‹ Œuvres complètes de Louis de GrenadeChapitre 16 sur 29 · SOMMAIRE · texte numérisé non relu

SOMMAIRE

EXPLICATION DE L'ÉVANGILE. — PUIS, A L'OCCASION DE LA FILLE DE LA CHANA- NÉENNE, POSSÉDÉE DU DÉMON, TABLEAU DES TOURMENTS ET DES AGITATIONS DES MÉCHANTS; AU CONTRAIRE, TRANQUILLITÉ ET PAIX DE L'AME DES JUSTES. — LES MÉCHANTS OBÉISSANT, NON A LA RAISON, MAIS A DES PASSIONS MAUVAISES, IL EN RÉSULTE TROIS MAUX : 1° CES PASSIONS AVEUGLENT LA RAISON ET LE JUGE- MENT; L'HOMME TOMBE AINSI DANS DES ABIMES. 2° LES PASSIONS DÉSORDONNÉES ENLÈVENT A l'aME TOUTE PAIX, TOUTE TRANQUILLITÉ , ET LA DÉCHIRENT PAR DES LUTTES INTESTINES. 3° CES MÊMES PASSIONS TORTURENT L'AME, ET LUI IN- SPIRENT UNE FOULE DE DÉSIRS, QUI NE PEUVENT ÊTRE ASSOUVIS. — TOUS CES MAUX SONT ÉVITÉS PAR CEUX QUI, MAITRISANT LEURS CONVOITISES, RÈGLENT LEUR VIE SUR LA CRUNTE DE DIEU ET EN PRENANT CONSEIL DE LA RAISON.

Filia inea maîè à dxmonio vexatur.

Ma fille est misérablement tourmentée par le démon. Matth. xv, 22.

Puisque ce saint temps est destiné à la pénitence , et que la pénitence consiste principalement à détester une vie mauvaise, rien ne semble mieux approprié à ce temps que le tableau des angoisses et des agitations de cette mauvaise vie; afin qu'on voie quelle horreur elle doit inspirer, combien on doit la fuir et la détester ; ce qui est le propre de la pénitence. La fille de la Chananéenne nous offre l'occasion de traiter ce sujet : obsédée par le démon, elle est le type d'une âme tourmentée par le péché d'une manière autrement grave et dangereuse. Mais, avant d'aborder ce sujet, il faut donner une explication de l'Evangile, et implorer en suppliant le secours de la grâce céleste par l'intervention de la trèssainte Yierge. Ave Maria.

De toutes les histoires évangéliques que l'Eglise présente en ces jours aux fidèles, la plus remarquable est celle de la Chananéenne ; elle offre, en effet, des particularités dignes d'être observées , celleci surtout, que remarque saint Chrysostome : c'est que le Sauveur, qui ne manquait pas de faire ce qu'il prescrivait aux autres, et qui

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recommandait à ses disciples, destinés à la prédication, d'aller, non dans les voies des Gentils, mais seulement vers les brebis de la maison d'Israël qui s'étaient perdues, semble aujourd'hui s'oublier lui-même, et va sur les terres de Tyr et de Sidon, cités païennes. Qu'est-ce donc que cela? Que ne fait-il lui-même ce qu'il ordonne aux autres, lui le plus parfait modèle de toute vertu, de toute droiture ? A cela saint Chrysostome répond que le Seigneur exécuta toujours ce qu'il prescrivait aux autres , à moins qu'il ne fût question du salut des hommes, et d'actes de bienfaisance ; car il ne voulait aucune limite à sa bienfaisance et à sa miséricorde, qu'il étendait indistinctement sur tous, Juifs et étrangers , fidèles et infidèles. Comme les accouchées ont quelquefois les mamelles tellement gonflées de lait, qu'elles les donnent à sucer non-seulement à leurs propres nourrissons , mais encore aux étrangers; de même les entrailles de la divine miséricorde ne s'enfermaient pas dans les bornes étroites de la Judée , elles embrassaient toutes les nations. Isaïe l'avait annoncé en ces termes : « La terre, qui était desséchée, se changera en un étang, et celle qui était altérée se changera en fontaines. » Isa. xxxv, 7. Ainsi, comme ce soleil, exposé aux yeux de la chair, éclaire toute la terre de ses feux rayonnants, et l'éclairé si bien que, quand vous voudriez vous y dérober en vous clôturant , il trouverait moyen de s'introduire, et par ses rayons de dissiper vos ténèbres; de même le Soleil de justice, Notre-Seigneur Jésus-Christ, se tourne au midi et au septentrion, c'est-à-dire, vers les fidèles et vers les infidèles; il déploie partout, et sans faire acception de personnes, les rayons de sa lumière ; il n'y a personne assez éloigné de lui, pour ne pas reconnaître souvent au fond de son cœur la puissance de cette lumière, qui fait connaître la honte des œuvres de ténèbres.

Jésus se retirait donc du côté de Tyr et de Sidon , lorsqu'une Chananéenne, sortie de ces contrées, s'écria : « Ayez pitié de moi, Seigneur, fils de David; ma fille est misérablement tourmentée par le démon. » Matth. xv, 22. La renommée des œuvres merveilleuses du Seigneur était parvenue aux oreilles de cette femme, et lui avait inspiré la foi. Toutefois si elle tint pour vrai ce qu'on

disait de lui, et se promit du Sauveur la guérison de sa fille, ce ne fut pas seulement d'après ses propres lumières, ni d'après le bruit public; ce fut surtout par l'opération du Saint-Esprit, qui avait répandu dans son âme la lumière divine de la foi. Fait étonnant dans une païenne, une Chananéenne, esclave d'une superstition impie. Mais de même que ce soleil, dont nous venons de parler, pénètre non-seulement dans les lieux visibles, mais encore dans les profondeurs de la terre, où il procrée et nourrit l'or, l'argent et les autres métaux ; de même le vrai Soleil de justice, Jésus- Christ, versa dans les entrailles de cette païenne, naguère si loin de Dieu, les rayons de sa lumière, qui firent éclore dans cette âme une si admirable foi. Munie de cette foi, la Chananéenne crie au Seigneur : « Ayez pitié de moi, etc. »

ail ne répondit pas un mot. » Autre circonstance, autre fait sans exemple dans toute l'histoire évangélique. Quel juif, quel païen demanda jamais une guérison au Seigneur, sans l'obtenir sur-le-champ? Le centurion était païen, il demandait la guérison non pour lui, mais pour son serviteur : le Seigneur lui promit non-seulement de l'exaucer, mais même d'aller à sa demeure. Matth. vm, 5 et seq. Dix lépreux crièrent de loin vers lui, et parmi eux était un Samaritain : ils n'avaient pas fini, qu'ils entendaient ces mots : « Allez vous montrer aux prêtres, » Ite, ostendite vos sacerdotibus. Luc. xvn, 12 et seq. Il n'attend pas que ce paralytique, qui était resté tant d'années auprès de la piscine, lui demande sa guérison, il l'offre spontanément à cet homme qui ne demandait rien : «Voulez -vous être guéri? » lui dit-il. Si donc telle est la coutume, telle la tendresse du Seigneur à l'égard de tous, pourquoi maintenant ne répond-il rien à une femme qui implore avec anxiété la guérison de sa fille? D'ailleurs si, comme nous l'avons dit, le Seigneur s'était dirigé vers ce pays de païens, pour que les idolâtres mêmes ne fussent pas exclus des bienfaits célestes, pourquoi maintenant repoussc-t-il une païenne qui l'implore? Pourquoi n'exauce-t-il pas, non-seulement cette femme, mais encore ses disciples, qui la prenaient sous leur protection , et qui le suppliaient pour elle? — A cette conduite on peut assi gner plusieurs causes. La principale est ainsi exposée par saint

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Dcnys, de Ecoles. Hier. : «Dieu étend sa sollicitude paternelle sur les hommes, eu égard au caractère, à la portée de chacun. Les faibles, il les traite avec douceur, avec bonté, avec une paternelle tendresse, de peur que les travaux ne les fatiguent et ne les rebutent. Aux forts, il ménage des combats plus difficiles, afin qu'ils en sortent victorieux. » C'est ainsi que le Seigneur s'est conduit avec ses disciples, suivant les circonstances. En effet, avant la descente du Saint-Esprit, il ne leur propose rien de difficile : point de jeûnes, point de travaux ardus. Mais dès qu'ils sont affermis, fortifiés par la vertu d'en haut, il les abandonne aux agitations, aux tempêtes , aux persécutions. Il le leur avait déclaré : « Les amis de l'Epoux peuvent-ils être dans la tristesse, tant que l'Epoux est avec eux? Mais viendront les jours, où l'Epoux leur sera ôté, et alors ils jeûneront. » Matth. ix, 15. Cet exemple montre que Dieu a égard aux forces des hommes, et qu'il proportionne à leurs forces les travaux et les charges. Aux faibles les combats faciles, aux forts les combats qui veulent de la vaillance. Le Seigneur, ayant donc muni cette femme intérieurement de tant de patience et de foi, et voyant qu'en elle la vertu était égale et même supérieure à une telle épreuve, ne voulut pas la priver d'une si grande gloire, d'un si grand mérite : ce qui eût eu lieu si, par un prompt acquiescement, il avait dérobé à sa foi, à sa patience, à son humilité, cette occasion de persévérance.

De là nous concluons, mes frères, que ceux à qui tout réussit à souhait, ou qui n'ont à supporter que de légers travaux, doivent être regardés comme de faibles serviteurs de Dieu, petits enfants encore en Jésus-Christ; tandis que ceux à qui, pour exercer leur vertu, sont échus les poignantes angoisses, les grands combats, ceux-là sont les forts et les adultes, les vétérans, les vaillants soldats. Nous l'apprenons par l'exemple des apôtres ; on vient de le voir. C'est ainsi que la divine Sagesse se met à la portée des hommes. Nous en avons encore un exemple dans ces deux jeunes gens de l'Evangile , qui voulaient suivre le Seigneur. Il renvoya l'un à sa famille, pour qu'il annonçât quels grands bienfaits Dieu lui avait conférés; l'autre, qui voulait d'abord veiller sur son vieux père et l'ensevelir, il le retint, et lui ordonna de le suivre.

Pourquoi cela? — Parce que, dit saint Grégoire, le Seigneur consulta les forces de l'un et de l'autre. Car, par le délai, il redoublait les désirs de celui qu'il renvoyait ; tandis qu'il avait égard à la faiblesse de celui qu'il retint, lequel probablement ne fût jamais revenu à Jésus-Christ, si, sous prétexte de soigner son vieux père, il était retourné aux embarras du monde. Aujourd'hui le Seigneur semble repousser de lui notre Chananéenne , dont il sait que la foi et l'humilité grandiront par cette épreuve ; voilà pourquoi il ne répond pas un mot à ses cris, à ses supplications.

