.

De même que celui qui se propose de recevoir le sacrement de la régénération spirituelle s'applique avant tout à renoncer au démon et à ses pompes ; de même quiconque désire recevoir dignement le sacrement de pénitence doit avant tout renoncer aux œuvres du démon, c'est-à-dire au péché. Comme l'Eglise consacre ce temps à la pénitence et à la guerre contre les vices , elle a grand soin de nous pourvoir d'armes spirituelles; revêtus de ces armures, nous pouvons combattre contre les esprits mauvais. L'Evangile du dimanche précédent nous offrait dans l'exemple du Seigneur trois espèces d'armes : le jeûne, la solitude , l'étude des saintes Ecritures ; c'est en effet avec ces armes que notre Sauveur combattit contre l'ennemi commun. Car le jeune déprime la chair , élève l'esprit , modère les saillies des passions , affaiblit les vices, entretient et nourrit les vertus; et, donnant à la justice

IIe DIMANCHE DE CARÊME, SERMON I. 289

divine satisfaction pour les transgressions commises , nous aide à éviter celles qui pourraient survenir. — La solitude , par laquelle l'homme se dérobe, autant qu'il peut, au commerce des autres hommes, ferme presque toutes les portes des sens , par lesquelles la mort entre d'ordinaire dans l'àme. Car quels sont les péchés qui ne pénètrent pas dans le cœur par ces espèces de fenêtres ? Qui pourrait seulement énumérer les péchés des yeux? « Y a-t-il rien de plus mauvais que l'œil ? » dit l'Ecclésiastique, Eccli. xxxi, 15. Combien fut fatale au saint roi David la licence des yeux , lorsqu'il vit une femme au bain ? On s'étonne que le basilic tue d'un seul regard ; est- il moins étonnant que l'homme , en voyant , succombe non corporellement , mais spirituellement, et d'une mort non temporaire, mais éternelle? Et les péchés des oreilles et de la langue sont-ils moins nombreux et moins graves? Notre bouche ne s'ouvre-t-elle pas chaque jour à la médisance, au mensonge, au parjure, à l'outrage, au sarcasme, à la calomnie, à l'adulation, aux imprécations? Je ne parle paa des paroles oiseuses, bouffonnes, obscènes , sanguinaires. De tou ces maux est exempt celui qui a appris à habiter et à vivre seu\ avec lui-même. En effet, quiconque maîtrise sa langue a la clef de son âme ; tandis qu'au contraire il est écrit de la loquacité : « Qui ne peut retenir sa langue en parlant, ressemble à une ville ouverte et sans murailles. » Prov. xv, 28. — D'un autre côté , les saintes Lettres et les lectures pieuses nous protègent et nous arment si bien contre les tentations de l'antique ennemi , que le Prophète disait : « Si votre loi n'avait été mes délices, j'aurais péri il y a longtemps dans les maux qui m'ont affligé. » Ps. cxvm, 92. L'étude de la loi divine , en effet , éclaire l'intelligence , et enflamme la volonté ; et quand ces deux principales puissances de notre âme, desquelles dérivent tous nos biens et tous nos maux, sont munies des secours du ciel, toute entrée est fermée à nos ennemis.

Voilà donc les trois espèces d'armes dont , le dimanche précédent , nous revêtait l'Eglise contre les trois principaux ennemis de notre âme. Elle nous armait du jeûne contre la chair, de la solitude contre le monde, de la lecture des Livres saints contre le

prince de ce monde. Dans l'Evangile de ce jour , elle nous présente une autre armure, éminemment appropriée à tous les genres de combat : c'est la prière , arme irrésistible dans toutes les luttes spirituelles. Aussi l'Apôtre , après avoir exposé les forces et les fraudes de nos adversaires, après nous avoir pourvus de diverses espèces d'armes pour ces combats , met-il en dernier lieu la prière, disant : « Invoquez Dieu en esprit, en tout temps, et par toute sorte de supplications et de prières; veillant pour cela avec une persévérance continuelle, et priant pour tous les saints. » Ephes. vi, 18. Par ces paroles il exalte si vivement l'utilité, la continuité, l'insistance de la prière, qu'il est impossible d'y rien ajouter. Donc, soit que le démon nous assaille de ses pièges , soit que le monde nous pressure de ses angoisses, ou nous séduise de ses attraits, soit que la chair nous attaque par les délices et par les convoitises, recourons aussitôt à ce remède efficace et que nous trouvons sous la main; crions du fond de notre cœur avec la Chananéenne : «Ayez pitié de moi, Seigneur, fils de David; ma fille (c'est-à-dire mon âme) est misérablement tourmentée par le démon; » et ne cessons de crier que quand l'auteur de la tendresse, le Seigneur, aura répondu: «Femme, grande est votre foi ; qu'il soit fait comme vous voulez. » Matth. xv , 22 et 28. Ayant donc à parler de la prière de cette femme, et de la foi , de la persévérance, de la patience qui éclatent dans sa prière, implorons humblement l'assistance divine par l'intercession de la très-sainte Vierge. Ave Maria.

