PREMIÈRE PARTIE
Chers frères , le saint évangile de ce jour comprend surtout deux parties : l'une offre le résumé de la passion du Seigneur, l'autre contient la demande des fils de Zébédée. L'Evangéliste commence ainsi la première : « Jésus prit à- part ses disciples, et leur dit : Nous allons à Jérusalem, et le Fils de l'homme sera livré aux princes des prêtres, et aux scribes, etc. » Ici on peut se demander dans quel but le Seigneur, marchant à la croix, voulut
MERCREDI DE LA IIe SEMAINE DE CAREME, SERMONI. 343 annoncer d'avance à ses disciples le supplice et les opprobres de la croix. A cela on peut assigner plusieurs causes. D'abord il monta ouvertement par là qu'il allait de sa propre volonté à la mort; car, à ce moment, il n'était ni contraint, ni cherché par ses ennemis, ni violemment entraîné ; il se rendait spontanément sur le théâtre de sa passion , afin de mieux montrer sa tendresse pour nous, et d'exciter la nôtre à son égard par un bienfait si grand et si volontaire. Il l'avait déjà déclaré lui-même une autre fois : « Personne ne m'arrache la vie, mais c'est de moi-même que je la quitte. J'ai le pouvoir de la quitter et de la reprendre. » Joan. x,18.
Mais la principale cause de cette communication, c'est qu'il voulait fortifier ses disciples pour le combat de sa passion. En effet, les malheurs sont plus aisés à supporter, quand on les a pressentis, prévus, quand on s'est familiarisé avec leur idée ; alors ils ne nous surprennent pas à l'improviste, et on est prêt à en recevoir les coups. « Le coup que nous porte un mal prévu, dit trèsbien Sénèque, ne nous atteint que faiblement. » Epist. De même que, dans un combat , il importe beaucoup de voir de loin les traits lancés contre nous par nos adversaires, car alors il nous est facile de les éviter, soit par un mouvement du corps, soit en opposant notre bouclier ; de même , pour nous garantir des coups que la fortune nous porte tous les jours, il est bon de nous les représenter d'avance , afin d'être prêts quand ils viendront. Oui, il est bon, pour nous aider à supporter les calamités sans nombre de cette vie , d'avoir bien envisagé la condition de ce monde où nous vivons, et de prévoir, avant qu'ils arrivent , tous les périls auxquels nous sommes exposés.
Que le monde soit une mer spacieuse , vaste , et avec cela perfide et orageuse, tous les sages sont unanimes à le dire. Rien n'y est sur, stable; nul repos, nulle sécurité; tout y est trompeur, incertain , mobile ; aujourd'hui vous voguez par un ciel serein , sous une brise favorable; soudain s'élève une tempête, qui vous met en présence du naufrage et de la mort. « Du matin au soir le temps change, dit l'Ecclésiastique, et tout cela se fait en un moment aux yeux de Dieu. » Eccli. xvm, 26. Ce caractère du monde,
cette instabilité des choses humaines, le sage l'a toujours présente à la pensée. Aussi Sénèque veut-il qu'on ait toujours à l'esprit ces vers du poète :
Non ulla laborurn , 0 virgo, nova mi faciès, inopinave surgit ; Omnia percepi, atque anirno mecum ipse peregi.
0 vierge, aucun travail n'est nouveau pour nioij pour moi , rien d'imprévu ni d'inopiné; mon esprit est accoutumé à prévoir, à embrasser tous les événements.
« Tu rne menaces aujourd'hui de ces choses : moi , je m'en suis toujours menacé. J'ai préparé l'homme aux accidents de l'humanité. Le sage se prépare donc aux maux à venir. Les maux que de longues souffrances rendent plus légers pour les autres , lui il les allège parce qu'il y a pensé longtemps. » Sen. Epist.
Cette préparation de l'âme étant de la plus grande importance pour supporter les adversités, souvent le Seigneur, lorsqu'il se prépare à frapper quelque coup, à envoyer quelque désastre public , a soin d'en avertir d'avance son peuple , afin que chacun - prenne ses précautions, que les méchants fassent pénitence, et que les justes se préparent à l'orage qui va fondre. « Le Seigneur ne fait rien , qu'il n'ait révélé son secret aux prophètes ses serviteurs. » Amos, m, 7. « Yous avez, dit le Prophète royal, donné un signal à ceux qui vous craignent, afin qu'ils fuient à la vue de l'arc. » Ps. lix, 6. Ce n'est pas seulement dans ces temps éloignés, c'est encore dans les siècles suivants que le Seigneur a manifesté cette sollicitude et cette providence. Aussi dans les commencements de l'Eglise naissante, quand les fidèles étaient menacés de quelque tempête, de quelque grande persécution, ils étaient avertis, par une révélation divine, de se tenir prêts et de se prémunir contre les dangers qui allaient éclater. Saint Cyprien, dans sa première lettre au pape Corneille , s'exprime en ces termes : « Puisque la providence du Seigneur nous avertit que le jour des combats approche, nous vous en prions de toutes nos forces, ne cessons avec tout notre peuple de recourir aux jeûnes, aux veilles, aux prières. Ne donnons ni trêve, ni relâche à nos gémissements, à nos supplications. Ce sont nos armes divines, les armes
MERCREDI DE LA IIe SEMAINE DE CAREME, SERMON I. 345 qui nous font teDir fermes, et persévérer. Ce sont nos remparts spirituels, et les traits divins qui nous protègent. » Il termine en ces termes, en son nom et en celui des autres évoques , sa deuxième lettre au même Pape : « Comme il convenait à notre foi , à notre charité , à notre sollicitude, nous avons fait connaître ce qui était dans notre conscience , que le jour du combat approche , qu'un ennemi acharné se lève contre nous, que vont éclater des luttes telles qu'on n'en a pas encore vu. C'est ce qui nous est fréquemment montré d'en haut , ce dont la providence et la miséricorde du Seigneur daigne nous avertir souvent. Nous qui avons confiance en lui , nous pouvons être tranquilles sur son appui et sur sa tendresse. Lui qui, pendant la paix, annonce à ses soldats la lutte imminente, leur donnera la victoire sur le champ de bataille. » Voilà donc , frères , les armes salutaires dont le Seigneur voulait munir les cœurs de ses disciples avant sa passion.
Mais quand nous prêchons cette morale, beaucoup se plaignent et s'indignent. Quoique toutes les écoles de philosophie et la sainte Ecriture soient d'accord pour nous prémunir ainsi contre les misères de la vie mortelle, lesquelles menacent tous les hommes indistinctement; néanmoins si on dit aux épouses, aux mères, de modérer leur tendresse pour leurs enfants, pour leurs époux, qu'elles aiment avec une espèce de culte; si on leur dit qu'ils sont soumis à la loi de la mortalité, que leurs corps n'ont pas la durée du marbre, mais qu'ils sont fragiles comme le tissu de l'araignée, puisqu'ils sont sujets à mille maladies, à mille accidents, à cause desquels on devrait toujours avoir présente à la pensée cette fragilité, cette incertitude de notre vie, pour n'être pas frappé à l'iruproviste par tant de coups soudains, et n'en être pas abattu; si on leur présente ces considérations salutaires et opportunes, elles se détournent, s'indignent contre des avertissements qu'elles qualifient de sinistres augures; comme si ces avertissements étaient, non une préparation des esprits, mais une prédiction de malheurs. Quelle démence ! Que font autre chose les frénétiques , chassant un médecin bienveillant, et entrant en fureur contre celui qui veut les guérir? Yoici leur juste châtiment : ayant rejeté de sages conseils, ne s'étant jamais représenté sous les yeux les caprices
et les jeux de la fortune, au premier coup qui les frappe, dès qu'une mort imprévue leur ravit ou un fils, ou un mari, elles sont abattues, elles éclatent en cris d'impiété et de désespoir,, en blasphèmes, elles disputent avec Dieu, et lui demandent compte de ses jugements. Alors leur vie n'est plus une vie; c'est chagrin, deuil, rage, aversion de la vie et de la lumière du jour. C'est la juste punition de ceux qui sont sourds à de sages avertissements. « Souvenez -vous de ce précepte, écrivait Sénèque à Lucilius, gravez-le au fond de votre cœur ; ne succombez pas sous le poids du malheur, ne vous fiez pas à la prospérité , ayez sous les yeux tous les jeux de la fortune, et persuadez- vous qu'elle va faire tout ce qu'elle peut faire. Ce qu'on a attendu pendant longtemps, est plus léger à supporter. » Voilà le remède que propose la philosophie contre l'adversité.
J'en ajouterai un autre à peu près pareil, — c'est d'aimer avec une grande retenue, une grande modération, les choses humaines, qui sont si fragiles et si caduques; afin que, quand elles viendront à nous manquer, ce qui arrive souvent, nous ne tombions pas dans le désespoir, a Malheureux , dit très-bien saint Augustin, le cœur enchaîné dans l'amour des biens terrestres; il est déchiré * quand il les perd; il reconnaît alors sa misère, par laquelle il était déjà misérable, même avant de les perdre. » Avertis par l'autorité de ce grand docteur, ne soyons donc pas avides de ces biens , de peur que , quand ils auront péri , nous ne périssions avec eux , et que nous ne fassions un naufrage d'autant plus déplorable, que nous nous y serions attachés avec plus d'acharnement. De même qu'un homme, accablé par la maladie et par les années, s'il s'appuie sur un bâton trop faible , ne s'y fie pas assez pour y peser de tout le poids de son corps, de peur que le bâton, brisé par l'effort, ne trompe son attente, et ne le jette par terre- de même, comme les choses humaines sont plus fragiles qu'un roseau , nous ne devons jamais nous y appuyer, les aimer de tout notre cœur, de peur que, quand elles nous manqueront, nous ne manquions aussi avec elles. Mais assez sur les remèdes à la misère humaine. Poursuivons.
MERCREDI DE LA IIe SEMAINE DE CARÊME, SERMON I. 347
« Mais ils ne comprirent rien à tout cela ; c'était pour eux chose cachée, et ils n'entendaient point ce qu'il leur disait. » Luc. xviu, 34. Ici s'élève une question complexe. D'abord , pourquoi le Seigneur use-t-il d'un avertissement qu'il savait ne devoir pas les empêcher d'être scandalisés de la croix? Sans doute il voulait, par cet exemple et d'autres semblables , donner à entendre clairement que ceux qui tombent , tombent par leur faute , et non parce que la divine Providence leur fait défaut; et que leur perte est imputable, non pas à Dieu, mais à eux-mêmes. Le Seigneur savait bien autrefois que les oracles de Jérémie et d'Ezéchiel ne serviraient de rien au peuple rebelle. Car il dit à Ezéchiel : « Je ne vous envoie pas vers des nations dont le langage vous soit inintelligible et inconnu; si je vous envoyais vers ces nations, elles vous écouteraient. Mais ceux de la maison d'Israël ne veulent pas vous entendre, parce qu'ils ne veulent pas m'écouter; car toute la maison d'Israël a un front d'airain , un cœur endurci. » Ezech. m , 6. Tel était donc ce peuple , et cependant le Seigneur envoyait les deux prophètes à des gens qu'il savait ne devoir retirer aucun fruit de sa sollicitude. D'où l'on voit clairement que les hommes doivent imputer leur damnation , non à Dieu qui ne manque à personne, mais à eux-mêmes.
On demande encore : — Comment les disciples n'ont -ils pas compris un fait énoncé en termes si clairs et si explicites ? — Ils ne comprenaient pas, parce qu'ils regardaient comme une impossibilité, que celui qu'ils honoraient comme le Sauveur du monde et le Messie, subît l'immense ignominie de la passion. Ne pouvant se mettre dans l'esprit une telle idée, ils s'imaginaient que les paroles du Seigneur avaient un sens caché pour eux. Hommes illettrés, et étrangers aux choses spirituelles, ils ne sentaient pas encore combien il est glorieux d'être outragé à cause de Dieu. Nous voyons que, dans l'enseignement des arts, il y a certains principes faits pour les simples et les commençants, tandis qu'il y en a d'autres pour les disciples avancés et forts : ce qui est accessible à ceux- ci est incompréhensible, inaccessible aux novices. De la même
manière, à l'école du Christ, il y a les commençants, pour qui sont les éléments de la parole de Dieu; ceux-là, comme des enfants, il faut les nourrir de lait, et non d'aliments solides. Il y a aussi les parfaits, qui ont la conscience exercée à distinguer le bien et le mal. Ce qui est compris facilement de ceux-ci, paraît aux autres nouveau et impossible. C'est aux parfaits que s'adressent ces paroles de l'apôtre saint Jacques : « Chers frères, regardez comme le sujet d'une très-grande joie les diverses afflictions qui vous arrivent. » Jac. i, 2, Et encore : « Vous serez bienheureux lorsque les hommes vous haïront, qu'ils vous sépareront, qu'ils vous outrageront, etc. » Luc. vi, 22. — Que fera, je vous le demande, un commençant, un novice, quand il entend dire que la joie est dans la douleur , la paix dans la persécution, la gloire dans l'ignominie, la béatitude dans la haine des hommes et dans les outrages ?
