OU L'ON EXPLIQUE, USE A UNE, LES DIVERSES PARTIES DE H EVANGILE
Cette vigne ainsi enclose et défendue, et munie de tout ce qui était nécessaire, le Seigneur la loue aux vignerons, pour qu'il? lui en rendenfles fruits en temps opportun. De grâce, Seigneur, que vous rendront-ils, puisque tout ce qui est sous le ciel est à vous? « Qui est-ce qui lui a donné quelque chose le premier pour en prétendre récompense? puisque tout est de lui, par lui et en lui? » Rom. xi, 35, 36. Le même Seigneur, parlant à son peuple : « Si j'ai faim , dit-il, je ne vous le dirai point ; car le monde avec tout ce qu'il enferme est à moi. » Ps. xlix, 40. Quel fruit pourront donc rendre les vignerons à Dieu qui possède tout? Certes, Seigneur, pour la plénitude de votre félicité, vous n'avez pas besoin de nos hommages, vous qui ne tirez votre bonheur que de vousmême; mais c'est pour notre propre félicité, que vous exigez de nous ce fruit ; car nous ne pouvons être heureux que par vous qui êtes la source de l'éternelle félicité. Ainsi votre immense bonté , votre tendresse paternelle, votre charité sans bornes pour les hommes font que vous voyez votre fruit dans notre félicité et notre béatitude, et que vous témoignez une si vive sollicitude pour nos intérêts. Voilà pourquoi Moïse, après une longue énumération des bienfaits de Dieu, expose en ces termes ce que le Seigneur exige pour prix de ses bienfaits : « Maintenant donc, Israël, qu'est-ce que le Seigneur votre Dieu demande de vous, sinon que
VENDREDI DE LA IIe SEMAINE DE CARÊME, SERMON I. 383 vous aimiez le Seigneur votre Dieu, et que vous marchiez dans ses voies, afin que vous soyez heureux. r> Dent, x , 12 et seq. Voyez à quoi aboutit tout ce discours et ce rappel des bienfaits anciens et présents. « C'est, dit-il, afin que vous soyez heureux. » Ainsi il ne parle pas de son bonheur, qui ne peut grandir; il parle du vôtre, il parle de vous qui ne pouvez sans lui avoir le bien-être, ni l'être même.
Voilà donc, frères, le fruit que le Seigneur exige de nous : c'est notre salut, notre vie, notre sainteté, notre félicité; c'est-à-dire, tout ce qui peut arriver à l'homme de meilleur et de plus grand. Combien alors ne devons-nous pas nous féliciter d'honorer un Dieu qui loin d'exiger de nous, comme les dieux des païens , le sang et le massacre de nos enfants , place dans notre salut les hommages et le culte qui lui sont dus , un Dieu à qui nous sommes surtout agréables, quand nous veillons sur nos intérêts, et que nous pratiquons ce qui nous est le plus utile?
C'est à ce fruit de la vigne que l'Apôtre fait allusion , quand il dit : « Mais à présent que vous êtes affranchis du péché, et devenus esclaves de Dieu , le fruit que vous tirez de cet esclavage est votre sanctification ; et la vie éternelle en sera la fin. » Rom. vi, 22. Voyez quels fruits inestimables de salut : d'abord notre sanctification, qui est la félicité commencée ; puis la vie éternelle, qui est la plénitude et la consommation de la félicité. Quelles actions de grâces ne devons-nous point , mes frères , à cet auteur de notre salut, qui exige de nous avec tant de sollicitude un tel fruit, un fruit où se trouve le commencement et la consommation de notre félicité? Et quels sont notre aveuglement et notre démence, de refuser de servir un si doux Maître à une telle condition? 0 folie vraiment déplorable des mortels qui recherchent avec plus d'ardeur et d'avidité ce que le monde leur refuse , que les véritables biens que la divine largesse accorde gratuitement à ceux qui veulent les demander.
La vi gne ainsi louée aux travailleurs, le S ei gneur part en voyage .
Partir en voyage ! Qu'est-ce que partir en voyage pour Dieu ,
qui est partout, qui remplit le ciel et la terre? « Où irai-je , dit le
Psalmiste, pour me cacher à votre esprit, où fuirai-je pour me
tom. u. 25
dérober à votre vue ? » Quo ibo a spiritu tuo, et qito a fade tua fugiam ? Ps. cxxxvm, 7. Comment serait-il absent de quelque part, celui qui est présent partout ? Oui , il est présent partout , mais pour beaucoup il paraît absent, voilà pourquoi il est dit partir en voyage pour ceux-là. — Ici plaçons une remarque : c'est que cette bienheureuse nature est si immuable que, dans les changements qu'elle opère sans cesse , dans les innovations qu'elle résout, les objets sont modifiés , tandis qu'elle-même , restant invariable, reçoit de chaque transformation un nouveau nom. Ainsi, après avoir créé le monde, Dieu reçut le nom de Créateur, qu'il n'avait pas avant. Néanmoins il reste en soi tellement immuable, que bien qu'il y ait une certaine relation, un certain rapport entre le Créateur et les créatures , cependant cette relation n'est pas la même du côté des créatures, lesquelles ont été changées de nonexistantes en existantes , et du côté du Créateur, qui n'a pas subi la moindre altération. Ainsi , nous l'appelons encore Sanctificateur , Rédempteur; non pas qu'il se fasse en lui quelque changement, mais parce que, opérant en nous des transformations, il en reçoit des noms nouveaux.
On dit donc ici qu'il partit en voyage , parce que , suivant la pensée de saint Augustin, bien qu'il soit présent partout, il paraît cependant bien éloigné des cœurs des pervers. Si en effet il n'était pas présent au fond de nos cœurs, il n'eût pas dit par la voix du Prophète : « Otez de devant mes yeux la malignité de vos entreprises. » Isai. i, 16. Le Psalmiste ne se serait pas écrié : a Vous découvrez de loin mes pensées, vous connaissez le sentier où je marche, le lit où je me couche; vous êtes instruit de toutes mes voies? » Ps. cxxxvm, 2 et 3. Et plus loin : « Vous avez formé mes reins , vous m'avez protégé dès le sein de ma mère, » Ibicl. 13, c'est-à-dire, tout ce qui est caché dans les replis de mon cœur, vous est connu et découvert; ni mes os, ni ma chair, enveloppe de mon cœur, ne vous empêchent de voir clairement au fond de mes entrailles ; parce que vous avez formé ce cœur même, et que de votre main vous avez assemblé ces os de mon corps , afin d'établir un domicile commode pour mon âme; or ce qui' vous avez formé ne saurait en rien faire obstacle à la pénétration
VENDREDI DE LA IIe SEMAINE DE CARÊME, SERMON I. 3S7 de vos yeux. Ainsi , je suis mieux connu de vous, que je ne le suis de moi-même, et c'est à moi à vous demander ce qu'il y a de caché en moi ; là dessus , je dois m'en rapporter à vous, plutôt qu'à moi-même.
Voilà pourquoi le poète inspiré s'écrie : «Dieu connaît les secrets de nos cœurs, » Ps. xliii, 22, c'est-à-dire ce qui est caché non-seulement aux yeux des autres , mais même à nos intelligences. Et. c'est pour cela, mes frères, que souvent les hommes, même les plus saints, sont saisis de vives frayeurs, parce que, bien que leur conscience ne leur reproche rien , ils craignent cependant d'être coupables de beaucoup de fautes cachées qui, échappant aux yeux de leurs âmes , sont vues de Dieu ; et, ce qui est plus redoutable , parce que peut-être il y a en eux bien des choses qui , décorées du nom de vertus, une fois néanmoins pesées à la balance du suprême Juge , se trouveront être des délits. Ainsi quelquefois la malice s'insinue en nous sous le nom de prudence; le zèle indiscret, sous le nom de justice; la faiblesse, la mollesse, sous le nom de compassion; la témérité et l'audace, sous le nom de courage; une crainte exagérée , sous le nom de discrétion. Mais ce souverain Juge , dont le saint homme Job disait : « Est-ce que vous avez des yeux de chair, et verrez-vous comme voit un homme?» Job. x, 4, portera un tout autre jugement. Ce qui a fait dire au même bienheureux : « Quand j'aurais été lavé dans l'eau de neige, et que la pureté de mes mains éclaterait, vous me plongeriez, Seigneur, dans une fosse bourbeuse, et mes vêtements m'auraient en horreur. » Job. ix, 30, 31. Cette pensée est pour les justes un vif sujet de crainte.
Pour que nous revenions à notre sujet, par le mot de partir en un pays éloigné , le Seigneur indique comme du doigt la source de tous nos maux. C'est que, bien qu'il soit présent à tout ce que nous faisons, cependant les méchants le croient fort loin. Car il voit tout de telle sorte que les yeux des mortels ne sauraient l'apercevoir en aucune manière. « Il s'est caché dans les ténèbres, » dit le Prophète, Ps. xvn, 12. Ces paroles font allusion, non-seulement à la nature incompréhensible de la Divinité, mais encore à l'économie de la Providence qui, voyant tout, ne peut cependant
être aperçue en cette vie. De même que celui qui, caché en plein jour dans une chambre obscure voit tous les objets placés devant lui, sans être vu de personne ; de même la suprême Intelligence , restant inaperçue dans la cachette de ses ténèbres , voit tout , observe tout, gouverne tout, bien que cependant elle ne soit vue de personne.
C'est ce qu'indique l'Epouse du Cantique lorsqu'elle dit : « Le voici qui se tient derrière notre muraille, qui regarde par les fenêtres , qui jette sa vue au travers des barreaux. » Cant. n, 9. Comme ceux qui se tapissent de cette manière derrière une paroi voisine , et qui , près de nous, voient tout en silence et entendent tout, sans que personne les voie ; ainsi se conduit envers nous la divine Providence , qui restant cachée contemple tout. Les méchants, ne remarquant pas cela, et la croyant bien loin, se jettent dans tous les forfaits sans le frein d'aucune crainte. Le Seigneur le dit clairement par la bouche d'Isa'ïe : « Tu t'es fatigué dans la multiplicité de tes voies; tu n'as pas dit : Je m'arrêterai. » Puis, il donne la cause de cette obstination : « Parce que je me taisais, comme si je ne te voyais pas, tu m'as oublié. » lsai. lvii, 41. « Comme si je ne voyais pas, » dit-il , parce que , quoiqu'il voie parfaitement, il est méprisé par les méchants qui s'imaginent qu'il ne voit pas. Le royal Prophète , parlant de l'impie , vient à l'appui de ces assertions : « Dieu, dit-il, est banni de toutes ses pensées. » Quelle en est la conséquence ? — a Ses voies sont souillées en tout temps. » — Et il répète la cause plus explicitement encore : — « Il se croit à couvert de vos jugements. » Ps. x , 4 et 5. Car il ne descend pas en lui-même pour penser à la sévérité de la justice divine, au jugement à venir, au temps de rendre compte, à l'heure de la mort, où il sera mis en présence du redoutable tribunal.
Alors, il se croit tout permis. Bannissez , en effet, la considération des jugements divins, dès lors disparaît la crainte divine , ce frein salutaire qui retient les saillies impétueuses de nos passions. Oui, bannissez cette crainte, que reste-t-il? Les hommes, sans règle et sans frein , sous les aiguillons de la convoitise , se jetteront dans toute espèce de désordres. Ajoutez encore que Dieu est cette lumière qui illumine tout homme venant au monde. Or ,
VENDREDI DE LA II» SEMAINE DE CARÊME, SERMON I. 389 celui qui, par le péché, a fait divorce avec Dieu, se trouve séparé de cette lumière; alors, plongé dans les ténèbres, il ne voit plus que confusément, obscurément, et lui-même, et les droits divins, et les lois qui l'obligent, et les destinées qui l'attendent, et le péril du compte à rendre. Aussi le royal Prophète dit-il en parlant de l'impie : « Il a dit dans son cœur : Dieu a oublié ; il détourne les yeux, il ne verra jamais rien. » Ps. x, II. Pourquoi dans son cœur ? — Parce qu'il n'y a personne, quelque perverti qu'il soit , pourvu qu'il n'ait pas perdu la raison, qui ose affirmer par la parole , que l'intelligence divine peut oublier. Cependant les méchants le disent dans leur cœur, parce que, en ce qui concerne les mœurs , la manière de vivre , la conduite , ils se livrent à toutes les passions et à tous les plaisirs, ils se jettent dans tous les genres de vices , sans ressentir le moindre aiguillon d'une conscience coupable , absolument comme s'ils s'imaginaient ou que Dieu ne voit pas clair , ou qu'il néglige les choses humaines, ou qu'il est tout à fait aveugle. Quoi de plus fait pour inspirer la pitié , d'un côté , ou la frayeur , de- l'autre côté ? Combien , pour eux, n'eût pas mieux valu n'avoir pas connu la voie de la vérité, que de la quitter, après l'avoir connue ?
Mais revenons à l'explication de la parabole. Le temps de recueillir les fruits étant arrivé , le Seigneur envoya ses serviteurs pour les réclamer des vignerons. Ceux-ci entrèrent dans une telle fureur, qu'ils battirent les uns , tuèrent les autres , et, après avoir maltraité le reste , leur interdirent l'entrée de la vigne. Ces mauvais traitements étaient plus coupables que l'usurpation des fruits. Certes, s'ils avaient demandé grâce avec douceur, avec humilité , comme ce serviteur qui devait dix mille talents, le Seigneur, clans sa bonté , dans sa clémence inépuisable , eût accepté volontiers l'humble aveu de la faute au lieu du fruit de la vigne. Tant la vertu d'humilité a de pouvoir sur celui qui est la source de la tendresse! Guerricus fait une belle apologie de cette vertu. Elle est si puissante, dit-il, à désarmer la sévérité de la justice divine, que d'un accusé elle fait un juge, que d'un juge elle fait un avocat et
un patron. — Comment cela ? — Parce que le propre d'un accusé est de demander grâce de ses délits , et le propre d'un juge est de punir ces délits avec la sévérité qu'ils méritent. Or la vraie humilité du cœur fait l'homme juge dans sa propre cause ; elle le porte à haïr , à punir en lui-même l'auteur du délit. Dès qu'elle fait cela, le juge des vivants et des morts, le Christ se charge du patronage ; et la miséricorde que le coupable aurait dû implorer, c'est le Christ lui-même qui la demande à son Père pour le coupable. Voyez-vous maintenant comment la vraie humilité du cœur fait l'homme juge dans sa cause , et comment du juge, de Jésus-Christ, elle fait un patron ?
Ainsi donc, quiconque , pour ses forfaits , redoute le jugement de Dieu , trouvera dans ce moyen un remède assez doux. Que par l'humilité il se fasse son propre juge, et il aura un patron dans Celui qu'il craignait comme juge. C'est ce que furent bien loin de faire ces vignerons, qui mirent le comble à leur insolence, en renvoyant les serviteurs de leur Maître , non-seulement les mains vides, mais encore après les avoir, ou frappés , ou injuriés. Saint Chrysostome le remarque , les pervers sont coupables sous bien des rapports , mais leur plus grand crime est de vouloir défendre et soutenir leurs premiers crimes par l'orgueil et par l'arrogance. Le Seigneur en apporte un témoignage non équivoque par l'organe de Jérémie. Il dit que, son peuple s'étant souillé de bien des forfaits, de l'avarice, de la luxure, de l'impiété, et, ce qui est plus grave , de l'idolâtrie , il le châtiera néanmoins surtout parce que enflé d'orgueil il ne voulait pas reconnaître l'énormité de ses attentats : « Tu as dit : Je suis innocent ; ainsi la fureur de Dieu s'éloignera de moi. — Mais j'entre en jugement avec toi , parce que tu dis : Je n'ai pas péché. » Jerem. n, 35. Et encore : a Tu as le front d'une prostituée , tu ne sais pas rougir. » La principale cause de ce jugement divin fut donc que les Juifs, quoique sous le poids de tant de crimes, ne reconnaissaient pas leurs maux, qu'ils n'en avaient pas la conscience bourrelée, qu'ils n'en ressentaient ni regret, ni pudeur. Car s'ils en avaient rougi, s'ils s'étaient reconnus coupables, nul doute qu'ils n'eussent trouvé miséricorde auprès du père des miséricordes. Saint Fulgence a dit vrai : « Dieu ne punit
VENDREDI DE LA IIe SEMAINE DE CARÊME, SERMOxN I. 391
pas le pécheur, à moins que la tête du pécheur ne soit endurcie. » Au reste, le père de famille, voyant que tous ses envoyés avaient échoué, résolut enfin d'envoyer son fils, en disant : « Au moins ils auront quelque respect pour mon fils. » Matth. xxi. Cependant, les travailleurs, prenant plaisir à faire le mal, et en même temps poussés par la convoitise de l'héritage, jettent le fils hors de la vigne, comme ils avaient fait des premiers envoyés, et le mettent à mort. Ne vous semble- 1- il pas que cette détestable conjuration est dépeinte par ces paroles des Pharisiens? « Que ferons-nous? Cet homme opère bien des miracles. Si nous le laissons faire, on va croire en lui, les Romains viendront prendre notre place, et anéantir notre nation. Ne vaut-il donc pas mieux pour nous qu'un seul homme meure pour le peuple et que l'héritage de notre république nous reste sauf et sans atteintes? — A partir de ce jour, ils s'ingénièrent à trouver les moyens de le mettre à mort. Joan. xi, 47 et seq.» Par cet exemple on voit clairement, mes frères, ce que peuvent la prudence humaine, les conseils humains, enfin l'expérience de bien des années, si tout, cela est dénué de la crainte de Dieu, de la piété, et de la vraie humilité du cœur. Nous y apprenons encore quel fond nous devons faire sur les appuis humains, quand les appuis divins font défaut. Ceux-là sont si loin d'être utiles aux hommes, que souvent, au contraire, ils leur sont funestes, Dieu le permettant ainsi. « Ils ne se sont pas tournés vers le Saint d'Israël, dit le prophète, et ils n'ont point cherché le Seigneur. Mais le Seigneur, sage comme il est, appellera sur eux les maux, et accomplira ses menaces. » Isa. xxxi, 1 et seq. C'est ce que montre de la manière la plus éclatante l'entreprise abominable, dans laquelle tout le sénat des Juifs conspira d'un commun accord , pour déclarer la guerre à la Divinité, pour mettre à mort la source, l'auteur même du salut et de la vie. En effet, lorsqu'ils ourdissaient des trames pour la défense et la conservation de leur nation, ils prirent une résolution qui attira sur elle le désastre le plus épouvantable; en sorte que, s'ils avaient eu contre leur patrie des pensées hostiles, et qu'ils eussent cherché à la détruire, ils ne pouvaient jamais trouver de moyens plus efficaces pour y parvenir. Quiconque veut
se prémunir contre de si grands périls, doit donc, en toute entreprise, en toute affaire, prier celui de qui seul viennent les saints désirs, les droits conseils et les œuvres de justice; celui sanâ qui la raison n'est que déraison, sans qui toute sagesse humaine est aveugle, et s'égare.
Ici cependant surgit une question : Pourquoi l'Eternel a-t-il envoyé son Fils, qu'il savait devoir être rejeté par les travailleurs infidèles ? — A cela nous répondons d'abord qu'il y en avait d'autres qui devaient le recevoir, et pour lesquels le Père céleste envoya son Fils. Car le caractère propre de la divine bonté, laquelle embrasse tous les justes d'une ineffable tendresse, c'est d'épargner quelquefois les méchants, de peur de nuire aux bons, et, en ne manquant en rien aux bons, d'ouvrir ses trésors même pour les méchants, pourvu qu'ils veuillent en prendre leur part. Il le déclare ouvertement quand il ne permet pas d'arracher l'ivraie, de peur de nuire au froment. Matth. xm, 29. — Je réponds ensuite , et je voudrais que cela se gravât au fond de vos cœurs, je réponds , dis-je , que Dieu , par suite de sa bonté naturelle , étend sa miséricorde sur tous les mortels ; cependant si quelquesuns la répudient par leurs crimes, ils appellent sur eux la justice divine , au lieu de la miséricorde qu'il ne tenait qu'à eux d'avoir en partage. Car le salut offert et repoussé justifie la sévérité de la sentence d'un Dieu vengeur. Il ne fait donc rien en vain ; tout concourt à sa gloire, à la gloire de sa justice, quand ce n'est pas à la gloire de sa miséricorde ; ainsi il arrive toujours à ses fins, puisque de toutes manières il apparaît glorieux et digne d'hommages.