En effet la Chananéenne, munie des armes de la foi , ne se laisse pas rebuter par cette dureté ; mais approchant plus près du Seigneur, et se jetant à ses pieds : Seigneur, dit-elle, secourez-moi. Ici, frères, vous avez sous les yeux une grande lutte : d'un côté , la Chananéenne insistant de toute la puissance de son âme ; et, de l'autre, le Seigneur la repoussant de lui par son silence. Loin de céder à cette dernière prière , il blesse plus cruellement la suppliante, puisqu'il dit : « Il n'est pas juste de prendre le pain des enfants , pour le jeter aux chiens. » Matth. xv, 26. Femme, qu'allez-vous faire maintenant? où vous tourner? à qui recourir? Après ce coup de foudre, quel parti prendrez- vous ? 0 femme d'une foi et d'une sagesse admirables! «Il est vrai, Seigneur, dit-elle ; mais les petits chiens mangent des miettes qui tombent de la table de leurs maîtres. » Elle rétorqua les paroles du Seigneur contre le Seigneur lui-même , et prouva par sa réponse qu'il ne pouvait lui refuser sa miséricorde. Car les chiens , chassés à coup de bâton , ne désertent pas pour cela la maison et la table de leurs maîtres ; chassés d'un côté , ils rentrent par un autre , et reviennent humblement au-devant du fouet. Ainsi , Seigneur, frappée, comme une chienne, du fouet de vos paroles, je reviens à vous et à votre table , pour recueillir les miettes qu'on ne refuse pas aux chiens. Touché de tant d'humilité et de foi , le Père des miséricordes , vaincu , ne peut se contenir plus longtemps , il éclate :

« Femme, dit-il, grande est votre foi ; qu'il vous soit fait comme vous désirez. » La grâce qu'elle acquit fut donc proportionnée à la longanimité de ses prières. Non-seulement elle trouva ce qu'elle

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cherchait , la guérison de sa filie ; mais encore elle obtint les louanges, les encouragements du Seigneur, et une mémoire éternelle dans l'Eglise; mémoire aussi glorieuse que celle de la femme qui, en récompense de son attention, entendit ces paroles du Sauveur : « Je vous le dis en vérité, partout où sera prêché cet Evangile, qui le sera dans tout le monde , on racontera à la louange de cette femme ce qu'elle vient de faire. » Matth. xxvi, 13. Combien d'impératrices, combien de reines qui , après avoir été au comble de la puissance et de la gloire , sont ensevelies dans un éternel oubli , tandis que la dignité de cette femme obscure vivra à travers les âges! Ainsi, plus le Seigneur fit attendre sa réponse, plus fut précieux le fruit de la prière , et plus grande la grâce. De même que les semences, répandues sur la terre , en sortent avec d'autant plus de vigueur, qu'elles sont restées plus longtemps enfermées dans ses entrailles sous la pression de la gelée ; de même plus longtemps le Seigneur laisse se multiplier les prières de ses serviteurs, plus il les comble de bienfaits. Nous l'apprenons par l'exemple de sainte Anne, mère de la bienheureuse Vierge, et par celui des parents de saint Jean-Baptiste; la postérité qu'ils obtinrent fut d'autant plus noble qu'ils la demandèrent plus longtemps au Seigneur. La miséricorde de Dieu , comme sa colère , s'accroît par le délai ; si sa colère différée devient plus grande , il en est de même de sa miséricorde. Comme un fleuve, que quelque obstacle arrête, se précipite avec plus d'impétuosité, dès que l'obstacle est écarté ; de même la miséricorde de Dieu se répand dans les âmes des justes avec d'autant plus d'abondance , qu'elle a mis plus de temps à y arriver.

Mais, pour que vous appreniez quelle est la force, la puissance, non-seulement de la foi , mais aussi de l'humilité , je dois citer ici les paroles de saint Marc. Après avoir rapporté la parole d'humilité de la Chananéenne , il ajoute que le Seigneur lui répondit : « A cause de cette parole , allez ; le démon est sorti de votre fille. » Marc, vu , 25 et seq. Ainsi donc , à cette parole pleine de foi et d'humilité , s'ouvrent les entrailles de la divine miséricorde qui paraissaient fermées ; elles s'ouvrent, afin que vous compreniez ce que peut la vertu de l'humilité pour obtenir la miséricorde du

Seigneur, et même pour l'enlever de force, s'il est permis de parler ainsi. Car il n'est pas de chose si puissante qui ne cède devant une autre , à laquelle elle se soumet en quelque sorte. Le roi des animaux, le lion, tremble à la vue d'un rat. L'éléphant, avec sa masse , a peur , dit-on , d'une belette. Et, pour qu'il n'y eût rien de grand au monde, qui ne cédât à quelque chose, la suprême et redoutable Majesté reconnaît une espèce de maître dans l'humilité des fidèles , puisqu'invincible d'ailleurs , elle se laisse vaincre par cette humilité. Ajoutons toutefois que c'est moins là une défaite qu'une victoire ; car le caractère de la vraie grandeur est de se dresser contre les superbes , et de s'incliner devant les humbles. Cette philosophie n'était pas étrangère au royal Prophète , qui se conciliait ainsi la miséricorde du Seigneur , et disait : « Le Seigneur garde les petits ; je me suis humilié , et il m'a délivré. » Custodiens parvulos Dominus; hiimiliatus sum, et liber avit me. Ps. exiv, 6. C'est ainsi que notre Chananéenne obtint et la miséricorde qu'elle demandait, et la gloire qu'elle ne demandait pas; c'est ainsi qu'elle est proclamée dans l'Eglise comme un modèle de foi , d'espérance , de prière et d'humilité. On peut dire de son histoire ce qu'Eusèbe Emissène disait de celle des Ninivites : Passagère par l'action, elle est immortelle par l'utilité quron en retire, afin qu'à cet exemple, priant avec humilité et persévérance, nous obtenions du Seigneur la même miséricorde. — Assez sur l'Evangile. — Maintenant parlons, comme nous l'avons annoncé en connr.ençant , des tristes effets du péché mortel , et des vexations qui torturent les méchants.

SECONDE PARTIE, OU AUTRE SERMON

TABLEAU DES MISÈRES ET DES MALHEURS AUXQUELS EST EXPOSÉE LA VIE DE* MÉCHANTS.

Entre autres sujets d'étonnement pour les sages , je ne vois guère rien de plus surprenant que l'obstination de certains hommes, que nulle raison , nulle prière ne peut amener à pratiquer la vertu et la piété. L'homme étant une créature raisonnable, et la vertu un état de l'àme conforme à la raison ; rien d'ailleurs

en cette vie n'étant plus beau, plus sublime, mieux approprié à la nature humaine que la vertu ; tout ce que Dieu a créé, écrit, fait, annoncé aux hommes, ne proclamant, ne recommandant que la gloire, le mérite et la nécessité de la vertu; tant et de si glorieuses récompenses ayant été établies pour elle par Dieu même , et en cette vie et en l'autre; et, ce qui est plus admirable, Dieu étant descendu du ciel sur la terre, et ayant enduré le supplice de la croix pour nous purifier, pour se faire un peuple digne de lui, et zélé pour les bonnes œuvres, TU. n, 14 ; enfin , tant de saints discours , tant d'appels de l'Eglise , tant de cérémonies sacrées n'ayant été instituées que dans le seul but de nous faire aimer la vertu et la justice ; quoi de plus étonnant , de plus effrayant, que de voir tous ces moyens ne pas suffire à amener à la pratique de la vertu certains hommes trop nombreux ? Demandez-leur pourquoi , quand ils entendent chaque jour proclamer dans l'Eglise toutes ces vérités, quand ils les croient fermement, demandez-leur, dis-je, pourquoi néanmoins ils persistent inébranlables dans leurs transgressions. Je ne vois pas quelle autre raison ils pourraient alléguer, sinon la difficulté, l'aspérité de la vertu, d'un côté ; et , de l'autre, le charme, la douceur des vices, douceur que, trompés par l'antique serpent, ils attribuent aux vices, tandis qu'ils la refusent aux vertus. Si on leur démontrait par les raisons les plus claires qu'ils se trompent du tout au tout, et qu'il y a mille fois plus de travail , de peine et d'amertume dans le désordre , que dans la poursuite de la vertu ; certes , on leur rendrait un grand service , on dissiperait les ténèbres qui les offusquent , on ferait luire la lumière à leurs yeux, ou, au moins, ils deviendraient tout à fait inexcusables. C'est ce qu'avec l'aide delà grâce divine, j'ai entrepris de faire dans le reste de ce discours. La fille de la Chananéenne nous en fournit une excellente occasion : misérablement tourmentée par le démon, elle nous offre l'image d'une âme que tyrannise, par le péché mortel, ce même ennemi, non moins acharné contre les âmes que contre les corps.

Pour mettre ces vérités dans tout leur jour, commençons par établir qu'entre les bons et les méchants il y a de nombreuses différences, et notamment celle-ci : c'est que le juste règle sa vie,

non d'après ses convoitises et sa cupidité, mais en écoutant la prudence, la raison, etl'Esprit divin, selon ce que dit l'Apôtre : « Ceux qui sont conduits par l'Esprit de Dieu , sont enfants de Dieu. » Rom. vin, 14. Au contraire, les méchants ne se règlent ni d'après la prudence et la raison, ni d'après l'Esprit divin et la loi ; ils n'obéissent qu'à leurs caprices et à leurs instincts dépravés. Oui, ils leur obéissent , ils en sont les esclaves , ils en suivent les saillies aveugles et désordonnées ; tout ce que la passion leur suggère , ils essaient, à travers feu et flamme , de l'atteindre et de le saisir. Ce sont eux qui, renonçant à la volonté raisonnable, sont passés sous le joug des passions, Ps. lxxii, 7; qui vivent selon la chair, marchent après leurs concupiscences, dans les voies de leur cœur, selon les regards de leurs yeux, Eccli. xi, 9; qui, pour emprunter à Jérémie ses paroles, après avoir abandonné la loi du Seigneur , marchent dans la dépravation de leur âme, Jer. ix, 13, et qu'il appelle très-justement des incirconcis de cœur, Ibid. 26, parce qu'ils ne retranchent pas les pensées impures , les cupidités qui pullulent en eux , mais qu'au contraire ils en suivent les mouvements et les écarts.