Et cependant, pour les parfaits , pour les hommes consommés dans la charité, et y ayant poussé de profondes racines, cette philosophie est claire ; ils sont persuadés qu'en cette vie il n'y a rien de plus doux, de plus désirable, de plus excellent, que de souffrir pour Dieu tous les supplices et tous les opprobres. Il était un des disciples parfaits de cette doctrine, l'Apôtre qui dit : « Je suis rempli de consolation, je surabonde de joie au milieu de toutes nos afflictions. » Ainsi , loin d'être abattu par les tribulations , il s'y complaisait; et il s'y complaisait si bien, qu'il disait : Je suis rempli de consolation, et non-seulement j'abonde, mais je surabonde de joie. — Et encore : « Mais si mon sang doit être répandu comme une libation sur le sacrifice et l'offrande de votre foi , je m'en réjouis avec vous; et vous aussi ayez-en de la joie , et réjouissezvous avec moi. » Philip, n, 17.
Bienheureux Paul , de grâce, qui vous a enseigné cette philo° Sophie? Vous envisagez avec joie la mort, ce terrible épouvantail, et vous demandez à vos amis de vous féliciter de la subir. Assurément vous avez appris cette philosophie , quand vous fûtes ravi au troisième ciel. Là , en effet, vous vous êtes persuadé que les souffrances de la vie présente sont hors de proportion avec cette gloire qui doit un jour éclater en nous. Rom. vin, 18. Là donc où il vit cette gloire, il vit aussi combien il est désirable de
MERCREDI DE LA IIe SEMAINE DE CARÊME, SERMON I. 349
souffrir pour Dieu tous les supplices , toutes les tortures; et celui qui lui enseignait et lui donnait cette vertu était Dieu lui-même qui disait de lui à Ananie : « Je lui montrerai combien il faut qu'il souffre pour mon nom. » Ego enim ostendam Mi, quanta oporteat eum pro nomine meo pati. Act. ix, -16. Comment le lui montrerez-vous, Seigneur? — Je lui montrerai le souverain bien; cette vue l'enflammera d'un tel désir , d'un tel amour, que pour acquérir ce bien, il ne reculera devant aucun des maux de cette vie. Qui , en effet , pour le souverain bien , ne braverait pas gaîment tous les maux du monde , et même tous les supplices de l'enfer?
Pour que nous revenions à notre sujet, les apôtres, n'ayant pas encore reçu alors la plénitude de l'Esprit, et étant encore sous l'empire de la chair , regardaient comme une impossibilité que celui qui était venu pour affranchir les hommes, et détruire tous les maux du monde, fût soumis à de si grands maux. Mais quand ils eurent été éclairés par l'Esprit-Saint , et élevés à un plus haut degré de vertu , ils firent de tels progrès dans cette philosophie , que battus de verges, emprisonnés, chargés de fers, ils se réjouissaient d'avoir été jugés dignes de souffrir pour le nom de Jésus-Christ. Maintenant qu'ils n'étaient point parvenus à cette maturité , à cette perfection , ils ne comprenaient pas ce que le Seigneur disait à ce sujet; et toute cette philosophie de la patience leur était inconnue et hors de portée.
SECONDE PARTIE
Il est temps d'arriver à l'autre partie de ce saint Evangile , laquelle contient la demande de la mère des fils de Zébédée. Subornée par ses fus, «elle s'approcha du Seigneur, et, l'adorant, lui demanda une grâce. — Que voulez-vous? — Ordonnez que dans votre royaume mes deux fils que voici soient assis , l'un à votre droite , l'autre à votre gauche. » Matth. xx, 20. Cette demande venait vraisemblablement de ce que peu auparavant le Seigneur avait ainsi répondu à Pierre qui lui demandait quelle serait la récompense des bonnes œuvres : — « Je vous le dis en vérité que, pour vous qui avez tout quitté pour me suivre , lors-
qu'au temps de la régénération le Fils de l'homme sera assis sur
le trône de sa gloire, vous serez aussi, vous autres, ass.s sur douze
trônes, et vous jugerez les douze tribus d'Israël. » Matth x.x, zb.
Commelesapôtres,grossiersencore,espéraient.,aveclesJuifs,que
le règne du Messie serait un règne terrestre et temporel , et paraissaient, d'après la réponse du Seigneur, y avoir des places arrêtées, deux disciples s'imaginaient que, par droit de parente, ils devaient être préférés aux autres, et ils prétendaient , a la faveur de l'intervention de leur mère, accaparer pour eux les premières places. Ils circonvinrent donc leur mère , et, par son moyen, demandèrent honnêtement ce qu'ils n'auraient pu demander euxmêmes sans rougir. Obéissant à la tendresse maternelle phito qu'au bon sens, la mère s'approcha donc , et dit au Seigneur . « Faites asseoir mes deux fils, etc. »
Cela équivalait à dire : Seigneur, il est constant que, dans votre royaume, vos douze apôtres seront établis avec vous comme L juges du monde. Il est donc juste que mes fils, qui non-seulement comme vos autres disciples ont tout quitté pour vous suivre
mais qui vous sont plus proches par les liens du sang , occupent parmi vos disciples une place distinguée et que , en quahte de premiers princes de votre royaume, ds soient assis, 1 un a vote droite, l'autre à votre gauche. Le Seigneur, «poussant nnetene demande, comme il convenait : - « Vous ne savez , dit-.l ce que vous demandez. Pouvez-vous boire le calice que je dois boire » Zlh\s °2. - Pourquoi cette réponse? - Il les réprimande justement de ce que s'inquiétant de la rémunération , ils ne pensent nullement'au travail ; tandis qu'il fallait s'occuper d .tard du travail , avant de penser à la récompense : comme i fa faire des campagnes , avant de réclamer sa solde ; comme d&n semer dans les larmes, avant de moissonner dans la joie, cornu il faut servir fidèlement le Seigneur, avant d'exiger le pnx de ce service. Et puisque la dispensai de la «™^ . Dieu, au lieu que le devoir du travail regarde les homme eux, s'arrogeant le droit de la divinité , oubliaient ce qui était leur devoir; tandis qu'ils auraient du laisser à Dieu ce qmesta oTutet prendre pour eux ce qui était pour eux. Voilà pourquo.
.MERCREDI DE LA IIe SEMAINE DE CARÊME, SERMON I. 351
ils entendirent cette dure réponse du Seigneur : — Vous ne savez ce que vous demandez.
« Les dix autres apôtres, poursuit l'Evangéliste, entendant cela, en conçurent de l'indignation contre les deux frères. » Mieux eût valu, et c'était plus conforme à la charité chrétienne , compatir à la grossièreté, à l'ignorance de ces deux condisciples, que de s'indigner contre eux. Cependant ce mouvement d'indignation, trop ordinaire chez tous les hommes , est surtout très-commun chez ceux qui pratiquent la justice et évitent les fautes graves. Voyant commettre autour d'eux tant d'indignités, ils éclatent , se laissent parfois aller à la colère , fréquemment même à un orgueil secret du cœur, et au mépris des autres; et cela , parce qu'ils se voient exempts des fautes qui excitent leur indignation. Il est vrai que les gens pieux ne manquent pas de chercher à obvier à cette perturbation quotidienne de l'âme, et cependant ils ont de la peine à y parvenir. Mais le remède, si difficile à trouver au dehors, se trouve, au contraire, très-facilement au dedans. — Que faut-il donc faire? — Détourner les yeux des transgressions des autres pour les porter au fond de son cœur, c'est-à-dire, dans les plus profonds replis de sa conscience, qu'on trouvera souillée de tant de taches que ce n'est plus contre les autres qu'on aura à s'indigner, mais bien contre soi-même, si on veut se faire justice et ne pas se faire illusion. — C'est ainsi que le Seigneur rabattit l'orgueilleuse indignation des pharisiens contre la femme adultère , en écrivant du doigt sur la terre leurs propres péchés : d'où il arriva que, honteux de la turpitude de leurs forfaits, ils laissèrent là la femme coupable, et s'éloignèrent. Joan. vm, 3 et seq.
En effet, c'est, un vice déplorable , inhérent à presque tous les hommes : aveugles sur leurs défauts , ils ont des yeux de lynx pour découvrir ceux des autres. Pythagore , réfléchissant sur cet étrange phénomène, lui avait appliqué une similitude , qui n'est pas dépourvue de justesse : «Tous les hommes, dit-il, portent deux valises : l'une par derrière , l'autre par devant; dans la valise antérieure , ils ont les vices des autres , qui sont sous leurs yeux ; et dans celle de derrière , leurs propres vices , qu'ils ne regardent jamais. Au lieu qu'ils devraient faire tout le contraire ,
puisque la considération des chutes des autres produit l'indignation et l'orgueil, tandis que la considération de nos propres chutes produit l'humilité, la connaissance de soi et le repentir.» Quiconque donc changera de place les deux valises, est sûr de hannir de son cœur la vanité, et toute indignation contre les travers des autres.
Si vous dites qu'il est impossible de ne pas avoir fréquemment à l'esprit ce qui se passe toujours sous vos yeux et qui est la cause de l'indignation, je vous indiquerai un moyen de voir cela pieusement et utilement. — Tous les péchés ont deux faces : — l'une, qui provoque l'indignation ; l'autre, qui appelle la compassion. En tant qu'ils blessent la société humaine et la divine Majesté, et qu'ils violent les lois les plus saintes, les péchés provoquent l'indignation; en tant qu'ils portent à l'àme pécheresse une blessure mortelle, et qu'ils l'exposent à l'éternel supplice, ils excitent la compassion, « Autrement, dit saint Augustin, tu n'as pas les entrailles de la miséricorde, si tu pleures un corps d'où s'est retirée une âme, et que tu ne pleures pas une âme de laquelle s'est retiré Dieu. » Si donc vous ne pouvez vous empêcher de voir les fautes des autres , au moins considérez la face qui peut vous porter à la compassion, et non celle qui porte à l'indignation. Car c'est un axiome de saint Grégoire, que la plus grande différence qu'il y ait entre la vraie justice et la fausse , c'est que la vraie est compatissante , au lieu que la fausse justice a pour compagne l'indignation. Or, les disciples, gens encore ignorants, n'étant pas arrivés à cette philosophie, rien d'étonnant qu'ils se soient indignes contre la demande vaniteuse et répréhensible de leurs condisciples.
La cause de leur indignation venait sans doute de ce que la dignité des deux frères leur aurait fait envie , ou bien de ce que chacun , dupe du même désir et du même aveuglement, convoitait pour soi une des deux places d'honneur. On voit par là qu'ils étaient coupables de ce qu'ils condamnaient dans les autres; mais, s'ils voyaient la faute des autres , ils ne voyaient pas la leur , aveuglés qu'ils étaient par l'amour d'eux-mêmes. Tout amour de la chair est aveugle , ce que les anciens exprimaient par un symbole significatif; en effet ils représentaient l'Amour non pas
MERCREDI DE LA IIe SEMAINE DE CARÊME, SERMON I. 353
seulement sous la figure d'un enfant, mais sous la figure d'un enfant aveugle, afin de donner à entendre qu'il n'y a aucune place pour le jugement et pour la raison, là où un violent amour a occupé le siège de l'âme. Delà la maxime célèbre de Publius Syrus : « Aimer et être sage est à peine le partage de Dieu. »
Qu'est-ce qui a fait perdre la raison au sage Salomon , sinon l'amour des femmes? Aussi quelqu'un a-t-il dit que les amants sont voisins des gens en démence et par la similitude des noms (J ), et par la chose elle-même. La raison en est simple. La volonté humaine ne pouvant rien aimer que ce qui a l'apparence de la bonté ou de la beauté , quiconque est enflammé d'amour juge beau et bon tout ce qu'il aime. Et c'est tellement vrai, que ceux qui veulent s'arracher la vie par la corde , jugent alors que la pendaison est chose très-belle et très-bonne. Or , l'homme n'aimant rien avec autant de passion que lui-même, il n'est pas étonnant que, tandis qu'il voit avec horreur les péchés du prochain qu'il n'aime pas autant, il ait cependant pour les siens tant de connivence et de tolérance, aveuglé qu'il est par l'amour-propre. Le prophète Nathan connaissait bien ce faible. Allant reprocher à David son forfait, il lui raconta la parabole de la brebis volée, mettant le crime sur le compte d'un autre, parce que le sage prophète savait que le roi porterait sur le forfait d'autrui un tout autre jugement qu'il n'aurait porté sur le sien propre. II Heg. xii, 1 et seq.