L'Eglise , se proposant donc aujourd'hui de nous munir des armes de la prière contre l'ennemi commun , nous apprend , par l'exemple de la Chananéenne, comment il faut prier. Car , il y en abeauconp qui prient; mais s'ils ne sont pas exaucés aussitôt, ils cessent de prier. Ainsi fit Saul: il consultait le Seigneur par l'entremise d'un prêtre, et comme la réponse se faisait attendre, il dit au prêtre : « Retirez votre main, » Contrahe manum tuam, I Reg. xiv, 19; c'est-à-dire cessez de prier et de consulter le Seigneur. D'autres', ce qui est plus grave, quand ils ne sont pas exaucés surle-champ, recourent à des appuis humains, bien plus à des appuis

IIe DIMANCHE DE CAKÉME, SERMON I. 291

illicites. C'est ce que fit encore Saûl : comme le Seigneur ne répondait pas à sa prière , il alla consulter la pythonisse sur l'issue du combat qui allait se livrer. D'autres prient , et même longtemps, sans obtenir ce qu'ils demandent, parce qu'ils ne demandent pas bien. Tels étaient ceux dont l'apôtre saint Jacques disait : c< Vous demandez, et vous ne recevez pas , parce que vous demandez mal, et pour satisfaire vos convoitises. » Jac. iv, 3. Il faut donc savoir comment demander, pour ne pas demander mal, et pour ne pas nous attirer la même réponse que fit le Seigneur aux fils de Zébédée : « Vous ne savez ce que vous demandez. » Matth. xx , 22. Comme le royal Prophète veut que l'on chante avec intelligence , Ps. xlvi, 8, de même nous devons prier avec intelligence. Mais quelle est la manière de prier? c'est-à-dire avec quelle foi, quelle humilité , quelle patience, quelle persévérance, quelle longanimité faut-il prier ? Dans toute l'histoire évangélique, on aurait peine à trouver une réponse plus explicite que dans l'Evangile de ce jour. L'Evangéliste dit donc :

«Jésus, étant parti de ce lieu, se retira du côté de Tyr et de Sidon. » Matth. xv, 21. C'est-à-dire, parti de Judée, où se pratiquait une fausse justice, il va sur les terres des Gentils où se pratiquait une flagrante injustice ; car une idolâtrie manifeste lui déplaisait moins qu'une religion de fraude et de mensonge. Rien donc d'étonnant que, les Juifs étant laissés de côté, le royaume des cieux et la gloire de l'Evangile aient passé aux païens. Là était une Chananéenne , dont la fille était violemment tourmentée par le démon. On appelait Chananéens les descendants de Cham. un des trois fils de Noé. Gen. rx, 19. Cham, pour avoir tourné en dérision la nudité de son père, en encourut la malédiction , laquelle se perpétua si bien que le Seigneur , quand il voulait flétrir l'impiété du peuple israélite , le traitait de Chananéen. C'est ainsi que , par la bouche du Prophète, il dit à ce peuple : « Votre race et votre origine vient de la terre de Chanaan ; votre père était Amorrhéen, et votre mère était Héthéenne. » Ezech. xvi, 3. Les Israélites, les enfants d'Abraham , il les appelait donc , non Israélites , mais Chananéens , ce qui était le comble de l'ignominie : telle était la puissance de la malédiction d'un père ! Non moins ef-

ficace fut celle qu'au lit de la mort fulmina Jacob contre Ruben , son premier-né : « Ruben mon premier-né , vous deviez être ma force , et vous êtes la source de ma douleur ; vous deviez être le premier en dignité et en puissance ; ne croissez pas , parce que vous êtes monté sur le lit de votre père et que vous en avez souillé la couche. » Gen. xlix , 3 et -4. C'est-à-dire comme premier-né , vous deviez être le premier en dignité et en puissance; la dignité royale ou sacerdotale devait être votre partage à vous et à votre postérité ; mais vous en êtes déchu. C'est ce que signifient les mots : Ne croissez pas ; c'est-à-dire, n'ayez pas de prééminence, parce que vous avez déhonoré votre père, en souillant sa couche. La malédiction paternelle pesa donc sur lui et sur sa postérité, et les deux dignités furent dévolues aux puînés. Cela étant , pères , mères, pourquoi avoir sans cesse à la bouche des imprécations contre vos fils, contre vos filles ? Pourquoi vomir d'une bouche paternelle un tel venin sur ceux qui vous doivent le jour? Comment, à vos héritiers, laissez-vous pour héritage une malédiction? Il est vraisemblable que la plupart des malheurs des enfants ont leur source dans ces exécrations. Si celui-ci est englouti clans les flots, celui-là percé du glaive, cet autre enlevé par une mort soudaine sans le secours des sacrements ; si d'innombrables calamités répandent la mort parmi les hommes, la cause en est le plus souvent dans ces malédictions. Qu'y a-t-il là d'étonnant ? N'est-il pas écrit? a Celui qui te maudit dans l'amertume de son âme, sera exaucé dans son imprécation ; il sera exaucé par son Créateur. » Eccli. iv, 6. Si la malédiction des autres est exaucée, comment ne le serait-elle pas, celle d'un père offensé par son fils? Un fils ne doit-il pas , après Dieu , sa première tendresse à son père ? Nous lisons encore : « La bénédiction du père affermit la maison des enfants; la malédiction de la mère la détruit jusqu'aux fondements. » Eccli. m, 11. Aussi , pères et fils, je vous conjure par tout ce qu'il y a de plus sacré, vous, pères, de ne pas maudire vos enfants ; vous, enfants, de ne rien commettre contre vos auteurs , qui mérite leurs exécrations, si vous voulez, les uns et les autres, vous épargner d'éternels regrets. Recommandons également aux mères de ne pas laisser à leurs filles , placées sous leurs ailes , et

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qui se règlent sur leurs exemples , l'héritage de ces déplorables emportements. Car il est des mères qui , par leur exemple , apprennent à leurs filles à souhaiter du mal aux autres, plutôt qu'à prier Dieu. Mais revenons à notre sujet.