La convoitise tenant donc les rênes dans le cœur des pervers, qui secouent le joug de la raison, examinons quels sont les travaux et les angoisses qui découlent de cette source. D'abord , par convoitise on entend toutes les passions , tous les troubles de l'âme. Or toute passion est si ennemie de la raison , qu'elle la couvre de ténèbres, au point que, tant que la passion règne dans une âme , il n'y reste aucune place pour la raison. « Comme nul animal , domestique, sauvage, ou apprivoisé , dit Sénèque , n'obtempère à la raison, car leur nature est sourde à ses inspirations; de même les passions, puisqu'elles nous sont communes avec les brutes, ne suivent pas, n'écoutent pas la voix de cette conseillère. » Aussi saint Grégoire compare-t-il l'âme secouée par les passions à une eau trouble , où on ne peut apercevoir sa figure , où on ne peut rien voir. Ainsi donc la raison, doublée par les passions, ne porte sur aucun objet un jugement sain, ne laisse à aucun sa figure et son caractère. De son côté , Plutarque compare les passions à des nuages, qui parfois obscurcissent tellement l'air, qu'à midi

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même ils éclipsent le soleil et sa radieuse clarté. Le même effet est produit par les troubles , les mouvements désordonnés de l'âme, qui couvrent de leurs ténèbres et éteignent la lumière de la raison, c'est-à-dire, le soleil de ce petit monde qui est en nous. Le Seigneur, par l'organe d'Isaïe, compare à l'ivresse les passions impétueuses de l'àme, lesquelles étouffent entièrement la lumière de la raison humaine. « Ecoute , dit-il , pauvre petite , ivre, mais non de vin. » Isai. lt, 21. Par là il donne à entendre qu'il y a dans l'homme deux ivresses : l'une du corps , produite par l'excès du vin ; l'autre , de l'àme , produite par un désir effréné , par quelque passion violente. La même allusion se trouve dans l'Ecclésiastique : « Le vin et les femmes font tomber même les sages. » Eccli. xix, 2. Par les femmes, il entend une convoitise ardente, qu'il associe au vin, parce que l'un et l'autre absorbent, étouffent le jugement de la raison.

Or, si le propre de tout désir violent, de toute affection désordonnée, est d'aveugler l'œil de la raison, quelle sera la vie de ceux qui se laissent conduire par un pareil guide, par un guide aveugle? A quels périls, je vous le demande, ne serait pas exposé un aveugle, à qui il faudrait de toute nécessité marcher par un chemin , tantôt glissant , tantôt raboteux , et entrecoupé de fossés et de fondrières ? Quelle sera donc la condition de ceux qui sur la route de cette vie, où il y a tant de pierres d'achoppement, tant de détours , tant de pièges , tant de labyrinthes , marchent sans guide, sans conseil , sans yeux? Ne doivent-ils pas se heurter, trébucher à chaque pas, glisser, tomber, se déchirer, se briser contre les précipices , rouler dans des gouffres, d'où ils ne seront jamais en état de se tirer ? De même qu'un vaisseau sans gouvernail , voguant sur la mer , est en butte à tous les vents ; de sorte qu'à la première tempête qui s'élève , il faut qu'il soit le jouet de l'ouragan, jusqu'à ce qu'il soit brisé sur un bas-fond, ou englouti par les vagues; de même lorsque la raison est veuve aussi de son gouvernail, qu'elle est sans yeux, et que c'est la passion, au lieu de la raison, qui tient la barre ; ce pilote aveugle et ignorant dirigeant la navigation de la vie, l'infortuné navigateur doit inévitablement être ballotté par tous les flots des passions , tantôt être

porté au haut des vagues par la vanité et par l'orgueil , tantôt être abîmé dans les bas-fonds par la crainte et le désespoir , jusqu'à ce qu'enfin, brisé contre les rochers, il fasse naufrage de la vie, du salut et de l'innocence.

Salomon représente mystérieusement , selon son usage , cette tyrannie et cette impuissance de nos convoitises : « La terre, dit-il, est troublée par trois choses , et elle ne peut supporter la quatrième. » Nous n'avons pas à nous occuper des trois premières , qui ne sont pas de notre sujet; quant à la quatrième, il ajoute que c'est « une servante, lorsqu'elle est devenue l'héritière de sa maîtresse. » Prov. xxx, 21 et 23. Or qu'est-ce qu'une servante, héritière de sa maîtresse , et qui en prend la place , sinon la convoitise , la chair, qui par droit de nature est la servante de la raison, et qui doit lui obéir, tandis qu'au contraire elle exerce la tyrannie contre sa maîtresse , en usurpe la dignité, et les droits au commandement? Voilà ce que la terre ne peut aucunement supporter, parce qu'il n'y a rien de plus monstrueux , de plus à rebours , parce qu'il n'y a rien qui amène plus de ruines et plus de désastres que de voir un insensé vouloir conduire un sage , un aveugle vouloir conduire un clairvoyant. Non, la terre ne supporte pas cela , parce que rien ne peut subsister dans des conditions si contraires à la nature. Voilà donc le premier supplice, qui dérive de la tyrannie et des excès des passions.

Viennent ensuite les séditions, les discordes intestines, soit lorsque les affections, les passions se combattent entre elles, se portant sur des objets opposés les uns aux autres, ce qui arrive fréquemment ; soit lorsque les passions se révoltent contre la raison, et que la chair s'oppose à l'esprit , etc. Gai. v, 17. Car, la paix intérieure de notre âme consistant dans l'empire incontesté de la raison , et dans une obéissance complète de toutes nos passions, lorsqu'un désir immense, infini, avec toutes les autres passions qui en découlent, se soulève contre l'empire de la raison, et refuse d'en accepter les injonctions salutaires; que bien plus il cherche à la faire descendre de son siège , et à lui arracher le

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sceptre ; quelle paix, quel repos, quelle tranquillité pourra se trouver dans un tel cœur, lorsque tout y est pêle-mêle et sens dessus dessous, et que les mouvements désordonnés de l'àme, après avoir chassé la raison, prétendent en occuper la place ? De même que le prince des démons a ses satellites, qui lui servent à tromper , à perdre le genre humain ; de même la passion et l'amour déréglé de soi ont les leurs , au moyen desquels ils luttent contre l'empire légitime de la raison et de la loi divine. Ces satellites sont la colère, la haine, l'envie, l'amour impur, l'ambition, l'avarice, le désir de dominer, la soif de la vengeance, les vaines frayeurs , le désespoir, et tous les autres fléaux, qui sont autant de bourreaux, et dont un seul suffit pour déchirer, torturer, dévorer le cœur des malheureux mortels. Or, dans un cœur, obsédé de tant de tyrans, quelle paix, quelle tranquillité est possible? La paix s'établit dans un Etat, quand un seul commande, et que tous les autres obéissent. Mais dès que beaucoup prétendent à commander, il n'y a plus moyen d'être tranquille. Cicéron dit trèsbien : « De même qu'un Etat ne peut être heureux au milieu des séditions, ni une maison heureuse quand la discorde règne entre les maîtres; de même une âme qui n'est pas d'accord avec ellemême, et dans laquelle est une guerre intestine , ne peut goûter ni liberté, ni bonheur. » De fin. lib. I. Sous l'empire d'Auguste , un seul tenant le sceptre, le monde jouissait d'une paix profonde et de la tranquillité ; mais dans la suite , trente tyrans se disputèrent et déchirèrent l'empire , et tous les coins du monde furent en proie à la guerre civile ; partout coulaient des ruisseaux de sang. De la même manière, lorsque la raison domine seule dansl'homme, ce petit monde , et que tout le reste obéit à la raison , une paix profonde règne sous la monarchie de la seule raison ; mais, dès qu'elle s'assoupit, les passions, comme autant de tyrans, prennent le dessus ; tout devient trouble et anxiété , tout se combat et se fait la guerre. La même chose arriva sous Alexandre le Grand , et sous ses successeurs. Tant qu'il fut maître du monde , la terre se tut devant lui, dit l'Ecriture. I Machab. i, 3. Mais, lui mort, quand ce vaste empire fut partagé entre plusieurs, survinrent les déchirements, les massacres, les dévastations, tous les fléaux. Lors

donc qu'ayant secoué le joug de la raison, les passions mauvaises dominent, de quelles angoisses , de quelles tortures n'est pas nécessairement déchiré le malheureux cœur de l'homme ? Tantôt l'amour lui fait perdre la tête, tantôt la haine lui ronge le cœur ; aujourd'hui un caprice l'enflamme, demain la crainte l'abat ; agité par toutes sortes de fléaux internes , et poursuivi comme par les torches des furies , il se jette de côté et d'autre par soubresauts fébriles.

De cette guerre intestine naît une autre guerre extérieure. D'où viennent les querelles , les dissensions entre les hommes , sinon des passions qu'ils sont impuissants à maîtriser? « D'où naissent les guerres et les disputes qui s'élèvent parmi vous , dit l'apôtre saint Jacques? Ont-elles une autre cause que vos passions qui combattent dans votre chair? » Unde bella et lites in vobis? Nonne liinc ? ex concupiscentiis vestris, quœ militant in membris vestïis ? Jac. iv, 1 . De là , en effet , les discordes , les agitations , ]es meurtres, les embûches; de là des carnages qui font frémir, et de si tristes tragédies. Car quelle querelle si acharnée qui ne sorte souvent, au grand préjudice de l'humanité, ou de l'ambition, ou de l'avarice, ou de la débauche, ou de la colère? Qu'il survienne quelque calamité, ou envoyée par Dieu, ou causée par les hommes ; grand Dieu ! quelle fureur, quelle rage, quelle tempête , quels orages dans un cœur vide de Dieu et de sa crainte , vide de patience et d'humilité ! Il n'y a pas de vaisseau , ayant perdu son gouvernail, qui soit ballotté par une affreuse tempête , comme un tel cœur aux prises avec quelque adversité. De là des paroles téméraires et insensées contre Dieu , de là des accusations contre la divine Providence , de là des imprécations impies par lesquelles ils vouent leur tète à toutes les furies , de là une aversion farouche de la lumière du jour et de la vie , de là enfin des gémissements épouvantables, et des rugissements qui les torturent et qui les brisent. Voilà le fruit des passions mauvaises , privées du frein de la prière et de la crainte de Dieu. Combien différent est le sort de ceux qui maîtrisent leurs passions, craignent Dieu, et obéissent à ses lois!