Ainsi donc les disciples , sous la pression de l'amour-propre , voyaient bien la vanité, la stupidité de leurs condisciples, mais ils ne voyaient pas la leur, quoiqu'ils fussent travaillés de la même maladie. Quelle conclusion tirer delà , mes frères ? — C'est que personne ne doit penser se bien connaître , c'est que chacun doit se défier des jugements qu'il porte sur soi-même, parce qu'il s'aime à l'excès , et que le propre de l'amour est d'aveugler l'in-
(1) La phrase française n'a aucun sel, parce que notre langue ne se prête pas nu jeu de mots du latin. Grenade accole amantes , les amants, et amentes, les insensés. La pensée, qui est pleine de finesse dans la phrase latine, n'en a aucune dans la phrase française. Nous saisissons cette occasion pour avouer que nous avons été souvent impuissant à faire passer dans notre traduction toute la finesse du spirituel écrivain.
telligence, et de tenir pour beau et bon tout ce qu'il aime. Aussi tous ceux qui s'élèvent contre les adulateurs, et qui demandent qu'ils soient bannis, comme une peste, du commerce des hommes, ont bien soin d'avertir que quiconque veut être à l'abri de la contagion , du poison de la flatterie , doit commencer par expulser loin de soi le flatteur intérieur, c'est-à-dire , l'amour de soi. Car c'est lui surtout qui flatte l'homme, le caresse, lui accorde plus qu'il ne lui est dû; c'est lui qui fait écouter avec plaisir les autres adulateurs, et qui fait prendre en aversion ceux qui reprennent et donnent des avis salutaires. Tels sont les maux que produit l'amour de soi. Car tout amour est aveugle, quand il n'a pas Dieu pour objet. L'amour de Dieu, au contraire, loin d'aveugler l'intelligence, l'illumine admirablement.
Cependant le Seigneur voulant réprimander ses disciples en esprit de douceur , les appelle, et leur dit : et Vous savez que les princes des nations les dominent , et que les grands les traitent avec empire, etc. » Matth. xx,25. C'est comme s'il leur avait dit: Mes disciples , vous devez avant tout vous bien persuader d'une chose : c'est que la vie humaine et la vie évangélique sont bien différentes; autre est la société du monde, autre la société de mon Eglise. Dans la première, les princes et les grands , ou usurpent , ou s'arrogent par succession, le droit de commander aux autres; mais , dans cette société nouvelle , le plus grand ne s'arroge pas pour lui le droit de commander , de dominer ; tout au contraire, son principal travail est de s'anéantir, de se mettre aux pieds des autres , d'obtempérer à tous, et de se faire leur serviteur et leur esclave. Dans cette société , le plus grand — c'est le plus saint; car ici c'est, non l'affluence des biens terrestres, mais l'excellence des vertus qui fait la vraie grandeur. L'humilité est si étroitement unie à la sainteté qu'un des Pères dit : « Qui est-ce qui est vraiment saint ? Celui qui est vraiment humble. Qui est-ce qui est plus saint? Celui qui est plus humble. Qui est-ce qui est le plus saint? Celui qui est le plus humble, celui qui, à ses yeux, est le dernier de tous, celui qui cherche non à commander, à dominer sur les autres, mais à obéir, à être soumis à tous. »
Yoilà la philosophie qu'a pratiquée Agathe, cette vierge sainte,
MERCREDI DE LA IIe SEMAINE DE CARÊME, SERMON I. 3o3 qui disait : « Je suis la servante du Christ, et, comme telle, je me présente sous des dehors serviles , quoique de condition libre , et de haute naissance; » voilà celle qu'a pratiquée sainte Elisabeth, fille du roi de Hongrie, grande, non parce qu'elle était fille de roi, mais parce que, quoique telle, par amour de Dieu elle s'humilia jusqu'à une condition servile , lorsque de ses royales mains elle servait les malades dans un hospice , lorsqu'elle pansait elle-même leurs plaies , et que , dans l'ardeur de sa charité , elle baisait leurs ulcères d'où coulait un sang corrompu. C'est à ce titre encore qu'était grand un saint François qui, fondateur d'un ordre célèbre , poussa l'humilité jusqu'à ne pas vouloir gouverner l'institut fondé par lui , ni même exercer les fonctions sacerdotales , tant il avait à cœur de descendre et de s'humilier de toutes les manières. Mais de tous ces exemples il n'en est pas de plus grand que celui du Fils de Dieu qui, voulant réprimer la vanité de ses disciples, ajoute : « Le Fils de l'homme est venu, non pour être servi , mais afin de servir et de donner sa vie pour la rédemption de plusieurs. » Matth. xx, 28.
Lui qui possède la nature divine, il s'est abaissé jusqu'à prendre une livrée d'esclave ; il a daigné venir en ce monde, non en maître, mais en serviteur, pour obéir, non pour commander; et cela, afin de répandre son sang avec sa vie pour le salut de tous. Le propre du serviteur et de l'esclave acheté , c'est de se livrer au labeur quotidien , imposé par le maître, tandis que le fruit de ce labeur appartient au maître. En effet, dans tout ouvrage il y a deux choses à considérer : l'ouvrage lui-même , d'un côté , et, de l'autre, sa rémunération ; et le caractère de la servitude, c'est que le travail, la fatigue est pour le serviteur , tandis que le résultat de la fatigue et du travail arrive au maître. Si tel est le principal caractère de la servitude , quel est l'esclave, je vous le demande, qui a accompli plus exactement, plus pleinement cette loi de la servitude que Notre-Seigneur ? Quels travaux n'a pas endurés le pieux Rédempteur? quels tourments n'a-t-il pas subis? que de veilles, de jeûnes, de sueurs, de voyages! que de tortures corporelles, que de tristesses de l'âme n'a-t-il pas supportées pour notre salut? D'ailleurs, qu'avait-il à gagner à tant de travaux, en ce qui
concerne la grâce ou la gloire, lui qui au moment de sa bienheureuse conception avait été comblé delà plénitude de toutes les grâces? De même qu'il est né, qu'il a souffert, non pour lui, mais pour nous; de même il a répandu sur nous de la main la plus libérale le fruit de tous ses travaux.
Pour cela il a institué les sacrements de la nouvelle loi , afin que, par ces sacrements, comme par autant de canaux , dérivassent sur nous les sources de ses grâces et de ses mérites. C est ce que nous voyons, pour nous borner à ce seul exemple, dans le saint baptême : par l'immersion de ceux qui sont baptises , nous représentons la mort et la sépulture du Seigneur, et, par cette représentation, nous nous appliquons le mérite de sa mort; en sorte que, ce que Notre-Seigneur a mérité par sa vraie mort, l'enfant l'obtient dans le baptême par la foi de ses parents et par la représentation de la mort du Sauveur. Peut-on imaginer plus de bonté, plus de clémence? Aussi saint Cyrille, admirant la grandeur de ce bienfait, s'écrie-t-il avec raison : « 0 mystère nouveau et inopiné ! Nous ne mourons pas réellement, nous ne sommes pas ensevelis réellement , nous ne sommes pas réellement attaches a . ia croix; nous n'imitons la passion qu'en image, au lieu que notre salut est une réalité. Le Christ a été vraiment crucifie, vraiment enseveli, il est vraiment ressuscité, et il nous a donne les mérites de tous ces mystères, de sorte qu'en participant a une Faible image de la passion, nous gagnons réellement le salut. 0 bonté ?ans exemple ! Le Christ a laissé percer de clous ses mains et ses pieds immaculés , et par de si grandes douleurs il me confère le saint à moi qui ne souffre rien de tel. » A l'exemple de tant cl humilité , humilions-nous donc, frères , sous la main puissante de Dieu, afin qu'il nous exalte au temps de sa visite.
Pour cela, commençons par bannir loin de nous l'arrogance, l'orgueil, l'ambition, la vaine gloire, le faste, et cette vamte que beaucoup tirent de leur naissance, de l'éclat de leur race. Ensuite, pour ce qui a rapport à l'âme, pensons de nous avec bassesse, avec humilité, ne voyant en nous que le néant, d'où nous sommes sortis; s'il y a en nous quelque chose de louable, attribuons-le au Père des lumières, source de tout bien, de tout don parfait. Jac.
MERCREDI DE LA IIe SEMAINE DE CAREME, SERMON IL 33* I, 17. Telle est la voie la plus sure pour recueillir la grâce divine. C'est si vrai , que saint Augustin avance que presque à toutes les pages des divins écrits se trouve cette pensée : « Dieu résiste aux superbes, il donne la grâce aux humbles. » De Boct. Christ. Nonseulement il leur donne la grâce, mais il nous aide si bien à mériter l'héritage de la céleste patrie, que, selon le même saint Augustin, Jacob et Esau, ces deux frères qui se heurtaient dans le sein de leur mère, figuraient deux peuples, celui des bons et celui des méchants; dont l'un, ajoute-t-il, s'élève au ciel par l'humilité, et dont l'autre se précipite aux enfers par l'orgueil. Serm. lxxviii, de Tempore. Appliquons-nous donc, frères, à imiter l'humilité du Christ, plutôt que l'orgueil du démon; par amour de Dieu soumettons-nous à toute créature humaine ; aimons mieux obéir que commander, afin d'être vraiment grands et illustres dans le royaume de Dieu , ici-bas et au ciel. Car Salomon a dit avec une grande vérité : « L'orgueil de l'homme le fera tomber dans l'humiliation, et l'humble d'esprit recueillera la gloire. » Prov. xxix, 23. Daigne nous l'accorder le divin Maître de l'humilité, Notre- Seigneur Jésus-Christ, qui avec le Père et le Saint-Esprit vit et règne dans les siècles des siècles. Amen.
SECOND SERMON
POCB
LE MERCREDI DE LA IIe SEMAINE DE CAREME,
EXPLICATION DE L* ÉVANGILE
Die ut sedeant M duo filii mei, umis ad dexteram tuam, et itnus ad sinistram in regno tuo.
Ordonnez que, dans votre royaume, mes deux fils que voici soient assis, l'un à votre droite, l'autre à votre gauche. Maith. xx, 21.