Mille exemples de l'histoire sainte viennent à l'appui de ces assertions. Pourquoi a-t-il recours à tant de paroles, à tant de prodiges, à tant de plaies, pour avertir Pharaon de laisser partir les Hébreux , Pharaon qu'il savait ne devoir pas écouter, il l'avait dit lui-même : « Pharaon ne vous écoutera pas , et cela , afin que les prodiges se multiplient?» Non aucliet vos Pharao, ut multa signa fiant in terra JEgypti, Exod. xi, 9. Pourquoi voulutil que Jérémie annonçât de tant de manières, par tant de prodiges, pendant tant d'années la ruine de Jérusalem, quand il savait qu'il n'y avait pas moyen d'arracher le peuple rebelle à son infidélité ?
VENDREDI DE LA IIe SEMAINE DE CARÊME, SERMON I. 303 — A toutes ces questions je n'ai qu'une réponse : — C'est que tous ces avertissements de la miséricorde divine , tous ces bienfaits , s'ils ne concouraient pas au salut des hommes et à la gloire de la divine miséricorde , importaient au moins beaucoup à la glorification de la justice divine ; puisque , et les précédents avertissements, et la miséricorde tant de fois offerte, et la voie ouverte au salut, en même temps qu'ils rendent inexcusables les méchants, justifient la justice divine, et la mettent à l'abri de toute critique.
Le Seigneur l'insinue clairement quand , après avoir envoyé ses disciples pour prêcher, il leur dit : « Si vous entrez dans une ville, et qu'on ne vous y reçoive point, allez par les rues, et dites : Nous secouons contre vous la poussière même de votre ville qui s'est attachée à nos pieds.» Luc. x, 10 etseq.; Act. xni, 51. C'était un signe. Signe de quoi ? D'abord, cette espèce de symbole donnait à entendre que cette population était si exécrable, que les disciples ne voulaient pas même voir adhérer à leurs pieds une poussière foulée par des hommes si coupables. Ensuite, cette poussière secouée était un témoignage que le salut leur avait été offert, et qu'ils l'avaient repoussé. C'était donc , non au Seigneur , mais à euxmêmes, qu'ils devaient imputer la cause de leur damnation. Ainsi, ce qui était l'œuvre la plus éclatante de la divine miséricorde , tournait à la glorification de la justice divine qui était en droit de sévir contre l'opiniâtreté , la rébellion , l'obstination invincible. Voilà pourquoi le Seigneur ajoute : « Je vous le dis en vérité , au jour du jugement, Sodome et Gomorrhe seront traitées moins rigoureusement que cette ville. » Matth. x, 15; Luc. x, 12 et seq. Menaces effroyables !
Pour la même cause, je crains vivement, mes frères, que tant de discours, tant d'exhortations de l'Eglise qui chaque jour retentissent dans les temples , qui nous instruisent à la piété , et par lesquelles le même salut nous est offert miséricordieusement par le Seigneur, ne nuisent beaucoup auprès du Juge suprême à la cause des négligents, des indifférents, des insouciants, et ne les rendent inexcusables. Je vous en conjure, descendez en vous-mêmes , pesez avec soin et sans cesse un tel danger ; n'abusez pas pour votre perte de la patience divine, qui depuis longtemps vous appelle
à la pénitence , et à une meilleure vie. Ayez toujours à la pensée ces paroles du royal Prophète : « Dieu est un juste juge; ce Dieu fort fait chaque jour entendre ses menaces. Si le pécheur ne se convertit , Dieu aiguisera son épée ; il a bandé et préparé son arc. Il s'est préparé des traits qui portent la mort ; ses flèches sont ardentes ; » Ps. vu, 42 et seq. C'est-à-dire, il lance des flèches ardentes sur ses ennemis , et les tourmente par le fer et le feu pendant l'éternité.
De ce péril daigne nous préserver dans sa clémence Notre-Seigneur Jésus-Christ qui, pour nous délivrer d'un si cruel supplice, a daigné subir le supplice de la croix , lui qui avec le Père et le Saint-Esprit est béni dans les siècles des siècles. Amen,
SECOND SERMON
LE VENDREDI DE LA IIe SEMAINE DE CAREME.
EXPLICATION DE L'ÉVANGILE
Homo quidam ero.t paterfamilias, qui plantavit vineam. On père de famille planta une vigne. Matth. xxi, 33.
Très-chers Frères,
Pour peu que vous ayez lu avec attention les vies des saints Pères , vous trouverez qu'ils ont vécu dans une telle crainte du Seigneur que, plus étaient grandes leur innocence et leur pureté, plus aussi étaient vives leurs craintes et leurs sollicitudes. Le plus saint des prophètes fut Jérémie. Purifié, avant sa naissance, de la tache du péché originel , il était néanmoins tellement agité de cette crainte salutaire, qu'il disait au Seigneur : « Je me suis tenu solitaire, car vos menaces m'ont rempli de terreur. » Jer. xv, 17. Paroles exprimant qu'il était frappé , non d'une crainte vaine et superstitieuse, fruit de l'erreur et des préjugés, mais de frayeurs ayant leur source dans les menaces divines. Qui pourrait louer
VENDREDI DE LA IIe SEMAINE DE CARÊME, SERMON II. 393
dignement la sainteté , l'innocence du bienheureux Job , à qui le Seigneur rendit ce magnifique témoignage , qu'il était sans égal sur la terre ? Car c'est lui qui put dire hautement : « Mon cœur ne me reproche rien dans toute ma vie. » Job. xxvn, 6. C'est-àdire qu'il n'avait commis en sa vie aucun péché mortel. Et cependant quelles ne furent pas toujours ses terreurs de la divinité? a Toujours, dit-il, j'ai craint Dieu comme des flots courroucés audessus de ma tête, et je n'ai pu supporter le poids de sa majesté. » Job. xxxi, 23. Ses craintes ne pouvaient être exprimées avec plus d'énergie.
Pourquoi donc , mes frères , sont-ce les moins coupables qui craignent le plus ; quand cette crainte devrait être plutôt le partage des pervers ? C'est que , — pour que je laisse de côté les autres causes de crainte , — les saints comprenaient qu'ils auraient à rendre compte, non-seulement du mal accompli, mais aussi des bienfaits reçus. Comme les princes se conduisent avec les intendants chargés de distribuer leurs faveurs ; ils se font représenter les deux tableaux de ce qui a été donné , et de ce qui a été employé, les comparent entr'eux, et jugent de la fidélité du dispensateur : ainsi le Seigneur en agit avec ses serviteurs quand il leur fait rendre compte, et qu'il les juge. Il le dit lui-même : « On exigera davantage de celui à qui beaucoup aura été confié. » Luc. xn 48. Voilà pourquoi saint Paul disait : «Malheur à moi , si je n'évangélise pas , » I Cor. ix, 16 ; parce qu'il avait reçu, pour remplir cette fonction, une grâce dont il devait rendre compte. Il disait au même titre : « Je suis redevable aux savants et aux simples, » Rom. i, 14; parce qu'au témoignage d'Origène, il avait reçu la grâce pour instruire les uns et les autres.
Puisqu'il en est ainsi , quoi d'étonnant si les hommes les plus saints redoutent à ce point les jugements de Dieu, eux qui savent en avoir reçu les plus grands dons ? Ils craignent donc vivement, non pour des crimes commis, la grâce de Dieu les en a préserves, mais pour les bienfaits sans nombre qu'ils ont reçus ; car ils ignorent s'ils les ont payés d'un juste retour, et s'ils en ont usé convenablement. Yoilà non leur seule cause de crainte , mais la principale. Ils craignent d'avoir mal employé la grâce de Dieu ,
de n'avoir pas bien fait valoir et fructifier les talents à eux prêtés. Ils savent que ce serviteur inutile qui enfouit clans la terre l'argent qu'il avait reçu, sans en rapporter au Seigneur aucun émolument, c'est-à-dire qui l'employa en biens terrestres, et le fit servir à ses intérêts matériels , fut spolié de tous ses biens , et jeté dans les ténèbres extérieures. Matth. xxv, do et seq.
C'est encore ainsi que , par la bouche d'Amos, le Seigneur reproche en ces termes à son peuple d'avoir peu répondu à ses bienfaits : « Je n'ai connu que vous de toutes les familles de la terre ; c'est pourquoi je vous punirai de toutes vos iniquités. » Amos, m' 2. Comme s'il leur avait dit : Je vous ai entourés de plus de bienveillance que les autres nations, je vous ai comblés déplus grands bienfaits ; et vous , aux crimes des autres peuples , vous avez ajouté l'ingratitude ; je sévirai donc contre vous plus rigoureusement que contr'eux. Par l'organe du même prophète, après avoir énuméré ses bienfaits, il prononce enfin plus explicitement l'arrêt de leur condamnation : « Avant votre arrivée en cette terre, j'ai exterminé l'Amorrhéen,.... je vous ai fait sortir de la terre'd'Egypte,.... de vos enfants je me suis suscité des prophètes, et de vos jeunes hommes, des Nazaréens. Enfants d'Israël, ce que je dis, n'est-il pas vrai? Après cela, vous avez présenté du vin aux Nazaréens , et vous avez dit hardiment aux prophètes : Ne prophétisez point, a — Quel châtiment est réservé à ce forfait? Le voici : «Ma colère pressée du poids de vos crimes va vous écraser, comme les roues d'un chariot plein de foin écrasent celui sur qui elles passent. Celui qui court le mieux ne pourra prendre la fuite, le plus vaillant tombera dans le découragement, le plus fort ne pourra sauver sa vie. » Araos n, 9 et seq. Voyez-vous, mes frères, comme l'indignité du crime et le châtiment grandissent à proportion des bienfaits reçus ?
Mais l'exemple le plus remarquable est celui qui nous est offert dans le saint Evangile de ce jour, où le Seigneur montre aux princes des prêtres, et par eux à nous tous, le péril de l'ingratitude, en proposant la similitude de la vigne. Le Père de famille la plante,' l'entoure d'une haie, y établit un pressoir, y bâtit une tour, puis la livre aux travailleurs, pour qu'ils lui en rendent les fruits, quand
VENDREDI DE LA IIe SEMAINE DE CARÊME, SERMON II. 397 le moment sera venu. Cependant, n'ayant rapporté aucun fruit, ils furent, suivant qu'ils le méritaient, sévèrement punis parle maître de la vigne, et dépossédés. Dès que les princes des prêtres se furent aperçus que la parabole s'adressait à eux principalement, ils eussent fait sur le champ un mauvais parti au divin Maître, si la crainte du peuple ne les eût détournés de ce dessein téméraire et criminel. Néanmoins, ce qu'ils ne purent exécuter alors, ils trouvèrent moyen de l'accomplir dans la suite, ayant persuadé au peuple de conspirer avec eux à la perpétration de cet exécrable attentat. On voit par là la constance de ce divin Maître qui jamais ne fût arrêté dans sa mission d'enseigner ce qui tend à notre salut , quoiqu'il sût qu'il ne retirerait des impies d'autre fruit de sa doctrine , que le supplice de la croix. Ne vous étonnez donc pas, mes frères, si nous, qui sommes enrôlés sous la bannière du divin Docteur, et marchons sur ses traces, nous faisons parfois entendre à vos oreilles des vérités amères, plutôt qu'agréables, pourvu qu'elles soient salutaires. — Mais il est bon d'expliquer une à une les différentes parties de la parabole.
« Un père de famille planta une vigne, il l'enferma d'une haie; creusant dans la terre, il y fit un pressoir, y bâtit une tour ; puis, l'ayant louée à des travailleurs, il partit en voyage. » Matth. xxi. 33. Vous savez tous que cette vigne, alors la Synagogue, est maintenant l'Eglise, que le Seigneur a munie de tout ce qui est nécessaire pour porter du fruit , et le conserver, quand il est recueilli. Car il y élève une haie , un pressoir et une tour. Nous proposant d'expliquer la signification de ces objets, commençons par le pressoir. Sous ce nom, nous entendons la loi du Décalogue, donnée au peuple ancien et au peuple nouveau. Comme les raisins, soumis au pressoir , fournissent du vin au laboureur ; de même nos passions, comprimées par la pratique de la loi divine et par divers travaux , préparent pour l'Eternel le vin suave de la charité et de la justice. Le Seigneur s'est exprimé sous une autre métaphore, quand il a dit : « Oui, en vérité, si le grain de froment ne meurt après avoir été jeté en terre, il demeure seul; mais,
quand il est mort, il porte beaucoup de fruit. » Joan. xn. 24. Or, de même que les grains de froment jetés en terre, s'ils restent entiers, ne portent aucun fruit ; de même si les raisins restent entiers et intacts dans le pressoir, ils ne donneront point de vin. Pour le faire sortir, il faut écraser et fouler aux pieds les raisins. — Comment donc les écraser et les fouler ?
Interrogez les bienheureux martyrs. Par leur exemple ils vous apprendront comment le raisin se foule dans le pressoir, comment le froment se broie sous la meule. Demandez au bienheureux martyr Ignace qui, moulu sous la dent des bêtes, s'écriait dans l'ardeur de son martyre : « Je suis le froment de Jésus-Christ ; je suis écrasé , broyé sous les dents des bêtes , pour devenir un pain digne de Dieu. «Vous me direz peut-être : Prétends-tu faire de nous tous des martyrs ? Oui, je le désire, et je le proclame. Et ce n'est pas moi qui vous impose un tel fardeau. C'est le Seigneur dans l'Apocalypse. Aux saints martyrs qui dans le ciel demandent vengeance pour leur sang, il ordonne d'attendre un peu, jusqu'à ce que soit complété le nombre de leurs frères, qui doivent périr par la même barbarie. Car tous ceux qui doivent être transférés sur ces plages bienheureuses de l'éternité, doivent être en quelque sorte martyrs, quoique le genre du martyre ne soit pas le même pour tous. Les uns, en effet, ont subi le martyre pour la confession de la foi ; les autres, pour avoir été les organes de la sévérité de la justice, comme Jean-Baptiste ; ceux-ci, pour avoir maintenu la liberté de l'Eglise, comme saint Thomas de Cantorbéry ; ceux-là pour avoir voulu conserver une pureté sans tache, comme Marguerite, Agnès et tant d'autres vierges. En ce temps même de paix, nous pouvons être martyrs, au moins moralement, et pour d'autres causes. Est-ce que celui qui doit conserver intacte et inviolable la charité envers le prochain au milieu de tant d'injures et d'outrages, de faux témoignages et de scandales, pendant que l'un calomnie, que l'autre pille, que celui-ci diffame, que celui-là, abusant de sa faveur et de son pouvoir , intente un procès inique ; que cet autre attente à l'honneur dune sœur, d'une fille, ou d'une épouse ; que ce misérable débauche le fils honorable d'un voisin, que par basses menées et prestiges il l'enlace et l'entraîne à un indigne
VENDREDI DE LA IIe SEMAINE DE CARÊME, SERMON II. 399 mariage qui imprime à toute uue famille le stigmate du déshonneur et de l'infamie : est-ce qu'il ne sera pas au moins martyr de cœur, celui qui, affecté de tels maux, ne pense pas à repousser l'outrage par l'outrage, mais qui avec tant d'aiguillons de colère, conserve la même charité, les mêmes dispositions d'esprit, la même ardeur à faire le bien ?
Le Prophète croyait que ce n'était pas là un léger combat, quand il criait au Seigneur : « Délivrez-moi des calomnies des hommes, afin que je garde vos commandements. » Ps. cxvm, 134. Il sentait la vérité de ce qui fut'dit plus tard par l'Ëcclésiaste : «La calomnie trouble le sage, elle abat la fermeté de son cœur. » Eccle. vu. 8. D'ailleurs, comment assoupir , étouffer les titillations de la chair, ces mouvements si séduisants, si naturels, si mauvais conseillers, sans dompter par les veilles, la prière, les privations, sans asservir cette même chair que la satiété porte à tous les excès? En outre, tous les préceptes divins nous excitant à faire la volonté de Dieu , à vivre non suivant la loi de la chair ou du monde, mais suivant la loi de l'Esprit divin; comment satisfaire cette volonté divine, si nous ne faisons abnégation de la nôtre, qui en est souvent l'opposé, et si nous ne la soumettons pas à l'esprit? Mais quoi de plus difficile que d'être maître de soi, que de se commander à soi-même ? Ce n'est pas sans raison qu'on a dit : « L'homme patient vaut mieux que le fort ; quiconque est maître de soi est plus fort qu'un preneur de villes. » Melior est patiens viro forti : et qui dominatur animo suo, expugnatore urbîum. Prov. xvi. 32.
D'ailleurs la chair et l'esprit se faisant une guerre acharnée, qui pourra vivre suivant la loi de l'esprit, s'il ne comprime, parla force de cet esprit, les mouvements désordonnés de la chair et les passions, c'est-à-dire, les désirs mauvais, envie, colère, haine, soif de la faveur populaire, gourmandise ; si, par sa vertu, il ne dompte les saillies, les écarts de la langue, des yeux, des oreilles et des autres sens? Or, qu'est-ce autre chose que porter la mort aux sens et aux convoitises de la chair ? N'est-ce pas là ce que dit l'Apôtre : « Ceux qui sonHi Jésus-Christ, ont crucifié leur chair avec leurs vices et leurs concupiscences? » Galat. v, 24. Le Sei-
gneur lui-même ne le confirme-t-il pas en ces termes : « Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à lui-même, qu'il porte sa croix tous les jours, et qu'il me suive ? » Luc. ix, 23. N'insinuet-il pas la même pensée, quand il énonce que les justes, représentés par la terre qui produit cent pour un, portent du fruit par la patience? Luc. vm, 8 et 15. Or, qu'est-ce que la patience, sinon le martyre de l'âme ? En effet, dit saint Grégoire, nous n'avons pas besoin du fer ou de la flamme pour être martyrs, si nous conservons vraiment la patience au fond de notre cœur.
Le même saint Grégoire affirme encore en ces termes que la vraie pénitence est une espèce de martyre : « Quand l'occasion d'une persécution nous ferait défaut, notre paix ne laisse pas d'avoir son martyre ; parce que , si nous ne présentons pas notre chair au martyre, néanmoins nous retranchons les désirs charnels par le glaive spirituel. » Bialog. — Ainsi, mes frères, si nous voulons être le froment choisi, le vin précieux qui est recueilli dans le cellier céleste, il faut être broyés comme le froment, foulés comme les raisins ; c'est-à-dire, la chair doit être soumise et comprimée avec ses vices et ses convoitises. C'est là notre profession, notre philosophie , notre milice. «Nul athlète, dit saint Jérôme, n'est couronné sans combattre. » Ne vous abusez pas. On ne se moque pas de Dieu. Car ils se trompent du tout au tout, ceux qui obéissant à la chair , esclaves des passions , se ruant sur les biens de la terre , et passant toute leur vie à chercher partout des plaisirs, s'imaginent qu'ils arriveront au ciel sans œuvres, sans travail , sans efforts. Mais nous avons assez appuyé sur le pressoir ; venons aux autres dépendances de la vigne.
c Le père de famille entoura la vigne d'une haie, et y bâtit une tour. » La haie, c'est la vigilance, non-seulement des anges, mais aussi des prêtres, des docteurs et des autres ministres de l'Eglise qui, en partie par l'enseignement, en partie par la discipline ecclésiastique, protègent la vigne, et empêchent les bêtes ou les voleurs de piller les fruits. La tour, d'où la vue s'étend sur toute la vigne, c'est la divine Providence qui, non contente delà vigilance des anges
VENDREDI DE LA II» SEMAINE DE CARÊME, SERMON II. 401 et des hommes, veille elle-même d'un œil attentif, et comme d'un lien élevé, sur tout ce qui se fait clans la vigne de son Eglise. Cette garde et cette providence sont ainsi dépeintes par l'Epouse du Cantique : « Le pacifique a eu une vigne, où sont des peuples; il l'a donnée à des gens pour la garder ; chaque homme doit rendre mille pièces d'argent pour le fruit qu'il en relire. Ma vigne est devant moi. » Cant. vm, M. Ce pacifique, que l'Epouse dit être le Maître de la vigne , c'est Jésus-Christ, qu'Isaïe appelle le prince de la paix. Apres la vigne de la Synagogue, il a eu celle de l'Eglise, formée de diverses nations réunies en un seul corps, et il l'a donnée à surveiller avec sollicitude à des gardiens, c'est-à-dire , aux saints anges, et à de pieux pasteurs. Rien d'étonnant qu'il y ait placé tant de gardiens, le fruit en est si précieux ! Car le fruit de cette vigne, laquelle est l'Eglise, est le vin ineffable de la charité, qui enivre d'une douce ivresse le cœur de l'homme; pour l'obtenir le juste offre volontiers mille pièces d'argent, c'est-à-dire tous ses biens, comme le marchand dont parle l'Evangile; et il dit avec la même Epouse : « Quand un homme aurait donné toutes les richesses de sa maison pour le saint amour, il les mépriserait comme s'il n'avait rien donné. » Cant. vm, 7. Non content d'un tel nombre de gardiens, ce Maître pacifique ajoute : « Ma vigne est devant moi. » Jamais, en effet/depuis le commencement du monde, il n'a détourné les yeux de sa vigne, jamais il n'a cessé de la contempler, de la protéger, de la cultiver de toutes les manières. La vigne louée, il partit en voyage. L'absence du père de famille fut la première occasion des maux qui allaient fondre. Comme il était parti pour des pays lointains, on s'imaginait qu'il ne reviendrait guères pour réclamer les fruits de la vigne. Dans cette persuasion, les laboureurs se ruèrent sur les biens du père de famille, et y firent main basse , chacun selon ses caprices. Celte persuasion, mes frères, pervertit à tel point non-seulement les ministres de l'Eglise, mais encore les autres fidèles, qu'elle est la principale cause pour laquelle ils négligent leurs devoirs. S'imaginant que le Seigneur est allé au loin , ils croient qu'il reviendra tard pour percevoir les fruits de la vigne , c'est-à-dire, pour demander compte de la vie passée. Ce long retard, dont les méchants
TOM. H. jg
se flattent, encourage extrêmement leur audace et leur licence. Ils pensent qu'ils auront le temps de lâcher la bride à leurs passions, de se faire un Dieu de leur ventre, de suivre le monde, de jouir des plaisirs de la terre, et qu'enfin dans la décrépitude de la vieillesse, ils reviendront à de meilleurs sentiments, et commenceront à vivre, quand il faut mourir. Ainsi, cette vie si courte et si fugitive, le démon parvient à la leur présenter comme trèslongue, et il leur persuade que pour tout cela ils ont plus de temps qu'il ne leur en faut.