Cette Chananéenne, cette idolâtre, dont la fille était possédée du démon, car ce sont là les présents dont le démon gratifie ses adorateurs; cette idolâtre, dis-je, n'eut pas plus tôt appris que le Seigneur , ce médecin qui guérissait toutes les souffrances , était arrivé dans le pays de Tyr , qu'elle accourt à lui suppliante , en disant : « Ayez pitié de moi , Seigneur , fils de David ; ma ûlle est misérablement tourmentée par le démon. » Matth. xv , 22. Ainsi une idolâtre, esclave delà superstition, ne consulte pas les idoles; elle n'a recours ni aux nécromanciens, ni aux maléfices, ni aux sortilèges , mais éclairée de la lumière nouvelle de la foi , elle court à la source même du salut , disant : « Ayez pitié de moi , Seigneur, fils de David, etc. » En deux mots elle embrasse tout ce qu'il est nécessaire de dire ; car c'est comme si elle disait : Seigneur, fils de David , et héritier de la noblesse et du sang paternels, vous savez combien il est triste d'être tourmenté par le démon , par l'implacable ennemi du genre humain ; vous savez combien les entrailles d'une mère sont déchirées par les souffrances de ses enfants , et quels devoirs de tendresse lui sont imposés à leur égard, puisque les lions, les tigres, et les autres bêtes féroces entourent leurs petits d'une si vigilante sollicitude. D'ailleurs, quelles que soient les calamités qui nous surviennent, vous voulez que nous allions nous jeter dans vos bras , comme au seul port de salut. Docile à votre ordre, me voici donc, et, suppliante , j'implore pour ma fille la guérison que seul vous pouvez donner. « Ayez donc pitié de moi, fils de David. » D'un mot, j'ai fait tomber tout chef d'accusation. Car je n'exalte point mes mérites, je ne parle ni de vertu , ni de religion (je n'en ai point), ni d'une justice, en vertu de laquelle je réclamerais un droit ; mais j'implore 1-a miséricorde , qui n'est pas refusée aux malheureux. Ce seul mot de miséricorde efface toute l'indignité qu'on pourrait m'objecter. Appelez-moi païenne, Chananéenne, pécheresse. J'y consens. Plus est étendu le champ des misères, plus il y a lieu

à miséricorde. Si "je venais à vous, fière de la bonne opinion de ma vertu, la conscience de ma turpitude me ferait rougir; mais comme j'implore, non une récompense due à ma justice, mais la miséricorde que votre bonté, plus grande que mes crimes, se doit à elle-même, qu'ai-je à craindre ? — Que répond Notre- Seigneur?

0 II ne répondit pas un seul mot. » Matth. xv, 23. Quelle nouveauté, Seigneur? Yerbe du Père, vous ne parlez pas? Sagesse de Dieu, vous ne répondez rien? Médecin de toutes les souffrances, vous négligez de les guérir? Source de miséricorde et de salut, vous vous détournez des misères placées sous vos yeux? vous arrêtez les courants de votre miséricorde? Vous qui de votre aimable voix appelez à vous tous les affligés , tous les malheureux, en disant : « Venez à moi vous tous qui êtes fatigués, et qui êtes chargés, et je vous soulagerai, » Matth. xi, 28; vous repoussez par le silence une infortunée, une affligée qui vient à vous? Comment se peut-il concevoir que vous appeliez ceux qui ne vous cherchent pas, et que vous repoussiez ceux qui vous invoquent? que vous suiviez ceux qui vous fuient, et que vous fuyiez ceux qui recourent à vous ? que souvent vous confériez la guérison à qui ne la demande pas , et que vous la refusiez à qui la demande en suppliant ? Si vous forcez d'entrer même ceux qui ne veulent pas, dit Origène, pourquoi ne pas accueillir celui qui demande? Qu'est-ce donc que cela, mes frères? Précisément ce qui arrive à ceux qui prient. Fréquemment, le juste, sous le poids du malheur, de la tentation, ou de quelque désolation intérieure de l'esprit, implore le Seigneur de la même manière, en disant : Ayez pitié de moi, Seigneur, fils de David; car mon âme est cruellement tourmentée par le démon. Sauvez-moi donc de la gueule du lion , et des cornes des licornes ; délivrez mon âme de la violence des chiens. Ps. xxi, 21 et 22. En effet, Seigneur, de votre douce voix vous nous recommandez de nous jeter dans vos bras, quand vous dites par l'organe du Prophète : « Il n'y a de Dieu juste et de Sauveur que moi seul. Tournez les yeux vers moi, peuples de toute la terre, et vous serez sauvés. » Isa. xlv, 21 et 22. Si donc vous nous ordonnez de venir à vous, dociles à votre ordre.