L'exorde de notre évangile ayant trait au mystère de la passion du Seigneur, nous allons parler d'abord de ce mystère. Il es constant que le principal, le premier devoir d'un chrétien est
d'aimer Dieu par dessus tout. C'est le principal commandement , le premier de tous les sacrifices que Dieu exige de l'homme ; les paroles de Moïse en font foi : « Maintenant donc, Israël, qu'est-ce que le Seigneur demande de vous, sinon que vous aimiez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, etc. » Beut. x, 12. Il suit de là que de toutes les parties de la philosophie chrétienne, il faut traiter avec le plus d'insistance et le plus de développement celle qui peut porter les cœurs des hommes à cet amour. Mais quoique, suivant saint Augustin , il n'y ait au monde aucune créature qui ne nous invite à cet amour, rien n'est plus efficace à le produire que le grand, le suprême bienfait de la passion du Seigneur. D'abord , parce qu'aucune des œuvres divines ne manifeste plus évidemment l'immense miséricorde de notre Dieu, sa bonté, sa bienfaisance j sa charité , toutes ses gloires et toutes ses perfections. Ensuite, parce qu'il n'est aucun autre bienfait divin, dont le juste sente mieux chaque jour le fruit en lui-même. En effet, quand il est sous le poids des calamités de cette vie, quel remède plus efficace à ses douleurs, que la considération de la passion de Jésus? Quand le souvenir de ses transgressions passées l'oppresse, quelle autre pensée pourrait soutenir et raffermir son âme défaillante ? Veut-il obtenir quelque chose de Dieu , quels titres meilleurs que les mérites de cette même passion? A-t-il à entreprendre, à souffrir, quelque chose d'ardu, de difficile, quel plus puissant stimulant , quel plus grand exemple , pour munir et armer son cœur? Enfin, est -il assailli par les tentations du démon, où trouver un plus sur refuge qu'aux ouvertures du rocher, Exod. xxxm, 22; Cant. n, 14; 1er. xm, 4, c'est-à-dire, qu'aux blessures du Christ attaché à la croix? On ne saurait dire combien ces considérations sont puissantes à porter les personnes pieuses à aimer leur Rédempteur. D'autant plus qu'il est évident que de si grands biens leur viennent, non des mérites des hommes, mais de la seule miséricorde de Dieu. Le pape saint Léon l'a dit : « Dieu n'avait d'autre cause de s'apitoyer sur nous, que sa propre miséricorde. » De ce que notre rédemption découle de la seule miséricorde de Dieu, il s'ensuit qu'elle est pleine et complète. Car, tout effet répondant à sa cause, il était nécessaire que fût parfaite une rédemp-
MERCREDI DE LA II8 SEMAINE DE CARÊME, SERMON IL 350 tion qui découlait de la source inépuisable de la miséricorde divine. Autrement, elle eût été fort mesquine, si elle eût répondu à nos mérites, à nous qui, pauvres pour toute espèce de vertus, ne sommes riches que dès qu'il s'agit de pécher.
De là vient encore , selon saiût Augustin , que nous avons à attendre du Christ des biens d'autant plus grands, qu'il a souffert pour nous de plus grands maux. Car ce qui est admirable dans l'œuvre du Christ, c'est que ce qui aurait dû nous inspirer la plus grande crainte, est précisément ce qui%st pour nous le principal motif d'espérer et d'aimer. En effet, nous aurions eu grande raison de craindre celui pour qui nous étions l'occasion de tels travaux , de telles douleurs. Mais ces souffrances , affrontées spontanément pour moi, sont une preuve évidente delà tendresse, de la miséricorde du Rédempteur à mon égard ; elles m'excitent puissamment à le payer de retour , à lui rendre amour pour amour , à placer mon espérance en sa miséricorde. Le Seigneur lui-même a déclaré qu'il en serait ainsi , lorsqu'il a dit : a Quand j'aurai été élevé delà terre, j'attirerai tout à moi. » Joan. xn, 32. C'est-à-dire, quand j'aurai subi le cruel supplice de la croix pour la rédemption et le salut du genre humain, un si grand bienfait me conciliera les cœurs des hommes , quelque durs qu'ils soient. Oui vraiment , comme l'aimant attire à soi le fer , le bienfait de la passion de Jésus devrait attirer les cœurs de fer des hommes. C'est pour cela que lé Seigneur a voulu que le mystère de sa passion fût célébré à la solennité de Pâques , et au milieu d'un grand concours de fidèles , afin que le témoignage d'un si grand amour , d'une si grande miséricorde, fût manifesté non dans l'ombre, mais en présence de la foule ; et que, comme le dit saint Chrysostome , le Seigneur du monde fût connu par ses douleurs , avant d'être connu par sa gloire. Ses douleurs , en effet , nous portent à l'aimer , sa gloire nous porte à l'honorer et à le vénérer; ses douleurs avaient pour objet notre salut, tandis que sa gloire lui est personnelle. Or, telle a été la tendresse, la bonté de Jésus, qu'il a voulu montrer au inonde l'instrument de notre salut , avant de montrer sa gloire. Pour opérer les miracles, qui manifestaient sa divinité et sa gloire, il ne recherchait pas toujours des lieux publics ; parfois il les fai-
sait sans témoins , ou recommandait le silence. Mais pour le supplice de sa passion, qui proclamait son ardente charité, et qui nous était un puissant stimulant pour l'aimer , il choisit un temps et un heu , où il put être vu de tous , afin que le monde fût témoin de son amour, avant d'être témoin de sa divinité et de sa gloire.
C'est ce qu'il nous donne à entendre implicitement au commencement de notre Evangile , quand il dit : « Yoilà que nous montons à Jérusalem, » c'est-à-dire dans une ville célèbre, où va s'accomplir devant un peuple nombreux l'œuvre mémorable de mon sacrifice. Par cette œuvre, par la puissance de cette immense charité, il conquérait, en tant qu'homme véritable, l'empire etla domination sur toutes choses. Car «Jésus-Christ, dit l'Apôtre, est mort afin d'exercer un empire souverain sur les morts et sur les vivants ; afin que ceux qui vivent, vivent non plus pour eux-mêmes, mais pour celui qui est mort pour eux. » Rom. xiv, 8 et 9. Argument péremptoire. Car lorsqu'un garant a payé une dette pour des débiteurs, ceux-ci, libérés à l'égard du créancier , restent débiteurs du répondant. De même , libérés de la dette du péché par le mérite de l'auguste répondant , de Jésus-Christ, nous sommes devenus ses serviteurs. Et cette domination a été , non pas extorquée par la crainte, ni arrachée par la violence, mais conquise par les bienfaits et par l'amour. Car, dit saint Chrysostome , un empire vrai et digne de ce nom est fondé sur l'amour, et non sur la crainte ; la servitude qu'il établit est volontaire et aimable j elle n'a rien de contraint. — Mais poursuivons :
« Et le Fils de l'homme sera livré aux princes des prêtres et aux docteurs de la loi , etc. » Matth. xx , 17. Quoique les principaux auteurs de la mort du Christ fussent les princes des prêtres ; néanmoins les instruments de cet attentat, les bourreaux, étaient l'avarice, l'ambition, et, leur progéniture commune, l'envie. Car, pour trente deniers, Judas, poussé par la cupidité, trahit son maître. De leur côté, les pontifes, pour ne pas perdre la position qu'ils occupaient dans l'opinion publique, résolurent la mort de Jésus- Christ. Voici leur langage : « Si nous le laissons faire, tous croi-
MERCREDI DE LA IIe SEMAINE DE CARÊME, SERMON II. 361
ront en lui , et les Romains viendront ruiner notre ville et notre nation. » Si dimittimxis eum sic , omnes credent in eum , et renient Romani, et tollent nostrum îocum,et gentem. Joan. xi. 48. Inquiétés par ces craintes, ils conçurent donc leur horrible forfait. C'est ainsi , comme le remarque à cette occasion le cardinal Cajetan , qu'Aaron, pour ne pas être expulsé du souverain pontificat , fabriqua le veau d'or qu'adora la multitude infidèle , Cajet. super Exod. Car , telle est la tyrannie de l'ambition , qu'elle ne recule devant aucun attentat, quel qu'exécrable qu'il soit , ou pour s'élever plus haut , ou pour ne pas perdre une position acquise. Il y a peu d'années, le fils du roi de Tunis , brûlant du désir de régner , ne voulut pas attendre la mort prochaine de son vieux père ; il lui fit brûler les yeux avec un fer rouge, et, par un crime, occupa seul le trône paternel. C'est un exemple récent ; en voici un autre plus ancien , et qui n'est pas moins déplorable. L'impératrice Irène fit également crever les yeux de son fils, de l'héritier du trône, afin d'usurper l'empire. Puisqu'il en est ainsi, quoi d'étonnant si les princes des prêtres livrèrent le Seigneur à la mort, pour ne pas perdre leurs dignités et leurs honneurs ? Ensuite , le troisième bourreau est l'envie, la jalousie, compagne inséparable de l'ambition. Car l'ambitieux ne pouvant souffrir personne à partager ses dignités, il s'ensuit qu'il est brûlé d'envie , qu'il en sèche, lorsqu'il voit quelqu'un lui être égalé en honneur , ou devenir son supérieur. C'est cette envie qui dévorait les pharisiens, lorsqu'entendant les enfants publier dans le temple la gloire du Seigneur , ils se disaient les uns aux autres : a Yous voyez que nous ne gagnons rien; voilà tout le monde qui court après lui. » Joan. xii , i9. Ce bourreau conspira donc aussi contre la mort du Seigneur ; le juge inique lui-même en fait foi , lui qui, au rapport des évangélistes , savait que les Juifs avaient livré par envie la victime divine.
Sur ce crime hideux de l'envie, je dirai quelques mots, m'arrêtant seulement sur trois points, qu'ont traités les saints docteurs. D'abord , l'envieux est ingrat : ce qui le prouve , c'est que vous avez beau combler de bienfaits un envieux, du moment que vous étendez vos bienfaits sur les autres, le bonheur de ceux-ci est
pour lui un tel supplice , qu'il témoigne sa reconnaissance à son bienfaiteur par de la haine ; et cela parce que d'autres en ont reçu des bienfaits semblables. En effet, l'esprit du jaloux ne trouve de repos , que quand il est seul l'objet des bienfaits ; le bonheur des autres est pour lui un tourment continu, et il ne se réjouit que de leur malheur. — En second lieu , ce vice est qualifié de juste par beaucoup de moralistes ; non pas qu'il ait rien de commun avec la justice, mais parce qu'il porte avec lui sa peine et son juste châtiment; car il ronge et déchire les entrailles de l'envieux; il y répand un fiel amer qui produit des supplices pareils à ceux des démons; en quelque lieu qu'il aille , il traîne après lui la peine due à ses forfaits. —Enfin ce vice est dans la classe de ceux qui, après cette vie, subsistent encore dans la géhenne ; et ce sont les plus atroces. Car les vices vulgaires, qui consistent dans la poursuite des plaisirs , n'ont aucune place en un lieu d'où sont bannis la joie et le plaisir. Là, nulle amorce pour la luxure , l'ivresse , la gourmandise, et les autres vices de ce genre; néanmoins on y verra le plus grave de tous les péchés , c'est-à-dire la haine de Dieu, dont le Prophète a dit : « L'insolence de ceux qui s'élèvent contre vous va toujours croissant. » Ps. lxxiii , 23. Là vivra encore le supplice de ceux qui désespèrent de la miséricorde divine, parce qu'ils savent que la porte du pardon , du repentir , de la compassion divine leur est fermée à tout jamais : de là, cet autre crime effroyable, le blasphème. En effet, désespérant de leur salut, agités comme par les furies, ils ouvrent contre le ciel leur bouche sacrilège , et poursuivent la justice divine d'outrages et de malédictions qui font frémir. Tel est le supplice perpétuel des damnés, leur occupation continue, leur unique passion.
Cette considération, quand il n'y en aurait pas d'autres, devrait assurément, mes frères, nous détourner d'une voie qui conduit à un lieu , où retentissent sans interruption des clameurs si exécrables contre le Maître de toutes choses , contre le plus bienfaisant des pères. Si le royal Prophète proclame heureux les citoyens du ciel d'avoir à louer Dieu dans les siècles des siècles ; bien malheureux assurément devront être jugés ceux qui dans les siècles des siècles seront condamnés à vociférer contre lui des
.MERCREDI DE LA IIe SEMAINE DE CAREME, SERMON 11. 303
cris sacrilèges et exécrables. Le même prophète place dans le même lieu l'envie, la jalousie ; après avoir annoncé que la justice et la gloire des justes seront éternelles , il ajoute aussitôt : « Le méchant verra, et il s'irritera ; il grincera des dents , et il séchera de dépit; le désir des pécheurs s'éteindra. » Ps. cxi , 10. C'est-àdire les autres vices qui consistent dans le désir et la jouissance de la volupté périront en ce heu ; mais l'envie et les autres crimes qui déchirent, qui corrodent l'àme , y vivront éternellement pour le plus grand supplice des pervers. Ils sont tellement rongés d'envie à la pensée de la félicité des justes , qu'ils sont torturés nonseulement par leurs souffrances , mais aussi par la gloire des autres. De là vient , suivant la remarque de saint Athanase , que ce vice est de la nature des crimes commis contre le Saint-Esprit, et dont le Seigneur déclare qu'ils ne seront remis ni en ce siècle ni en l'autre ; l'envie , en effet , torture et corrode le cœur des damnés, non-seulement en cette vie, mais aussi dans la vie future. Pourquoi ce langage, mes frères ? — C'est pour que, persuadés par ces raisons, vous poursuiviez d'une haine particulière ces trois monstres, ambition, avarice, et, leur fille commune, l'envie; trois monstres qui ont livré à la mort la plus cruelle l'auteur de la vie. 11 y a beaucoup de fidèles qui , en l'honneur de la passion de Jésus, s'abstiennent de viande le mercredi, jour où fut tramée la mort du Seigneur : pieux usage que j'approuve, que je loue et recommande de toutes mes forces. Mais j'approuverais bien davantage, qu'en mémoire de cette même passion, on déclarât une guerre acharnée à ces trois vices qui ont conjuré contre le Seigneur et en ont été les bourreaux , et qu'on les expulsât constamment de son cœur. — Quoi de plus détestable , en effet , que les crimes qui ont arraché la vie à fauteur de la vie? Celui qui se voit entaché de tels vices , qu'il ait horreur de lui-même , comme d'un bourreau et d'un homicide. Peut-être ne doit-il qu'au temps de n'avoir pas trempé une main impie dans le sang du Seigneur; car, s'il eût vécu alors, qu'eùt-il fait autre chose que ce que firent ceux que les mêmes crimes portèrent au même attentat ? Il y a grande probabilité que les mêmes causes eussent amené les mêmes effets. Car si l'ambition, l'avarice, l'envie ont mené les
Juifs à cet exécrable forfait , qu'auriez-vous pu vous promettre à vous-même, si, vivant dans le même temps , vous aviez été agité parles mêmes furies, par les mêmes crimes?