Les peintres nous donnent une idée de ce prestige; ils combinent leurs couleurs et leurs lignes de telle sorte que trompant les yeux, ils leur font voir comme très-éloigné ce qui est proche. De la même manière, ce grand artisan de mensonge séduit tellement les yeux de notre intelligence, qu'il nous fait regarder comme infiniment éloigné le jour de la mort, qui est à la porte de chacun de nous. On ne saurait dire à quel point cette persuasion mensongère entraîne l'espèce humaine à toutes les extravagances, à toutes les licences. C'est parles mêmes artifices que, dans les Proverbes, la prostituée provoque à la débauche un jeune inconsidéré: a Venez, enivrons-nous de délices jusqu'au matin, jouissons des plaisirs de l'amour. » Prov. vu, 18. - Sur quelle espérance te fondes-tu , pour me provoquer à un tel crime ? — Elle ajoute aussitôt : « Mon mari n'est pas à la maison, il est parti pour un long voyage. Il a pris avec lui un sac d'argent, et il ne reviendra qu'au jour de la pleine lune. » lbicl. Or, qu'est-ce que cette courtisane , sinon notre chair, encline à tous les plaisirs et à tous les caprices? Qu'est-ce que ce jeune inconsidéré, séduit par les caresses de cette courtisane, sinon notre esprit? Quand cet esprit oppose aux caresses de la chair le jugement du Seigneur et le péril de la reddition des comptes, la chair menteuse, de son côte, affirme que cette heure est bien éloignée, et qu'il ne faut pas laisser échapper le plaisir présent, dans la crainte du péril futur. Contre cette tromperie funeste du démon et de la chair, je ne vois pas de remède plus efficace à opposer que celui qu'emploie le Sauveur, dans l'Evangile, contre cette fraude de l'antique ennemi : « Si ce serviteur est méchant, qu'il dise en son cœur,
VENDREDI DE LA n- SEMAINE DE CARÊME, SERMON II. 403 Mon maître n'est pas près de venir; et qu'il se mette à battre ses compagnons, et à manger et à boire avec des ivrognes ; le maître de ce serviteur viendra à l'heure où il ne l'attend pas, il le chassera et lui donnera pour partage d'être puni avec les hypocrites. » mtth. xxiv, 48 et seq. Dans cet exemple bien approprié à notre suje , le Seigneur indique et la source des péchés et le supplice qui doit nous ouvrir les yeux. La source des péchés, c'est que, le Seigneur étant supposé absent et parti au loin, nous nous imaginons que la reddition des comptes est éloignée. Jouets de cette erreur, nous prenons du bon temps, nous laissons libre carrière à la chair, a 1 avarice, nous nous ruons sur la substance du pauvre pour trouver moyen de vivre dans le luxe et le faste, persuadés que jusqu a la mort nous aurons du temps de reste, pour servir le monde et Dieu, la chair et l'esprit, suivant les âges.
C est donc sous l'empire de cette iUusion que les travailleurs de la vigne, voyant le maître parti en voyage, se crurent tout permis Que leur objecter, sinon ce que le Sauveur ajoute : « Le maître de ce serviteur viendra au jour où il ne l'attend pas, à 1 heure qu il ne sait pas, il le chassera, etc. ? » Cela étant, n'est-ce pas le comble de la démence, de juger du temps, des moments, autrement que l'auteur des temps lui-même, lequel a dit que ce jour, cette heure que, dans ton aveuglement, tu te représentes comme certaine, est, au contraire, incertaine et inconnue pour toi* Jl donne a entendre encore la même vérité lorsque, dans la parabole des dix vierges, il fait arriver l'époux au milieu de la nuit, cest-a-dire à l'improviste ; afin de montrer que le Christ arrive presque toujours au moment où nous l'attendons le moins, où nous le croyons le plus éloigné. Mais continuons :
« Le temps des fruits approchant, etc. » Ce qu'ils s'étaient persuade ne devoir jamais arriver, arriva enfin. Car « le jour de leur perte s'approche, les moments de leur ruine s'avancent. » deut. xxxii, 35. Il n'y a pas de terme si long, qui ne coure à sa fin, dans cette rapide et incessante évolution du temps et du monde. D'ailleurs, pour l'homme, rien de fixe, de certain. Les destinées, comme dit Seneque, ne connaissent aucun ordre pour que les vieillards partent plus tôt, et les jeunes plus tard; souvent tout
404 SERMONS POUR LE PROPRE DU TEMPS, paraît à rebours, et nous ne pouvons que constater les desseins inscrutables de la volonté divine. Dieu seul tient dans sa main les clefs de la vie et de la mort; à son gré il fait sortir de la vie, les uns à leur naissance, les autres avant leur naissance, ceux-ci à la fleur de l'âge , ceux-là dans la vieillesse. Une seule chose est certaine, c'est qu'il n'y a rien de certain. Cette condition de la mortalité, le Seigneur nous avertit de l'avoir toujours sous les yeux, quand il dit : « Ressemblez à des gens attendant que leur maître revienne des noces, afin de lui ouvrir promptement lorsqu'il sera venu et qu'il heurtera S'il arrive à la deuxième ou à
la troisième veille et qu'il les trouve prêts, heureux seront ces serviteurs. » Luc. xii, 36 et seq.
Par cette similitude ingénieuse, le Seigneur dépeint la disposition, la préparation d'esprit des justes qui pensent, non pas une fois, deux fois, mais à toute heure, à tout moment, à la reddition des comptes, afin de se préserver de toute faute avec plus de sûreté . et d'attention. Car ils comprennent la vérité de cette sentence de Jean Climaque : « Il est contraire à la piété de laisser passer un jour, sans se persuader qu'il est le dernier de notre vie. » Heureux ceux à qui il a été donné de vivre et de mourir ainsi; ils vivent véritablement, parce qu'ils ne perdent jamais de vue la mort. Leur sécurité est d'autant plus grande, que plus grande est leur crainte. En effet, celte sainte frayeur produit, non la crainte, mais la sécurité. Au surplus, rien d'étonnant, puisque dans les choses matérielles, on en trouve aussi qui produisent des effets contraires à leur nature. La chaux, aspergée d'eau froide, n'est pas froide; elle fermente et devient une source de calorique. Cette vive douleur, qui naît de la vraie contrition du cœur, engendre une indicible joie de l'âme; parce que le pénitent comprend que cette douleur éteint la cause d'où elle sort, c'est-à-dire, les péchés.
De la même manière, ceux qui, dans cet exil, dans cette vie d'épreuves, craignent le Seigneur, trouvent dans cette crainte et leur consolation et une sécurité plus grande. Car ils comprennent qu'il y a une sécurité qui exclut la sécurité véritable, au lieu que la crainte la donne. En effet, c'est une loi de la na-
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ture : en toutes choses, celui qui se croit le plus en sûreté, est celui qui l'est le moins. On en voit un exemple frappant dans les habitants de Laïs. Comme ils étaient dans la plus grande sécurité, les enfants de Dan les assaillirent soudain et à l'improviste, et les égorgèrent jusqu'au dernier. Jiiclic. xvm, 7, 27 et passùn. Au contraire, ils vivent dans une vraie sécurité, ceux que cette crainte prévoyante tient constamment en éveil. En effet , comme la crainte est mère de l'attention et de la sollicitude, et que d'un autre côté l'attention et la sollicitude bannissent la négligence et procurent tous les moyens de salut, il s'ensuit que plus on craint, plus on vit avec précaution et avec sécurité. « On attend le Seigneur avec d'autant plus de sécurité, dit saint Grégoire , qu'on examine chaque jour sa vie avec plus de crainte et de circonspection. » Mais voyons la suite. r
Le temps des fruits approchant donc , le père de famille, ayant vainement envoyé serviteurs sur serviteurs pour réclamer les fruits de la vigne , se décida enfin à envoyer son fils. 11 disait : a Ils auront quelques égards pour mon fils. » Ici , mes frères ; vous voyez l'immense bienfait de Dieu , et en même temps notre immense péril. Car, la vigne étant plantée, le pressoir établi, le terrain enclos , la tour bâtie , la vigne louée aux travailleurs, et les serviteurs désignés pour recueillir les fruits , qu'avait à faire de plus le céleste Père de famille , qu'à, envoyer son Fils ? Ayant en vue les bienfaits qu'il devait accorder , il plaide sa cause en ces termes, par la bouche d'Isaïe , contre les hommes pervers et rebelles : « Maintenant donc , habitants de la Judée et de Jérusalem, soyez juges entre moi et ma vigne. Que fallait-il faire de plus pour ma vigne , que je n'aie pas fait? » Isa. v, 3. Ayant envoyé son Fils unique après les prophètes , quel autre ou plus grand , ou meilleur , pouvait-il destiner à exiger les fruits de la vigne spirituelle ; quel autre plus capable de nous imposer par son autorité , de nous gagner par ses bienfaits , de nous aider par ses mérites , de nous instruire par sa doctrine, de nous édifier par ses exemples, de nous former à la piété et à l'obéissance par la manifestation de tant de mansuétude et de charité ? Par ce
bienfait nous avons été comblés surabondamment de tout ce qui était nécessaire pour porter des fruits de justice. C'est ce que signifient ces dernières paroles du Seigneur mourant sur la croix : « Tout est consommé. » Elles attestent non-seulement que tous les oracles des Ecritures sont accomplis , mais encore que tous les moyens de salut nous ont été donnés , et par surcroît. Car que pouvaient espérer, que pouvaient désirer de plus les hommes ? Fallait-il que le Seigneur vînt nous saisira la gorge, pour nous entraîner et nous pousser, bon gré mal gré , dans les demeures bienheureuses ? S'il l'avait fait, qu'eût-ce été autre chose que nous prendre pour ces bêtes qu'on enferme dans des cages , et nous porter au ciel violemment? Ce traitement eût été tout à fait contraire aux conditions de la nature humaine , sur laquelle ne doit peser aucune violence extérieure , mais que l'espérance doit attirer, l'amour enflammer, la vertu exciter, qui enfin doit avoir pour mobiles l'honneur et la charité. Car celui qui dispose tout avec une si sage et si douce providence , et qui , comme dit saint Denys, s'insinue en toutes choses suivant la portée de chaque nature, celui-là a dû attirer l'homme à lui de cette même manière. Or, pouvait-il le faire plus convenablement, qu'en destinant son Fils unique à sauver l'humanité ? C'est cette condescendance infinie de la bonté divine , qui a porté tous les saints du Nouveau Testament à braver tous les combats par amour de Jésus-Christ. L'Apôtre nous invite à considérer un si grand bienfait, quand il dit : « Pensez donc en vous-mêmes à celui qui a souffert une si grande contradiction de la part des pécheurs qui se sont élevés contre lui, afin que vous ne vous découragiez point, et que vous ne tombiez point dans l'abattement. » Hebr. xu, 3. Si le grand Apôtre donnait le précepte, il en avait aussi donné l'exemple en sa personne : « Je suis mort à la loi par la loi même, afin de ne vivre plus que pour Dieu. J'ai été crucifié avec Jésus-Christ. Et je vis , ou plutôt ce n'est plus moi qui vis , c'est Jésus- Christ qui vit en moi. » Galat. h, 19 et seq. — De grâce, Paul, pourquoi vivez-vous attaché à la croix avec Jésus-Christ , et portez-vous ses stigmates sur votre corps ? — « C'est qu'il m'a aimé , et qu'il s'est livré luimême pour moi. » Ibid. La mort de Jésus-Christ était un bienfait
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commun au genre humain. Cependant l'Apôtre avait, pour des bienfaits répandus sur tous, la même reconnaissance, que s'ils avaient été son partage à lui seul ; parce qu'en réalité , quoique conférés à tous , ils sont aussi utiles à chacun , que s'ils étaient im privilège individuel. C'est ainsi que le soleil éclaire autant chacun de nous, que si Dieu ne l'avait pas créé et destiné pour éclairer en même temps les autres.
Toutefois, ce qui aiguillonnait si puissamment les saints à la pratique de la piété et de la justice , rend notre condition fort mauvaise, si nous sommes négligents et insouciants. Un si grand bienfait de la miséricorde divine , une telle grâce spontanément offerte, tant de secours pour le salut, la concession de tant de sacrements, exigent manifestement de nous plus de piété et de justice. Si nous manquons à ce devoir , nous sommes d'autant plus coupables, que nous avons reçu davantage. Le même Apôtre le déclare nettement en ces termes : « Celui qui a violé la loi de Moïse est mis à mort sans pitié sur la déposition de deux ou trois témoins. Combien croyez-vous que sera jugé digne d'un plus grand supplice celui qui aura foulé aux pieds le Fils de Dieu ; qui aura tenu pour chose vile et profane le sang de l'alliance par lequel il avait été sanctifié, et qui aura fait outrage à l'Esprit de la grâce ? » Hebr. x, 28, 29. Voilà un argument assez fort, assez amer, et qui est encore fortifié par la parabole de l'Evangile de ce jour.
Si, en effet , le royaume de Dieu a été enlevé aux Juifs , pour être transféré aux Gentils, parce que ceux-là avaient abusé du bienfait de la loi reçue , que doivent attendre ceux qui , outre le bienfait de la loi , ont recueilli en vain la grâce de l'Evangile , et le sang de Jésus-Christ? C'est ce qu'indiquent ces paroles de l'Apôtre : « Combien croyez-vous que sera jugé digne d'un plus grand supplice celui qui aura foulé aux pieds le Fils de Dieu ? » Nous foulons aux pieds ce que nous méprisons; c'est donc fouler aux pieds le Fils de Dieu, que de mépriser ses lois et de tenir pour rien ses dons inappréciables. C'est en même temps « polluer le sang de l'alliance par lequel nous avions été sanctifiés; » car le sang du Christ est appelé le sang de l'alliance ou du testament , et de la sanctification , parce que c'est en vertu de ce sang que nous a été
légué l'héritage éternel , et que nos crimes sont expiés. A plus forte raison, c'est profaner ce précieux sang qui nous a conféré et la sanctification et le patrimoine de l'éternelle hérédité , ce sang qui a droit à notre culte et à notre vénération , c'est le profaner que de s'approcher avec un cœur impur du sacrement du corps et du sang de Jésus-Christ. Car qu'est-ce autre chose que jeter le corps et le sang du Seigneur dans un lieu souillé et flétri ? Enfin le pécheur « fait injure à l'Esprit de la grâce ; » en effet, le plus grand outrage qui puisse être infligé à Dieu, c'est de répudier sa grâce par le péché mortel , c'est d'exclure du domicile de notre âme le Seigneur de majesté , pour admettre en sa place l'auteur de tous nos maux, le démon. Yoilà donc tous les maux où nous tombons , chaque fois que nous commettons le péché mortel. A cette occasion, le cardinal Cajétan remarque qu'il est beaucoup plus grave pour un fidèle , que pour un infidèle, de tomber dans ce genre de péché , parce que l'infidèle ignore la difformité que puise le péché mortel dans son opposition au mystère de la rédemption du Christ.
Ainsi, mes frères, que personne ne s'autorise de l'abondance des grâces évangéliques pour donner carrière au débordement des passions. Car, « de même que l'Evangile est la vertude Dieu pour le salut de tout croyant; de même aussi se révèle dans l'Evangile la colère de Dieu, laquelle éclatera du ciel contre toute impiété des hommes qui retiennent injustement captive la vérité de Dieu. » Rom. i, 46 et seq. Dans l'Evangile se révèlent donc tout ensemble et la miséricorde de Dieu et la sévérité de sa justice. Mais cette seconde partie de l'Evangile, c'est Jean-Baptiste qui fut chargé de la prêcher, lorsqu'après la venue du Sauveur, il dit au peuple : o La cognée est déjà à la racine de l'arbre. Tout arbre qui ne produit point de bon fruit sera coupé et jeté au feu. » Mat'th. ni, 10. A ces derniers mots d'autres substituent : « est coupé et jeté au feu, » ce qui est plus vif et plus fort; puisque le châtiment dénoncé aux coupables est, non pas éloigné, mais proche et présent.
En effet, la grandeur du bienfait attire sur les ingrats et les insouciants un plus grave supplice, a Un vêtement souillé de sang sera donné à la combustion, sera la pâture du feu. » Vestimentum
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mixtum sanguine, erit in combustionem , et cibus ignis. Isa. ix, 5, 6. Or, un vêtement taché de sang, qu'est-ce autre chose qu'une vie souillée de crimes? Le royal Prophète demandait au Seigneur d'être préservé de ce sang : « Délivrez-moi, disait-il, des taches de sang, mon Dieu, Dieu de mon salut. » Ps. l, 46. Isaïe dit donc : Un vêtement souillé de sang sera la pâture du feu. Pourquoi? — Il en donne aussitôt la cause : « Car un enfant nous est né , un fils nous a été donné, » IbicL; c'est-à-dire , puisque le souverain Maître de toutes choses a daigné se faire petit pour notre salut, se faire non-seulement homme , mais le dernier des hommes , il est clair qu'après une telle grâce, après un tel salut, une telle manifestation de bonté, de tendresse, être ingrat et rebelle à une si vive lumière, ne peut être châtié que par l'éternel supplice du feu. Cette raison seule , quand il n'y en aurait pas d'autres , sera la condamnation des pervers au dernier jugement.
Mais ce qui accuse encore fortement l'aveuglement de notre intelligence, c'est ce qu'ajoute la parabole : « Ils respecteront mon Fils. » Saint Luc dit : « J'enverrai mon Fils bien-aimé ; peut-être qu'en le voyant ils auront quelque respect pour lui. » Luc. xx, 13. Ici, le Seigneur, à la manière des hommes, et comme incertain sur l'événement, dit : « Peut-être ils auront du respect pour lui. » Car il savait que telle est la dureté de 1 aine humaine, qu'un si grand bienfait ne l'amollirait pas. — Examinez maintenant, mes frères, ce que les prophètes ont autrefois annoncé de la puissance et de l'efficacité de la venue du Sauveur. « Oh î dit Isaïe, si vous vouliez fendre les cieux, et en descendre! Alors les montagnes fondront devant votre face ; elles seront comme les métaux que le feu met en fusion , et comme les eaux qu'il fait bouillonner. » Isa. lxiv, 1. Daniel prédit qu'à l'arrivée du Christ le péché trouvera sa fin, que l'iniquité sera exterminée, que l'éternelle justice régnera sur la terre. Dan. ix, 24. En effet, telle est la puissance de cet admirable bienfait , d'un remède si énergique et si efficace, que tous les crimes devaient disparaître du monde. Cependant par notre faute, par notre obstination, il est arrivé que le seul fait vraiment grand de l'histoire n'a produit presque aucun effet sur le grand nombre , et que dans cette lutte entre la bonté
divine et la perversité humaine, notre malice semble jusqu'à un certain point avoir le dessus. Saint Bernard, pour montrer la gravité des blessures de la nature humaine, fait observer qu'il n'a fallu rien moins pour les guérir, que le sang et la mort du Fils de Dieu. Serm. de Nat. Néanmoins, ce qui montre encore mieux l'immensité de notre malice, c'est qu'un moyen si puissant n'a pu guérir les blessures du plus grand nombre. De toutes ces considérations nous pouvons conclure combien notre péril est plus grand que celui des Juifs, nous qui comblés de bienfaits ineffables, n'en avons guère pour cela fait plus de progrès dans la vertu.