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nous venons à vous, nous crions avec la Chananéenne : Ayez pitié de moi, Seigneur, fils de David. Souvent, il est vrai, le Seigneur ne répond pas à ces prières, à ces cris; c'est-à-dire, il n'envoie nulle consolation de l'esprit, aucune étincelle du feu divin, aucun repos, aucune paix de l'âme, aucun soulagement dans les peines, ou les tentations. Et lorsque ce juste s'est tourné vers ces objets au milieu desquels il avait coutume de respirer et de. goûter des douceurs spirituelles, surtout vers les sources sacrées des blessures du Cbrist, desquelles découlaient sur lui les pures ondes de la vie , il ne rencontre plus qu'obscurités; tout est fermé et stérile; plus rien pour relever cette âme défaillante. C'est ce que le Prophète insinue lui être arrivé : « Seigneur, -jusqu'à quand pousserai-je des cris, sans que vous m'écoutiez? jusqu'à quand, dans mes souffrances, élèverai-je la voix vers vous, sans que vous répondiez? » Habac. i, 2. Donc, mes frères, la première tentation de ceux qui prient, tentation très-grave, c'est le silence du Seigneur.

Mais il ne faut pas pour cela se rebuter. A l'exemple de la Chananéenne , il faut frapper, et frapper toujours aux portes de la miséricorde divine. Repoussée par le silence du Seigneur, cette mère ne cesse de le suivre, et de crier vers lui. Les disciples, touchés de tant de persévérance , plaident sa cause auprès du Sauveur, en disant : « Satisfaites -la, afin qu'elle s'en aille, parce qu'elle crie après nous. » La miséricorde est une vertu tellement propre aux saints que l'Ecrit are les appelle hommes de miséricorde. De même Salomon dit : « Le juste a soin de nourrir les bêtes qui sont à lui ; mais les entrailles des méchants sont cruelles. » Novit justas jumentorum suorum animas : viscera auiem impiorum crudelia. Prov. xn, 10. Sous l'influence de cette miséricorde, les disciples se font les avocats de la Chananéenne, ils prient pour elle et disent : « Satisfaites-la , afin qu'elle s'en aille , parce qu'elle crie après nous. » Matth. xv, 23. Cependant le Seigneur répond : « Je n'ai été envoyé qu'aux brebis de la maison d'Israël , qui se sont perdues. » — Que dites- vous, Seigneur? N etes-vous pas la pierre angulaire qui en elle seule a réuni les deux peuples : Juifs

et Gentils? Ephes. n, 20. N'êtes-vous pas la fleur de la plaine, non pas enfermée dans les clôtures des jardins, mais exposée et visible à tous les yeux? N'êtes-vous pas cette rosée céleste, demandée en signe par Gédéon , cette rosée qui trempa non-seulement la toison , mais aussi la plaine environnante? Judic. vi , 37 et seq. Autrement : N'est-ce pas vous qui avez fécondé de la rosée de la grâce céleste, non-seulement la Judée, mais encore toute la plaine de la gentilité ? N'est-ce pas de vous que l'Eternel a dit : « C'est peu que vous me serviez pour rétablir les tribus de Jacob, et pour réparer les ruines d'Israël ; je vous ai donné pour être la lumière des nations , et le salut que j'envoie jusqu'aux extrémités de la terre ? » Isa. xlix, 6. Comment donc dites-vous maintenant : « Je ne suis envoyé qu'aux brebis de la maison d'Israël , qui se sont perdues? » Matth. xv, 2-i. Désolante réponse assurément, après laquelle l'homme blessé pourra dire avec le Prophète : « Malheur à moi , à qui le Seigneur a ajouté douleur sur douleur! » Jerem. xlv, 3. La première douleur était de n'avoir pas eu. de réponse; la seconde, d'apprendre que la pitié de Dieu n'est pas pour moi.

Cette tentation est plus grave que la première ; elle s'attaque fréquemment à ceux qui prient. Souvent, en effet, ceux-ci ont non-seulement à lutter contre l'aridité de l'esprit , mais ils sont infestés d'images et de tentations , en sorte que ces tentations et des essaims de soucis prennent possession de leur âme, et y jettent le trouble. Il résulte de là que le Seigneur semble en quelque sorte leur répondre intérieurement : « Je ne suis envoyé qu'aux brebis d'Israël, etc. » Autrement : Yous n'êtes pas fait pour la prière, vous n'êtes pas digne de vous entretenir familièrement avec Dieu. Cette vertu de la prière est, non pas pour des serviteurs inutiles, mais pour des amis fidèles, pour des enfants. Vous perdez donc votre temps et votre peine ; vous criez , et personne ne répond ; vous frappez, et on n'ouvre point; vous agitez, et rien ne s'agite; vous demandez, et vous ne recevez point. Renoncez donc à une telle œuvre, et allez louer vos bras ailleurs; car, sans l'action de la prière , vous pouvez vous sauver, puisqu'elle n'est pas au nombre des préceptes indispensables au salut, et qu'elle ne vous

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est proposée qu'à titre de conseil. Il y a plus d'une route qui conduit au ciel; l'un y va par ici , l'autre y va par là. Abandonnez cette route à qui s'y plaît, et vous, marchez par une autre. — Or, qu'est-ce que cela, sinon entendre la voix du Seigneur disant intérieurement à notre âme : « Je suis envoyé seulement aux brebis qui se sont perdues, etc. » Cette tentation est indubitablement plus inquiétante que la première.