Ayant donc annoncé, clans les termes cités plus haut, sa passion à ses disciples, le Seigneur se dirigeait vers Jérusalem. Voici comment l'évangéliste saint Marc décrit ce voyage : « Lorsqu'ils étaient en chemin pour aller à Jérusalem , Jésus marchait devant eux ; ils étaient tout étonnés , et le suivaient saisis de crainte. » il/arc. x, 32. Ces paroles simples cachent un mystère peu ordinaire, puisque le saint évangéliste dit que les disciples étaient saisis de stupeur et de crainte. Car la stupéfaction annonce un grand trouble, une grande surprise. D'où venaient donc cette stupéfaction et cette crainte ? Etaient-elles produites par la pensée de la passion future ? — Nullement ; ce qui n'est pas compris ne saurait inspirer ni la crainte, ni la surprise. Or, les autres évangélistes sont d'accord pour affirmer que les disciples ne comprenaient rien à ces paroles du Seigneur. « Ils ne comprirent rien à tout cela , dit saint Luc , c'était pour eux chose cachée , et ils n'entendaient point ce qu'il leur disait. » Luc. xvm, 3i. Pourquoi donc étaient -ils stupéfaits? pourquoi craignaient -ils? Quelle était la cause de cette crainte et de cette stupéfaction? — C'est qu'ils voyaient le Seigneur, contre son usage , les précéder d'un pas accéléré. En effet, après avoir parlé de sa passion, enflammé d'ardeur et brûlant du désir de la voir commencer, il avait doublé le pas. C'est là un mouvement naturel , quand on marche vers ce qu'on désire vivement.
Par cet empressement , par cette accélération, le Seigneur voulut montrer l'expansion de sa tendresse, et l'ardeur avec laquelle il marchait pour nous au supplice de la croix. Car de même qu'il avait manifesté cette charité brûlante, quand, avant sa passion, il voulut être accueilli dans la ville avec des palmes, au milieu de l'ovation de tout un peuple , et des cris d'allégresse ; de même alors il voulait nous représenter les mêmes sentiments par l'accélération insolite de sa marche; en sorte que , si nous lui devons beaucoup pour le bienfait incomparable de sa passion , nous devons reconnaître que nous ne lui sommes pas moins redevables pour
MERCREDI 1)E LA IIe SEMAINE DE CARÊME, SERMON II. 363
la satisfaction , la joie avec laquelle il allait au supplice. En effet , cette bonne grâce, ce désir de faire le bien a tant de puissance sur les hommes , que souvent ils regardent plutôt à la volonté du donateur, qu'à la grandeur du don; mais ici l'une et l'autre sont également admirables, et jamais nous ne saurions témoigner assez de reconnaissance pour un bienfait tel que celui de notre salut.
Mais revenons à la crainte des disciples. Quoique saisis de frayeur, ils ne laissaient pas de suivre leur Maître partout où il les conduisait. C'est-à-dire ils craignaient, et néanmoins en même temps ils faisaient taire leur crainte et suivaient le Seigneur. Par là nous voyons, mes frères, que, bien que les bons comme les méchants soient sous l'influence des affections humaines, cependant les uns et les autres sont affectés bien différemment. Car nous ne sommes pas les apologistes de l'impassibilité insensée des Stoiciens, qui voulaient étouffer toute affection chez les hommes, et en faire comme des souches, ce que condamne l'Apôtre. Tous en effet, justes et pervers , nous sommes sujets aux passions humaines et aux perturbations qui en sont la suite. Mais entre les uns et les autres il y a une double différence.
Car les méchants , pour échapper aux maux qui les menacent , ne reculeraient devant aucun forfait ; au contraire , quelque critique que soit la position où les bons se trouvent , comme cependant ils aiment Dieu plus qu'eux-mêmes , ils sont prêts à souffrir quoi que ce soit, pour n'être pas forcés d'offenser Dieu qui, dans leur cœur, passe avant tout le reste. C'est ce que fit Abraham chez qui l'amour de Dieu fut plus fort que l'amour cependant si grand qu'il avait pour son fils; non pas qu'il eût été insensible à la mort de son fils unique, qu'il aimait tendrement; mais parce qu'il eût été bien autrement tourmenté si , en sauvant son fils , il eût perdu la grâce et l'amitié de Dieu. Cette disposition des justes est figurée par ces vaches qui, entendant leurs veaux renfermés à l'étable mugir et demander les mamelles maternelles , poussaient, sous l'influence de la même affection , les mêmes mugissements , sans pour cela retourner en arrière , ou se détourner à droite ou à gauche; mais elles marchaient droit devant elles où les conduisait la puissance divine. I Reg. vi, 10 et seq. Dans les actes
des apôtres , l'évangéliste saint Luc rapporte à peu près la même chose de l'apôtre saint Paul. Car, les chrétiens de Césarée cherchant par leurs prières et par leurs larmes à le détourner d'aller à Jérusalem; lai, vivement ému , mais plein de l'esprit de Dieu : «Que faites- vous , dit-il , de pleurer ainsi et de m'attendrir le cœur ? Car je suis tout prêt à souffrir à Jérusalem , non-seulement la prison , mais la mort même pour le nom du Seigneur Jésus. » Quid facitis fientes et affligentes cor meum? Ego enim non solum alligari , sed et mori in Jérusalem parafais sum, propter nomen Domini Jesu. Act. xxi, 12 et 13. Yoilà la première différence entre les bons et les méchants.
Une seconde et notable différence, — c'est que les justes ne s'affectent pas des choses humaines aussi vivement que les méchants. Car la force de la grâce divine, l'amour des choses célestes et la joie qui en résulte, font que l'homme pieux prise à leur juste valeur les biens et les maux terrestres , et qu'il ne s'émeut pas trop des prospérités ou des adversités de cette vie. De même que celui qui, par son grand caractère , s'est élevé d'une basse condition à la dignité royale , méprise facilement ce dont il faisait cas, lorsqu'il était pauvre; de même celui qui , par un bienfait divin , s'est élevé à la contemplation, à la noble jouissance des choses célestes, met aisément sous ses pieds ce qu'il prisait beaucoup autrefois, lorsqu'il ne connaissait pas d'autres biens. Or, ce qu'on regarde comme vil et abject ne saurait soulever dans le cœur une bien violente passion. Les méchants , au contraire , qui n'ont pas éprouvé la suavité, la noblesse des trésors célestes, eux qui ne connaissent d'autres biens que les biens de la terre , lesquels ont seuls du prix à leurs yeux et dans lesquels ils placent toutes leurs espérances, les méchants sont impressionnés avec une force incroyable et en sens divers par les vicissitudes humaine?. Sont-ils frappés par l'adversité , ils ne sont pas loin de recourir à la corde pour en finir. La bonne fortune vient-elle enfler leurs voiles et les faire voguer heureusement; l'orgueil , le faste, le dédain et le mépris des autres prennent possession de leur cœur ; tant ils sont le jouet des impressions qu'ils reçoivent des objets extérieurs. Les justes ont les mêmes passions, les mêmes affections
MERCREDI DE LA II' SEMAINE DE CARÊME, SERMON II. 36*7 que les méchants; mais, par un bienfait particulier de Dieu , ces passions sont contenues dans les bornes d'une sage modération, parce que la grâce divine les modère et les assoupit.
Ce don céleste, le royal Prophète l'appelle en beaucoup de passages latitudo cordis, largeur , étendue du cœur, et il dit que le ciel l'en a gratifié parce qu'il observe les préceptes divins : « Je marchais in latitudine, dans un chemin spacieux, parce que je ne recherche que vos préceptes. » Ps. cxvm, 45. « Vous avez affermi mes pieds dans un lieu large et spacieux. » Ps. xxx, 9. Que par pieds il entende les affections , les désirs qui agitent et passionnent l'àme , c'est trop connu , pour qu'il soit besoin d'insister. Or, ces affections, qui souvent sont rétrécies par les perturbations des choses humaines , la vertu de la grâce divine et la confiance en Dieu les dilatent, les élargissent admirablement; l'homme alors n'est plus en proie à l'esprit de pusillanimité; la prospérité ne l'aveugle plus , il ne se laisse plus absorber, accabler par l'adversité. Il arrive de là que le juste, élevé au-dessus des atteintes de la fortune , est maître de lui-même, comme il paraît maître des choses humaines. Sénèque glorifie admirablement la noblesse , la félicité d'une telle âme : « Une puissance divine anime une âme supérieure, modérée , méprisant les choses humaines comme audessous d'elle, se riant de tout ce que nous craignons et de tout ce que nous désirons. Un si grand objet ne peut subsister sans l'appui de Dieu. » Sen. Epist. De cette hauteur , de cette constance de l'âme vient la fermeté dont parle Salomon: « Le juste demeure ferme dans la sagesse, comme le soleil dans sa lumière l'insensé est changeant comme la lune. » Eccli. xxvii, Yz.
Laissons de côté la première partie de l'évangile , et venons à la seconde , où se trouve la demande de la mère des fils de Zébédée. Circonvenue par ses fils , elle s'approche du Seigneur, et l'adore comme pour lui demander quelque chose. — « Que voulez-vous ? — Ordonnez que mes deux fils que voici , soient assis dans votre royaume, l'un à votre droite, l'autre à votre gauche. » Maîth. xx. Quelle matière à d'utiles réflexions ! Car ces fautes, et
autres semblables, des disciples, nous montrent ce qu'a fait la nature et ce qu'a fait la grâce dans les âmes de ces mêmes disciples. En effet, de même que le Seigneur permit que les Israélites, aussitôt après leur sortie de l'Egypte, se ruassent dans une stupidité, dans un aveuglement tels que non - seulement ils honoraient comme dieu un veau fabriqué devant eux, mais que même ils lui attribuaient les œuvres splendides que le Seigneur avait opérées en Egypte ; ce qui faisait voir clairement que les bienfaits accordés à ce peuple insensé étaient dus, non à ses mérites, mais à la grâce divine; de même le Seigneur permet maintenant cette chute des disciples , et les autres du même genre , d'un côté , pour insinuer combien faibles étaient les instruments qu'il avait choisis pour la conversion du monde : ce qui rehaussait singulièrement sa gloire; et, de l'autre côté, pour montrer la force et la puissance de la grâce divine qui de ces hommes faibles et grossiers faisait tout d'un coup des prodiges de vertu , dès que le Saint- Esprit fat descendu sur eux. Car, d'ignorants, d'enfants balbutiant à peine, ils devinrent savants et éloquents; d'imparfaits et de faibles ils devinrent tout d'un coup parfaits et forts. Il arriva ainsi, que leur vie passée leur ôtait toute velléité de se glorifier, et que leur vie nouvelle les avertissait de se glorifier en Dieu seul. — Pour vous en convaincre, remarquez combien était imparfaite la charité des disciples, quand ils étaient si affamés d'une félicité, d'une gloire temporelle. Car tel est, suivant saint Augustin, le caractère d'une charité imparfaite : « Il vous aime peu, Seigneur, celui qui aime avec vous quelque chose qu'il n'aime pas à cause de vous. » Saint Bernard exprime élégamment la même pensée en ces termes : « L'amour vrai ne s'alimente pas d'espérance, et cependant il ne connaît pas la défiance. » Car la charité parfaite chasse au dehors toute crainte servile, comme elle bannit tout désir de lucre. En effet , là où est le parfait amour, que le lucre suive, ou qu'il ne suive pas, l'action de l'aniour est toujours la même.