Nous avons donc de justes sujets de crainte; mais ce qu'ajoute le Seigneur à la fin de la parabole, y met le comble. Car, après avoir parlé de la pierre angulaire , il dit aussitôt : « Celui qui se laissera tomber sur cette pierre, s'y brisera, et elle écrasera celui sur qui elle tombera. » Nul doute que ces deux espèces de châtiments ne s'adressent à deux espèces d'hommes coupables, les uns qui seront brisés; les autres, ce qui est plus grave, qui seront écrasés. Les premiers sont ceux qui se heurtent contre cette pierre; tels que les Juifs et les infidèles, pour qui la croix du Christ fut un scandale, et qui, suivant l'Apôtre, se sont heurtés contre la pierre d'achoppement, Rom. ix, 32. Les seconds sont ceux qui ne heurtent point contre la pierre , il est vrai ; mais la pierre tombant sur eux, les écrase. Or quels sont- ils, sinon ceux qui ont la foi, mais qui n'ont pas les œuvres? Nous l'avons dit, ils méritent un châtiment d'autant plus sévère, qu'ils sont plus coupables, après avoir reçu la lumière de la foi, tant de bienfaits, tant de sacrements et de remèdes, de se rouler dans la même fange des vices que les infidèles. « Mieux eût valu pour eux ne point connaître la voie de la vérité , que de retourner en arrière après l'avoir connue , et que d'abandonner la loi sainte qui leur a été donnée. «II Petr. n, 21.
Ainsi périt la vaine confiance de ceux qui espèrent arriver au salut avec la foi seule, avec une foi tiède et stérile. Tant s'en faut qu'une telle foi avance leurs affaires et serve leur cause , qu'au contraire elle leur nuit beaucoup ; puisque l'Apôtre affirme que
VENDREDI DE LA IIe SEMAINE DE CARÊME, SERMON II. 4M
les infidèles sont dans une meilleure condition que des fidèles de cette sorte. En voulez- vous une preuve irrécusable? — Rappelezvous à qui, dans le présent évangile, fut enlevé le royaume de Dieu, et à qui il fut donné. Il fut enlevé à ceux qui étaient les fidèles d'alors, au peuple choisi de Dieu, et il fat donné aux idolâtres , à des peuples souillés de tous les vices qu'engendre l'idolâtrie. Si donc le royaume de Dieu fut donné à ceux-ci, et enlevé à ceux-là, les idolâtres ont paru à Dieu plus dignes, ou, si vous voulez, moins indignes du royaume de Dieu, que ceux qui avaient abusé de la foi reçue et de tous les autres bienfaits divins. Au surplus, il n'y a là rien d'étonnant, puisque même dans les choses humaines, nous trouvons des exemples analogues. Quelle est l'amitié, l'union la plus étroite? C'est celle qui joint l'époux et l'épouse. Car il est écrit : « L'homme quittera son père et sa mère et s'attachera à sa femme. » Gen. n, 24. Mais si l'épouse viole la foi conjugale , cette étroite union se change en inimitié déclarée. Or, la Synagogue , après avoir été unie à Dieu en légitime mariage , a violé la foi donnée à son époux ; rien d'étonnant alors qu'elle ait été répudiée, et que le paganisme ait été appelé en sa place dans le lit nuptial. Cela est figuré dans le mariage d'Assuérus, roi des Perses, qui répudia la reine Yasthi, pour lui avoir désobéi, et qui épousa une étrangère, Esther. Esth. n, passim. Cet exemple, mes frères, est fait pour nous inspirer une vive crainte. Ne violons donc pas la foi donnée à Dieu, ne désobéissons pas à ses lois , ne laissons pas s'éteindre en nous la lumière de la foi , ni perdre les bienfaits divins ; gardons-nous de faire tourner à notre damnation nos moyens de salut ; autrement cette étroite union , qui a été cimentée par les sacrements de la foi , se changera , nous l'avons dit , en un éternel divorce. Faisons donc des efforts, coopérons vaillamment à la foi qui nous a été donnée, et fournissons la carrière de la vie de telle sorte que nous méritions de recueillir des mains de Notre-Seigneur Jésus-Christ, dans l'éternelle béatitude, le fruit de notre travail et de notre foi.
412 SERMONS POUR LE PROPRE DU TEMPo.
PREMIER SERMON
POUR
LE IIP DIMANCHE DE CAREME,
on l'on explique l'évangile, ET NOTAMMENT les paroles du texte, qui ont pour objet l'expulsion du démon et son retour dans l'ame; c'est-a-dire ou l'on indique comment le démon est banni de l'ame par la pénitence; comment il rentre dans cette ame; et enfin comment le nouvel état de l'homme devient pire que son premier état.
Cum immunchis spiritus exicrit de homine, ambuiat per loca inaquosa, quxrcns requiem, et non inveniens... Tune vadit , et assumit septem alios spiritus secum, nequiores se, et ingressi habitant ibi. Et fiunt novissima hominis illhis pejora prioribus.
Lorsque l'esprit immonde est sorti d'un homme , il s'en va par des lieux arides, cherchant le repos, qu'il ne trouve point... Alors, il s'en va prendre avec lui sept autres esprits plus méchants cpic lui , et entrant dans cette maison, ils y établissent leur demeure, et le dernier état de cet homme devient Dire que le premier. Luc. xi, 24.
Chers Frères,
La fin de l'Evangile de ce jour nous fournit un exorde approprié à ce discours. Le Seigneur venait d'énoncer de sa bouche d'or les paroles dont vous avez entendu la lecture, lorsqu'une femme, qui se trouvait dans la foule, fut tellement ravie d'admiration pour sa doctrine que, ne se contenant plus, elle éclata, et fit entendre cette parole qui témoignait de ses transports : « Heureux le sein qui vous a porté, heureuses les mamelles que vous avez sucées. » Le Seigneur , sans repousser la glorification de sa bienheureuse mère , mais montrant qu'elle avait une autre gloire plus grande, répondit : « Plus heureux sont ceux qui entendent la parole de Dieu, et qui la pratiquent. » Luc. xi, 28. En effet , dit saint Augustin , Marie fut plus heureuse en recevant la foi du Christ , qu'en concevant la chair du Christ. Car c'était plus de le concevoir spirituellement dans L'âme , que de le concevoir ccrporellement dans le sein; la parenté spirituelle étant plus précieuse aux yeux de Dieu que la parenté charnelle. Cela étant,
IIIe DIMANCHE DE CAREME, SERMON I. 413
chacun de nous peut imiter la Mère de Dieu dans ce qu'elle a de plus excellent. Quoiqu'il n'y ait qu'une seule Mère du Christ selon la chair, parce que seule elle l'a conçu corporellement et enfanté; cependant, selon l'esprit, comme le dit saint Ambroise, quiconque entendant la parole de Dieu la conserve si bien au fond du cœur, qu'il enfante par ses œuvres ce qu'il a conçu dans son âme, celui-là devient spirituellement la mère du Christ, au témoignage de celui-là même qui a dit : « Quiconque fait la volonté de mon Père, qui est dans les cieux, celui-là est mon frère, ma sœur et ma mère. » Matth. xu, 50. Et l'excellence de cette parenté spirituelle nous est révélée par le même Seigneur, dans le présent évangile, quand il dit : « Plus heureux ceux qui entendent la parole de Dieu, et qui la pratiquent ! » Il ne tient qu'à vous, frères, d'avoir part à une telle béatitude , si vous écoutez la parole de Dieu avec la ferveur et le fruit que nous demandons. Pour que vous y puissiez arriver, implorons humblement le secours de la grâce divine par l'entremise de la très-sainte Yierge. Ave Maria.
L'évangéliste saint Luc raconte qu'on présenta au Sauveur un homme obsédé du démon , et à qui ce démon avait conféré trois bienfaits pour prix de l'hospitalité. Car il l'avait rendu aveugle, sourd et muet. Ce sont là, en effet, les trois présents que cet hôte généreux fait non-seulement aux corps, mais aussi aux âmes de ceux qu'il obsède. Dès que le Seigneur eut eu chassé le démon du corps obsédé, les trois fléaux disparurent avec leur auteur. La foule, qui était présente, admirait dans sa simplicité les miracles du Sauveur ; mais les Pharisiens, aveuglés par l'orgueil et l'envie, se dirent entr'eux : « C'est par Béelzébub, prince des démons, qu'il chasse les démons. » Que votre'nom soit béni dans tous les siècles, Seigneur Jésus, vous qui, vivant parmi les hommes, après les avoir comblés de tant et de si grands bienfaits, en avez recueilli ce prix, qu'ils attribuaient au prince des démons les œuvres les plus éclatantes de votre divinité. Qu'y avait-il autre chose à attendre de notre malice ? et quelle autre chose pouvait venir de votre immense bonté? Un ancien a dit : Il est royal, d'entendre dire du mal, après qu'on a fait le bien. — Si c'est royal, je
l'ignore; — mais ce que je sais, c'est que vous, Seigneur, vous avez recueilli l'outrage de la bouche de bien des gens que vous aviez comblés de vos bienfaits, et guéris de leurs maux.
Division. — Au reste le Seigneur, comprenant la disposition et l'esprit des pharisiens, démontre d'abord par des raisons qu'il n'a aucun commerce avec les démons, et que ce qu'il fait, il le fait par la puissance de Dieu. — Puis, après avoir exposé la condition des esprits mauvais, il déclare que c'est le comble de l'impiété, non-seulement de ne pas glorifier les œuvres de la puissance divine , et ses bienfaits merveilleux envers le genre humain , mais encore de les attribuer à la puissance des démons. Il dit donc :
Première raison. — «Tout royaume divisé en lui-même sera détruit. » C'est comme s'il avait dit : Vous voyez comment je chasse les démons ; ce n'est pas en les priant , en les suppliant ; c'est en ordonnant, c'est en vertu de ma puissance, que je les expulse des corps humains. Ce n'est pas ainsi qu'un démon chasse un démon; ce serait un acte d'inimitié, d'hostilité. Or les démons ne se font point la guerre. Car, s'ils se la faisaient, ils seraient divisés; et, s'ils étaient divisés, leur empire ne serait pas solide. Tout empire, en effet, divisé en lui-même, est près de sa ruine ; car toute division est le commencement de la ruine. Ainsi, chaque chose, comme elle aime son être, aime par conséquent son intégrité et son unité. Elle fait résistance à sa division, de même qu'à sa corruption ; parce que sa division, c'est sa corruption et sa mort. Or comme l'empire des démons est stable et éternel, puisqu'ils ont juré une haine éternelle au royaume de Dieu, il s'ensuit que nul démon ne fait la guerre à un démon, et ne cherche à le déposséder, comme vous me voyez faire. Donc, je suis, non pas l'ami, mais l'ennemi du démon, puisque je le combats à outrance.
Deuxième raison. — D'ailleurs, si je chasse les démons avec le secours de Béelzébub , avec quel secours les chassent mes disciples qui sont vos fils? Si personne ne songe à attribuer aux démons la puissance de ces pauvres pêcheurs, de ces hommes illettrés, pourquoi attribuez -vous la mienne aux démons, puisque le pouvoir de mes disciples est le même que le mien? Ce que font ceux-ci, ils le font en vertu de ma puissance; si donc, ce qu'ils font, per-
IIIe DIMANCHE DE CAREME, SERMON I. 41 5
sonne ne l'attribue aux artifices des démons, pourquoi attribuer à ces démons ce que je fais ?
Troisième raison. — « Lorsque le fort armé garde sa maison, tout ce qu'il possède est en paix, etc. » Yoici le sens : Un fort armé garde sa maison , et possède en paix son butin. Survient un plus fort qui le dépossède de son foyer, qui lui enlève ses armes, qui distribue ses dépouilles , et met en liberté ses prisonniers. Celui-ci doit-il être tenu pour l'ami du premier, ou pour son ennemi mortel? Si donc je tiens la même conduite contre le démon, si je poursuis avec tant de constance le prince de ce monde , pendant qu'il règne en paix, si je brise ses armes, si je dévoile tous ses moyens de nuire, si je le chasse, comme de son foyer et de sa demeure, des corps et des âmes des hommes assaillis par lui, comment puis-je être regardé comme l'ami de celui à qui je fais une guerre si acharnée ?
Quatrième raison. — Non-seulement par les coups portés, mais par la différence des œuvres et des tendances, vous pouvez juger de notre incompatibilité. Car vous voyez combien diffèrent les œuvres des démons et les miennes. La passion du démon est de flétrir l'honneur de Dieu; la mienne, de le rehausser; il égorge les brebis de Dieu, je cherche à les préserver; il les disperse, je les rassemble; enfin il entraîne les hommes à l'impiété, à tous les désordres, pour les mener à la mort éternelle; moi, au contraire, je les exhorte à la piété, à la justice, à toutes les vertus, pour les conduire à la vie éternelle. Comment pourraient s'accorder ceux qui sont séparés par un abîme, par des tendances et des œuvres si opposées? Car, si celui qui n'est pas avec moi est contre moi; si celui qui ne recueille pas avec moi , dissipe ; comment serait-il mon ami, celui qui est entré dans une telle lutte contre moi, et dont les œuvres sont les antipodes de mes œuvres ?
Conclusion de la démonstration. — Si donc , déposant votre jalousie, et secouant les ténèbres dont vous enveloppent vos passions désordonnées, vous pesez les faits tranquillement et sérieusement, vous conclurez sans peine des raisonnements qui précèdent, que je chasse les démons, non avec le doigt des démons, mais en vertu de la puissance de Dieu. S'il en est ainsi , le règne
Ai 6 SERMONS POUR LE PROPRE DU TEMPS,
de Dieu commence pour vous ; alors , vous devriez , non le blasphémer, mais proclamer sa puissance, publier sa bonté, célébrer sa tendresse pour le genre humain, et vous féliciter vous-mêmes, de ce qu'un si grand bonheur est arrivé à votre siècle.
Seconde partie de l'Evangile. — Le Seigneur, après avoir ainsi démontré qu'il chassait les démons par la puissance de Dieu, déclare ensuite combien il serait criminel d'attribuer au prince des démons cette puissance et cette grâce de Dieu. En punition de ce forfait, il dit que les Juifs seront réprouvés de Dieu, et qu'ils recevront des châtiments, comme ils n'en ont pas encore subi. Il confirme ce qu'il avance, en exposant d'abord la malice et la nature des démons. Car c'est la coutume de l'esprit impur, quand il a été expulsé violemment par l'homme, de guetter de tous côtés l'occasion de ressaisir le poste qu'il a perdu. Dès qu'il l'a trouvée par la négligence, par la somnolence des hommes, il assaille, mais non plus seul , cette victime qu'il possédait seul autrefois ; il s'associe sept autres esprits pires que lui-môme, et tous ensemble se ruent sur l'infortuné, dont ils prennent possession. Après une telle conquête, il va sans dire que le dernier état du malheureux devient pire que le premier. Précédemment il était agité par un seul démon : maintenant il est sous la pression de sept tyrans, qui le précipitent dans tous les débordements. Yoilà , dit le Seigneur, ce qui arrivera à cette génération perverse, de laquelle sortit le démon, lorsqu'elle partit de l'Egypte, et qu'ayant renoncé au culte des idoles, elle reçut la loi et la foi de Dieu. Mais aujourd'hui, à cause de son infidélité et de son blasphème, le démon va ■sn prendre possession, non seul, mais avec une troupe d'autres démons, et enfin son dernier état sera pire que le premier. Car auparavant elle put être guérie par les prodiges et les bienfaits divins, et être arrachée à l'idolâtrie; aujourd'hui tant de miracles opérés à sa vue, tant de bienfaits n'ont pu la tirer de son infidélité et de son obstination.
Assez sur l'ensemble de l'Evangile. Quant à la dernière partie, comme elle offre des points de rapprochement et de l'analogie avec ce saint temps, nous allons tâcher de la développer et d'en tirer des enseignements pratiques. Car ce temps étant consacré à
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la pénitence , et quelques-uns la faisant de telle manière qu'un démon n'est pas plutôt banni de leur âme, qu'ils le reçoivent de nouveau, en retombant dans les mêmes crimes, il est bon d'expliquer l'enchaînement, le mode et le péril de cette expulsion et de cette rentrée : conditions et circonstances dont la dernière partie de notre Evangile offre un exemple frappant.
DÉVELOPPEMENT DU TEXTE
« Lorsque l'esprit immonde est sorti d'un homme, etc. » Commençons par établir que dans toutes les âmes humaines réside, ou Dieu, ou le démon. « Si quelqu'un n'a pas l'Esprit de Jésus- Christ, dit l'Apôtre, il n'est pas à Jésus-Christ. » Rom. vin, 9. Or, s'il n'est pas à Jésus-Christ, à qui sera-t-il, sinon au démon? Car, en ce monde, il n'y a que deux empires : l'empire du bien, et l'empire du mal. Le chef de l'empire du bien est le Christ; le chef de l'empire du mal est le démon , qui pour cela est appelé dans les saints Livres le prince de ce monde. Quiconque n'appartient pas au Christ, appartient donc au prince de ce monde , autrement au démon. Il suit de là que, où n'habite pas l'Esprit du Christ, là l'esprit du mal établit son domicile. Ainsi, le démon habite dans toutes les âmes des méchants , ce qui est le comble du malheur. Qu'espérer, en effet, d'une âme qu'habite un hôte si funeste et si horrible? Et cependant cet esprit exécrable est chassé de l'homme par la vraie pénitence , quand celui-ci déplore ses péchés passés, et se proposant fermement de les éviter à l'avenir, a recours, au moins par le désir, aux clefs de l'Eglise et à l'absolution sacramentelle. Car, ces paroles du prêtre : Je vous absous, ont une puissance merveilleuse. De même qu'au commencement du monde, quand Dieu dit : « Que la lumière se fasse, la lumière fut ; » Gen. i, 3 ; de même quand le prêtre prononce les paroles de l'absolution, sur le champ disparaissent toutes les ténèbres du péché avec les princes des ténèbres eux-mêmes, et cela en vertu de cette parole.
Au lieu de ce ramas d'esprits immondes, l'Esprit divin entre dans cette demeure, et non-seulement il la purifie et la sanctifie, mais encore il l'orne admirablement de vertus et de dons célestes,
et s'y prépare un domicile cligne de lui, où il puisse reposer en paix. Ces changements, ces transformations des âmes, ces transmigrations, s'il est permis de le dire, se font d'ordinaire en ce saint temps de pénitence quadragésimale. Car de même qu'à la fête de saint Jean-Baptiste les hommes ont coutume de changer de domicile, et de passer d'une demeure dans une autre ; ainsi le temps du Carême est destiné à cette permutation d'hôtes spirituels. Si ce changement n'a pas lieu alors, comment l'espérer dans le reste de l'année, qui y est moins approprié ? Il arrive de là que le malheureux est condamné à rester encore un an sous le joug du diable.
Chassé de ce domicile par la vertu de la pénitence , cet esprit immonde s'en va par des lieux arides et sans eau. Par ces lieux, presque tous les interprètes entendent, soit les nations infidèles, soit les fidèles vivant à la manière des infidèles, et que le démon possède en vertu d'une ancienne domination et d'une longue habitude du péché. Ces lieux sont dits arides et sans eau, d'abord, pour que nous sachions que ce domicile est peu agréable au démon, comme des lieux arides sont un séjour peu agréable poulies hommes; ensuite, afin que nous comprenions le malheur et les mœurs de tels hommes , qui sont comparés à la stérilité d'un désert hérissé de ronces et d'épines ; parce qu'il n'y a en eux nul soin de régler leur vie, nul goût pour la vertu, nul fruit de bonnes œuvres, nul rafraîchissement de piété, de compassion, de dévotion ; mais tout y est aride, stérile, infertile.