Cependant il ne faut pas perdre courage, il ne faut pas défaillir; au contraire , à l'exemple de cette vaillante femme , nous devons alors redoubler d'instances, et, nous jetant avec elle aux pieds du Sauveur, nous écrier : a Seigneur, secourez-moi; » c'est-à-dire, ô Père des miséricordes, Dieu de toute consolation, vous notre secours dans les difficultés et dans la tribulation, ô remède des maux, espoir des malheureux , port des naufragés de cette vie , refuge unique du genre humain, j'ai recours à vous dans mon infortune, et, suppliant, j'implore votre protection. Pourquoi donc, Seigneur, me repoussez-vous ? « Pourquoi est-ce que je marche triste, alors que me poursuit l'ennemi? » Ps. xlii, 2. N'ètes-vous pas le bon Pasteur qui, après avoir retrouvé la brebis égarée, la charge sur ses épaules ? Lac. xv, 6. N'êtes-vous pas celui dont parle Isaïe : « II s'est véritablement chargé de nos maladies, et il a porté nos douleurs. » Isa. lui , 4, vous qui avez guéri nos douleurs par vos douleurs, nos blessures par vos blessures ? N'est-ce pas vous qui avez voulu vous soumettre à nos peines , pour apprendre par vos souffrances à secourir ceux qui sont éprouvés, et ainsi devenir enfin le pontife miséricordieux et fidèle? Bebr. n, 18. Enfin, n'êtes-vous pas le soleil de justice qui répand si bien partout les rayons de sa lumière et de sa miséricorde , qu'il n'y a personne qui n'en ressente la chaleur et la clémence? Seul serai-je donc repoussé ? seul serai-je frappé de la foudre de votre excommunication? seul serai-je étranger au bienfait de vos miséricordes? Secourez-moi donc, Seigneur. Que répondez -vous, Seigneur ? « Où est l'émotion de vos entrailles et la tendresse de vos miséricordes? Se retiennent-elles pour ne pas se répandre sur moi? » Isa. lxiii, 15. Quoi donc, Seigneur Jésus? — Certes, quelquefois il semble répondre ce qu'il répondit à la Chananéenne qui

persistait dans ses prières. Dès qu'elle eut dit : « Seigneur, secourez-moi; »

« Il n'est pas juste, repart le Sauveur, de prendre le pain des enfants, et de le jeter aux chiens. » Matth. xv, 26. Cette réponse fut un coup de foudre pour la malheureuse. Le Seigneur, loin de l'exaucer, lui donnait le nom de chienne : qualification qui lui attribuait le naturel de cet animal. Or, il est envieux, ravisseur, vorace, cupide, colère : vices qui rendent indignes du pain céleste les hommes qui en sont infectés. Femme, qu'allez-vous faire, après une telle réprobation ? Où vous tourner ? De qui implorer l'assistance ? — D'abord , point de réponse ; — puis , une réponse amère ; — enfin , ce qui est bien plus triste, un outrage, puisque vous êtes traitée de chienne. Ainsi vous ne gagnez rien à persister; il semble , au contraire , que vous rendiez pire votre cause ; car plus vivement vous priez , moins vous paraissez être exaucée. Il en est beaucoup, mes frères, qui voient là un indice de l'indignation , de la réprobation divine : opinion qui les jette dans de cruelles angoisses. Ils concluent de là que Dieu ne veille pas sur eux, qu'il ne veut pas écouter leurs prières, les regardant comme des ennemis , des réprouvés. Si alors des tentations d'infidélité , de blasphème contre Dieu et les saints , viennent à germer dans leur âme , cette âme se couvre aussitôt d'affreuses ténèbres , et se croit abandonnée, repoussée par Dieu. Plus d'une fois Job s'est plaint d'avoir été assailli de cette tentation du démon : « Je suis désespéré, dit-il, puissé-je perdre la vie! » Job. vu, 16. Et encore : « Dieu m'a ôté toute espérance, comme à un arbre arraché. » Id. xix, 10. Le royal Prophète dit aussi : « Pourquoi, Seigneur, vous éloigner de moi dans mes tribulations, quand j'ai besoin de vous? » Ps. x, 1 ; et : « Seigneur, pourquoi repoussez -vous ma prière, et me cachez- vous votre visage. » Ps. lxxxvii, 15. Au reste, la Chananéenne, qui connaissait les voies de Dieu, loin d'être rebutée par le dernier refus du Sauveur, en prit occasion d'insister davantage.