C'est cette perfection de la charité que le démon cherchait à enlever au saint homme Job, lorsqu'il dit au Seigneur : « Est-ce sans intérêt que Job craint Dieu? Ne l'avez- vous pas protégé lui et
MERCREDI DE LA IIe SEMAINE DE CAREME, SERMON II. 369
toute sa maison ? Vous avez béni les œuvres de ses mains , et ses possessions se sont accrues sur la terre. » Job, i, 9 et seq. Par là, il s'efforçait de montrer que la vertu de ce juste dépendait de l'espérance d'un lucre temporel. Mais le Seigneur en fut si indigné que, pour l'édification de son Eglise, et pour faire éclater la pureté d'intention de ce saint homme, il permit le renversement complet de sa fortune; afin qu'il fût bien établi aux yeux du monde que ce bienheureux pratiquait la justice, non en vue d'intérêts temporels, mais uniquement par piété et par amour de Dieu. Les disciples étaient alors bien éloignés de cette perfection , eux qui se disputaient les premières places dans le royaume du ciel.
Leur mère disait donc : « Ordonnez que mes deux fils que voici soient assis, etc. » Matth. xx. Remarquez encore la simplicité, les rêves des disciples. Peu de jours avant, ils avaient quitté leurs filets, leurs instruments de pêche, instruments au moyen desquels ils soutenaient leur misérable existence, et déjà il leur fallait des principautés et les premières places auprès d'un trône temporel. Et cependant, ne quittant point le Seigneur, tout ce qu'ils voyaient en lui , tout ce qu'ils entendaient , tout ce que le bon Maître leur inculquait à satiété , les invitait à l'humilité , gravait l'humilité dans leurs cœurs. Car l'école de Jésus-Christ était une école d'humilité; l'enseignement de Jésus- Christ était le plus manifeste enseignement de cette vertu. Et eux, qui ne connaissaient que cette école, eux constitués dans la grâce, prédestinés à la gloire, ils portaient enfoncée dans le cœur cette passion de l'honneur mondain.
Toutefois le germe de cette cupidité s'était développé dans les cœurs, non pas seulement des deux disciples parents du Christ, mais aussi des autres, qui s'indignèrent contre ces deux-là, de ce qu'ils prétendaient accaparer une dignité, objet pour eux tous ou d'une semblable convoitise , ou au moins de jalousie. Et ce n'est pas la seule fois que cette peste éclata au dehors. Car c'est pour le même motif qu'ils demandèrent au Seigneur, lequel serait le plus grand dans le royaume des cieux. Le Seigneur, comprenant leur pensée , voulut les guérir par un moyen doux , et , appelant un enfant qui se trouvait là par hasard, il le plaça au milieu d'eux. xom. u. 24
C'est en effet l'usage de Dieu , quand il veut imprimer fortement quelque chose dans les cœurs des hommes, de le montrer, non par des paroles, mais par des symboles et des images. Ainsi donc le Seigneur, voulant recommander à ses disciples la vertu de l'humilité et la simplicité de la vie, place au milieu d'eux un enfant, et dit : « Je vous le dis en vérité , si vous ne changez , si vous ne vous faites petits, etc.... Quiconque donc se rendra petit comme l'est cet enfant , sera le plus grand dans le royaume des cieux. » Malth. xvni, 3. Cet antidote aurait dû guérir la maladie des disciples.
Mais il s'en fallait beaucoup qu'ils fussent guéris. A la veille de la passion du Seigneur, lorsque la douleur et la tristesse de leur Maître , qui allait les quitter, aurait dû se communiquer à leurs cœurs , et ne laisser place à aucune autre préoccupation , c'est le moment qu'ils choisissent pour s'inquiéter de la prééminence. « Car il s'éleva parmi eux une contestation , pour savoir lequel d'entre eux devait être estimé le plus grand. » Luc. xxn, 24. Qui se serait attendu à une pareille contestation entre des pêcheurs, surtout en une telle circonstance? Sont-ce là les larmes que vous donnez au Maître que vous allez perdre? Sont-ce là les déchirements de vos âmes, et les gémissements que vous poussez, quand il va mourir? C'est quand il s'agit pour lui du supplice de la croix, que vous vous disputez à qui sera le premier. Quoi de plus indigne, de plus intempestif qu'une telle contestation?
Il y a encore une autre remarque à faire à l'occasion de cette demande. En effet, cette chute, cette faiblesse des disciples condamne énergiquement ces hommes si sévères et si rigides à l'égard de toutes les personnes pieuses, qu'ils en relèvent avec indignation les plus légères fautes : prétendant que c'est le comble de l'indignité que ceux qui se sont voués au service de Dieu, s'abandonnent aux éclats de la joie, ou parlent librement, ou se laissent émouvoir par quelque perturbation, ou enfin commettent quelque oubli semblable. — Sont-ce là, disent-ils, des chutes pardonnables dans ceux qui paraissent morts au monde? C'est ainsi qu'ils
MERCREDI DE LA IIe SEMAINE DE CAREME, SERMON II. 371 rient? qu'ils parlent? qu'ils se livrent même à la colère? — Eh quoi donc? Crois-tu qu'ils aient déjà tout à fait dépouillé l'homme? Penses-tu que la maladie de nature, qui est née avec nous, perde si tôt ses droits? Crois-tu que la grâce divine, qui n'est pas innée en nous, mais qui nous vient d'ailleurs, a si tôt pénétré parfaitement tout l'homme , sans y laisser trace du vieux levain ? Ce privilège n'a même pas été donné aux apôtres, sinon quand ils ont eu reçu la plénitude de l'Esprit. Mais avec nous c'est tout autre chose : trop heureux , si la grâce qui nous a été donnée, bannit les transgressions mortelles. Car la grâce et le péché mortel, de même que la mort et la vie, sont en opposition et s'entredétruisent. Où donc est la grâce, là ne saurait être le péché mortel ; mais les autres fautes qui ne font pas la même opposition à la grâce, peuvent cohabiter avec elle. De même que la vie, qui exclut la mort, admet néanmoins toutes les espèces de maladies; de même la grâce bannit de l'âme tout péché grave , qui porte la mort ; tandis qu'elle n'éteint pas entièrement les autres fautes, qui sont comme certaines maladies de l'âme. Mon frère, ne vois-tu pas ici les disciples du Christ, les uns prétendant aux premières places, les autres les leur enviant et s'indignant contre eux? Si donc ceux qui avaient reçu réellement la grâce divine et l'Esprit d'adoption, ceux que la sagesse même de Dieu avait si longtemps instruits à la justice par tant de paroles, tant d'exemples et tant de miracles, étaient sujets à ces faiblesses, pourquoi t'étonner que de pareilles chutes se rencontrent chez les personnes pieuses?
D'ailleurs, fréquemment le Seigneur, qui étend d'une manière particulière sa providence sur les justes, permet dans leur conduite de pareilles chutes, dit Guillaume de Paris, afin qu'avertis par ces fautes légères, dont ils ne sont pas maîtres, ils reconnaissent plus clairement leur fragilité , se comportent avec plus de soumission , et comprennent évidemment que, s'ils ont triomphé de difficultés plus grandes, le mérite en est à Dieu, tandis que c'est à eux qu'ils doivent s'en prendre , de ne pouvoir être maîtres de telles misères. Cependant, ces défaites humilient et affligent tellement les justes que souvent , avec le bienheureux Job, ils sont forcés de crier au Seigneur d'une voix altérée par la
douleur : « Si j'ai péché, vous m'avez épargné; ne me purifierezvous point de mon iniquité? » Si peccavi, et ad horam pepercisti mihi : cur ab iniquitate mea mundum me esse non pateris ? Job, x, 14; c'est-à-dire, si vous avez étendu le pardon de votre miséricorde sur des fautes plus graves, si, par votre toute- puissance, vous avez comprimé des passions importunes qui m'eussent conduit à l'abîme, pourquoi ne puis-je être entièrement affranchi de ces fautes plus légères qui me vexent tous les jours. Mais cela même, je l'ai dit, le Seigneur, dans sa tendresse et par une sage dispensation, le laisse arriver dans l'intérêt des justes; car l'humilité lui est si agréable, et elle nous est si nécessaire, qu'il aime mieux voir, s'il le faut, ses serviteurs un peu faibles, pourvu qu'ils soient plus humbles, que de les voir plus forts et plus fermes, si cela devait amoindrir leur humilité. Ils ont donc grand tort ceux qui jettent de si hauts cris contre les peccadilles des justes.
Il reste à remarquer, dans les mêmes paroles du Seigneur, une circonstance, qui, nous en sommes persuadé, vous sera plus agréable que tout ce que nous avons dit jusqu'ici, parce qu'elle est de nature à consolider puissamment notre espérance en Dieu. Il est constant que le plus sûr refuge des justes dans l'adversité et dans les tentations, c'est l'espérance qu'ils ont établie dans la miséricorde de Dieu et sa paternelle sollicitude. Elle les convainc que Dieu veille sur ses élus , comme sur la prunelle de son œil , qu'il compte leurs os , qu'il les élève sur ses épaules comme un père nourricier, qu'il les porte contre son sein comme des agneaux. Pleins de ces pensées consolantes, au milieu des vicissitudes humaines, des pertes et des désastres de tout genre, ils vivent dans une paix si profonde, qu'ils peuvent dire avec le Prophète : « Je me coucherai, et je dormirai en paix; parce que c'est vous, Seigneur, qui md ferez habiter dans Jérusalem avec une pleine assurance. » Ps. iv, 9.
Cette espérance, principal soutien de la paix, du repos et de presque toute la vie spirituelle , est troublée à un haut degré par ces fautes journalières , qu'on ne parvient pas à éviter dans la vie. Car, en s'examinant avec attention, les justes voient qu'ils
MERCREDI DE LA II* SEMAINE DE CARÊME, SERMON H. 373 répondent bien mal aux bienfaits divins , qu'ils ont fait peu de progrès dans la pratique des vertus , qu'ils sont toujours semblables à eux-mêmes , enfin qu'ils se roulent toujours à peu près dans la même fange. Ils voient en outre que les aiguillons des passions sont encore vivaces dans leur cœur, qu'ils sont fréquemment agités par les mouvements de la vaine gloire , de la colère , de l'envie, de l'ambition. Tout cela est bien fait pour déprimer leurs âmes, et rabattre de la vivacité de leur espérance. En effet, ils ont peine à se persuader que le Seigneur puisse prendre plaisir à avoir de si pauvres serviteurs , qu'il puisse les regarder d'un œil de complaisance, avoir souci d'eux, et les protéger avec le même empressement qu'il protège ceux qui le servent d'un amour cbaste et vigilant. De telles pensées sont comme un nuage obscur qui enveloppe leurs âmes et les abat, qui leur ôte cette allégresse et cette vigueur d'esprit, sans laquelle on marche d'un pas lent et mal assuré dans la voie des divins commandements.
Mais ces ténèbres de notre âme sont admirablement dissipées parla considération de la mansuétude, de l'humilité, de l'humanité, de l'indulgence et surtout de la bienveillance du Christ, bienveillance qu'il témoignait à ses disciples , quoiqu'il les vit infectés des mêmes maladies que celles contre lesquelles nous nous débattons, et d'autres semblables. En effet, il supportait avec une patience extrême leur ignorance et leur grossièreté, les formait par les paroles les plus douces àla discipline delà vérité, les appelait souvent ses enfants et ses amis, leur communiquait les desseins et les secrets de son Père , les recommandait à ce même Père dans les termes les plus touchants , les consolait par des raisons puissantes en les voyant s'affliger de l'idée d'une séparation. Si donc ce Père plein de mansuétude se conduisait ainsi avec ses diciples si grossiers alors, et si esclaves des affections humaines; qui doutera qu'il ne montre la même douceur et la même sollicitude pour ses membres plus faibles, qui sont travaillés des mêmes maladies, lui pour qui il n'est point d'acception de personnes, lui qui n'a point changé de manière d'être ni de cœur, lorsque, montant au ciel, il s'est séparé de la société des hommes. Il est donc certain que, dans les mêmes circonstances, le même Seigneur porte
aux siens la même affection , et qu'il porte dans son cœur les
mêmes entrailles de miséricorde.