Ajoutez à cela un autre tourment non moins poignant : la faim, la soif inextinguible des passions, qui dévore les méchants. Or, la torture de la faim est si cruelle que selon Jérémie, lors de la destruction de Jérusalem , mieux valait périr par l'épée qu'être tué par la faim. Thren. iv , 9. Mais quelle faim , quelle soif comparable avec les désirs des méchants , qui convoitent ce qu'ils ne peuvent atteindre? Quoi de plus pénible que d'être agité d'une fièvre de désirs , sans pouvoir les satisfaire ? Voulez-vous vous faire une idée de ce genre de tourment ? Imaginez un père de famille, qui n'a d'autre patrimoine qu'un grand nombre d'enfants, aux besoins desquels il lui est impossible de pourvoir. Quelle ne sera pas sa douleur de les voir souffrir du froid et de la faim, de les voir nu-pieds , sans vêtements , et d'entendre leurs plaintes , leurs cris continuels, l'un demandant à manger, un autre demandant de quoi se couvrir , celui-ci demandant des chaussures en montrant ses haillons et les doigts nus de ses pieds : et cependant il n'a rien pour satisfaire à tant de plaintes , à tant de besoins d'êtres chéris? C'est là une des grandes calamités que déplore le Prophète , s'apitoyant sur Jérusalem , quand il dit : « Les enfants demandaient du pain , et il n'y avait personne pour le leur rompre. » Thren. iv, 4. Cette image peut vous donner, tant bien que mal, une idée des tourments intérieurs des méchants. Sollicités par toutes sortes d'appétits , qu'ils sont impuissants à satisfaire , ne seront-ils pas déchirés par ces besoins factices , et trouveront-ils quelque repos ? Aussi est-ce le seul argument qu'emploie le Seigneur, cherchant à rappeler à lui, parla bouche d'Osée, la nation rebelle : a Je fermerai ton chemin avec une haie d'épines , avec des pierres ; elle ne pourra plus trouver les sentiers par où elle passait. Elle poursuivra ceux qu'elle aime, et ne pourra les atteindre ; elle dira : J'irai retrouver mon premier époux, parce qu'alors j'étais plus heureuse que maintenant. » Ose. n, 6 et 7. Or, qu'est-ce que ne pas trouver ses sentiers , ne pas atteindre ceux qu'on aimait , sinon être frustré de ce qu'on désire ? sinon échouer dans la poursuite des satisfactions coupables ? C'est

alors que fatigué des tortures de cette soif , de cette faim , et instruit par tes maux, tu comprendras combien il était plus agréable d'obéir à la volonté de Dieu seul, que d'avoir à servir tant de convoitises.

C'est avec le même argument que Sénèque s'efforce de nous préserver des chutes morales : « Les vices, dit- il , ont mille propriétés, mais leur effet à tous est le même , c'est qu'on est mécontent de soi. La cause en est dans l'intempérance de l'àme, et dans des convoitises timides , ou non suivies de succès ; ce qui arrive quand on n'ose pas autant qu'on désire, ou quand on n'obtient pas l'objet désiré. Alors on a regret d'avoir entrepris, et on craint de commencer : de là cette agitation d'un cœur qui ne trouve pas ce qu'il cherche ; et cela , parce qu'on ne sait ni commander à ses passions , ni leur obéir. De là dégoût , mécontentement de soi , trouble d'une âme qui ne sait où se fixer , qui s'indigne contre l'inaction à laquelle elle se condamne. De là tristesse, abattement, et toutes les fluctuations d'un cœur irrésolu , que les entreprises commencées tiennent en suspens, que les entreprises désespérées, rendent chagrin. » Sen., Epist.

Pour en finir, tels sont les mécomptes, les déboires, les chagrins des hommes de désordre, que , quand ils sont trompés dans leurs mauvais désirs, et déchus de leurs espérances , les uns, ce qu'on voit de temps en temps, perdent l'esprit et la raison; les autres, sous le poids de leur découragement, tombent dans de graves maladies; d'autres périssent misérablement d'une mort prématurée. Ce n'est pas tout : beaucoup en sont venus à ce point de démence et de fureur, qu'ils ont porté sur eux-mêmes une main criminelle, et cherché par le fer , ou par la corde , une mort ignominieuse et exécrable : mort du corps et mort de lame. Ne voyons-nous paï tous les jours des exemples de ce lamentable spectacle ?

Pontanus, dans le livre qu'il a intitulé : Du courage militaire, rapporte que, de son temps, un adolescent, qui avait été rebuté pal une jeune fille, dont il était épris, en ressentit un si violent chagrin, qu'il se pendit à une fenêtre qui faisait face à celle de cette jeune fille, afin de se venger d'elle par ce moyen : triste consolation assurément. Le même Pontanus dit encore qu'une jeune fille, aban-

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donnée par son amant , qui avait refusé de l'épouser , se jeta furieuse dans un puits, où elle trouva une fin déplorable. — J 'ai voulu montrer combien misérable, combien pleine d'amertume est la vie des méchants, la vie de ceux qui, étouffant la raison, laissent dominer la passion. Comme leur soif est insatiable, et qu'ils ne peuvent arriver à l'objet de leurs convoitises, il est inévitable qu'ils soient cruellement torturés , qu'ils soient déchirés de soucis et d'angoisses, qu'ils sèchent de douleur ou de remords.

Mais les justes, chez lesquels règne , non la convoitise, mais la charité , antipode de la convoitise , les justes , comprimant cette pépinière de toutes sortes de guerres et de discordes , jouissent de cette paix, de cette tranquillité de l'âme, que le Fils de Dieu est venu apporter avec lui du ciel sur la terre , et que de sa voix angélique il a bien voulu offrir aux hommes de bonne volonté. Car, puisque la colère est l'instrument par lequel se venge la concupiscence lésée , et qu'elle est aussi la principale cause des guerres , ôtez la concupiscence , et il n'y a plus de place pour la colère, ni pour ses démences, ni pour ses fureurs. On en a tous les jours des exemples sous les yeux. Quel animal est plus impétueux, plus féroce, qu'un taureau irrité? Mais, si vous lui retranchez les organes de la concupiscence , vous transformez un taureau menaçant et intraitable en un bœuf doux et patient, dont vous pouvez manier les cornes, caresser le front, et que vous pouvez même battre impunément. Il en est de même des éléphants, qui, pendant la saison du rut, sont peut-être plus redoutables encore que les lions; le temps du rut passé, ils deviennent dociles, et s'apprivoisent si bien que, malgré leur pesanteur et leur masse, ils rendent à l'homme une foule de services. Cela étant, qui ne voit combien de maux , non-seulement pour l'âme , mais aussi pour le corps, découlent de cette triste et funeste domination de la concupiscence? « Vous avez ordonné, Seigneur, dit très*bien saint Augustin , qu'un cœur déréglé fût son propre bourreau , et il en est vraiment ainsi. » Car il doit y avoir autant de subordination entre les puissances de l'âme , qu'il y en a entre les

membres. Or si, à la suite de quelque accident, un membre est déplacé , et est sorti de sa jointure, nous en éprouvons une vive douleur. Qu'y a-t-il donc d'étonnant , si l'àme est en souffrance, quand ses puissances principales sont déplacées, quand la raison , spoliée du gouvernail, est foulée, étouffée par les passions, et que les passions occupent le siège de la raison ?

Vous voyez, frères, à quelles angoisses, à quels tiraillements est exposée la vie des pervers. Saint Augustin expliquant ce passage : « Un abîme de malheurs m'en attire un autre, » Ps. xli, 8, dit : « Si les hommes vivent mal ici-bas, l'abîme appelle l'abîme , Abyssus abyssum invocat ; parce que d'une peine ils passent à une autre , des ténèbres aux ténèbres , du gouffre au gouffre, du supplice au supplice, de l'ardeur de la convoitise aux flammes de la géhenne. » Quelle folie donc, quelle démence plus grande que de voir des hommes perdus suivre le démon qui les tourmente, plutôt que Dieu qui leur fait du bien ? que d'aimer mieux passer du supplice au supplice que de passer des délices aux délices? Leur aveuglement est clairement figuré par le peuple israélite, lorsque sorti de l'Egypte, il dédaignait la nourriture céleste, et demandait des porreaux et des oignons. Yoici comment saint Grégoire interprète ce désir : « Que signifient les porreaux et les oignons, qui d'ordinaire font pleurer ceux qui les mangent, sinon les difficultés de la vie présente , qui n'est pas sans deuil , même pour ses partisans ? Renonçant à la manne , ils cherchaient des porreaux et des oignons avec des melons et des viandes. Nutn. xi, 5. Sans doute parce que les âmes perverses méprisent les doux présents du repos dans la grâce, et, pour jouir des plaisirs charnels, désirent les voies laborieuses de ce monde, voies inondées de larmes. Ils dédaignent ce qui leur procurerait des joies spirituelles, ils portent leurs convoitises sur ce qui doit leur attirer des souffrances, même physiques. »

Tels sont les tourments', les punitions, les séditions intestines , les guerres plus que civiles, que les pervers souffrent au fond du cœur. De ces fléaux sont exempts ceux qui se soumettent au joug si doux du Christ. Si parfois quelque tumulte s'élève contre les justes, il ne lui est pas donné de leur enlever la paix , de troubler

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leur calme. Car, de même que , quand une poignée de brigands infestent les environs d'une ville très- fortifiée, ils ne troublent point le repos des habitants, mais les avertissent seulement de se tenir sur leurs gardes; de même lorsque quelque mouvement se manifeste à l'intérieur pour attaquer une âme munie du secours d'en haut, il ne lui enlève point sa paix , il appelle seulement son attention et sa vigilance, en sorte qu'elle se tient prête à briser tous les efforts de l'ennemi, et à étouffer la guerre dans son principe.

Vous allez peut-êtreme faire cette question : — D'après ce que vous venez de dire, il est bien clair que la vie des méchants n'est semée que d'afflictions et d'angoisses ; d'où vient donc cette persuasion si fausse et si funeste, qui la fait prendre pour une vie de délices ? — Cette erreur a plusieurs causes ; voici une des principales : c'est que les méchants, qui ont vieilli dans le crime, ont en horreur la vertu, non pas qu'ils se la représentent comme difficile et hérissée d'épines, mais parce qu'ils n'y sont pas accoutumés, et qu'ils ne la connaissent pas. Ce qui fait dire à Sénèque : « Comme les vertus longtemps conservées ne se perdent guère, et qu'il est facile de les garder; de même , quand on ne les a pas, il est difficile de les acquérir, parce que le premier mouvement d'une âme faible et malade est de redouter ce qu'elle ne connaît pas. » Certes, David, dans son combat contre le Philistin , eût été bien mieux protégé par l'armure du roi; mais, n'en ayant pas l'habitude, il la rejeta, non pas comme inutile , mais comme inaccoutumée. Plutarque dit avec raison : « De même que ceux qui sont restés longtemps dans les ténèbres, souffrent, s'ils passent tout d'un coup à la clarté du soleil ; de même ceux qui sont restés longtemps plongés dans la nuit obscure des vices, ne peuvent , de leurs yeux affaiblis et accoutumés aux ténèbres, supporter la lumière splendide des vertus. Cependant, après avoir demeuré un peu à la lumière , et s'être familiarisés avec cette importunité momentanée , ils préfèrent de beaucoup la lumière aux ténèbres. » L'Ecclésiastique nous donne le même enseignement par son exemple : « Avec un peu de travail, je me suis acquis un grand repos. » Eccli. li, 35. Une autre cause de cette erreur, c'est que certains vices, à pre-

mière vue, présentent des séductions flatteuses, quoique mensongères; mais sous cette douce amorce est cachée la pointe d'un hameçon, qui ensuite pique cruellement le cœur. Car, de même que les fiévreux , après avoir bu de l'eau froide, semblent éprouver du plaisir et du soulagement; mais ensuite leurs souffrances s'aggravent et se prolongent; de même certains vices chatouillent d'abord le cœur par quelques attraits fugitifs; mais des douleurs cuisantes et prolongées ne tardent pas à arriver : longue et triste chaîne que tous les vices traînent après eux. Il ne ment pas celui qui disait au peuple prévaricateur : « Sachez et comprenez quel mal c'est pour vous et combien il vous est amer d'avoir abandonné le Seigneur votre Dieu , et de n'avoir plus ma crainte devant les yeux. » Jerem. n, 19. Non content d'avoir prononcé le mot mal, qui est le nom propre de tous les vices, il ajoute le mot amer, afin que si la difformité , la perversité du vice ne suffisait pas pour vous en détourner, l'amertume au moins qui en est la suite , et qui répugne par-dessus tout à l'âme humaine , vous en inspire l'horreur. — Yoici un passage de Sénèque qui vient à l'appui de ce que nous disons : « De même que certains ulcères appellent la main qui les blessera, qu'ils aiment à être touchés, que tout ce qui est irritant flatte les plus hideuses maladies de la peau; de même les âmes, où font éruption les passions mauvaises, qui sont autant d'ulcères rongeurs , trouvent leur plaisir dans la fatigue et la vexation. Il y a aussi pour le corps, au milieu même de la douleur, certains mouvements attrayants, comme se retourner, changer de côté , changer souvent de position. Mais c'est le propre d'un malade de ne rien supporter longtemps, et de trouver dans le changement une espèce de remède. »