En eux le démon cherche le repos, et ne le trouve pas ; parce que, comme l'avare n'est pas content de ce qu'il a, mais convoite toujours le bien d'autrui, car il est plus tourmenté par le désir des biens des autres qu'il n'est réjoui de la possession des siens; ainsi notre ennemi, qui est si avide de nos âmes, qu'il a été dit en son nom : « Donne-moi les âmes, et prends le reste pour toi, » Gen. xiv, 21, ne saurait trouver son repos en ceux qu'il a depuis longtemps faits siens ; mais il aspire de toute la puissance de son avidité après ceux qui ne sont pas à lui, c'est-à-dire, qui sont à Dieu. Car c'est de lui qu'on entend mystiquement ce qui est écrit dans llabacuc: « Sa nourriture choisie. » Cibus ejus electus. Habac. i, 16. Car
IIIe DIMANCHE DE CAREME, SERMON I. 419
comme le salut des âmes est la nourriture de Notre-Seigneur Jésus-Christ, ainsi la perte des âmes est la pâture du diable. Elle est dite de plus sa pâture choisie, parce que la perte des justes est pour lui un plus vif sujet de joie que la perte des méchants. Cette pâture choisie , il tâche de l'arracher comme à la table du Christ, afin de la dévorer, triomphant moins de son succès, que de notre ruine et de l'injure faite à Notre-Seigneur Jésus-Christ. Car, dit saint Cyprien, ce ne sont pas ceux qu'il a déjà subjugués, qu'il cherche ; ceux-là sont ses captifs, il les tient : il harcelle ceux en qui il voit habiter le Christ. Et quoiqu'il convoite tous les élus, sa rage néanmoins redouble contre ceux qui, autrefois ses sujets, sont parvenus à se débarrasser de lui. Saint Grégoire l'a dit : La rage de l'ennemi redouble, quand il a perdu sa domination perverse. Ne trouvant donc pas son repos dans de tels lieux , il cherche ardemment à rentrer dans sa première demeure ; il la trouve vacante,, bien balayée et ornée. C'est, dit Caietan, un trope qui exprime l'état d'une âme prèie à recevoir le démon ; c'est-à-dire que, dénuée de soutiens et de fortifiants spirituels, elle prête une entrée facile aux eLnemis. On voit par là qu'il y a deux états dangereux pour l'âme : l'un, quand elle est déjà possédée du démon ; l'autre quand elle est près d'être possédée par lui. Comme une forteresse, assiégée par une armée nombreuse, ouvre quelquefois ses portes à l'ennemi, et quelquefois se trouve si dénuée de forces, qu'elle est facile à prendre d'assaut ; ainsi parfois notre âme est déjà occupée par le démon, lorsque, par exemple, elle est tombée dans un péché mortel ; parfois elle est voisine de ce péril, quand elle est dépourvue d'armes et de secours spirituels, quand elle n'est pas nourrie par la lecture, pas munie de la prière, pas fortifiée par la fréquentation des sacrements; quand elle n'évite pas les occasions du péché, qu'elle ne veille pas sur elle attentivement ; quand elle ne garde pas avec une vigilance de tous les instants ses yeux, ses oreilles, sa langue et les autres sens, qui sont les entrées de l'âme. Lorsqu'elle n'est pas revêtue de ces armes, elle est exposée sans défense aux coups et aux attaques des ennemis. Dans le livre de Job il est écrit symboliquement de notre adversaire : «La misère marche devant lui. » Faciem ejus prœce-
dit egestas. Job. xli, 13. Parce qu'avant de prendre possession de notre âme , le démon a soin qu'elle soit dépourvue de secours et de soutiens spirituels, de sorte qu'elle tombe facilement dans les pièges de l'antique ennemi.
On voit par là combien est grande l'erreur de ceux qui, répudiant ces armes spirituelles, font entendre ces paroles inconsidérées : Le Christ, ou l'Eglise ne m'a pas imposé de telles charges ; je ne suis tenu à recevoir les sacrements qu'une fois l'an, à m'occuper de Dieu que les fêtes et les dimanches, à observer que la loi du décalogue ; il n'y a là rien de ce que vous exigez. — Ils ne font pas attention que , bien que les choses que nous conseillons ne soient pas ordonnées, néanmoins les prescriptions de la loi divine ne sauraient être longtemps observées sans le secours de ces choses; ainsi, quoique le premier souci doive être pour les préceptes, le second doit être pour les conseils, qui nous aident merveilleusement à garder ces mêmes préceptes. Comme un général , à qui son souverain a confié la garde de quelque citadelle, doit prendre soin non-seulement de ne pas la livrer au pouvoir de l'ennemi , mais encore doit la pourvoir de soldats , d'armes , de retranchements, de fossés et de tout l'attirail de la guerre, pour qu'elle ne puisse être prise d'assaut ; s'il néglige ces soins, quoique non coupable de trahison, il sera au moins justement châtié de son incurie; ainsi, celui qui, par l'ordre du Seigneur, est astreint à la garde de la loi divine, doit veiller non-seulement à ne point livrer par le péché la forteresse de son âme à la suggestion du démon, mais encore doit user de tous les moyens les plus efficaces pour en assurer la défense.
Pareillement , la femme vertueuse , qui veut garder sans tache la foi conjugale, ne se borne point à ne pas' souiller le lit de son époux légitime ; elle a soin encore d'éviter avec la plus grande attention tout entretien, tout spectacle, toute fréquentation de nature suspecte, enfin tout ce qui pourrait préparer la voie à l'adultère. Car quiconque est tenu d'arriver à une fin,' doit mettre tous ses efforts à rechercher tout ce qui concourt à cette fin , et mettre les mêmes efforts à éviter ce qui y ferait obstacle. Le Seigneur l'a autrefois montré dans sa loi d'une manière re-
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marquable : après avoir prescrit aux Nazaréens, c'est-à-dire aux hommes consacrés à Dieu , de s'abstenir de vin pendant le temps de leur consécration ; non content de cette interdiction , il leur interdit encore tout produit quelconque de la vigne, depuis le raisin sec jusqu'à un pépin. Num. vi. 3. — Qu'est-ce que cela a de commun avec la religion ? S'abstenir de vin était une pratique religieuse , et l'ange en fait un grand mérite à S. Jean-Baptiste ; Lac. i, 15. Mais, à quoi bon exiger plus? Par cette loi, le Seigneur a voulu nous avertir que , quand il nous défend quelque chose, nous devons nous abstenir même de tout ce qui en approche, pour mieux nous garder du péril de la transgression. Ainsi, le vin provenant du raisin , il interdit et le vin et le vinaigre, et les raisins frais et secs, enfin tout ce qui provient du raisin ; — non pas que tout cela fût illicite, mais afin que, par cette espèce de symbole, nous comprenions qu'il faut s'abstenir, non-seulement du mal, mais même de ce qui a quelque affinité avec le mal. Donnons des exemples.
La loi défend seulement la convoitise. Cependant vous devez aussi avoir la précaution de ne pas voir ce qui pourrait éveiller de mauvais désirs. Car von et convoiter sont voisins. Qui néglige les petites choses, s'expose à de grandes chutes. L'Ecclésiastique dit : « Détourne tes yeux d'une femme belle et parée; ne regarde point curieusement une beauté étrangère. » — Pourquoi? — Parce que « beaucoup se sont perdus par la beauté de la femme ; c'est par là que la concupiscence s'embrase comme un feu. » Eccli. ix, 8 et 9. Voyez-vous qu'il est prudent d'éviter la vue, pour prévenir une passion funeste ? — Il est donc ordonné : Tu ne convoiteras pas. Mais voici un conseil bien approprié à ce précepte : Détourne tes yeux d'une femme parée. Car la vue provoque la concupiscence ; celle-ci ouvre la voie à un entretien, l'entretien à la fréquentation, la fréquentation à la familiarité, et de là à la perte de l'innocence il n'y a souvent qu'un pas. Et ainsi, peu à peu, du grain de raisin vous arrivez au vin, qui enivre.
Ajoutez encore que ceux qui disent qu'il n'y a pas beaucoup à s'inquiéter de ces petites choses, ne réfléchissent pas quel est l'ennemi qu'ils ont à combattre, quel est le monde où ils s'agitent,
quelle est la faiblesse de la chair qui les enveloppe : toutes choses qui exigent de nous d'autant plus de vigilance , que le monde est plus mauvais, que la nature de notre chair est plus frêle, et notre ennemi plus infatigable. Aussi saint Bernard dit-il : Nous tous qui végétons dans les régions de l'ombre de la mort, dans l'infirmité de notre corps, dans ce lieu de tentation, si nous y réfléchissons bien, nous trouverons que nous nous débattons misérablement sous un triple mal : car nous sommes faciles à séduire, impuissants à l'œuvre, faibles à la résistance. Delà vient que, si nous voulons discerner le bien du mal, nous sommes trompés ; que si nous tentons de faire le bien , nous défaillons ; que si nous essayons de résister au mal, nous sommes terrassés et vaincus. » Tout cela montre clairement combien nous avons besoin d'armes spirituelles, pour combattre tant d'ennemis.
Mais quelles sont les armes de cette milice? — Ecoutez saint Cyprien : « Qu'un saint livre soit dans vos mains, dans votre cœur la pensée du Seigneur; que la prière soit incessante, que les bonnes œuvres ne se ralentissent point; afin que, quand approchera l'ennemi, il trouve un cœur en armes, et fermé pour lui. » Alors il ne trouvera pas la maison vide, et facile à occuper. Ainsi donc, frères , que personne ne se flatte , que personne ne se fasse illusion, en méprisant ces minutieuses précautions. Car les faits euxmêmes, à défaut d'autres raisons , vous accuseraient. Ne voyezvous pas tous les jours ceux qui cherchent clans ces pieux exercices des armes spirituelles, passer bien des années sans commettre un seul péché mortel , tandis que ceux qui en sont destitués , se laissent facilement prendre à tous les pièges du diable, et boivent l'iniquité comme l'eau? Qu'espérer en effet d'un homme sans armes entouré d'ennemis armés? Or l'âme qu'ici nous appelons désarmée , le Seigneur l'appelle une âme vacante , et dont le démon prend possession sans résistance.
Pour l'occuper, il prend donc sept autres esprits , encore pires que lui. Par pires , il faut entendre plus puissants , plus rusés , plus impitoyables , plus âpres au combat. Pourquoi en prend-il
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tant ? — C'est afin que tous ensemble fassent irruption , et que tous et chacun à leur rang ils attaquent les murs de ce camp spirituel, c'est-à-dire de notre âme. Car quoique chaque démon soit en état de stimuler à toutes les espèces de vices, cependant pour que la tentation soit plus énergique, ils se distribuent leurs rôles. Alors chacun excite d'autant plus vivement à un vice quelconque que , négligeant les autres, il concentre sur celui-là seul toute sa puissance. De tous ces esprits le plus violent est celui qui excite à la fornication. Le grand saint Antoine désira voir cet esprit , qui enflamme si cruellement le cœur des jeunes gens. Celui-là s'étant montré sous la figure d'un enfant noir : « Tu m'apparais , dit le saint, sous une figure vile, je ne te craindrai plus. » Tous ces esprits immondes assaillent donc ensemble leur malheureuse victime; l'un l'entraîne à l'orgueil , l'autre à l'avarice , celui-ci à la vengeance , celui-là à l'en vie ; s'il parvient à se défendre contre tant d'ennemis , il suffit qu'il finisse par succomber à un seul , pour que celui-ci ouvre la porte aux autres. Car un seul péché mortel est assez pour qu'on soit sous le joug du démon. Comme un oiseau, tombé dans un piège, quand il ne serait pris que parle bout de la patte, est aussi bien pris que s'il avait tout le corps enlacé ; de même , quiconque est tombé dans un seul péché mortel , est de toute son âme au pouvoir du diable, a Celui qui ayant gardé toute la loi , dit l'apôtre saint Jacques, la viole en un seul point est coupable comme l'ayant violée tout entière. » Jacob, n, 10.
Mais , dites- vous, je ne sens ni la force, ni la puissance des ennemis dont vous me parlez. — La raison en est que vous n'avez jamais essayé à sortir de vos maux, à briser les fers dont vous enchaînaient vos passions. L'oiseau pris au piège me sert ici encore à expliquer ma pensée. Tant qu'il ne bouge pas dans le piège , qu'il mange le grain servant d'amorce , et s'en délecte , il ne sent pas la puissance du piège ; mais quand il veut s'envoler, il reconnaît alors une force dont il n'avait pas le sentiment; ainsi, qui que vous soyez , vous qui êtes travaillé par la haine du prochain , ou qui brûlez de la soif de la vengeance, ou qui vous délectez dans vos gains mal acquis, ou qui êtes enlacé dans les liens d'un impudique amour, commencez par sortir de ces filets, par rompre les fers du
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démon , par triompher d'une longue habitude du vice , et alors vous sentirez quelle est la force et la puissance du démon.
Les esprits du mal trouvant donc la maison vide , y entrent, et reprennent la place qu'ils avaient auparavant. Spectacle déplorable ! abîme de malheur ! Cela seul ne devrait-il pas suffire pour faire haïr le péché , de penser qu'après l'avoir commis , l'homme devient le lit des démons , qui y entrent et qui y habitent? Malheureux, vois quel hôte tu repousses, et quel hôte tu admets ; tu bannis Dieu, et tu reçois le diable; tu chasses la vie, et tu prends la mort ; tu bannis la lumière, et tu admets le prince des ténèbres. Ainsi autrefois, quand l'esprit du Seigneur abandonna Saùl, coupable de désobéissance , le malheureux devint la proie de l'esprit malin, qui sévissait cruellement sur son corps et sur son âme, qui l'enflammait avec les torches de l'envie et de l'ambition , qui le poussa à persécuter David, à faire périr les prêtres dans les supplices , à porter sur lui-même une main criminelle. Quand donc quelqu'un est tombé dans un péché mortel , aussitôt il est abandonné de l'Esprit de Dieu ; il est envahi par ces esprits du mal qui , entrés en lui, y fixent leur demeure.
îsaïe déplore la ruine de ILbylone qui, abandonnée des hommes, allait devenir le repaire des bêtes sauvages : « L'Arabe, dit-il, n'y dressera plus sa tente , le pâtre n'y fera plus reposer ses troupeaux. Les bètes sauvages s'y retireront, ses maisons seront remplies d'oiseaux funèbres , et les autruches y viendront habiter. » Isuï. xni, 20. Si donc il est si lamentable qu'une cité soit désertée des hommes et habitée par des bêtes, que sera-ce, je vous le demande, que d'être abandonné de Dieu, source de tout bien, et d'être la demeure du démon , auteur de tout mal ? Quels maux n'infligera pas l'ennemi le plus pervers, le plus puissant, le plus impitoyable? Je l'avoue ingénument , cette considération fait que tant d'horribles attentats dont chaque jour se souillent les hommes du siècle ne me surprennent pas et ne me transportent pas trop d'indignation contre les délinquants. Qu'y a-t-il d'étonnant que ces forfaits soient commis par des hommes en qui réside le démon , par des hommes qu'il gouverne, qu'il excite , qu'il aveugle , et sur qui il exerce sa tyrannie ? Car tout individu est tel que l'esprit qui le di-
rige. Comme celui qui est conduit par Dieu est divin , celui qui est conduit par le diable, est diable, au témoignage du Seigneur lui-même, qui qualifia de diable le traître Judas. Joan. vi, 71.
— Mais comment le diable est-il dit habiter en ces hommes? — L'Apôtre répond en deux mots, que cet esprit mauvais opère dans les incrédules et les rebelles. Ephes. n, 2. Il habite donc en opérant. — Mais qu'opère-t-il ? — C'est un principe de philosophie que tout agent produit ce qui lui ressemble ; donc le démon tâche, autant qu'il peut , de rendre l'homme semblable à lui , c'est-à-dire orgueilleux , cruel , menteur , envieux, immonde , inventeur de maux , homme de sang , fourbe , diable enfin. — Mais de quelle manière opère-t-il cela? — Il est bon que vous le sachiez. Commençons par établir que le démon ne peut pas faire violence à notre libre arbitre, et que par lui-même il ne peut rien sur nos facultés supérieures ; il peut cependant affecter diversement les puissances inférieure de lame, et notamment l'imagination, à laquelle il présente toutes les images qu'il veut. Ainsi , pour nous émouvoir , pour exciter au mal nos convoitises , il a recours aux artifices d'un peintre habile , qui représente les objets de son art tantôt sous une forme , tantôt sous un autre , non pas suivant la nature des choses, mais suivant son caprice. Car cette permission est accordée aux peintres aussi bien qu'aux poètes. Yeut-il donc enflammer à l'amour? L'objet qu'il nous présente, il le peint comme le plus beau et le plus riant , quand bien même ce serait tout le contraire. Veut-il exciter la haine? Il représente l'objet comme le plus hideux , le plus détestable qui existe. Quelle belle chose que l'or aux yeux de l'avare, que l'honneur pour l'orgueilleux , que la vengeance pour l'emporté , et pour l'amant l'idole de son cœur ! Mais pour les impénitents que le chemin de la vertu, et la pénitence, sont difficiles et rudes? Et afin que vous appreniez toute la fourberie de cet artisan pestilentiel , la même chose, presque au même moment, il la représente tantôt comme très-belle, tantôt comme très-difforme, suivant ses projets, et suivant qu'il importe plus à notre perte.
Voilà comment opère le diable, et pourquoi il cherche sept satellites, qui lui servent à inculquer autant de vices. Pour ce mi-
nistère, il emploie non-seulement des démons, mais encore des hommes. « Les démons, dit saint Chrysostome, non-seulement se soutiennent réciproquement , mais aussi se servent des méchants pour dresser leurs pièges. » Non content de cela, le diable a soin de présenter aux yeux les choses mêmes, afin do séduire par cet le vue les imprudents. Ainsi il porta Bethsabée, qui n'y pensait pas, à se baigner sur la terrasse de sa maison , tandis qu'au contraire il détermina David à se promener pendant le même temps dans un lieu d'où il pourrait la voir : ce qui fit que ce saint roi, cédant à une passion aveugle, mit le comble, par l'homicide, à l'attentat honteux de son adultère. Yoilà , frères , les principaux moyens qu'emploie le diable pour opérer, et pour entraîner dans le précipice les inconsidérés.
L'esprit impur ainsi rentré dans son ancienne demeure , il en résulte ce qu'ajoute ensuite le Seigneur : « Le dernier état de cet homme devient pire que le premier. » Il s'agit de l'homme qui , délivré du démon, se replace sous ce triste joug. Ce que font ceux qui , affranchis du péché par la vertu des sacrements, reviennent à ce qu'ils ont rejeté avec horreur, et retombent dans leurs premières transgressions. Plût à Dieu que nous ne vissions pas chaque année, en ce saint temps, un tel spectacle ! Le Seigneur dit donc qu'après avoir obtenu la rémission de leurs péchés , leur état est pire qu'auparavant. Cette assertion est vraie pour bien des raisons.
D'abord, à cause de la récidive, et de la répétition de la même offense. Car, c'est comme si on vous appliquait un soufflet sur une joue , et qu'après avoir reçu votre pardon , on vous donnait un soufflet sur l'autre joue : grave injure et qui est le comble de l'insolence. — Ensuite, à cause de la légèreté, de l'inconstance de notre esprit, laquelle nous fait manquer à notre promesse , et déchirer le contrat solennellement convenu. En effet, devant le prêtre, qui tient la place de Dieu sur la terre , nous avions condamné nos péchés passés , nous avions promis de toutes les manières de les éviter ; et notre confession était à peine finie, que nous recommencions impudemment à les commettre. — Troisièmement , à cause de notre ingratitude. Car c'est le plus grand des crimes, après
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avoir reçu une telle grâce, le pardon de nos péchés, l'amitié, l'adoption de Dieu , et l'héritage du royaume céleste , de nous insurger contre Dieu , qui nous a comblés et ornés de tels dons. Ce sont là les raisons qui ont déterminé Novatien l'hérétique, au temps du bienheureux martyr Cyprien , à prétendre que la seconde pénitence était nulle et non avenue : erreur condamnée par l'autorité apostolique. — Quatrièmement , enfin à cause de la tyrannie de cette foule d'esprits mauvais , qui obsèdent l'homme dès que, du sein de la grâce, il est tombé dans le péché, ainsi que nous l'apprenons dans l'Evangile de ce jour, où l'esprit immonde s'associe sept autres esprits pires que lui , c'est-à-dire , comme nous l'avons expliqué , plus puissants et beaucoup plus habiles , afin d'obséder plus efficacement le cœur du malheureux.