« Il est vrai , Seigneur, répliqua-t-elle ; mais les petits chiens mangent au moins des miettes qui tombent de la table de leurs maîtres. » Matth. xv, 27. C'est comme si elle avait dit : Qu'il soit

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fait ainsi ; « que la parole de mon Seigneur s'accomplisse comme un sacrifice. » II Reg. xiv, 17. Vous me donnez le nom de chienne: j'en conviens, je suis telle; bien plus, je ne suis qu'une petite chienne. Ne me refusez donc pas ce qu'on jette aux petites chiennes. A elles les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres. Je révère donc et reconnais les Juifs comme mes maîtres , et je me reconnais comme leur petite chienne. Présentez-leur donc, Seigneur, comme à vos enfants, un pain entier sur votre table; et à moi, comme aux petits chiens, laissez les miettes qui tombent de votre table. Le Seigneur, ne pouvant contenir plus longtemps ses miséricordes, éclate en ces termes pleins de tendresse : « Femme, grande est votre foi ; qu'il soit fait comme vous voulez. »

Voilà, frères, quel était le dessein caché du Sauveur. Voilà comment ce qu'on prenait pour de la colère était, non colère, mais une grande miséricorde. Qui pourrait douter que la foi ne soit un don de Dieu? et quel don ! « C'est la grâce qui vous a sauvés par la foi, dit l'Apôtre ; et cela ne vient pas de vous, puisque c'est le don de Dieu; cela ne vient pas des œuvres, afin que personne ne se glorifie. » Ephes. n , 8. Si donc la foi est un don de Dieu , une grande foi sera un grand don de Dieu. Admirable dessein! le même Dieu qui, par son silence, et l'amertume de ses paroles, repoussait de lui extérieurement la Chananéenne, à l'intérieur éclairait son âme de la douce lumière de la foi ; sévissant au dehors, au dedans épargnant ; au dehors repoussant, attirant à lui au dedans ; fortifiant son cœur par une telle confiance que , repoussée, elle ne se retirait pas, que, rebutée , elle ne perdait pas courage, que, blessée de tant de coups, elle ne reculait point. Comment aurait-elle persisté à prier avec tant de foi , d'humilité, de patience , de persévérance , de confiance , si elle n'avait eu au dedans d'elle l'auteur et l'inspirateur de ces vertus? 0 sagesse, ô charité, ô tendresse admirables, qui n'abandonnent pas les justes, même lorsqu'ils se croient le plus rebutés ! Au contraire, souvent quand Dieu paraît sévir le plus durement contre les justes , il les comble de plus grands dons à l'intérieur, afin qu'ils puissent porter le poids

de leurs peines. S'il en était autrement, invoqueraient-ils, attendraient-ils sa miséricorde avec tant de longanimité et de patience? Pour eux, il a donc une double miséricorde : l'une, en leur accordant leurs demandes; l'autre, en faisant qu'ils demandent avec confiance et persévérance. Eusèbe Emissène le montre fort bien en peu de mots : « Celui que nous prions pour qu'il ait pitié , a déjà eu pitié en nous inspirant la prière. » Aussi où nous lisons : « Votre oreille a écouté la préparation de leur cœur, » d'autres traduisent : « Seigneur, vous avez exaucé le cri des pauvres; vous préparez leur cœur, et vous vous rendez attentifs à leurs prières. » Ps. x, 17. C'est-à-dire, vous donnez tout à tous, vous excitez à demander et vous y préparez les cœurs, afin que cette préparation les rende dignes d'être exaucés de vous. Voilà ce que le Seigneur fit pour la Chananéenne ; c'est pourquoi il lui dit : « Femme , grande est votre foi ; qu'il vous soit fait comme vous voulez. »

Comparez , je vous prie , le point de départ et le point d'arrivée. Avec notre Dieu , rien là d'étonnant , de nouveau , d'inusité. En effet, il donne la mort et la vie; il précipite aux enfers et en retire ; il blesse et prodigue les soins ; il frappe et ses mains guériront ; lui-même il purifie les souillures des filles de Sion par un esprit de justice et par un esprit de feu. Isa. iv, 4. L'esprit de justice fait trembler les âmes , et les précipite presque aux enfers ; l'esprit de feu les embrase d'amour. Voici l'esprit de justice : « Il n'est pas juste de prendre le pain des enfants, et de le jeter aux chiens. » Voici l'esprit de feu : « Femme , grande est votre foi ; qu'il vous soit fait comme vous désirez. » L'esprit de feu est surtout le partage de ceux qui d'abord ont été purifiés , humiliés , éprouvés par l'esprit de justice. Homme, ne perds donc pas courage, quand Dieu t'éprouve ainsi ; mais, à l'exemple de la Chananéenne , aie confiance , demande , frappe , persévère , et enfin , comme elle , tu entendras cette réponse : « Femme , grande est votre foi; qu'il vous soit fait comme vous désirez. » Matth. xv, 28.

Le saint patriarche Joseph nous offre une image frappante de cette vérité. Quand ses frères vinrent en Egypte pour acheter du blé , les ayant reconnus , sans qu'eux-mêmes le reconnussent , il leur parla durement comme à des étrangers , voulant sans doute

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qu'ils se ressouvinssent et se repentissent de leur ancien forfait. Mais , après les avoir assez punis par cette sévérité, il ne fut plus maître de se contenir, il éclata en vifs transports de tendresse à leur égard, et fondant en larmes, se jetant au cou de chacun d'eux, il s'écria : Je suis Joseph votre frère, que vous avez vendu en Egypte. Ne regrettez pas de m'avoir vendu en ces contrées; car c'est pour votre salut que le Seigneur m'y a envoyé avant vous. Gen. xliii , passim. — Comme Joseph se conduisit avec ses frères, de la même manière la divine Providence se conduit chaque jour avec les justes ; elle les éprouve, les purifie, les mortifie, les humilie, et, domptant par les afflictions l'orgueil de la chair, elle réchauffe leur âme, la réconforte , la fortifie.