Telles sont les principales causes de cette erreur funeste ; elles confirment ce que nous avons dit. Que nous reste-t-il donc, frères? qu'avons-nous à faire? Maintenant que nous avons l'éclatante lumière de la vérité , franchissons , en ce saint temps destiné à la pénitence, les premiers obstacles à la vertu, afin d'en recueillir ensuite les fruits délicieux. Déposons de vieilles erreurs, et veuillons plutôt marcher de délices en délices dans la voie de la vertu, que des supplices temporaires du vice aux supplices éternels. Pour

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ceja, suivons l'exemple de la Chananéenne ; crions au même Seigneur; rebutés, ne succombons point, mais persévérons humblement, assidûment; prions, pressons, frappons, pour qu'il nous soit ouvert; jusqu'à ce que, vaincu par notre importunité, le Père des miséricordes fasse entendre à nos oreilles cette parole désirée, qui nous comblera de joie : « Femme, grande est votre foi; qu'il vous soit fait comme vous désirez ; >r paroles qui vous donneront la guérison de l'àme, la grâce de la piété et de la justice, pour vous conduire ensuite à l'éternelle félicité.

TROISIEME SERMON

LE MÊME IIe DIMANCHE DE CARÊME,

EXPLICATION DE L'ÉVANGILE. — EN QUOI NOUS DEVONS SUIVRE L'EXEMPLE DE LA CHANANÉENNE.

Miserere mei Domine, fdi David ; fdia mea maie a dxmonio vexatur.

Ayez pitié de moi, Seigneur, fils de David; ma fille est misérablement tourmentée par le démon. Matth. xv, 22.

Le commencement de ce saint évangile nous présente l'occasion de nous demander pourquoi Notre-Seigneur Jésus-Christ, quittant la Judée, se dirige vers Tyr et Sidon, villes païennes; quand luimême avance, dans ce même évangile, qu'il est envoyé vers les brebis de la maison d'Israël. Autant qu'il est permis de le conjecturer d'après saint Marc et saint Matthieu, il paraîtrait que le Seigneur, offensé de la religion mensongère des pharisiens qui, comptant pour rien la pureté de l'àme et la piété intérieure, faisaient consister la justice uniquement dans les cérémonies extérieures et dans la propreté du corps, que le Seigneur, dis-je, se dirigea vers les terres des Gentils, dont les crimes patents le blessaient moins que la prétendue sainteté des Juifs. Matth. xv, et Marc, vu, passim. En effet, suivant les évangélistes saint Matthieu et saint Marc, les pharisiens étaient allés porter au Seigneur

une accusation fort grave , c'est que ses disciples mangeaient sans s'être lavé les mains. Le Seigneur repoussa vertement en ces termes cette accusation qui se couvrait du voile de la piété : « Pourquoi , afin de suivre votre tradition , transgressez- vous le commandement de Dieu? Car Dieu a fait ce commandement, Honorez votre père et votre mère ; vous , vous détournez vos enfants de ce devoir, prétendant qu'il suffit d'offrir à Dieu un sacrifice pour ses parents, quand ils sont pauvres... Hypocrites, Isaïe a bien prophétisé de vous, quand il a dit : Ce peuple m'honore des lèvres, mais leur cœur est loin de moi. » Matth. xv, 3, et passim. Par ces paroles, le Seigneur déclare que la vraie piété consiste, non dans des ablutions extérieures, mais dans la pureté intérieure du cœur, et dans la soumission aux préceptes divins, sans laquelle toutes les œuvres extérieures ne sauraient lui plaire.

Il le montre encore plus clairement par la bouche du même prophète : « Celui qui immole un bœuf, est comme celui qui tuerait un homme ; celui qui sacrifie un agneau, est comme celui qui assommerait un chien ; celui qui fait à Dieu une oblation , est comme celui qui offrirait le sang d'un pourceau; et celui qui se souvient de brûler de l'encens, est comme celui qui révérerait une idole. » Pourquoi donc le Seigneur répudie- t-il, comme criminels, les sacrifices que lui-même avait institués ? — Il ajoute la cause : — « Ils ont pris plaisir, et se sont accoutumés à toutes ces choses , et leur âme a fait ses délices de ses abominations, » Isa. lxvi , 3 ; c'est-à-dire , quoiqu'ils offrent à Dieu ces sacrifices , ils ne renoncent pas pour cela à leurs impiétés et à la satisfaction de leurs passions, persuadés sans doute que ces sacrifices leur rendront favorable le Seigneur, sans qu'ils renoncent à leurs désordres. Cette opinion prévalait non-seulement chez les Juifs , mais aussi chez les païens, et elle était extrêmement funeste au genre humain; Platon lui-même le dit. Cette persuasion insensée était pour Dieu la plus grande des injures ; puisque c'était s'imaginer que Dieu, comme un juge inique, séduit et gagné par des présents, pouvait conniver aux désordres des impies ; tandis que, par l'organe du Prophète, il avait fait entendre ces paroles dignes de sa majesté et de sa justice : « Je suis le Seigneur qui aime la

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justice, et qui hais les holocaustes venant de rapines et de violence; » Quia ego Dominus diligens judicium, et odio habens rapinam in holocausto, Isa. lxi , 8 ; c'est-à-dire , je déteste toute rapine, toute injure faite aux hommes, en sorte que, quand même l'objet de la rapine serait entièrement consacré à honorer mon nom , je le détesterais autant que s'il était employé à des usages profanes.

C'est à l'occasion de ces impiétés que le Seigneur, irrité , abandonna pour un temps la Judée; afin que nous comprenions par là, mes frères , que ceux qui seraient imbus de la funeste persuasion dont nous venons de parler, sont bien loin de Dieu. Puisse-t-il n'y en avoir pas beaucoup parmi nous qui , trompés par cette erreur, s'éloignent de la vraie piété , et s'imaginent qu'avec une foi vacillante, quelques prières et quelques jeûnes, leur salut est à l'abri de tout danger, quoiqu'ils ne renoncent pas à leurs haines invétérées, à l'orgueil, à la colère, à l'avarice, à l'ambition, à la médisance, et aux autres vices! Le jeune et la prière sont des œuvres louables, il est vrai, mais sans la pureté intérieure elles ne servent de rien pour la vraie guérison de l'àme ; quelquefois même elles nous sont une occasion de jactance, elles nous inspirent une sécurité périlleuse : ce qui est arrivé à ce pharisien superbe, qui vantait ses jeûnes avec tant d'insolence. Venons à

notre sujet.

Le Seigneur étant donc venu dans ce pays de païens , désirait que personne ne le sût; mais il ne put demeurer caché. Slarc. vu, 24. Que dites- vous, Evangéliste? — S'il voulait que personne ne le sût, pourquoi ne put -il demeurer caché? Y a-t-il quelque chose d'impossible au Tout-Puissant ? S'il voulut , pourquoi ne put-il pas? Qui est-ce qui résiste à sa volonté? Cependant le Seigneur voulut l'un et l'autre, parce que l'un et l'autre étaient utiles à notre salut ; il voulut que son arrivée fût secrète , et qu'elle fût connue : secrète, pour qu'on le cherchât; connue, pour qu'on le trouvât; secrète, pour exciter notre diligence; connue, pour manifester sa grâce à ceux qui le cherchaient ; — des deux côtés, il a en vue notre intérêt. — Quoi de plus utile, en effet, que de

chercher le Seigneur ? quoi de plus agréable que de le trouver ? Dans de tels bienfaits, le Seigneur veut toujours trouver quelque chose qui soit à lui, et quelque chose qui soit à nous, puisqu'il ne veut pas opérer sans nous notre salut. Il veut donc que nous fassions ce qui dépend de nous, en le cherchant sérieusement, afin que lui-même fasse ce qui dépend de lui, en se laissant trouver. Quoiqu'à dire vrai, tout doive être attribué à sa grâce, qui fait — et que nous le recherchions avec empressement, — et que nous le trouvions heureusement, après l'avoir cherché.

Sortie donc de ces contrées, une Chananéenne, dont la fille était misérablement obsédée par le démon , se mit à crier de loin : « Ayez pitié de moi , Seigneur, fils de David. » Pour l'homme nulle voix n'est plus douce que celle de la miséricorde de Dieu , puisqu'elle est le fondement de notre salut. Cependant il en est beaucoup qui prisent cette miséricorde, non parce qu'ils tiennent beaucoup au salut de leur âme, qu'ils espèrent par cette miséricorde , et pour lequel néanmoins ils ne voudraient rien entreprendre ; mais parce que, grâce à elle, ils se promettent le salut, sans avoir besoin de rien faire de leur côté. Car nous sommes presque tous ainsi faits , que nous ne voulons ni perdre l'espoir du salut, ni nous arracher à nos plaisirs accoutumés. Or, pour arriver à ce salut , nous croyons n'avoir pas trouvé de plus sur appui que la miséricorde de Dieu. De là vient que nous désirons tant voir amoindrir la justice de Dieu, et au contraire voir amplifier sa miséricorde , et que nous ne pouvons entendre sans indignation nos prédicateurs parler de la sévérité de la justice divine, comme si c'était faire injure à la divine miséricorde, dont nous nous faisons volontiers les patrons. La même chose arrivait autrefois aux prophètes qui faisaient une guerre incessante à d'insolents patrons de la miséricorde divine. Yoici comment Miellée fait parler ceux-ci contre les prophètes : « Ne prophétisez point. La fureur de Dieu ne s'appesantira pas sur ceux-là ; ils ne seront pas confondus, dit la maison de Jacob. Est-ce que l'Esprit du Seigneur est devenu moins puissant, et se plaît-il à ces œuvres de rigueur? » Mich. n, 6.