S'il en est ainsi , qui que vous soyez , vous qui servez Dieu, bien que parfois, telle est l'humaine fragilité, vous montriez quelque peu de négligence , bien que parfois votre âme s'endorme de fatigue, vous n'avez pas à perdre courage , à défaillir dans la tribulation, à vous absorber dans une tristesse exagérée, ni, sous les étreintes de l'affliction, à vous ralentir dans le service de Dieu. Au contraire, animé par un tel motif d'espérance, croyez que le meilleur des pères supportera avec mansuétude votre infirmité, et qu'il ne vous retirera pas tout d'un coup la grâce de sa bienveillance, de sa protection, de son indulgence. L'Evangile de ce jour vous en offre un mémorable exemple, et vous en avez dans le Prophète un autre témoignage non moins remarquable. En effet, le Prophète résume en un mot tout ce que nous venons de dire : « Comme un père a de la tendresse pour ses enfants, ainsi le Seigneur a compassion de ceux qui le craignent ; parce qu'il connaît la boue dont nous sommes formés, et qu'il se souvient que nous ne sommes que poudre. » Ps. en, 13.
Car comme les pères aiment et chérissent d'un amour paternel leurs enfants, quoique maladifs et couverts d'ulcères, parce que cependantils sontleurs enfants; de même, quoiqueceux que le Père céleste a purifiés du péché mortel, et que, parla communication de son Esprit, il a adoptés pour ses enfants , soient chétifs et malingres , il les aime néanmoins comme ses enfants, parce que cette fragilité et les chutes légères n'enlèvent pas aux hommes le nom et la qualité de fils de Dieu ; nom et qualité qui ne se perdent que par le péché mortel. Tant que par la grâce de Dieu ils sont purs de ce crime, ils sont vraiment enfants de Dieu, et, comme ses enfants, sont chéris et protégés, quoique sujets à des fautes légères.
Cela étant, mes frères, faisons tous nos efforts pour ne tomber dans aucun péché mortel, prêts à perdre la vie même, s'il le faut, plutôt que d'en commettre aucun. De cette manière nous conserverons le nom et la dignité d'enfants de Dieu, et dans nos malheurs nous pourrons, en toute sûreté et en toute confiance, nous réfugier
VENDREDI DE LA IIe SEMAINE DE CARÊME, SERMON I. 37.5 dans son sein. Toutefois, mes frères, si nous parlons ainsi, ce n'est pas pour encourager notre négligence, ni pour que nous ne fassions pas attention aux fautes vénielles, puisqu'il est écrit : « Qui craint Dieu, ne néglige rien. » Eccle. vu, 19. C'est pour ôter aux justes tout sujet de défiance, de pusillanimité, de tristesse exagérée, afin que, bannissant de nos âmes toute torpeur, toute défaillance, soutenus par un ferme espoir, et puisant dans ces considérations une vigueur spirituelle, nous marchions avec allégresse par la voie des préceptes divins, et méritions de recevoir des mains du Seigneur l'héritage du patrimoine céleste, dû et promis aux enfants d'adoption.
PREMIER SERMON
LE VENDREDI DE LA IIe SEMAINE DE CAREME.
EXPLICATION DE i/ÉVANGILE.
Auferetur a vobis regnum Bei, et dabitur genti facienii fructus ejv.s.
Le royaume de Dieu vous sera ôté, ef sera donué à un peuple qui en saura tirer parti. Matth. xxi, 43.
Frères chéris, il y a parmi les chrétiens deux espècesde pécheurs: les uns, qui font des chutes par suite de l'infirmité humaine, mais qui aussitôt, par la pénitence, s'efforcent de se relever de l'abîme du péché; les autres qui, insoucieux de leur salut, sont toujours, ou presque toujours, enfoncés dans le bourbier du péché; et si bien enfoncés, que ni la parole de l'orateur sacré, ni les mouvements intérieurs de l'Esprit divin, ni bienfaits, ni plaies, ni désastres ne sauraient les rappeler à de meilleurs sentiments. Il est facile de se rendre compte du danger que courent de tels hommes, pour peu qu'on fasse attention aux voies de la divine Providence à leur égard. Elle se conduit avec eux comme lesmaitres d'école, comme se conduisent dans leurs professions la plupart des artistes et des artisans. Les premiers, en effet, quand après bien
des avertissements, bien des réprimandes, ils trouvent un disciple toujours indocile, désobéissant et ne faisant aucun progrès, finissent par l'abandonner et par le mettre dehors. Cet usage ordinaire et dicté par la droite raison, le Seigneur l'observe à l'égard des hommes. Lorsqu'il a essayé de toutes manières à amener des rebelles à la pratique de la piété et de la justice, et que ceux-ci ne veulent pas ouvrir les yeux à la lumière qui leur est offerte et saisir cette planche de salut, il souffle enfin sur eux et les anéantit, ou bien il les laisse végéter dans leurs ténèbres.
Vous qui ressemblez à ces rebelles, imaginez que le Seigneur fait sans cesse résonner à vos oreilles ces paroles de Jérémie : « Jérusalem, instruisez-vous, de peur que je me retire de vous, et que je ne vous réduise en un désert sauvage , en une terre inhabitée. » Jer. vi, 8. Car si, après cet enseignement, l'homme néglige de rentrer en lui-même, que reste-t-il, sinon qu'abandonné à son malheureux sort, il tombe dans les derniers maux ? C'est de la même manière que le Seigneur , dans l'Apocalypse , avertit en ces termes l'évêque de l'Eglise d'Ephèse : « Souvenez- vous de l'état d'où vous êtes déchu, faites pénitence, et rentrez dans la pratique de vos premières œuvres ; autrement j'irai à vous, et j'ôterai votre chandelier de sa place. » Apoc. 11, o. De toutes les menaces, de toutes les peines, celle-là est la plus grave. Car, de même que, la racine d'un arbre étant arrachée, tout espoir de fruits s'évanouit en même temps ; de même, éteignez le candélabre de la foi, laquelle est la racine et le fondement de tout l'édifice spirituel, toutes les autres vertus s'écroulent. Les saints Livres attestent que le Seigneur n'a pas suivi une autre méthode pour renverser le peuple israélite. Ainsi nous lisons au quatrième livre des Rois : « Le Seigneur avait fait souvent ces protestations contre Israël et contre Juda par tous ses prophètes et par les voyants ; il leur avait dit : Quittez vos voies corrompues, et revenez à moi; gardez mes préceptes et mes cérémonies, selon toute la loi que j'ai prescrite à vos pères, et selon que je vous l'ai déclaré par les prophètes, mes serviteurs, que je vous ai envoyés. Et ils n'avaient point voulu écouter le Seigneur, mais leur tète était devenue dure et inflexible comme celle de leurs pères, qui n'avaient pas voulu obéir au Sei-
VENDREDI DE LA IIe SEMAINE DE CARÊME, SERMON I. 377 gneur leur Dieu. Ils avaient rejeté ses lois et l'alliance qu'il avait faite avec leurs pères Le Seigneur irrité contre Israël, les rejeta de devant sa face, et il ne resta que la seule tribu de Juda. Juda même ne garda point les commandements de son Dieu, mais il marcha dans les erreurs et les égarements d'Israël. Alors le Seigneur abandonna toute la race d'Israël. Il les affligea et les livra en proie à ceux qui étaient venus les piller, jusqu'à ce qu'il les repoussât entièrement loin de lui. » IY Reg. xvn, 13 et seq.
Les mêmes pensées se trouvent exprimées en divers passages des prophètes. Ainsi, après la ruine de Jérusalem, le Seigneur, par l'organe de Jérémie , parle au peuple en ces termes : a Vous avez vu tous les maux que j'ai fait peser sur «Jérusalem, et sur toutes les villes de Juda J'ai eu très-grand soin de vous envoyer tous les prophètes, mes serviteurs, et de vous faire dire par eux : Gardez- vous de commettre toutes ces abominations que je déteste. Et cependant ils ne m'ont pas écouté, ils ne m'ont pas prêté l'oreille, pour se convertir de leur méchanceté, et pour ne plus sacrifier aux dieux étrangers. Ainsi ma colère et ma fureur se sont allumées ; elles ont embrasé les villes de Juda, et les magnifiques places de Jérusalem, qui ont été changées en un désert, et réduites à cette désolation où on les voit aujourd'hui, d Jerem. xliv, 2 et seq. C'est le tableau de la première ruine de Jérusalem, et de la déplorable captivité qui en fut la suite, quand les Assyriens dévastèrent les deux royaumes d'Israël. Vint ensuite la seconde destruction, plus épouvantable que la première, et qui arriva après l'avènement et la mort du Sauveur, alors que les Romains en Judée portaient partout le fer et la flamme. Elle est annoncée, dans saint Matthieu, par le Seigneur lui-même en ces termes : « Je vous enverrai des prophètes, des sages, des docteurs; vous tuerez les uns, vous crucifierez les autres, etc. » Ideo ecce ego mitto ad vos prophetas, et sapientes et scribas, et ex illis occidetis, et crucifigetis, etc. Matth. xxm, 34. Quelle est la conséquence nécessaire ? Il le dit quatre versets plus bas : a Le temps approche où le lieu que vous habitez demeurera désert. » Paroles qui prédisent la dernière captivité, et le dernier châtiment du peuple juif.
Ce qu'il prédit ouvertement en ce passage, il l'avait déjà, dans l'admirable parabole qui fait le sujet de l'Evangile de ce jour, annoncé en termes si couverts et si bien calculés, que ceux-là mêmes, auxquels le Sauveur s'adressait, ne comprenant rien, portèrent contre eux la plus juste des sentences, et se tuèrent par leurs propres armes. Cette parabole, mes frères, je voudrais vous la voir écouter de telle sorte que vous fissiez bien attention , non pas tant au danger des Juifs, lequel nous touche fort peu, qu'à celui que nous courrions nous-mêmes, si nous imitions leur obstination. Que faut-il faire pour encourir cette sentence terrible? — Nous l'avons dit, persister longtemps dans le mal, et se montrer insoumis, rebelle à la lumière divine, à la divine vocation. De ce péril, mes frères, mon devoir est de vous avertir toujours, de vous le rappeler sans trêve ni/relâche, d'en faire retentir, à propos et hors de propos, toute l'horreur à vos oreilles, parce qu'une rébellion, une obstination de cette nature conduit au plus profond des abîmes. Mais écoutons la parabole.
Les princes des prêtres et les scribes attribuaient, non à Dieu, mais au prince des démons les miracles que le Sauveur avait opérés pour faire éclore la foi dans leurs cœurs; ils dénaturaient ainsi le plus grand des bienfaits, et se rendaient coupables d'un horrible attentat. Le Sauveur expose dans la parabole suivante comment devait être puni un pareil forfait : « Un père de famille planta une vigne, il l'entoura d'une haie ; creusant dans la terre , il y fit un pressoir, et bâtit une tour ; puis, l'ayant louée à des -vignerons, il partit en voyage, etc. » Matth. xxi, 33 et seq. Cette parabole, mes frères, imaginée avec un art infini, met sous vos yeux la tragédie lamentable du peuple israélite. En voici le sens :
Le père de famille qui plante la vigne , c'est Dieu. La vigne plantée, c'est le peuple juif qui, tiré de l'Egypte, fut transféré par Dieu sur la terre de Chanaan. La haie dont la vigne fut protégée contre les bêtes sauvages ou les voleurs, c'est la garde des saints anges et des prophètes, dont le maître de la vigne a dit : « J'ai établi des gardes sur tes murs, ô Jérusalem ; ils ne se tairont jamais, ni durant le jour, ni durant la nuit. » Isai. lxii , 6. C'est-àdire, ils veilleront sans relâche à la préservation de la vigne. La
VENDREDI DE LA IIe SEMAINE DE CARÊME, SERMON I. 379 tour, construite au milieu de la vigne, et d'où la vue s'étendait au loin, c'est la divine Providence, dont il est écrit : « Le nom du Seigneur est une forte tour; le juste court s'y réfugier, et y trouve une citadelle élevée. » Prov. xvm, 10. Le pressoir creusé dans la vigne, et où sont exprimés les raisins, c'est la loi de Dieu qui, par la crainte des châtiments, exigeait des travailleurs le fruit, le suc de la piété et de la justice. Par les vignerons, à qui fut louée la vigne , pour qu'ils la cultivassent avec soin et en rendissent les fruits au Seigneur , nous entendons les prêtres , les scribes et les pharisiens, auxquels était confié le soin de faire connaître et de faire observer la loi. Les messagers, envoyés par le père de famille pour exiger des vignerons les fruits de la vigne, c'étaient les prophètes qui requéraient de ceux-ci l'obéissance à la loi divine, c'est-à-dire, le fruit de la piété et de la justice. Cependant ces prophètes, qui remplissaient vaillamment les messages du Seigneur, et reprochaient aux Juifs leur infidélité , en furent persécutés de mille manières. Les uns furent lapidés , les autres égorgés, ceuxci furent sciés en deux, ceux-là périrent par divers supplices.