Tauler rapporte un exemple qu'il ne sera pas hors de propos de citer ici; je le laisse parler : « Je connais, dit-il , une vierge qu'on peut comparer à la Chananéenne; elle vit encore , et le fait que je rapporte s'est passé il y a quatre ans. Perdant le sentiment d'elle-même, dans son ravissement, elle voyait auprès d'elle Dieu, la glorieuse Vierge et tous les saints. En se considérant, elle se trouva à une distance infinie de Dieu, de la bienheureuse Vierge et des saints. De là une douleur ineffable , au point qu'il lui semblait ressentir les tourments de la géhenne; il est vraisemblable , en effet, que la plus grande peine des damnés aux enfers, c'est de se voir séparés, abandonnés de Dieu et des saints. Se voyant donc séparée de Dieu par une si grande distance , elle pria instamment la sainte Vierge et tous les saints de lui obtenir la grâce de Dieu. Elle comprit bientôt que tous les saints étaient parfaitement d'accord avec la justice divine , et qu'ils ne prêtaient pas la moindre attention à ses prières. Car le Seigneur, dans l'intérêt de son perfectionnement, voulait l'éprouver, comme dans l'Evangile de ce jour il éprouve la Chananéenne. Ainsi abandonnée, que fera l'humble vierge? Se désespérera-t-elle ? Ce serait le comble de l'impiété. Aura-t-elle recours à Dieu et aux saints? Elle l'a fait ; mais sans succès. Elle se tourne donc vers la sainte passion , la mort, les blessures de Jésus-Christ, priant Dieu de lui être propice en 'considération de tels mérites. Une voix lui répondit qu'il lui était téméraire d'invoquer le ciel au nom d'une passion qu'elle

n'avait pas honorée assez dignement. Après cette réponse , que fera l'infortunée? où se tourner? quel parti prendre? lorsque la mère de miséricorde , lorsque tous les saints , et la passion même du Seigneur lui refusent leur secours. Alors, se tournant vers Dieu, elle lui adresse du fond du cœur cette prière : — Mon doux Seigneur , mon Dieu , puisque personne ne me prête assistance , considérez avec bienveillance , je vous en conjure , que je suis votre pauvre créature , que vous êtes mon Dieu , mon Seigneur , mon Créateur ; je me jette donc humblement dans vos bras, je m'abandonne à votre volonté, à votre équitable jugement ; je me résigne à votre volonté, dans la simplicité de mon cœur, et pour le temps et pour l'éternité, prête à souffrir toujours, si tel est votre bon plaisir, ces tourments de l'enfer que j'endure ; je m'y résigne, et maintenant et à toujours , avec toute l'humilité dont je suis capable. — Après s'être ainsi offerte en sacrifice , elle se sentit ravie , transportée en Dieu , absorbée dans l'abîme ineffable de la divinité. Depuis ce temps, chaque jour, elle se plonge dans cet aimable abîme, dans ces douces extases. J'ai la persuasion, l'intime confiance , que cette vierge , d'un âge encore tendre , n'a jamais commis de péché qui lui ait fait perdre la grâce de Dieu ; et cependant elle se voyait à une distance infinie de Dieu et de tous les saints. » Tauler, in serm. de Cananœa. Je reviens à notre sujet. Que cet exemple nous serve d'enseignement. Quand nous nous verrions abandonnés de Dieu, ne perdons pas l'espérance, ne cessons point de prier , ne donnons ni trêve , ni relâche à nos efforts, mais demandons et demandons toujours, frappons , cherchons, car il est fidèle Celui qui a promis ; « il viendra enfin, et il ne trompera point l'attente ; s'il diffère, attendez-le, car il viendra certainement, et il ne tardera pas. » Apparebit in fînem , et non mentietur; si moram fecerit, expecta illum; quia veniens veniet, et non tardabit. Habacuc, n, 3.

En dernier lieu, il est bon de rechercher pourquoi le Seigneur vante surtout la foi de cette femme , quand en elle la patience , la persévérance, l'humihté, cette gardienne des vertus, sont louables

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et recommandables au même degré. En voici sans doute la cause : c'est que le Seigneur , sage appréciateur des vertus, recommande avant tout celle qui est le principe de toutes les autres. En effet , la foi fait connaître à l'homme juste que le refuge le plus assuré contre tous les maux se trouve dans l'immense bonté et dans la miséricorde de Jésus-Christ. Cette lumière de la foi, cette connaissance, quand elle déploie sa force, quand sa clarté et ses enseignements ne rencontrent pas d'obstacle dans nos vices , nous donne la confiance , la persuasion , que Dieu , non- seulement peut en vertu de sa toute-puissance, mais même qu'il veut en vertu de sa bonté naturelle, venir en aide à ceux qui le supplient. Cette confiance une fois bien établie dans le cœur, il s'ensuit que celui qui prie ne recule devant aucun travail , ne se fatigue pas d'espérer , n'est rebuté par aucune difficulté, parce qu'il a l'espoir que le secours demandé ne lui manquera point. Cette confiance de la foi , fille de la charité, et mère des autres vertus, a tant de puissance pourobtenir, que le Seigneur disait à ses disciples : « Quoi que ce soit que vous demandiez en priant, croyez que vous le recevrez, et il sera fait comme vous désirez. » Marc, xi, 24. Car quiconque croit qu'il recevra ce qu'il demande, prie, sollicite, presse, ne se donne pas de repos, ne se fatigue pas, tant qu'il n'est pas arrivé au but de ses vœux. Qu'est-ce autre chose que l'espérance du gain, ou de la victoire, qui rend le laboureur, le marchand, si durs à la fatigue, et le général d'armée, si intrépide en présence du péril ? « Qui laboure , doit labourer dans l'espérance de recueillir ; et qui bat le blé , doit le faire dans l'espoir d'avoir part au fruit de la terre. » I Cor. ix, 10. Yoyez-vous que la confiance, qui dérive d'une foi vivifiante et brûlante, enfante ensuite les autres vertus qui doivent accompagner la prière ? Yoilà pourquoi le Seigneur vante justement la foi de la Chananéenne, cette foi, racine et fondement des autres vertus dont nous avons parlé.