Car de même que les chevaliers de Malte , expulsés de Rhodes , après avoir été assiégés par l'armée du sultan Soliman , et avoir couru les plus grands dangers , prirent les plus grands soins de fortifier Malte par des murailles, des fossés, des retranchements et toutes les inventions de la guerre , pour se préserver du même péril , ce à quoi ils réussirent ; de même dès que le démon a recouvré dans notre cœur le droit de cité qu'il avait perdu , relevé d'un exil qu'il supportait avec rage , il prend toutes ses précautions , pour n'être pas exposé à un nouvel exil, il fortifie de toutes les manières la place qu'il a recouvrée.
Comment la forlifie-t-il, quels sont ses moyens, ses armes ? — Il s'attache à boucher toutes les issues , par lesquelles pourrait entrer dans l'âme quelque secours du ciel. Ainsi, il obstrue de la manière la plus ingénieuse les yeux et les oreilles, de peur que par ces portes ne puisse briller quelque étincelle, qui dissiperait les ténèbres et la cécité de l'âme. Il traite de malheureuses âmes comme le démoniaque de notre Evangile, qu'il avait fait sourd et aveugle. Il ferme donc les yeux intérieurs et les oreilles, pour qu'elles ne fassent pas attention aux vérités mêmes qu'elles croient fermement. Yoilà pourquoi le Seigneur dit à Ezéchiel: « Fils de l'homme, vous demeurez au milieu d'un peuple rebelle, au milieu de gens qui ont des yeux pour voir, et qui ne voient point ; qui ont des oreilles pour entendre et qui n'entendent point. t> Ezech.
xn. 2. Ceux qui sont ainsi obsédés ont beau voir une foule de miracles , ils se conduisent comme s'ils n'en avaient vu aucun. Ne l'avez-vous pas remarqué dans Pharaon , dans les scribes et les pharisiens persécutant le Seigneur ? Tous ses miracles ne les ont pas rappelés à la foi et au devoir. Yous assourdiriez de telles gens, vous frapperiez chaque jour leurs oreilles par des sermons faisant le tableau des joies célestes et des affreux supplices de l'enfer, ce serait peine tout à fait perdue. On en voit tous les jours se complaire et persister avec tant d'obstination dans quelque haine invétérée, ou, au contraire, dans un impudique amour, qu'aucune raison, aucune prière, aucun serment, aucun sacrement, aucune crainte , divine ou humaine, ne viendrait à bout de déraciner une telle haine ou un tel amour.
Qui donc ne reconnaîtrait ici la puissance du démon, endurcissant l'homme dans le péché, et l'enlaçant dans des chaînes de fer? Aussi l'Apôtre a dit: « Rentrant en eux-mêmes, ils sortiront des pièges du diable qui les tient captifs pour en faire ce qu'il lui plaît. » II. Tim. n, 26. Oui, captifs, c'est-à-dire, serrés dans des liens, que seule la puissance divine serait capable de rompre. Il est d'autres hommes que, dans le temps même où nous sommes, le démon rend tellement muets au tribunal de la pénitence que, ou ils ne font aucun aveu, ou, s'ils en font, ces aveux sont incomplets, ou contraires à la vérité. Il ferme aussi la bouche à plusieurs, afin que jamais ils n'articulent aucune parole sur Dieu, sur les choses divines, sur ce qui a rapport au salut de leur âme ; mais cette bouche reste toujours ouverte pour les intérêts de la terre. En effet, il en est, et beaucoup, à qui vous pouvez demander s'ils parlent quelquefois de Dieu et du salut des âmes ; ils répondront nettement qu'ils n'en ont jamais dit mot. Qui ne voit donc qu'ils sont vraiment muets, tout loquaces qu'ils sont dans d'autres circonstances ? Ce qui a fait dire à saint Augustin : « Malheur à ceux qui se taisent sur vous, Seigneur, parce que ces muets sont loquaces, quand il ne s'agit pas de publier vos louanges. » Médit.
Ces portes étant donc fermées , vient ensuite ce que dit le Seigneur dans notre Evangile : a Lorsque le fort armé garde sa
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maison, tout ce qu'il possède est en paix. » Paroles d'une grande énergie, qui peignent vivement et la force du diable, et ses armes, et sa tyrannie. C'est sur ces trois appuis que se fonde cette paix funeste, qui souvent me jette dans l'étonnement. Comment se fait-il que ce tyran parvienne à plonger dans une sécurité complète ses captifs, qui ne réclament pas, ne résistent pas, ne crient pas à la tyrannie, mais qui, au contraire, lui obéissent volontairement? Quoi de plus étonnant que de voir un homme pervers vivre dans une telle paix , une telle sécurité , quand il a en sa présence un adversaire si redoutable , c'est-à-dire Dieu , lorsqu'il est obsédé par le démon, lorsque, privé de la grâce divine , il va à chaque instant tomber dans mille précipices , lorsqu'enfin , entre l'éternel supplice et lui, il n'y a rien que sa vie, une vie fragile comme une toile d'araignée? Au moins ceux qui étaient retenus captifs sous Pharaon, ceux-là se plaignaient, ils sentaient leurs chaînes, ils déploraient la misère de leur captivité, ils aspiraient après la liberté. Mais, dans cette captivité spirituelle des âmes , nous ne voyons rien de tout cela ; nous voyons des malheureux y vivre dans une paix profonde, en sécurité, comme dans un paradis ; bien loin d'avoir en horreur leur captivité, ils s'y complaisent, tant est grande la puissance de ce tyran.
De malheureux débiteurs, poursuivis par des créanciers, peuvent à peine, sous l'aiguillon de ce souci, prendre quelque nourriture, et goûter quelque repos. Comment donc eux, débiteurs de dix mille talents envers Dieu, leur créancier, vivent-ils dans une si grande paix, une si grande sécurité? Celui qui est enfermé dans un cachot, et à qui on a lu son arrêt de mort, dans quelles craintes, dans quelles angoisses , dans quelle horreur ne passe-t-il pas ses jours et ses nuits ! Comment donc se fait-il que vous qui , éclairé de la lumière de la foi, croyez qu'à s'en tenir au jugement que Dieu porte sur vous en ce moment, vous êtes condamné par l'arrêt divin aux éternels supplices; d'où il suit qu'ayant à peine rendu le dernier soupir, vous descendriez aussitôt dans l'enfer, où vous seriez enseveli à côté du mauvais riche, et où vous n'auriez pas même une goutte d'eau pour vous délivrer des flammes; comment, dis-je, se fait-il que, croyant fermement ces vérités, bien
loin d'être troublé à la pensée d'un tel avenir , vous en riez , vous
en faites un jeu, vous dormez sur les deux oreilles, et vivez en
paix?
Quoi de plus digne de pitié , et aussi quoi de plus étonnant ? Qu'y a-t-il qui montre mieux la puissance de ce tyran, que ce soin et cette précaution qu'il prend d'obstruer toutes les entrées de lame, par lesquelles pourrait arriver à l'homme quelque chance de salut? Comuie il a confiance en ses forces presque irrésistibles, je crois vraiment qu'il vient avec ses complices assister à nos sermons, qu'il rit de voir des prédicateurs vociférer à se rompre les côtes, faire des exclamations, faire trembler les pierres, afin de tâcher d'émouvoir les cœurs des auditeurs, cœurs que lui il tient fermés comme avec des serrures d'acier et de diamant. Car c'est de lui qu'Habacuc a écrit symboliquement: «Il se rira des rois, et les princes lui serviront de jouet ; il se moquera de toutes les fortifications ; il leur opposera des levées de terre , et les prendra. » Et ipse de regibus triumphabit, et tyranni ridiculi ejus erunt ; ipse super omnem munitionem ridébit, et comportabit arjrjercm, et capict eam. Habac. i. 10. En effet, ayant la conscience de sa force et de notre faiblesse, il se rit de nos cris et du glaive de l'Esprit, c'est-à-dire, de la parole de Dieu, au moyen de laquelle nous cherchons à le faire descendre de son trône ; une longue expérience lui a appris combien peu redoutables pour lui sont nos cris et nos efforts.
Yoilà, frères, quel est l'état, la condition de l'homme, qui a perdu la grâce de Dieu par le péché mortel ; son dernier état est pire que le premier ; c'est le Seigneur qui l'affirme. Dans ce péril tombent ceux qui , aussitôt après la confession , retournent aux mêmes crimes. Je vous en prie donc, je vous en conjure parles entrailles de la miséricorde du Christ, ayez pitié de vous-mêmes; et tandis que la vie vous reste, tandis qu'il est temps encore pour la miséricorde et pour le remède, tandis que le Juge lui-même vous appelle à la pénitence, vous attend avec mansuétude, vous offre sa grâce , vous présente une main secourable pour vous relever, et que la porte du ciel n'est pas encore fermée, occupez-vous de vos intérêts, il en est temps, pour qu'enfin par la voie d'une salu-
taire confession et d'une vraie pénitence , guidés et. conduits par le Seigneur, nous méritions d'arriver à l'éternelle joie.
SECOND SEMON
POUR
LE MÊME IIP DIMANCHE DE CARÊME
OU, 1° ON DONNE LES RAISONS POUR LESQUELLES DIEU PERMET QUE LES HOMMES SOIENT OBSÉDÉS PAR LES ESPRITS IMPURS ; 2° OU L'ON TRAITE TROIS POINTS QUI SONT EXPOSÉS BRIÈVEMENT DANS L'EXORDE DE CE DISCOURS.
Et erat cjiciens dœmonium, et illud erat mutum. Et cum cjecisset dxmonium, loaitvs est mut us, et admiratx sunt turbx.
Jésus chassait un démon qui était muet; le démon étant sorti, le muet parla, et la foule était ravie d'admiration. Luc. xi, 14.
Chers Frères,
Division. — Je me suis proposé de traiter trois points qu'il est très-important de connaître. — D'abord, quels sont les maux dont souffre lame, de laquelle le démon a pris possession.— Ensuite, par quels moyens on peut se délivrer de ces maux et recouvrer la santé de lame. —Enfin quels sont les principaux signes, les indices auxquels on reconnaît que cette santé est recouvrée. — Ces trois points sont bien appropriés à ce saint temps ; je vais donc les développer dans le présent discours, après avoir toutefois exposé en peu de mots l'bistoire évangélique, qui y porte la lumière.
« Jésus chassait un démon qui était muet ; le démon étant sorti, le muet parla, et la foule était ravie d'admiration. Mais quelquesuns d'entre eux dirent : Il ne chasse les démons que par Béelzébub, prince des démons, etc., etc. » Lue. xi, 14-28. (Voir au discours précédent l'explication de l'Evangile.) Ave Maria.
L'Evangile de dimanche dernier nous a présenté une Chananéenne , tourmentée par le démon ; l'Evangéliste saint Luc nous offre aujourd'hui un homme obsédé par le même démon. Avant
m SERMONS POUR LE PROPRE DU TEMPS,
d'aborder notre sujet, il ne sera pas déplacé de rechercher pourquoi le Seigneur, sans la volonté duquel les démons ne peuvent rien sur les hommes, permet si souvent que les hommes soient non-seulement obsédés, mais cruellement tourmentés par ces esprits infernaux. Cette question a de l'analogie avec celle que, dans Cicéron, touche en peu de mots Epicure, cherchant à bannir la Providence. « Si Dieu, dit-il, a tout fait en vue de notre bien-être, pourquoi a-t-il procréé les vipères. » De la même manière nous pouvons aussi rechercher pourquoi Dieu, créateur des hommes qu'il aime , souffre que ceux qu'il entoure d'une sollicitude si paternelle, soient obsédés et torturés par ces vipères infernales. Les saints Pères en apportent bien des causes.
D'abord, aujourd'hui que les miracles paraissent avoir cessé, la foi chrétienne reçoit une éclatante confirmation de ce fait, que souvent nous voyons une femme illettrée, obsédée du démon, parler grec et latin avec facilité , et divulguer des choses cachées et inconnues à elle-même et aux autres. Nous voyons par là qu'il y a une puissance supérieure à la puissance humaine, et que ce que la foi catholique avance des démons est vrai. Ensuite, quand nous voyons ces démons, par la vertu du nom du Christ , quitter en gémissant et en criant les corps qu'ils obsédaient , nous reconnaissons clairement aussi ce que la même foi enseigne de la force, de la puissance, de la divinité de ce nom mille fois saint; puisqu'à la seule invocation de ce nom toute la puissance des démons cède bon gré mal gré, et déserte la place qu'elle avait occupée. Cet argument est si efficace, que saint Cyprien contre Démétrien, et Lactance contre les gentils, l'emploient avec force et succès, pour affermir notre foi. De nos jours même , des exemples sont venus confirmer cet argument. Car un homme asservi aux intérêts matériels et aux plaisirs du siècle , ayant rencontré par hasard une jeune fille, obsédée du démon, qui lui révéla des entreprises secrètes qu'il avait formées, fut tellement étourdi de ce qu'une inconnue, une étrangère lui découvrait des choses qu'il ne croyait connues que de Dieu et de lui seul, qu'éclairé d'une lumière en quelque sorte miraculeuse, il changea de conduite, se convertit, distribua ses biens aux pauvres, et passa saintement le reste de sa vie.
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TJ ne autre cause de cette permission divine, c'est que, par là, nous pouvons, tant bien que mal, conjecturer les tourments de l'enfer, dont les damnés sont torturés par les démons, en cela les ministres de Dieu ; ce qui nous engage à régler notre vie de manière à ne pas tomber aux mains de ces impitoyables bourreaux. C'est pour la même raison que Dieu envoie en cette vie tant de maladies graves, tant de douleurs et de tortures du corps, afin que ces souffrances nous donnent au moins quelque idée des châtiments éternels; et que, comme on dit, nous jugions du lion par ses griffes. En effet le mauvais riche pensait que ce serait un puissant stimulant à la vertu , si les hommes connaissaient les effroyables supplices de l'enfer ; voilà pourquoi il demandait que Lazare fût envoyé à ses frères, afin que ce dernier, comme témoin oculaire, fit connaître l'épouvantable vérité. Mais l'intensité des douleurs et des peines de cette vie devrait nous suffire. Car s'il n'est pas de médicament si amer, si pénible, auquel les hommes ne soient prêts à se soumettre volontiers, pour se délivrer des douleurs aiguës de la podagre, de la colique, de la pleurésie, etc., pourquoi ne se soumettraient-ils pas aux travaux bien moins pénibles de la vertu et de la pénitence, pour se soustraire aux tortures de l'enfer, que la foi catholique affirme être bien autrement douloureuses ?
Il n'est donc pas nécessaire de descendre vivants dans l'enfer, pour que la vue de tels supplices nous détourne du péché ; puisque pour cela il suffit, ou d'avoir vu dans les autres, ou d'avoir souffert en nous-mêmes les tortures de cette vie. Car, je puis l'affirmer, quand même, dans cet horrible séjour de l'expiation, il n'y aurait qu'une de ces douleurs , fut-elle légère ; cependant , comme elle serait éternelle, cette pensée devrait suffire pour nous faire embrasser même le genre de vie le plus rude , pour n'avoir pas à sabir des maux indicibles et qui ne finissent point. Aussi une femme illustre et vertueuse, souffrant cruellement des douleurs de l'enfantement, qui lui faisaient venir à la pensée les tortures de l'enfer , ne pouvait s'étonner assez de l'aveuglement des pervers , et elle s'écriait : « Si telles sont les tortures de l'enfer, si on a pu les comparer à celles de ce grand travaU de la tom. u. 28
nature, comment se fait-il que les hommes commettent si facilement des .crimes qui les exposent à une telle expiation?» C'est donc un grand bienfait de Dieu qu'il y ait dans cette vie de poignantes douleurs corporelles , et qu'on y soit tourmenté par les démons ; ces douleurs et ces tourments nous donnent au moins quelque idée des intolérables supplices à venir.
Les marchands ont coutume d'étaler les plus belles des marchandises qu'ils ont à vendre, afin d'amorcer d'autant mieux les acheteurs ; Dieu, au contraire, nous exhibe comme une ombre et une image des supplices futurs, afin qu'effrayés par' leur intensité , nous n'épargnions ni soin , ni sacrifice , pour ne pas tomber dans un pareil abîme. Quanta moi, cette seule pensée me suffit pour me représenter le supplice de l'enfer. Si, en effet, je ne puis un seul moment tenir ma main rapprochée du feu sans une douleur intolérable, comment pourrai-je tenir tout mon corps et mon âme au milieu des tourbillons de flammes m'enveloppant de toutes parts, non pour une heure, mais pour toujours? Des historiens sérieux ont écrit un fait qu'ils ont jugé digne de la postérité. Ils racontent qu'un enfant, qui tenait à la main un flambeau devant Alexandre le Grand occupé à écrire , se laissa brûler les doigts , lorsque la torche tirait à sa fin , pour que la lumière ne manquât pas au roi qui écrivait, ou bien de peur que, par un mouvement brusque du corps et du visage, il ne commît quelque inconvenance blessante pour la majesté de ce grand prince. Or, si des hommes marquants ont regardé comme un grand acte de courage de tenir du bout des doigts, pour un instant, un flambeau qui s'éteignait, examinez, ô homme, si touteiois il est une intelligence humaine capable de s'en former une juste idée, examinez ce que ce sera de soutenir , de tout le corps et de toute l'âme , les feux de l'enfer pendant l'éternité. Etre certain de ces vérités, et néanmoins commettre des crimes méritant ce supplice, c'est à placer au nombre des merveilles du monde.
Saint Chrysostome donne une troisième cause de ces obsessions dans son livre De la Providence, adressé à un moine tourmenté par l'esprit malin. Ce pieux religieux, par un jugement secret de Dieu, était fréquemment assailli par un démon, sous l'image d'un
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pourceau , et en était misérablement tourmenté. Saint Chrysostome le console admirablement dans cet ouvrage , dont voici la substance : Le Seigneur permet cette épreuve pour exercer votre patience et mettre le comble à votre vertu ; en sorte que l'auteur de nos maux , le démon , ne fait que vous fournir matière à des mérites et à des couronnes. Souvent, sous le poids de l'infortune, on cherche Dieu, qu'on n'eût jamais pensé à chercher, si on était resté sain et sans blessure. Nous sommes si enclins au mal que nous nous y jetons aveuglément et tète baissée; au contraire, nous sommes tellement de glace pour le bien, que c'est à peine si on peut nous y entraîner par toutes sortes d'artifices. C'est donc un grand bienfait de Dieu , qu'il nous rappelle à lui par le malheur, ce puissant stimulant au bien. Recevoir des tribulations, vaut donc mieux que d'en être délivré. Ceci ne regarde que la santé du corps , cela procure le salut de l'àme , laquelle ouvrant ainsi ses yeux , qui étaient fermés , rappelle dans son sein le Seigneur qu'elle avait oublié , en implore l'assistance , et apprend à mettre son espérance en lui seul, et à mépriser tous les appuis du monde , qui ne lui avaient été d'aucun secours.
Nous trouvons dans le présent Evangile une quatrième cause , plus en rapport avec notre sujet. C'est qu'en voyant ce que fait le démon dans les corps des possédés, nous comprenons ce qu'il opère dans une âme qu'il possède par suite du péché mortel. Car ce qu'il fait dans le corps de ce démoniaque , il l'effectue aussi , mais spirituellement, dans l'àme que le péché lui a ouverte. Cet homme, comme nous l'apprenons des autres évangélistes , il l'avait rendu non-seulement muet , mais encore sourd et aveugle, c'est-à-dire , il l'avait privé à peu près de tous ses sens; c'est ce qu'il effectue spirituellement dans ceux qu'il maîtrise en vertu du péché. Car il les rend et aveugles et sourds et muets pour tout ce qui est spirituel et divin , enfin il les dépouille de tout sens spirituel. De même que l'Esprit-Saint animant les hommes spirituels et divins les rend aveugles , sourds et muets pour toutes les choses de ce monde , afin qu'ils se livrent tout entiers à la contemplation des choses célestes, sans aucun embarras des soucis terrestres ; de même cet esprit mauvais rend aveugles, sourds et muets à l'égard
des choses divines, ceux dont il obsède les âmes, il les fait étrangers à tout sentiment spirituel , afin que sans aucun remords ils s'abandonnent aux plus honteuses passions, aux vices les plus
ignobles.