Le fils du père de famille , envoyé par son père , c'est Notre- Seigneur Jésus- Christ, prédit par les mêmes prophètes, et que les vignerons mirent à mort comme ils avaient tué ces derniers. Le royal Prophète l'annonçait bien longtemps à l'avance, quand il disait : « La pierre que les architectes ont rejetée est devenue la principale pierre de l'angle, etc. » Psal. cxvii, 22. Car ici le Prophète parle, non d'un temple terrestre et matériel, mais d'un temple spirituel; non pas de pierres mortes, mais de pierres vivantes, c'est-à-dire, desliommes. Voici le sens de cet oracle : — Quelqu'un s'élèvera, que le Seigneur placera au faîte de son Eglise, et qui sera comme la tète du genre humain. Cependant les architectes , c'est-à-dire , ceux à qui était confié le soin d'édifier spirituellement le peuple, réprouveront ce chef et le rejetteront. Tel est l'épouvantable attentat que vous commettrez, vous qui, par un crime inouï, réprouverez la pierre angulaire, le prince du peuple fidèle, la tête de l'Eglise , le Saint des saints. En punition de cet exécrable forfait, le royaume de Dieu vous sera ôté, et il sera donné à un peuple sachant en tirer profit. — Tel est le châti-
ment terrible dont fut punie l'infidélité d'un peuple coupable et rebelle.
Quoi de plus malheureux, de plus regrettable, que d'être privé du royaume de Dieu? Et cette sentence fut portée, non contre une nation barbare, sans civilisation ou sans religion, non contre des idolâtres, mais contre le peuple choisi de Dieu, contre un peuple célèbre par sa religion, par sa loi qu'il avait reçue du ciel, par la sainteté et la noblesse des auteurs de sa race. C'est une des sentences les plus mémorables portées par Dieu. Car on en compte surtout trois : — la chute du plus élevé et du plus beau d'entre les anges; — la chute du premier homme, qui entraîna dans son malheur toute sa postérité; — enfin, la ruine du peuple juif, que seul entre toutes les nations le Seigneur avait autrefois adopté, et dont il avait fait comme sa famille particulière. La première chute eut pour cause l'orgueil; la deuxième, la désobéissance ; la troisième, l'infidélité et l'abus des bienfaits divins. En effet, plus ce peuple avait reçu de secours pour vivre dignement et saintement , plus il devait honorer l'auteur de tant de bienfaits , le chérir, le révérer, se donner à son culte et à son amour. Mais, ne l'ayant pas fait , il fut justement privé, dépouillé des bienfaits divins, dont il n'avait pas voulu tirer profit.
Cet arrêt de la justice divine est faitpournous frapper de terreur, mes frères ; il enfoncera dans nos cœurs un stimulant, un aiguillon, pour peu que nous voulions en examiner la cause, et mettre cette cause en présence de nos mœurs et de notre vie. Plutarque rapporte de Platon que la considération des fautes des autres lui avait fait faire de grands progrès dans la pratique de la vertu et dans la connaissance de lui-même. Dès qu'il voyait les autres commettre quelque action honteuse, se retournant en lui-même, et s'examinant, il se disait : Ne suis-je pas coupable de la même infamie? Ainsi ce qui était pour d'autres une occasion de s'indigner et de médire, le faisait avancer dans la vertu. Si donc, animés par un tel exemple, nous comparons notre condition à celle du peuple rejeté de Dieu, nous trouverons non-seulement que nous sommes dans le même péril et que nous avons les mêmes raisons de craindre, mais encore que ces raisons sont d'autant plus puissantes
VENDREDI DE LA IIe SEMAINE DE CAREME, SERMON I. 381 que les bienfaits dus par nous à l'Evangile sont plus grands que les bienfaits qu'il avait tirés de la loi. Car, si on tient compte de la grandeur des bienfaits, qui ne voit que nous devons à la grâce de l'Evangile infiniment plus de bienfaits et de secours que les Juifs n'en avaient reçu de la loi ? Il est donc nécessaire de peser cela avec attention, pour voir la grandeur de notre péril.
D'abord, nous avons aussi recules mêmes bienfaits qu'avaient reçus les Juifs, c'est-à-dire, la même protection des anges, dont la vigne de 1 Eglise a été entourée et défendue ; la même tour, au milieu de la vigne, c'est-à-dire, la protection de la divine Providence, qui, comme d'un lieu élevé, s'étend sans cesse et avec vigilance sur toute la vigne de l'Eglise, et que le Sauveur, quittant ce monde, nous a promise en ces termes : « Je serai moi-même avec vous tous les jours jusqu'à la consommation des siècles. » Matth. xxviu, 20. Nous avons le même pressoir de la loi divine, puisque la même loi du Décalogue est en vigueur parmi nous, et que, soit par menaces, soit par promesses, elle exprime de nous le suc de la piété et de la justice. Ces bienfaits de Dieu nous sont communs avec les Juifs. Mais, outre ceux-là, combien de plus grands n'avons-nous pas obtenus !
Les Juifs ont reçu la loi gravée sur des tables de pierre ; Dieu nous l'a gravée, non pas sur des tables, mais dans le cœur. Si elle n'y a pas encore été gravée de cette manière, ce n'est pas la faute du donateur, c'est par la négligence de ceux qui ont refusé de la recevoir. Le soleil éclaire toujours de son flambeau la lune et les planètes; quand il ne le fait pas, il faut s'en prendre, non au soleil, mais à la terre qui s'interpose, c'est-à-dire, à un obstacle extérieur. — Pour la remission du péché originel, ils n'avaient qu'un sacrement, la circoncision, laquelle encore n'avait pas la vertu de conférer la grâce; nous, nous avons sept sacrements, ayantla vertu de conférer la grâce sacramentelle à ceux qui les reçoivent dignement. — Ils n'avaient au monde qu'un temple, qu'un autel, hors duquel il n'était pas permis de sacrifier ; nous dans tous les coins de chaque bourgade, nous avons des temples, des autels où il nous est facile d'adorer Dieu, et de nous réfugier auprès de lui. — Us immolaient à Dieu des bœufs et des boucs; nous, nous offrons
chaque jour en sacrifice pour notre salut la chair et le sang de Jésus-Christ, que figuraient ces sacrifices de la loi. — Leur grand prêtre entrait une fois par an dans le Saint des saints, afin de prier pour les péchés du peuple , et non sans effusion de sang ; mais notre Pontife suprême, entré une fois dans le sanctuaire, non avec le sang des taureaux ou des boucs, mais avec son propre sang , vit toujours afin d'intercéder pour nous. — Les prêtres des Juifs demandaient grâce pour les péchés du peuple ; nos prêtres prient aussi, mais ils ont en outre le pouvoir de remettre les péchés.
Ajoutez à cela qu'après la mort et la résurrection de Jésus- Christ, les portes du ciel se sont ouvertes aux fidèles, ces portes qui, depuis l'origine du monde jusqu'au temps du Sauveur, avaient été tenues fermées, même pour les plus saintes âmes; en sorte qu'il n'est plus nécessaire d'attendre des milliers d'années pour entrer dans le royaume des deux; dès que vous avez rendu l'âme, si vous n'avez pas besoin de purification , vous allez prendre place parmi les bienheureux. A quoi bon rapporter ici tant d'autres appuis, tant d'autres secours pour la vertu? A quoi bon rappeler tous les bienfaits du Christ, les exemples de ses éclatantes vertus, les mystères d'une vie si sainte, la doctrine admirable des apôtres et des évangélistes, les écrits et les exemples de tant de martyrs et de tant de confesseurs, et la voix infatigable de l'Eglise nous appelant sans relâche à la pieté? On voit assez que, par Jésus-Christ , tous les moyens de salut nous ont été donnés, non pas abondamment , mais surabondamment.
Ces dons magnifiques, dignement figurés par l'opulence étonnante de Salomon, qui apporta à Jérusalem autant d'argent que de pierres, sont exprimés en un seul mot par le Seigneur, lorsque parlant de ses brebis il dit: « Je suis venu, afin qu'elles aient la vie et qu'elles l'aient abondamment. » Joan. x, 10. Isaïe énonce la même idée , dans le passage où le Seigneur décrit sa vigne « plantée en un lieu élevé, gras et fertile. » Isa. v, 1. Paroles qui peignent la rare fécondité de l'Eglise et l'abondance de la grâce qui devait être départie aux fidèles par le canal du Saint-Esprit. — Cela étant, qui ne voit combien nous avons plus raison de
VENDREDI DE LA IIe SEMAINE DE CARÊME, SERMON I. 383 craindre que les Juifs, si nous sommes négligents et ingrats, nous qui avons reçu des bienfaits autrement considérables que ceux qui leur ont été accordés ? Si donc eux , qui ont abusé de bienfaits moindres, ont été si cruellement punis, que n'avonsnous pas à attendre, si nous ne valons pas mieux qu'eux, nous qui avons tant reçu? Voilà pourquoi l'Apôtre nous recommande en ces termes la vigilance : « Nous devons donc nous attacher avec plus de soin aux choses que nous entendons, pour ne pas les laisser perdre comme de l'eau qui s'écoule. Car si la loi qui a été annoncée par les anges a été inviolable, de sorte que toute transgression, toute désobéissance, a reçu le juste châtiment qu'elle méritait; comment l'éviterons-nous, si nous négligeons une parole si salutaire?» Hebr. n, 1, 2, 3. N'est-il pas clair que nous serons punis d'autant plus sévèrement d'avoir négligé notre salut, que de plus grandes facilités nous avaient été données pour l'obtenir ?
Que de témoins attestent ce que j'avance! que de villes, que de provinces, que d'états et de royaumes qui combattaient autrefois sous la bannière de la foi chrétienne et qui aujourd'hui enveloppés dans de déplorables erreurs, combattent sous le drapeau du diable ! Car pourquoi l'Afrique, l'Asie, la Grèce, pourquoi une grande partie de la Hongrie, de la Bohême, de l'Allemagne et de l'Angleterre, avec bien d'autres provinces, ont-elles perdu le royaume de Dieu, c'est-à-dire, la lumière de la vraie foi, sinon parce qu'après avoir reçu tant de bienfaits de Dieu, tant de secours pour la vertu, elles n'en ont pas profité et n'ont fait aucun progrès dans la justice et la piété ? Pourquoi tant de fidèles restent-ils si enfoncés dans la fange de leurs vices, qu'aucune parole de l'Eglise, aucun fléau envoyé de Dieu ne peut les rappeler à de meilleurs sentiments ; sinon parce qu'aveuglés de la même manière, ils ont été abandonnés à eux-mêmes? Ainsi donc, mes frères, si nous devons être vivement portés à la joie , à la confiance, à l'amour, par l'immense libéralité de notre Dieu, qui nous a comblés de tant de bienfaits, nous a munis de tant de secours pour arriver au salut, nous a donné tant de preuves de sa tendresse ; cependant nous avons autant de raisons de craindre que de raisons d'aimer, à
moins que nous ne regardions devant nous avec vigilance , que nous ne soyons infatigables dans la pratique de la justice et de la piété, que nous ne rendions au Rédempteur de dignes actions de grâces pour tant et de si grands bienfaits, enfin à moins que nous ne fassions un vigilant et courageux usage des moyens qui nous ont été donnés de cultiver la vertu et la piété? Voilà le principal enseignement à tirer de l'ensemble de notre parabole. Il nous reste maintenant à en examiner -, une à une , les différentes parties, car nous y pourrons trouver matière à des observations qui n'importent pas moins au salut.
SECONDE PARTIE, OU AUTRE SERMON