Munissons-nous donc, frères, d'une foi qui donne une telle confiance ; alors nous obtiendrons ce que nous demandons. « Demandez avec foi, sans douter, dit l'apôtre saint Jacques; douter, c'est ressembler au flot de la mer, qui est agitée parle vent. En demandant ainsi, qu'on ne s'imagine pas obtenir quelque chose du Sei-

gneur. » Jac. i , 6. Vous me direz peut-être : Comment acquérir cette confiance , moi qui suis chargé de tant de péchés ? moi que la conscience de ma vie passée bourrelle de remords ? moi qui suis destitué du mérite des bonnes œuvres? Car de même que la confiance se nourrit de vertus et de mérites; de même, au contraire, elle s'alanguit, dépérit et meurt, quand on a fait le mal. Que conclure de là? Est-ce ce qu'a dit Caïn : — « Mon iniquité est trop grande, pour que j'obtienne mon pardon ? » Gen. iv, 43. C'est comme s'il avait dit : Mon iniquité est plus grande que la bonté de Dieu... Quelle horreur? quel blasphème 1 Si la miséricorde de Dieu est infiniment plus grande que ton iniquité, assurément le moindre sera vaincu par le plus fort. Aie donc recours, en suppliant, à la miséricorde divine, qui sera ton plus solide rempart; aie recours aussi à la divine vérité, qui nous recommande de l'invoquer dans la détresse, et qui promet son appui à ceux qui l'invoquent, lorsqu'elle dit : « Invoque-moi au jour de la tribulation; je te délivrerai, et tu me glorifieras. » Ps. xlix,45. La vérité de cette promesse, aussi bien que l'immense bonté de Dieu, doit nous inspirer une grande confiance dans la prière. Quel prince a jamais dit à son serviteur de lui demander quelque chose, qu'il n'ait pas obtenu? Cette Vérité, à laquelle rien ne résiste, pourraitelle se contredire? Pourquoi aurait-elle dit de demander, si elle ne voulait pas donner ?

D'ailleurs , les bienfaits passés de Dieu sont de nature à nourrir en nous une vive espérance. Comment me défierais-je d'une miséricorde dont j'ai reçu tant de preuves pendant ma vie ? Pourquoi n'espérerais-je pas de nouveaux bienfaits, moi qui jusqu'ici en ai tant reçu ; puisque je suis encore le même , et que Dieu ne peut changer ? Car que signifie cette baguette de Dieu, que tenait à la main Moïse, priant pour le peuple qui allait combattre contre Amalec, cette baguette qui avait opéré tant de prodiges? ExocL xvn , 9. De quel secours pouvait être une baguette à la vertu de la prière ? Croyez qu'il y avait là un dessein. Qu'est-ce donc qu'il faut entendre par là ? — D'abord , cette baguette , instrument de tant de miracles, donnait bon espoir au peuple, pour qui se faisait la prière; à la vue de cette même baguette, qui avait servi à ac-

IIe DIMANCHE DE CARÊME, SERMON I. 303

complir de telles merveilles, il devait concevoir la ferme confiance d'être délivré des calamités présentes par celui qui l'avait déjà délivré tant de fois. Ce qui nous enseigne qu'en priant, nous devons-nous rappeler les anciens bienfaits, qui nous sont commo une garantie pour l'avenir. — Ensuite cette baguette figurait la croix de Jésus-Christ, afin de nous faire comprendre que toutes nos demandes doivent être aidées et appuyées des mérites de Jésus crucifié. Car pourquoi tenir une baguette en priant, sinon pour que le mérite de cette prière soit rehaussé par « le rejeton sorti de la tige de Jessé. » Isa. xi, 1 (1).

C'est ce que fait chaque jour l'Eglise , qui termine toutes ses prières par une invocation du nom de Jésus-Christ. Prions donc, frères , avec cette confiance , cette patience , cette humilité , cette longanimité , cette persévérance , ne nous laissant détourner par aucune tentation , par aucun refus ; mais , à l'exemple de la Chananéenne, demandons, cherchons, frappons, crions, soyons importuns , s'il le faut , pour mériter enfin de recevoir du Père des miséricordes la grâce divine dans la vie présente, et dans l'autre vie la couronne éternelle.

(I) Le texte porte : Quorsum enim precationi virga arlhibetur, nisi ut merifwn illins virgœ , quœ de radiée Jesse egressa est, adjuvelur? — Nous croyons qu'il aut lire illius virgd....

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