Il est, dit-on, d'insignes brigands qui par des sortilèges [1), exercent une telle fascination sur l'esprit de certains riches que , ceux-ci présents, ils en pillent les trésors, sans les émouvoir. On a vu des femmes adultères faire tellement perdre la tête a leurs maris qu'ils supportaient ces adultères avec indifférence, quoique d'ailleurs ils gardassent un vif ressentiment contre leurs rivaux. C'est à peu près ce que fait l'antique serpent avec la plupart des hommes : il les aveugle si bien que les grands intérêts, qui nous excitent puissamment à la pratique de la piété et de la justice, ne les touchent nullement , quoiqu'ils y aient foi entière. Pour vous le faire mieux comprendre, je vais montrer en peu de mots la grandeur et la noblesse de la justice, de la piété chrétienne; afin que , quand vous verrez négliger et mépriser ce qu'il y a de plus grand, de plus beau, de plus nécessaire, vous jugiez de l'insensibilité des méchants qui, en présence de choses si sublimes, restent stupides et froids.
Telle est la majesté de la vertu et de la piété que, quand toutes les intelligences angéliques parleraient par une bouche humaine, jamais elles ne pourraient en célébrer dignement l'éclat, l'utilité, la nécessité et tous les autres avantages. En effet, dans les choses humaines , quoi de supérieur à la vertu , à la piété chrétienne ? S'agit-il de droiture ? où en trouver davantage ? — De fruit ? quoi de plus utile? — D'agrément? quoi de plus suave ? — D'honneur et de gloire? quoi de plus magnifique? Tout ce qui a été fait, dit, institué par Dieu, des hauteurs du ciel jusqu'au fond des enfers, ne conseille, ne célèbre, ne recommande que la justice et la piété. De quelque côté que vous portiez les yeux, partout vous en trouverez la preuve. Si vous levez les yeux de votre intelligence vers le ciel, c'est-à-dire vers le Maître même des cieux, vous le verrez toujours en action afin de nous porter par tous les
(1) Le texte porte bcneficiis quibusdam. Nous proposons veneficiii,
moyens à la pratique de lajustice, de la piété. Combien de fois, dans les prophètes, ne tr> uverez-vous pas ces paroles du Seigneur: a Je vous ai envoyé de jour et de nuit mes serviteurs, mes prophètes, et vous ne les avez pas écoutés ? » Jerem. xxix, 19. Par cette manière de parler , il veut montrer sa vive sollicitude pour notre salut; il se conduit comme les hommes qui ont à cœur un ouvrage, qui y concentrent toutes leurs pensées, qui se lèvent avant le jour, et- appliquent à cet ouvrage toute leur énergie. Non-seulement le Maître des cieux lui-même , mais , dit saint Augustin, toute la cour céleste, dont le salut est assuré, se préoccupe de notre salut ; elle ne cesse d'intercéder pour nous auprès du Seigneur.
Si vous détournez un peu vos yeux de là, si vous considérez le ciel et tout ce qui est contenu dans son immense enveloppe et sous ce splendide pavillon, vous verrez que tout a été créé et destiné à cette fin , que l'homme averti et instruit par tant de bienfaits eût non-seulement les moyens de vivre, mais aussi ceux de connaître, d'aimer l'auteur de si grands biens , et d'en prendre les lois et les prescriptions pour règle de sa vie. Mais tout cela appartient au bienfait de la création. Rappelerai-je ici le mystère de l'incarnation de Notre-Seigneur ? Ce même Seigneur ordonne à Isaïe de gravir une haute montagne , et de là d'annoncer à haute voix aux mortels qu'il a résolu de descendre sur notre globe, afin d'instruire les hommes à la piété, à la justice, non plus par les prophètes, comme il avait fait autrefois, mais par lui-même, par sa doctrine, ses mérites , et ses exemples, « 11 porte avec lui sa récompense, et son œuvre est devant lui. » Isa. xl, 9 et seq. Or son œuvre est notre justice et notre salut qu'il a opéré sur la terre et au milieu de nous ; il déclare que cette œuvre est devant lui et qu'il n'en détourne jamais les yeux , afin que vous compreniez combien cette préoccupation lui tient à cœur. Car c'est sa nourriture, son breuvage, son principal souci, sa volupté.
Si de ces belles régions nous descendons aux enfers , nous y trouverons d'autres aiguillons, d'autres stimulants à la vertu. Car toutes les occupations, tous les efforts des démons convergent à un point, qui est l'unique but de leurs travaux infatigables , c'est de nous éloigner de Dieu, de nous enlever le bénéfice delà sollici-
tude et de la providence divine, de nous détourner de la vertu et de la piété, et ainsi de nous faire entrer en participation de leurs peines et de leurs supplices. Ils le font avec tant d'ardeur qu'on dirait qu'ils y trouvent un allégement à leurs supplices. Au surplus, ces paroles du Sauveur à Pierre l'indiquent : « Simon, Satan vous a tous demandés, pour vous cribler comme on crible le froment, » Lac. xxii, 31 , c'est-à-dire, pour vous disperser, vous secouer, vous perdre. — Ainsi, pendant que tu dors, lui avec ses satellites il veille jour et nuit, acharné à te détruire. Ce doit être pour nous un avertissement de veiller aussi avec sollicitude, afin d'opposer aux efforts de l'ennemi les mêmes travaux et la même ardeur.
Si donc tout ce qui est au-dessus du ciel , dans le ciel , dans ce monde inférieur , et aux enfers , nous appelle à la vertu et à la piété , et si toutes ces considérations restent sans effet chez un grand nombre de fidèles, si elles ne leur inspirent ni crainte, ni désir , n'est-il pas clair que de tels fidèles sont sourds et aveugles à tout ce qui est spirituel et divin, et qu'ils sont étrangers à tout sentiment surnaturel ? Car si la perte du plus misérable objet nous bouleverse , trouble notre repos , souvent même nous empêche de dormir, comment se fait-il qu'un si grand intérêt , qui éveille sur nous une sollicitude universelle depuis le ciel jusqu'aux enfers, ne nous émeut pas, ne nous inquiète pas, ne nous met pas à la torture? Comment la rougeur ne nous monte-t-elle pas au front , quand nous faisons attention que la cause la plus futile suffit pour nous détourner de la vertu ? Si je vous demandais pourquoi , en ce saint temps , beaucoup ne veulent pas encore mettre fin à leurs anciens désordres , et saisir l'occasion d'une salutaire pénitence, ceux qui seraient sincères, avoueraient que des futilités seules leur font retarder l'accomplissement d'un devoir si pieux et si nécessaire ; ce qui n'aurait certainement pas lieu, si le démon ne vous avait rendus aveugles et sourds pour toutes les choses divines , s'il ne vous avait frappés d'insensibilité et d'endurcissement.
Mille fois misérable l'âme qui , voyant tout, ne se voit pas ellemême ; qui . sentant toutes les choses extérieures , ne se sent pas
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elle-même ; qui, prenant soin de tout, se néglige elle-même ; qui, s'occupant de tout, ne s'occupe point d'elle-même ; qui, veillant sur tout, ne veille point sur elle ; qui trouve du temps pour tout, excepté pour pratiquer la vertu , qui aurait dû passer avant tout le reste ! Voyez-vous , frères , ce que je vous disais en commençant , comment le démon prive de tout sentiment spirituel ceux dont il obsède les âmes par le péché?
Je vais vous en donner une autre preuve. Il est constant que de tous les maux qui peuvent ou exister , ou être imaginés par la pensée , il n'en est pas de plus horrible , de plus funeste , que le péché mortel. Car l'enfer lui-même , en tant que supplice du péché, ne saurait être comparé à la difformité du péché. Et cependant quiconque est obsédé spirituellement par le démon , loin de sentir ce mal, souvent y trouve sa joie et ses délices. Or peut-on trouver une plus grande preuve d'insensibilité, que de voir commettre un tel forfait avec plaisir ? Car si les corps, doués de sentiment, ne peuvent ressentir sans une vive douleur, même une piqûre d'épingle , ont-ils un sens spirituel ceux qui ne sentent pas du tout des blessures mortelles ? Tels sont les résultats de l'action du démon dans les âmes de ceux qui se sont livrés à lui. Car il ne peut rien en nous, à moins que nous ne nous asservissions à lui en donnant notre assentiment au péché. Quand il n'y aurait rien autre chose pour nous faire haïr le péché plus que la mort , cela devrait suffire. Car quoi de plus détestable que ce qui rend l'homme tellement sourd, aveugle, et dénué de tout sens spirituel, que, placé au milieu de la mort, il ne s'émeut point, ne sent rien, ne voit rien , n'entend rien ?
Mais il est temps de parler du remède à un si grand mal. Or, ce remède, c'est Di?u. Car comment chasser de son foyer le démon, c'est-à-dire le fort armé, délivrer les captifs et distribuer les dépouilles, à moins d'être plus fort que lui? Mais qui est plus fort que lui , sinon le Fils de Dieu , lequel est apparu au monde , pour détruire les œuvres du démon ? Car, bien que l'homme soit maître de lui-même, et qu'il soit armé du libre arbitre, pour cet acte néanmoins il est impuissant, s'il n'est aidé du secours divin.
Non, l'homme, par lui-n:ûme, n'est pas en état de se tirer du péché. Comme un oiseau, pris au piège, se serre d'autant plus fortement dans le filet, qu'il fait plus d'efforts pour s'envoler; ainsi quiconque, confiant en soi-même et en son énergie, s'imagine pouvoir, par sa seule action , sortir des pièges du diable , ne fait que s'y embarrasser davantage. Un homme peut porter sur luimême une main criminelle , il peut se pendre , par exemple ; cependant une fois mort, il ne peut se secourir, ni repousser un mal qu'il a encouru spontanément; ainsi l'homme peut se jeter de lui-même dans le péché , il peut donner la mort à son âme ; mais se tirer du péché, sortir de cette mort pour se rendre à la vie, il ne le peut par lui-même. Cette considération devrait être assez puissante pour nous éloigner du péché mortel , pour nous empêcher de tomber dans un gouffre, d'où nous ne pourrions nous relever sans une grâce particulière de Celui dont nous aurions provoqué la colère.
— Mais, dites-vous, les secours divins, au moyen desquels on peut se relever du péché, sont assurés et présents. — Sans doute, ils sont assurés; cependant il n'est pas certain que vous en userez pour votre salut ; c'est au contraire très-incertain. Combien n'en a-t-on pas vus, pour qui ces secours étaient prêts, et qui néanmoins n'ont pas voulu en user ! Aussi ont-ils été condamnés à la mort éternelle. Car si , suivant Salomon , le nombre des insensés est infini , est-ce que le nombre de ceux qui périssent n'est pas également infini ? Et cependant ce secours n'a fait défaut à aucun. Comment donc vous reposez- vous de votre salut sur ce que vous voyez n'avoir pas servi à une infinité de gens? Quoi de plus périlleux, de plus insensé? — Mais, dites-vous, il y a aussi des secours divins efficaces, infaillibles, comme ceux par lesquels le Seigneur a appelé à lui le publicain Matthieu, la femme pécheresse et bien d'autres. — C'est vrai; mais Dieu ne vous a pas promis cela , et il n'est pas tenu de vous le donner. Pour vous , bien loin de pouvoir vous leurrer de telles espérances, vous mettez chaque jour de nouveaux obstacles à la grâce, à la miséricorde divine, en accumulant crimes sur crimes.
Si vous demandez encore, pourquoi ces secours communs, qui
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ne manquent à personne pour le salut , produisent si peu d'effet sur le grand nombre, nous répondons : — Ce n'est pas la faute de la grâce divine, c'est la faute des hommes et de leur obstination. Comme les influences des astres produisent dans ce monde inférieur des effets différents suivant la diversité de la matière , tantôt amollissant, tantôt durcissant, tantôt engendrant, tantôt corrompant ; de même les secours divins , offerts à tous , affectent diversement les hommes suivant la diversité des habitudes et des dispositions. Dieu, dans sa tendresse paternelle, envoyait autrefois de saints prophètes aux hommes pour les rappeler à la pénitence par la terreur, les promesses, les menaces et les raisons. Cependant les hommes accoutumés au vice, loin de profiter de ces bienfaits, de ces médicaments spirituels, en devinrent encore pires; puisque de ces prophètes ils battaient les uns , et lapidaient les autres.
Pour que je ne m'écarte pas trop de mon sujet, combien furent divers les effets qui accompagnèrent le miracle raconté dans notre évangile! Les uns proclamaient le Seigneur, fils de David; non contents de ce miracle, les autres demandaient un prodige du ciel; d'autres prétendaient d'une bouche sacrilège qu'il chassait les démons au nom de Béelzébub, prince des démons. Voyez de quelle divergence d'appréciations fut suivie cette œuvre divine. Il est constant que les miracles du Seigneur sont les arguments les plus efficaces pour établir la foi en sa doctrine. Cependant beaucoup, qui étaient témoins de ces miracles, en tirèrent si peu de profit, qu'ils saisirent cette occasion de persécuter et de mettre à mort le divin Maître. Ils disaient : « Quel parti prendre? car cet homme fait des miracles, etc. » Joan. xi, 47 etseq. Frères , prions Dieu avec ferveur, qu'il ne nous laisse point tomber clans cet aveuglement de cœur; autrement il y aurait danger que les remèdes mêmes et les médicaments destinés à conserver notre vie ne tournent pour nous en poisons.
De cette philosophie nous pouvons tirer un enseignement formidable : c'est que pour les cœurs dépravés et familiarisés par une longue habitude avec le péché , souvent les bienfaits divins sur lesquels ils comptent, loin de leur être utiles, deviennent l'oc-
casion d'une chute plus grave. C'est ce qui arriva au peuple juif, et ce que le Seigneur déclare dans le présent évangile : le plus grand de tous le3 bienfaits de Dieu servit si peu à ce peuple qu'il attira sur lui la ruine et la dernière désolation. Car quel bienfait, quel médicament spirituel plus puissant que le mystère de l'Incarnation du Seigneur ? Cependant les Juifs abusèrent pour leur perte de cet ineffable mystère, comme des autres miracles et des autres bienfaits du Christ, qui devaient assurer leur vie et leur salut. Y a-t-il rien de plus déplorable ? Le supplice réservé à ce forfait, le Seigneur l'expose en ces termes : « L'état de cet homme devient pire que le premier. » C'est-à-dire, n'ayant pas reçu le Fils de Dieu, envoyé pour les sauver, ils sont dans une condition pire que lorsqu'autrefois captifs en Egypte, ils adoraient les idoles du pays. Plaise à Dieu, mes frères, s'il nous est permis de parler de nous, que le ministère de la prédication, dont Dieu se sert pour sauver les âmes, ne tourne pas à perte pour beaucoup de chrétiens. Car je crains qu'ils ne soient sans excuse au tribunal de Dieu. Le Seigneur a dit en effet : « Si je n'étais pas venu, et que je ne leur eusse point parlé, ils ne seraient pas coupables; mais maintenant ils sont inexcusables dans leur péché. » Joan. xv, 22. Ainsi, quand nos prédications restent sans effet, que faisons-nous autre chose que justifier Dieu, et rendre inexcusables les pécheurs? Le Seigneur lui-même a déclaré que la prédication ne sert qu'à cela aux méchants , lorsqu'il a recommandé aux ministres de l'Evangile de secouer sur eux la poussière de leurs pieds, Matth. x, 14; afin que , par cette espèce de témoignage , il fût bien établi que c'étaient eux qui repoussaient la doctrine du salut, et qu'ils périssaient par leur malice obstinée , non par la faute du Seigneur. Ce que nous avons dit jusqu'ici , mes frères , tend à vous faire comprendre que , sans un secours spécial de Dieu , il n'y a pas moyen de chasser de l'âme le démon , et d'entrer dans une vie nouvelle. Maintenant nous ajoutons qu'il est besoin du même secours pour conserver la santé de l'âme , et persévérer dans la justice. Se conduire d'une manière digne de Dieu est chose si ardue et si sublime, que sans Dieu nul n'y pourrait parvenir. Lors de la construction du tabernacle, le Seigneur remplit de l'Esprit-Saint et
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de science Bézéleel et Ooliab , il répandit la sagesse dans le cœur de tous les artisans habiles , pour qu'ils fissent tout ce qui devait servir au tabernacle. Exod. xxxi, 6. Que signifie cela? Car si tous ces artisans étaient habiles, qu'avaient-ils besoin d'être de nouveau instruits par Dieu? Ne suffisait-il pas de leur mettre sous les yeux le plan de l'œuvre ? Cela aurait pu suffire, en effet, si le tabernacle avait été destiné à l'usage des hommes ; mais ce qui était destiné à Dieu demandait autre chose. Dieu avait montré la forme : il devait aussi enseigner l'art avec lequeL l'œuvre devait être exécutée. Pour servir les princes de la terre, et passer pour juste aux yeux des hommes, la philosophie humaine, et la nature, toute faible qu'elle est, peuvent suffire. Mais pour servir Dieu dignement, pour pratiquer la vraie justice et la piété , pour faire de vous-même le temple vivant de Dieu et son tabernacle, il vous faut le secours divin et la divine protection. Car sans Dieu il est impossible de plaire à Dieu ; sans lui , en effet , nulle vertu ne saurait être utile pour le salut.
Ce n'est pas assez que l'assistance divine vous tende les bras, si vous-même aussi vous ne coopérez virilement et vaillamment de concert avec Dieu ; car notre application et notre travail doivent se joindre à la divine vocation et à la grâce. C'est ce que nous montre la parabole d'un trésor trouvé dans un champ. L'homme qui l'avait trouvé , le cache , et, dans sa joie, va vendre tout ce qu'il possède, pour acheter ce champ. Or que cet homme, s'occupant d'autre chose, trouve un trésor qu'il ne cherchait pas, c'est un exemple de la vocation et de la miséricorde gratuites , celles que l'Apôtre appelle « des élus du sort. » Ephes. i, 11. Il les appelle ainsi , pour montrer que la vocation gratuite de Dieu est indépendante des mérites des hommes. D'un autre côté, la vente de toutes les possessions, l'acquisition du champ, c'est l'image de l'activité et du travail de l'homme qui dès qu'il a reçu gratuitement le trésor divin lui sacrifie tout le reste, parce qu'il comprend qu'en ce trésor il a trouvé au delà de ses désirs. Mais ce n'est pas ce que font la plupart des chrétiens qui , mettant leur seule espérance dans la divine miséricorde et dans la passion du Christ, se promettent le salut sans effort ni travail. On voit clairement par
là que dans cette, affaire ils ont pour mobile, moins l'amour de Dieu que l'amour d'eux-mêmes; voilà pourquoi ils se ménagent, et en même temps désirent le salut et la vie éternelle; en ceci comme en cela, c'est l'amour- propre qui agit.
Le vrai amour de Dieu marche par une autre voie. En effet, il affronte gaîment la fatigue en vue de Dieu , et se préoccupe peu de la rémunération du travail , pourvu qu'il plaise à Celui qu'il aime par-dessus tout. Certes c'est une grande honte à nous, qui bravons tant de dangers pour les biens terrestres, de ne pas vouloir, au prix d'un léger sacrifice , gagner l'héritage céleste. Saint Chrysostome s'élève en ces termes contre cette démence des hommes : « Si un marchand, vendant des pierres précieuses et des pierres fausses, vous offrait des pierres précieuses au même prix que les fausses, ne vous ferait-il pas un beau cadeau ? Est-ce que vous refuseriez par hasard de donner pour les pierres précieuses, ce que vous offririez volontiers pour les fausses (1)? Pourquoi donc hésitez- vous à faire pour l'éternelle et véritable vie , ce que vous êtes prêt à faire pour cette vie fausse ? » Car qu'exige de vous le Seigneur? Que vous mettiez à rechercher la vie et les biens du ciel la même ardeur avec laquelle vous poursuivez ces biens fragiles et cette vie fugitive. Quand par la bouche du Prophète il vous donne ce conseil : a Retournez à celui dont les enfants d'Israël se sont éloignés par une profonde malice , » lsai. xxxi, 6, que vous demande-t-il autre chose , sinon que vous aimiez, que vous embrassiez la véritable vie avec autant d'amour que vous en aviez pour cette vie fausse ? Si l'amour de la vie du ciel vous touche peu , pourquoi n'êtes-vous pas effrayé de la crainte de l'enfer, c'est-à-dire de l'éternelle mort? Comment qualifier une telle démence : pouvoir conjurer maintenant un si grand malheur au prix d'un léger sacrifice, et ne pas le vouloir ?