Ce sont là les paroles des pervers qui , pour rester dans leur

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impiété, exaltaient la miséricorde du Seigneur; confiants en ce seul appui, ils se flattaient de détourner les châtiments de la justice divine, qui leur étaient annoncés par les vrais prophètes. Tous ceux qui ressemblent à de tels hommes, exagèrent la miséricorde du Seigneur, non pas qu'une pieuse contemplation la leur fasse honorer et aimer de tout leur cœur, mais parce qu'ils croient que par elle , et sans aucun effort de vertu et de piété, ils obtiendront l'éternel bonheur. Qu'ils sachent donc qu'ils sont bien éloignés de cette miséricorde, par eux tant vantée. Car le premier degré pour la mériter , c'est de connaître et de détester sincèrement sa misère et sa dépravation, c'est-à-dire , les maux mêmes en faveur desquels on invoque cette miséricorde. C'est le premier don de cette miséricorde divine, celui d'où dérivent tous les autres. Ainsi, celui qui reconnaît sa misère, qui avoue avoir besoin de la miséricorde , et qui la demande , a déjà été prévenu par la miséricorde divine. Quiconque n'en est pas encore arrivé là, mais se fait illusion sur sa maladie, comme s'il était en santé, et trouve des délices à être sous les épines , celui-là n'invoquera pas la miséricorde , ou au moins ne la méritera pas. Pour obtenir miséricorde , le premier pas à faire est donc de reconnaître ta misère avec la Chananéenne , et de crier avec elle : « Ayez pitié de moi , Seigneur, fils de David. » Ainsi ceux qui, vivant criminellement, sentent qu'ils sont obsédés et tourmentés par le démon , et désirent en secouer le joug , ceux-là demandent convenablement la miséricorde et l'obtiennent.

Que répond donc le Seigneur à cette demande ? — Pas un mot. — Quelle étrangeté ! Qui ne s'étonnerait de voir cette source de miséricorde ," toujours ouverte à toutes les misères , se fermer maintenant pour cette seule femme? — Pourquoi, Seigneur, refuser la guérison qu'on vous demande , vous qui souvent allez l'offrir à qui ne la demande pas? Ne vous êtes-vous pas imposé la charge de parcourir le pays pour répandre vos bienfaits , et pour guérir les victimes du démon? N'est-ce pas vous qui accordez la guérison, même à ceux qui ne font que toucher le bord de votre vêtement? N'est-ce pas vous qui nous avez ordonné de demander, de chercher, de frapper avec l'espérance , avec la ferme confiance

d'être exaucés? N'est-ce pas vous qui, pour nous donner la confiance certaine d'obtenir, nous avez appris à prier , et nous avez vous - même formulé une prière , où l'on remarque , en même temps qu'une extrême brièveté, l'absence de tout moyen de persuasion ? Par ces deux circonstances , que vouliez- vous donner à entendre, sinon que l'assistance divine est tellement prête pour les pieux suppliants que , pour l'obtenir , il n'est besoin ni de longs discours , ni de longs arguments ? Vous donc qui aux suppliants, à ceux qui invoquent votre nom , avez donné tant de garants de votre miséricorde, maintenant ou vous ne répondez rien, ou vous répondez avec aigreur : « Il n'est pas juste de prendre le pain des enfants, et de le jeter aux chiens. » — « Je n'ai été envoyé qu'aux brebis de la maison d'Israël, qui se sont perdues. » Matth. xv, 24. Et cependant, mes frères, cela même qui, à première vue, semble amer, loin d'être amer, est le bienfait d'une miséricorde particulière et admirable. Car le Seigneur, qui, après une telle sévérité , s'est montré si clément envers cette femme , a voulu donner un enseignement à tous : afin que ceux qui ont recours à l'appui divin, et qui se répandent en prières , ne se laissent point abattre par une rigueur pareille, qu'ils ne succombent point, qu'ils ne perdent point courage , et ne renoncent point à la prière ; puisqu'ils voient par cet exemple que la miséricorde de Dieu est d'autant plus libérale qu'elle est accordée à une plus longue persévérance. Ainsi , en faisant attendre à la Chananéenne une réponse favorable , il engage non-seulement à prier , mais encore à avoir bonne espérance.

Pourquoi le Seigneur ne répond-il pas sur-le-champ à ceux qui le prient et implorent son assistance ; pourquoi les tient- il quelquefois dans une longue anxiété ? — La principale cause est que, par ce retard, il allume plus vivement les désirs des justes ; ce qui leur vaut une plus ample moisson de justice. Car « les saints désirs , dit saint Grégoire, croissent par l'ajournement ; s'il les fait décroître , ce n'étaient pas des désirs ; alors n'ayant pas jeté de racines dans la charité , ils s'évanouissent facilement avec le temps, malgré la bonne occasion qui leur est offerte. » Tels furent les désirs, telle la justice , telle la piété des Juifs, au rap-

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port d'Osée : « Que vous ferai-je , Ephraïm ? Que vous ferai-je , Juda ? Votre miséricorde , ou ( suivant une autre version ) votre piété n'a pas eu plus de durée que le nuage du matin, que la rosée qui se sèche aux premiers rayons du soleil. » Ose. vi, 4.

Voici quelle était leur piété , leur religion : quand ils étaient opprimés, et dans la tribulation, ils recouraient avec empressement au Seigneur , et lui rendaient leurs hommages ; une fois délivrés, ils n'avaient rien de plus pressé que de retourner à leurs désordres habituels. Leur religion était éphémère, comme la nuée du matin, qui se dissout aux rayons du soleil; comme la rosée du matin qui s'évapore à la première chaleur du jour. Si, à ce titre, les Juifs étaient justement châtiés par le Seigneur; que peuvent espérer ceux qui, en ce saint temps, se contiennent quelque peu pendant la confession et la réception de l'Eucharistie , et qui, après la confession, retombent dans le péché avec la dernière légèreté ? Leur religion n'est-elle pas comme la nuée qui passe, comme la rosée qui se dissipe le matin ? Et ceux-là peut-être sont déjà tombés ainsi une fois, deux fois ; beaucoup jouent ce jeu toute leur vie, chaque année se confessant, promettant, mais ne tenant jamais. Que peut-on espérer désormais de semblables pénitents ? Que peut-il arriver, que ce qui est déjà arrivé? Quoi de plus dangereux que de nous exposer à ce que le dernier jour nous surprenne comme les vierges folles quand nous ne serons pas prêts, d'autant plus que « la ruine des pervers est soudaine? » Prov. vi, 15. Mais, laissant là ces plaintes, terminons notre explication.

Quoique le Seigneur eût longtemps différé d'exaucer la Chananéenne, elle insiste néanmoins, elle approche plus près, et se jetant à ses pieds : « Secourez-moi , Seigneur, » dit-elle. On voit par là qu'elle avait été instruite par l'Esprit-Saint, puisque plus elle était vivement repoussée, plus elle avait de confiance en implorant le secours divin. Eclairée par un tel maître , elle comprit que l'assistance divine est d'autant plus près de nous, qu'elle en paraît plus éloignée. Munie de cette foi, elle qui d'abord criait de loin, s'approche ensuite pour prier ; enfin , elle est exaucée, lorsqu'on l'aurait crue repoussée; elle triomphe, lorsqu'elle aurait pu croire qu'elle était vaincue et rejetée. Ainsi s'accomplit en elle ce

qui est écrit du juste : « Lorsque vous vous croirez perdu, vous brillerez comme l'étoile du matin. » Cum teconsumptumputaveris, orieris Ut lucifer. Job, xi, 17. Nous trouvons un exemple de ce fait dans le patriarche Jacob qui après avoir lutté toute une nuit contre l'ange , obtint , pour prix de si longs efforts , la bénédiction qu'il souhaitait, et cela au moment même où, ayant eu la cuisse luxée par l'ange , il commença à boiter. Ainsi boiteux et malade il vainquit celui que, toute la nuit, sain de corps et sans blessure il n'avait pu vaincre. Gen. xxxn, 25 et seq. Cet exemple nous apprend que nous tous, qui sommes avides de la bénédiction d'en haut et des dons célestes, nous devons lutter contre le Seigneur de toute l'ardeur de nos désirs et par des prières incessantes, ne nous laisser rebuter par aucun travail, par aucun refus, et conserver une espérance d'autant plus ferme en sa miséricorde, que nous aurons paru repoussés plus durement. Car, blessés, nous triompherons de Celui que nous n'avons pu vaincre étant sans blessure. Ne prenons donc ni trêve , ni repos , que nous n'ayons mérité d'entendre cette parole pleine de salut et d'allégresse : « Femme , grande est votre foi ; qu'il vous soit fait comme vous voulez. » — Assez sur l'Evangile. — Abordons maintenant notre sujet.

DÉVELOPPEMENT DU TEXTE

Cette Chananéenne est un exemple que nous propose aujourd'hui l'Eglise , ou plutôt le Seigneur lui-même , pour nous apprendre et la nécessité de prier, et la manière de prier. Car, souvent le Seigneur prend ses exemples chez des peuples moins favorisés que nous , soit pour stimuler notre insouciance , soit pour accuser notre infidélité et notre ingratitude. C'est ainsi qu'il dit que la reine de Saba et les Ninivites s'élèveront au jour du jugement pour condamner l'incrédulité des Juifs. Matth. xn, 41. C'est ainsi qu'il oppose l'ingratitude des neuf lépreux, guéris par lui, à la religion et à la piété d'un seul étranger; c'est ainsi qu'il condamne l'inhumanité du prêtre et du lévite par l'exemple et par la compassion du Samaritain. Nous devons donc craindre

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qu'au dernier jugement notre indifférence ne soit mise en opposition avec la conduite de cette étrangère qui , plongée dans le malheur , court à la source de la miséricorde avec une foi , une humilité, une persévérance admirable : piété et religion dont manquent souvent ceux mêmes qui sont initiés aux mystères sacrés de Jésus-Christ. Au reste comme cette femme , par son exemple , nous enseigne et la nécessité de prier , et le mode de prier, nous allons aujourd'hui traiter brièvement ce double sujet.

D'abord, il me vient à l'esprit une belle pensée de saint Augustin : « Heureux ceux dont vous êtes, Seigneur, la seule espérance, et dont la prière est toute la préoccupation. » Méditât. Cette pensée ne diffère pas de celle de l'Apôtre , quand il nous ordonne de prier sans cesse, ni de celle du divin Maître qui, dans la parabole du juge inique , nous prescrit de prier toujours , sans nous fatiguer jamais. Bien des raisons nous appellent à ce devoir de religion; mais voici les deux principales : l'une, c'est la grandeur de notre misère et des périls que nous courons ; l'autre, c'est l'immensité de la bonté, de la miséricorde divine. L'une nous ordonne de demander; l'autre, d'avoir bonne espérance. Notre misère, en effet, nous porte à demander secours ; et la libéralité de la miséricorde divine promet secours à ceux qui demandent.

Commençons par la grandeur de notre misère et des périls qui nous circonviennent. Comme cette vie , où nous végétons , est appelée une tentation, ou une guerre; que ce monde est semé de raille pièges et de mille dangers ; que nous sommes revêtus d'une chair fragile et rebelle ; que l'antique ennemi a toujours ses traits dirigés contre nous ; que nous sommes , sans trêve ni relâche, assaillis de mille maux du corps et de l'àme ; que partout , autour de nous, nous trouvons la guerre, et que contre tant de périls il n'est pas de sauvegarde plus efficace que la protection divine; il semble que pour nous qui sommes toujours ainsi assiégés, qui sommes toujours avertis de nos dangers, rien n'est plus salutaire et plus avantageux que d'implorer toujours le secours du Seigneur.

La Chananéenne nous est un exemple remarquable de cette piété. Ignorant la vraie religion et la doctrine céleste , mais tom-

bée dans le malheur, elle foule aux pieds tout respect humain, tout conseil de la prudence humaine, pour recourir à la seule miséricorde du Seigneur ; elle ne cesse de l'implorer qu'après être arrivée au comble de ses vœux. Si donc une étrangère se conduit ainsi , que devons-nous faire , nous qui sommes , non pas comme elle des étrangers, des intrus, mais les concitoyens des saints, et les enfants de Dieu ? surtout quand nous savons que ces maux mêmes qui nous accablent, nous sont envoyés parle Seigneur dans des vues de miséricorde, afin qu'ils nous portent à nous souvenir de lui, à redouter sa colère, à révérer sa majesté, à implorer son secours. C'est ainsi que le saint Prophète , cherchant le salut des pervers plutôt que leur plaisir, adresse au Seigneur cette prière : « Couvrez, Seigneur, leur visage d'ignominie , afin qu'ils invoquent votre nom. » Ps. lxxxii, 17. C'est-à-dire, médecin céleste des âmes, qui jusqu'ici avez entrepris de nous guérir au moyen de remèdes bénins, c'est-à-dire, par vos bienfaits et par vos présents, puisque vous n'avez rien gagné avec ces remèdes , employez maintenant le fer et le feu , recourez à des médicaments énergiques et amers, couvrez leur visage d'ignominie , afin que nous qui comblés de vos bienfaits, n'avons pas reconnu votre mansuétude et votre bonté, instruits au moins par vos fléaux, nous sentions les effets de votre sévérité. Si donc la sévérité paternelle de Dieu, si sa providence nous laisse subir ces maux extérieurs , pour que nous ayons recours à son assistance , pour que nous mettions en lui seul l'espérance de notre salut, et que nous le reconnaissions comme l'arbitre de notre vie et de notre mort , comment se fait-il qu'abîmés sous tant de maux , nous ne pensions pas à lui, que nous ayons l'air de ne pas dépendre de lui, et que nous n'implorions pas sa miséricorde ? Car quels maux ne souffrons-nous pas dans la vie ? quelles ne sont pas nos angoisses ? Un seul démon tourmentait la fille de la Chananéenne ; nous, nous sommes obsédés par tous les démons ; le monde cherche à nous leurrer par ses amorces et par ses pompes ; des hommes perdus et violents nous persécutent de mille manières; notre chair , cet ennemi domestique , nos affections , nos passions, plus cruelles et plus impitoyables que tous les tyrans, nous déchirent

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sans fin ; toute créature de Dieu s'est armée, s'est levée contre nous, elle est devenue « un filet, un piège, où se sont pris les pieds des insensés. » Sap. xiv, 11.

La divine Providence nous laisse tourmenter par ces tentations, même après le sacrement de la régénération spirituelle , afin que ces mêmes maux qui nous pressurent nous forcent à aller à Dieu. Car, comme il ne peut rien arriver à l'homme de plus désirable et de plus heureux que de s'attacher à Dieu par le lien indissoluble de la charité , et que de s'entretenir avec lui ; rien d'étonnant s'il nous laisse agiter par les périls et les calamités de la vie , pour que nous ayons toujours à saisir cette occasion de l'invoquer, et de nous entretenir continuellement avec lui. Quiconque est ainsi pressuré, qu'il crie donc au Seigneur avec la Chananéenne : « Ayez pitié de moi, Seigneur, fils de David ; mon âme est cruellement tourmentée par le démon. » Matth. xv, 22. Quelles paroles doivent être plus ordinaires , plus familières à un chrétien , lequel , non avec ses forces , mais avec l'appui du ciel , fait une guerre incessante contre le démon , contre le monde , contre les mouvements aveugles de sa chair ? Car, si toute notre vie est, comme nous l'avons dit , ou une lutte, ou une épreuve ; ne devrait-elle pas être entièrement employée à prier et à implorer l'assistance divine ? Quand est-ce que notre vie n'est pas menacée par les traits de nos ennemis? Quand est-ce que nous jouissons d'une paix, d'une tranquillité d'âme telle , que nous n'ayons à redouter ni périls , ni embûches ? Si le démon , comme un lion rugissant, tourne autour de nous, cherchant sa proie ; si une convoitise infinie, immense, insatiable, allume toujours dans notre cœur de nouveaux désirs ; si la vie est un enchaînement de désastres, de coups imprévus, de catastrophes; si aux maux anciens viennent s'ajouter les nouveaux, et si nos misères n'ont pas de fin ; je vous le demande , que puis-je faire de mieux que de crier sans cesse au Seigneur : « Ayez pitié de moi, Seigneur, fils de David? » Aussi , quelle était la ressource commune des saints dans toutes leurs afflictions ? Ils criaient : « Je lève les yeux vers les montagnes, pour voir d'où me viendra le secours. Ps. cxx, i. — Seigneur, je tiens mon âme élevée vers vous ; en vous je mets

ma confiance , et je n'en rougis point. » Ps. xxiv, i. Ce mot calmait les souffrances ; il guérissait, non pas un mal, mais tous les maux. « Les médecins, dit très-bien Théodoret , ont un médicament pour chacune des maladies ; les saints trouvent dans la prière un remède commun à tous les maux. » Histor. Ecoles.

Mais, lorsque nous prions, et que nous implorons le secours du ciel, il arrive souvent ce qui arriva à la Chananéenne, que le Seigneur ou ne répond pas, ou répond durement. Les justes demandent alors ce qu'il convient de faire. C'est ce qui nous reste à examiner. D'abord , comme c'est fréquemment une suite de notre négligence, de nos fautes, descendons en nous-mêmes, scrutons notre cœur, voyons si nous n'avons pas commis quelque transgression qui nous attire ce châtiment de la part du Seigneur; ensuite veillons constamment, afin de ne plus retomber dans ce qui serait suivi de la même peine ; et implorons humblement la miséricorde du Seigneur, et le pardon de notre négligence : le Seigneur ne fait défaut à personne, il ne ferme à personne les entrailles de sa tendresse , il ne refuse point son secours à qui le demande en suppliant. Nous avons vu ce qu'a fait la Chananéenne qui, tant de fois repoussée par le Seigneur , et cependant se jetant à ses pieds , se qualifia de chienne , et comme telle demanda en suppliant et obtint les miettes de sa miséricorde.

Ensuite il faut persévérer sans relâche dans sa prière, et ne s'en laisser détourner par aucune considération, quand bien même le Seigneur paraîtrait sourd à nos prières, et semblerait même les repousser. Tout cela doit être supporté avec la plus grande patience, jusqu'à ce que le Seigneur, changeant sa colère en mansuétude, dise : « Femme, grande est votre foi ; qu'il vous soit fait comme vous désirez. » C'est la fable de Protée, s'il est permis de faire ici une telle comparaison. Cyrène en envoyant son fds vers lui , pour en apprendre certain secret , recommanda au jeune homme d'enchaîner le devin pendant son sommeil , et , quelles que fussent ses transformations , de ne jamais le délier, tant qu'il n'aurait pas repris sa première forme,

Les poètes, c'est-à-dire, des hommes instruits, ont imaginé cette fable afin de montrer quel courage , quelle constance il faut pour acquérir la vertu, et pour qu'aucune adversité, aucune tempête ne puisse nous détourner de cette glorieuse poursuite. Cette fable néanmoins rentre dans notre sujet, puisqu'elle nous avertit qu'il n'y a pas de difficulté, pas de travail, pas de refus du Seigneur qui doive nous empêcher de recourir à sa miséricorde, quelque irrité , quelque exaspéré qu'il paraisse contre nous. C'est ce que fit vaillamment la Chananéenne qui, rebutée de tant de manières par le Seigneur , ne perdit pas courage. Dans le livre des Juges nous lisons un exemple qui n'est pas sans analogie avec notre sujet. Les Israélites, qui avaient abandonné le Seigneur pour passer aux idoles, lui demandaient du secours contre leurs ennemis : — « Je ne vous délivrerai plus, répondit -il, allez vous adresser aux dieux que vous avez choisis; qu'ils vous délivrent dans votre détresse. » Les Israélites ne se rebutèrent point , et, redoublant d'instances et de prières, ils ne cessèrent pas d'implorer la miséricorde du Seigneur , disant : a Nous avons péché , traitez-nous comme il vous plaira , seulement délivrez-nous en ce jour. » A ces mots , ils jetèrent au loin toutes les idoles des dieux étrangers, et adorèrent le seul vrai Dieu qui, enfin vaincu par leurs prières , et touché de leur détresse , leur donna pour chef Jephté, et les sauva du désastre qui les menaçait. Jucl. x, 13 et seq. N'est-ce pas un exemple remarquable, et rentrant dans notre sujet? En effet, la réponse amère du Seigneur ne les fit pas renoncer à leurs prières et à leurs sollicitations ; au contraire , avertis par cette réponse que leurs forfaits étaient la cause de la fureur divine, ils détruisirent la cause, en jetant loin d'eux toutes leurs idoles, et enfin apaisèrent ainsi la Divinité blessée.

Plût à Dieu que tous les fidèles suivissent un tel exemple en ce saint temps de pénitence ! Quiconque veut que ses prières soient entendues, quiconque veut apaiser Dieu par son repentir, et s'en concilier l'amitié, a donc là un exemple à suivre : qu'il persévère, qu'il crie, qu'il presse, qu'il ne se laisse arrêter par aucune difficulté, mais surtout qu'il rejette au loin ses idoles. Or, nos idoles, ce sont les choses dans lesquelles nous avons placé notre espétom. n. 22

rance , notre amour , notre félicité , en leur sacrifiant le vrai et souverain bien ; ce sont les choses que nous avons aimées avec excès. Car les avares préfèrent à Dieu leurs richesses; les ambitieux, leurs honneurs; les voluptueux, leurs plaisirs impurs. Quiconque aura répudié ces idoles, qu'il espère donc fermement qu'il sera exaucé du Seigneur. Mais si, adorant ces idoles, il reste dans l'ornière de ses désordres accoutumés , qu'il redoute ce qui a été dit par le Prophète : « Si j'ai dans le cœur l'iniquité , Dieu ne m'exaucera pas. » Ps. lxv, 18. Et cette autre parole : « Si vous bouchez vos oreilles pour ne pas entendre la loi , votre prière même sera exécrable. » Prov. xxviii, 9. Le Seigneur, par la bouche d'Isaïe, dit encore aux pervers : « Quand vous étendrez les mains vers moi , je détournerai de vous mes yeux ; quand vous multiplierez vos prières, je ne vous écouterai point, car vos mains sont pleines de sang;» c'est-à-dire, de carnage, de rapine, de haine contre vos frères , de soif de vengeance. Que faire donc? Il ajoute aussitôt : « Lavez- vous, purifiez-vous, ôtez de devant mes yeux la malignité de vos entreprises , cessez de faire le mal, apprenez à bien faire, cherchez l'équité, tendez la main à l'opprimé, rendez justice à l'orphelin , défendez la veuve , alors venez , et accusez-moi , dit le Seigneur. » Isa. i, 15. Voilà , frères , la vraie discipline de la prière, la vraie discipline de la pénitence, voiià îa prière qui apaise le Seigneur irrité.

Entrons donc dans cette voie ; marchons sur ces traces ; en ce saint temps faisons pénitence de cette manière; non contents de cela, retranchons de nous, non-seulement tous nos péchés , mais même toute cause de péché , si nous voulons rentrer en grâce avec le Seigneur. La pieuse Chananéenne nous l'enseigne aujourd'hui mystiquement par son exemple. Sortie non-seulement de sa maison et de la société des impies, mais même de son propre pays, elle vint implorer l'appui du Seigneur, et l'obtint. Ne nous contentons pas de prières et de cris ; mais appliquons-nous surtout à nous purifier, à retrouver l'innocence; arrachons jusqu'à la racine tout ce qui pourrait courroucer contre nous le Seigneur , et nous attirer au péché , n'importe comment. C'est ainsi que Salomon, pour détourner l'homme de la volupté criminelle,

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recommande même de couper toute occasion de chute : « Aie soin de t'éloigner d'elle, et n'approche pas de la porte de sa maison. » Prov. v, 8. Ce n'est pas assez d'avoir dit : Aie soin de t' éloigner d'elle ; il ajoute : N'approche pas même de sa porte. 11 dit encore : « Que la voie des méchants ne soit pas de ton goût ; fuis-la , n'y passe pas, évite-la , quitte-la. » Prov. îv, 14. Voyez par combien de mots, presque synonymes, il avertit d'éviter toute occasion de péché , toute espèce de commerce avec les méchants. Lors donc que nous serons ainsi sortis de toutes les frontières du péché, c'est alors que nos prières seront agréables à Dieu , puisque nous aurons ainsi trouvé le moyen de lui plaire.

Ce qui nous reste encore , c'est à imiter non pas seulement la persévérance de la Chananéenne, mais aussi sa foi. C'est la vertu qu'exalte surtout le Seigneur, celle à laquelle il attribue particulièrement la puissance d'obtenir, quand il dit : « Femme, grande est votre foi; qu'il vous soit fait comme vous désirez. » Mais comme tous les articles du Symbole des apôtres sont l'objet de la foi , on demandera peut-être lequel de ces articles on doit croire de préférence quand on prie , afin que la prière puisse être dite appuyée sur la foi, et être efficace. — Il est nécessaire de les croire tous ; mais pour l'objet qui nous occupe maintenant, il est quatre vérités surtout, dont on doit être persuadé fortement, pour avoir une plus ferme confiance d'obtenir ce qu'on demande. La première, — c'est que, quand nous prions, le Seigneur lui-même est présent, bien qu'il ne soit pas aperçu des yeux du corps. C'est ce que proclame un des plus fidèles interprètes des lois divines, quand il dit : « II n'est pas d'autre nation si grande , qui ait des dieux s'approchant d'elle , comme notre Dieu est présent à toutes nos prières. » Deut. xxiv. Ainsi, frère, quand tu pries, ne crois pas que tu frappes l'air seulement, et que tu jettes au vent tes pa • rôles ; mais sois convaincu que le Seigneur est présent, qu'il voit ton sacrifice , tes larmes, qu'il entend ta voix, tes gémissements , l'expression de tes désirs , ainsi que l'atteste le royal Prophète : « Seigneur, vous connaissez tous mes désirs , et mes gémisse-

ments ne vous sont pas cachés. » Domine, ante te omne desiderium meum; et gemitus meus a te non est absconditus. Ps. xxxvn, 10. En second lieu , il faut croire que Dieu se conduit tout autrement que les hommes envers ceux qui demandent. Car les hommes, lorsqu'ils accordent quelque chose qui leur est demandé, se privent de ce qu'ils donnent. C'est le propre , en effet, de l'indigence humaine que, plus elle donne, moins il lui reste. Mais l'opulence de Dieu est telle , qu'aucune largesse ne l'amoindrit , qu'aucun bienfait ne lui porte préjudice. Car si la mer ne diminue pas, quoiqu'elle alimente par 1 evaporation tant de fleuves et de fontaines, quoi d'étonnant que cet abîme immense et infini de richesses ne décroisse nullement par la distribution de ses largesses ? Le secours de Dieu doit nous inspirer une toute autre confiance, que celui des hommes ; puisque ceux-ci s'appauvrissent en donnant, tandis que Dieu conserve toujours la même opulence. De cette différence en dérive une autre, — c'est que les hommes, en partie par suite de leur pauvreté , en partie par la malignité d'une nature corrompue, sont ennuyés, dépités, quand on les fatigue de prières importunes , tandis que Dieu , à cause de son opulence, de sa. bonté infinie, loin de se fâcher des prières assidues des hommes , en éprouve de la satisfaction , et même nous encourage à demander. Autrement pourquoi saint Jean , dans l'Apocalypse , appellerait-il encens les prières des Saints , sinon parce qu'elles exhalent un doux parfum devant le Seigneur? Oui, les prières des justes sont un suave parfum dont l'odeur pénètre au plus haut des deux. — Car le caractère principal de la Divinité étant la bonté , dont le propre est de se répandre partout à l'instar de la lumière solaire , qu'est-ce qui lui sera plus agréable que de faire du bien aux hommes, que de verser sur tous, de près et de loin, les trésors de sa munificence ? Cette suprême et infinie bonté se réjouit donc de toute occasion qui lui est offerte de faire du bien ; et l'occasion la plus agréable à son cœur , c'est quand la créature reconnaissant son indigence, sa misère, et la miséricorde de son Créateur, se présente à lui en suppliant, et implore son secours. Ajoutez à cela que les êtres se partagent — en causes , — et en

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effets; certains occupent une place intermédiaire, — effets par rapport aux supérieurs, — causes par rapport aux inférieurs : seul entre tous , Dieu revendique si bien pour lui le nom de cause, que le nom d'effet ne saurait lui convenir en aucune manière. Le propre des causes étant de donner, et le propre des effets étant de recevoir, — il s'ensuit que tous les êtres, placés au-dessous de Dieu , peuvent recevoir de ceux qui leur sont supérieurs; tandis que Dieu seul, qui est si excellemment cause, qu'il ne peut jamais être effet, ne reçoit de personne, et donne à tous. D'où vient qu'il est écrit : « Qui lui a donné le premier, pour en prétendre récompense? puisque tout est de lui , par lui et en lui. » Rom. xi, 3o. Si donc tous les effets , dans leur indigence , se portent avec tant d'avidité vers leurs causes, afin d'en recevoir quelque chose, quel ne sera pas l'empressement de la cause première, cette source naturelle du bien, à répandre ses trésors sur ses créatures? En effet, la nature de la bonté est plus puissante que la nature de la cupidité et de l'indigence ; par conséquent la bonté désire plus vivement de faire du bien, que la cupidité ne désire d'en recevoir. Contemplez, je vous prie, même les petits oiseaux; voyez avec quelle ardeur ils couvent leurs œufs , pour les échauffer de leur chaleur native , et les faire éclore à la vie. Si des oisillons font cela pour leur nichée ; que ne fera pas , je vous le demande , la bonté infinie pour les hommes qu'elle a créés à son image; que ne fera-t-elle pas pour les préserver , pour les orner de ses présents , pour les conduire à la félicité qui leur est destinée ? Aussi , puisqu'il y a une si grande différence entre Dieu et les hommes, quant à la manière de faire du bien , on doit implorer l'appui de Dieu avec une tout autre confiance , que l'appui des hommes. — Loin de nous donc, frères, toute négligence , toute inconstance , toute ombre de défiance. Appuyons notre confiance sur l'immensité de la bonté divine, afin de mériter, à l'exemple de la Chananéenne, d'obtenir par nos prières , fortifiées de persévérance, d'humilité, de charité et de foi , d'obtenir, dis-je, de la libéralité et de la condescendance du Seigneur, le secours de la grâce divine en cette vie, et en l'autre l'éternelle gloire.

PREMIER SERMON

POUR

LE MERCREDI DE LA IIe SEMAINE DE CARÊME.

EXPLICATION DE i/ÉVAHGlLE.

Ecce asccvdimvs Hierosolymam, et Films hominis tradetur ptlncipibus, etc.

Nous montons à Jérusalem, et le Fils de l'homme sera livré aux princes, etc.

Matth. xx, 18.

Puisque, dans le saint Evangile de ce jour, la mère des fils de Zébédée demande quelque chose à Notre-Seigneur Jésus-Christ; nous pouvons aussi, à son exemple, demander quelque chose à la mère du Christ. Il est ordinaire que les pauvres demandent aux riches. Or, qu'y a-t-il de plus pauvre que le pécheur, lequel ne s'appartient même pas, esclave qu'il est du péché? Et qui, après Dieu, est plus riche que la bienheureuse Vierge, pleine de grâce , bénie entre toutes les femmes , gardienne de tous les trésors célestes ? Tout est donc pour le mieux entre elle et nous, puisque la sainte Vierge est très-riche, et que nous sommes très-pauvres. Que lui demanderons-nous donc, pour qu'il ne nous soit pas dit aussi: « Vous ne savez ce que vous demandez? » Les disciples entendirent cette réponse, parce qu'ils demandaient des biens matériels; par conséquent, demandons des biens invisibles ; et comme la grâce divine en est la source , implorons-la humblement par l'intercession de la sainte Vierge. Ave Maria.

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