Saint Chrysostome, expliquant ces paroles de l'Apôtre : «Afin que rentrant en eux-mêmes ils sortent des pièges du diable qui les tient captifs, » II Tim. n, 26, s'exprime ainsi pour flétrir cette négligence : « Si quelqu'un était dans une position telle , qu'il n'eût à
(1) Le texte porte : An recusare forsitan pro veris et legitimis dare, quod vro adulterinis libenter offerres? Nous proposoos reçusses.
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espérer, ni aucun pardon de ses péchés, ni aucun moyen de salut, et qu'il eût en présence l'enfer, sans aucun espoir de la miséricorde divine, que ne ferait-il pas? que ne donnerait-il pas volontiers à celui qui lui fournirait les moyens de conjurer un si grand péril ? Si donc ce malheur est si effrayant que, pour nous y soustraire, nous ne reculerions devant aucun travail, aucun sacrifice ; maintenant que Dieu, se contentant de quelques efforts, nous offre gratuitement le salut, y attacherons-nous pour cela moins de prix, et le chercherons-nous avec moins d'ardeur?» — Voilà, frères, ce qu'il nous faut faire pour chasser de l'âme l'esprit mauvais, et lui substituer l'Esprit du Christ. C'est l'œuvre de la puissance divine, à laquelle cependant il faut joindre notre concours ; parce que, pour mériter la couronne, «il faut avoir bien combattu. » II Tim. h, 5.
Il reste maintenant à examiner quels sont les signes auxquels on reconnaît que le démon est expulsé. L'Evangéliste semble l'indiquer en peu de mots, quand il ajoute : c< Et lorsqu'il eut chassé le démon, le muet parla. » Non-seulement il parla, mais il recouvra encore la faculté de voir et d'entendre. Le recouvrement des sens fut donc la preuve de l'expulsion du démon. Mais il faut savoir aussi que le démon ne peut être chassé de l'âme, à moins que Dieu n'y entre. Comme le lever du soleil dissipe les ténèbres, et fait le jour, de môme l'entrée de Dieu dans l'âme de l'homme chasse les ténèbres du péché , et le prince des ténèbres. Délivré du démon, qui l'avait rendu et aveugle, et sourd, et muet, aussitôt l'homme voit , entend , et parle. Voilà donc trois preuves qui attestent que le démon est banni de l'âme. D'ailleurs, Dieu arrivant, il faut d'abord que tous les péchés disparaissent avec le démon, auteur du péché. Car notre Dieu est un feu consumant ; il consume tout ce qui lui est contraire, et rien ne lui fait opposition que le péché. Ainsi, de même que l'éclat du jour dissipe l'horreur des ténèbres , de même l'auteur de l'innocence bannit de son temple tous les péchés mortels. Car « la sainteté est l'ornement de sa maison dans la suite des siècles. » Ps. xcii, 5.
Ensuite il faut que celui qui précédemment était aveugle , voie
clair. Car, point de justification pour l'homme, sans la haine du péché et sans l'amour de Dieu : en sorte que celui qui autrefois négligeait Dieu , et aimait le péché plus que Dieu , doit maintenant , tout au contraire , aimer Dieu par-dessus tout , et détester' le péché plus que tout le reste. Mais comment pourrait se faire un tel changement de la volonté humaine, si la lumière de l'entendement ne changeait aussi? C'est-à-dire, s'il n'était si bien éclairé de la lumière divine qu'il vît nettement que le péché mérite toute haine, et que Dieu mérite d'être aimé par-dessus tout ? Autrement, si l'entendement conservait ses anciennes idées , la volonté conserverait ses anciennes affections. Il est donc nécessaire que l'âme, éclairée des rayons de la lumière supérieure, voie d'un œil spirituel la difformité du péché, et la beauté de Dieu, afin de haïr l'une, et d'être transporté d'amour pour l'autre.
Il faut encore que celui qui a recouvré la faculté de voir, entende ; c'est-à-dire, qu'il perçoive, par l'oreille du cœur, la parole de Dieu , comme l'explique le Seigneur dans notre Evangile même : « Heureux qui entend la parole de Dieu, et qui la garde. » Ainsi écoutait ce saint Prophète , qui disait : « Le Seigneur mon Dieu m'a ouvert l'oreille, et je n'ai point contredit; je ne me suis point retiré en arrière. J'ai abandonné mon corps à ceux qui me frappaient , et mes joues à ceux qui les arrachaient. » Isa. l, 5. Ainsi devons-nous écouter, selon l'apôtre saint Jacques, qui dit : « Observez cette parole, et ne vous contentez pas de l'écouter, en vous séduisant vous-mêmes. Car celui qui écoute la parole, et ne l'observe point, est semblable à un homme qui regarde son visage naturel dans un miroir. Il se regarde , puis il s'en va , ayant oublié quel il était. » Jac. i, 22 et seq. C'est-à-dire, de même qu'il ne sert de rien de voir sa figure dans un miroir, si on ne la nettoie pas ; de même il ne sert de rien de voir les souillures de son âme dans le miroir de la parole divine, si on ne prend soin de les faire disparaître, et de régler sa vie sur la sainte doctrine. Car il faut se pénétrer des paroles de l'Apôtre : « Ce ne sont pas ceux qui écoutent la loi qui sont justes devant Dieu ; mais ce sont ceux qui pratiquent la loi qui seront justifiés. » Rom. u, 13. Quiconque est délivré du démon doit écouter ainsi la parole sacrée.
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Les oreilles ouvertes et libres, reste à délier la langue, et à faire parler le muet. — Quoi donc? est-ce qu'ils ne parlent pas ceux qui sont clans le péché? — Non certes, ils ne parlent pas à Dieu, quoiqu'ils parlent aux hommes. Que ce muet parle donc dans la confession , dans la prière, et dans l'action de grâces. Ce sont là les trois manifestations de la parole les plus agréables à Dieu. Que cette bouche qui naguère s'ouvrait au mensonge, au parjure, à la médisance, à la raillerie, aux imprécations, à la flatterie, aux turpitudes , désormais muette et sans langue pour de telles choses, ne s'ouvre plus que pour le langage spirituel et divin, suivant le conseil de l'Apôtre : « Si quelqu'un parle, qu'il paraisse que Dieu parle par sa bouche. » Si quis loquitur, quasi sermones Dei. 1 Petr. iv, 11.
A ces indices, nous pourrons , frères , juger en ce saint temps, du fruit de notre confession et de notre pénitence. Car, dans le sacrement de la confession, l'action du prêtre est la même que celle de Notre-Seigneur Jésus-Christ dans ce miracle. Comme le Christ chasse le démon du corps de l'obsédé , le prêtre chasse de l'âme le démon. Et le démon expulsé, Dieu se choisit une demeure dans l'âme de l'homme , et là où Dieu réside , il n'y a aucune place pour le péché. — Mais si les mêmes désordres , la même manière de vivre , la même gourmandise , la même licence des yeux , la même rapacité des mains , la même agilité à courir au mal , si enfin les mauvaises passions dominent encore si bien qu'aucune porte n'est fermée aux pensées impures, à la soif de la vengeance, à toutes les convoitises illicites ; c'est une preuve certaine que le démon n'a pas été chassé de l'âme , ou au moins qu'il a été mal chassé, et qu'il y est rentré, escorté de sept esprits, pires que lui. Or , si restant dans les mêmes ténèbres , dans le même aveuglement , vous ne considérez point le péché comme ce que vous devez détester avant tout, et Dieu, comme ce que vous devez aimer plus que tout le reste ; vous n'avez pas encore recouvré la lumière spirituelle des yeux , vous n'avez pas encore banni votre cécité , et le démon, qui avait aveuglé les yeux de votre intelligence ', est encore au dedans de vous. En outre , si vous avez encore les oreilles fermées à la voix de Dieu , si vous ne l'écoutez pas avec
la résolution d'obtempérer à ses préceptes, le démon n'est pas
banni de votre cœur.
Nous voyons quelquefois des hommes nourrir les uns contre les autres une haine implacable. Cherchez à les guérir de cette haine; pour cela , mettez sous leurs yeux la difformité du péché , les récompenses réservées aux justes, les supplices destinés aux méchants, la mort, le jugement, la croix même et la passion du Seigneur; ils ne vous entendent pas plus que s'ils étaient des « aspics sourds, fermant leurs oreilles pour ne pas entendre la voix fascinatrice de l'enchanteur.» Ps. lvii, 5, 6. Cependant attaquez-les par un autre côté ; dites-leur que vous avez un moyen infaillible de les faire arriver aux honneurs, à la faveur du prince, tout à coup ils tomberont à vos pieds, se rangeront à votre avis, et se laisseront lier les mains, pour que vous les conduisiez partout où vous voudrez. Nous les qualifions donc justement de sourds, eux dont les oreilles, ouvertes aux voix du monde, sont entièrement bouchées pour Dieu. C'est à eux que, par l'organe du prophète, le Seigneur adresse ces paroles : « Sourds, écoutez; aveugles, ouvrez les yeux, et voyez. Qui est aveugle, sinon mon serviteur? Qui est sourd , sinon celui à qui j'ai envoyé mes prophètes ? Vous qui voyez tant de choses , n'observerez-vous pas ce que vous voyez ? Vous qui avez les oreilles ouvertes, n'entendrezvous pas ? » Isa. xlii, 18 et seq. Paroles par lesquelles il énonce clairement, que ces hommes ouvrent aux voix du monde leurs oreilles, que cependant ils tiennent fermées aux avertissements et aux préceptes de la loi divine.
Tels sont les indices auxquels vous pourrez, mes frères, juger, en ce temps, du fruit de votre confession et de votre pénitence. Si vous ne voyez point en vous les fruits que nous avons signalés, si , après la confession faite au prêtre , il ne s'est pas opéré un changement dans vos mœurs et dans votre vie, c'est un grave indice que votre confession était incomplète, ou que vous avez perdu la grâce reçue , ce qui est un signe redoutable de réprobation ; la parabole de l'Evangile du jour nous l'apprend. Car, dès que le démon, chassé de l'âme, en reprend possession, « le dernier état de l'homme devient pire que le premier, » parce que le mal qu'il
était d'abord aisé de guérir est beaucoup plus difficile à extirper après l'entrée de tant de démons. De ce malheur nous préserve Autre-Seigneur Jésus-Christ qui, avec le Père et le Saint-Esprit vit et règne dans les siècles des siècles.
TROISIÈME SERMON
POUB
LE MÊME IIP DIMANCHE DE CARÊME
OU, APRÈS l'e.VPLICAT.ON DE l'ÉVaNGILE, ON INDIQUE COMMENT LE DÉMON REND LES HOMMES TANTOT MUETS, TANTOT LOQUACES.
Et erat ejiciens dxmonium, et illud erat mutum. Jésus chassait un démon, gui était muet. Luc. xi, 14.
Dans l'Evangile de ce jour, le Seigneur délivre un nomme possède du démon, et muet. Ce miracle fut suivi d'appréciations bien diverses. Car la foule ravie d'admiration, s'écriait : Celui-ci n'estil pas fils de David? D'autres, pour le tenter, demandaient un signe du ciel. D'autres enfin, aveuglés par l'envie et par la méchanceté blasphémaient en disant qu'il chassait les démons en Béelzébub prince des démons. Pour un seul miracle, combien de jugements différents! Pourquoi cela? C'est que les cœurs n'étaient pas les mêmes ; et alors chacun jugeait non suivant la nature de la chose mais suivant son caractère et ses dispositions. L'araignée et l'abeille sucent la même fleur: l'une distille du poison ; l'autre, du miel. La pluie tombant sur la terre, et alimentant les diverses plantes, produit le poison dans la ciguë , dans la vigne le vin dans les autres arbres des fleurs et des fruits divers , selon la nature de chacun. Ainsi presque jamais les hommes ne jugent les choses en elles-mêmes; chacun les juge suivant son caractère , ou sa passion. De là vient que les bons, dans la candeur de leur ame, prennent tout en bonne part, tandis que les méchants , par passion, par caprice, par envie, dénaturent les meilleures choses xom. ;:, 2y
et les interprètent en mal. La malignité , qui n'est pas dans la
chose, ils la tirent de leur cœur corrompu.
Observez encore qu'ici, comme dans les autres œuvres du Sauveur, s'accomplit ce que le saint vieillard avait prédit du Seigneur longtemps auparavant : a Celui-ci est établi pour la ruine et la résurrection de plusieurs en Israël. » Luc. n, 34. Il a commencé par opérer la résurrection de ceux qui , dans l'admiration de ce miracle , s'écriaient : « Celui-ci est fils de David. » Ils appelaient de ce nom le Messie, parce qu'il devait sortir de la famille de David, et non-seulement illustrer le siège et l'empire de David, mais encore le consolider pour toute l'éternité. Il a été au contraire une occasion de ruine pour ceux qui , attribuant au démon ses œuvres et ses bienfaits admirables , disaient : « Il chasse les démons en Béelzébab prince des démons. » La même chose arrive aussi aujourd'hui dans l'Eglise pour les bons et pour les méchants. Car ceux-là , usant, pour leur salut, du bienfait de la rédemption et des sacrements de l'Eglise, deviennent meilleurs de jour en jour ; ceux-ci , se fiant sur la vertu de si grands médicaments et de si grands bienfaits, passent leur vie dans le plaisir et dans l'inaction. Les pécheurs construisent ainsi sur le dos du Christ , Ps. cxxvni, 3, quand, pleins d'une folle confiance en ses blessures et en son sang, ils ne cessent d'accumuler péchés sur péchés , forfaits sur forfaits. N'est-ce pas la dernière indignité de puiser de la boue à cette source pure, où tu aurais dû puiser des torrents de grâces, et de prendre du poison à cette salutaire officine qui t'offrait des médicaments spirituels pour guérir tes blessures?
Il faut de plus observer ici que la foule, qui n'avait rien à perdre à la gloire du Christ, était dans l'admiration ; tandis que les pharisiens, regardant cette gloire comme une ignominie pour eux, parce que le Seigneur dévoilait leurs ruses et leur religion mensongère, furent aveuglés par la passion et par l'envie, et tombèrent dans l'excès de l'égarement et daus le blasphème. Par là, on peut voir quels monstrueux artisans d'erreurs et de mensonges sont la passion et l'amour de soi. Un esprit aveuglé par des passions sans frein est-il en état de juger? Si un juge, ennemi d'une des parties, et ami de l'autre partie, est à bon droit récusé ; comment, dans
ZlfpT ? 9U' 6 ,rreslsliMem™' dominé parl'amour-propre? Aussi Pluta,qUepense-t-il qu'il est très-utile à l'homme d'avoir
àoerZ,DU ™ ' afm de P0UV0U' Par !es y™* de «* ennemi,
ape.cevoir eu so, ce que ue laisse pas voir l'amour-propre , qu
st aveugle. Philippe, roi de Macédoine, et père d'Alexandre, état
du même av,s que Plutarque. Il se félicitait d'avoir dans les Athé-
21 ?nem'S..implaCaMes' parce 3,le leurs ^disances lui apprenaient ce qud y avait de blâmable dans ses mœurs, et il faisait tous ses efforts pour qu'enfin leurs médisances devinssent des mensonges. Les hommes qui sont privés de ce remède salunrnl m e*ares.Par ramour d'eux-mêmes; n'aimant pas le prochaln, ,is apei.çoivent parfaitement et ils abhorrent les vices des aut es; mais les leurs, ils les excusent, ou ils les dissimulent,
l'honni 6S T"' PaS- AiDSi Ies ambitieux, ceux qui font de honneur leur Dieu s'ils ne sont souillés du vice d'impudicité, ne savent commen s'indigner de l'impudicité des autres, ils les poursuivent de qualifications à faire dresser les cheveux, pendant qu «". aveugles par l'amour-propre, ils ne voient pas le moins du m0nde ]eur propre ambitioQ] leur arrogance, leur
orgueil, qui est le pire de tous les péchés
Voilà pourquoi le prophète Nathan, voulant reprocher à David e forfait qu il avait commis, eut sagement recours à l'artifice d'une
S^LT— *' ^ ^ "* Pr°baWe> «°e sî »avid voyait ce c .me en hu-meme , û en comprit moins la scélératesse. II La. Mi! et seq. Car voilà comme nous sommes, nous autres hommes : nous n avons pas asse2 d.inyectives con(re ks yices ^
tandis que nous connivons aux nôtres, et les excusons. Mais saint Chrysostome dit que ces censeurs impitoyables des crimes d'autrm seront juges un jour de la même manière qu'ils ont jugé les
an,riS : •? S°rte qUe' dOTS qu'ils sont tr°P sé™res conlre les TZ\ prescn:ent à Dieu les conditions auxquelles il doit fes traier eux-mêmes. Car ils doivent être punis non-seulement selon la gravité de leurs fautes, mais aussi d'après la meure quils ont établie contre les péchés des autres; afin qu'Us trouvent contre eux un juge très-sévère, eux qui ont été dW
sévérité excessive à juger le prochain. En effet Dieu juge le mauvais serviteur par ses propres paroles, Luc. xrx, 22, et porte contre lui la sentence que ce serviteur a portée lui-même. Or, quoi de plus opposé qu'un tel travers à la charité, à la candeur chrétienne , dont le caractère est de voiler, d'atténuer les fautes des autres , et de grossir les siennes ?
Le divin Maître voulant donc rétorquer le blasphème des pharisiens, proféra cette sentence digne de lui , et digne d'être méditée par nous : « Tout royaume divisé contre lui-même sera désolé, et toute maison divisée tombera sur elle-même. » Luc. xi, -17. Paroles qui, en flétrissant les haines et les discordes, recommandent éminemment la concorde et la paix. En effet, par la concorde, un sage l'a dit, les petites choses croissent, au lieu que par la discorde les plus grandes s'écroulent. Aussi le Prophète nous exhorte-t-il de toutes ses forces à la paix et à la concorde, a Cherchez la paix , et poursuivez-la toujours. » Ps. xxxni, 15. Et l'Apôtre : « Yivez en paix, si cela se peut, et autant qu'il est en vous , avec toutes sortes de personnes. » Si fieri potest , quod ex vobis est , cum omnibus hominibus pacem habentes. Rom. xii, 18. Toutefois cette paix, il est difficile de la conserver longtemps , à moins qu'on ne supporte aisément la perte de ces biens temporels, pour lesquels d'ordinaire les hommes sont toujours prêts à s'entretuer , à s'intenter des procès , à rompre les liens de la paix. Et quel autre peut avoir ce courage, que celui qui a placé en Dieu seul toutes ses espérances et tous ses trésors , et qui pense que Dieu seul lui suffit pour tous ses besoins? En effet, de cette paix établie avec Dieu, naît la paix avec le prochain. Qui a ainsi la paix avec Dieu, est riche après avoir perdu ses biens, criblé de blessures, il est sain; chargé de chaînes, il est libre, parce qu'au dedans de lui il a Dieu, sauvegarde de son bien-être et de sa liberté.
Car si, après le pillage et l'incendie de sa patrie , le philosophe Thébain put dire qu'il n'avait rien perdu, mais qu'il portait sur lui tous ses biens , puisque , dans ce désastre universel , il avait conservé les enseignements de la philosophie, qu'est-ce que ne pourra pas dire celui qui porte dans son cœur le principe de tous les
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biens, principe qui défie tous les caprices de la fortune? Un tel homme sera donc en paix avec tous , si toutefois il n'oublie pas que cette paix est le plus précieux des trésors ; car alors il ne laissera pas, pour des choses de rien, périr un si grand trésor. Placé dans cette alternative, de perdre, ou de telles choses, ou la paix, il fera , sans hésiter , le sacrifice de la chose moindre , pour conserver la plus grande. C'est ce que font les serpents, qui exposent tout leur corps aux coups et aux blessures, mais qui ont soin de garantir leur tête, source de la vie.
Le grand saint Grégoire, le théologien , pour que je laisse de côté les autres , nous en offre un mémorable exemple. Voyant la paix compromise, à cause de son siège, entre les évêques assemblés à Byzance, non-seulement il se démit de l'épiscopat, mais encore il employa les plus vives instances pour obtenir de l'empereur Théodose qu'il voulût bien agréer cette retraite. Il se rendit à la cour, et parla à l'empereur en ces termes : « Grand prince , accordez-moi la faveur que je vous demande. Il ne s'agit pas d'intérêts pécuniaires; je ne sollicite pas des ornements précieux pour les autels, je ne convoite pas les dignités pour mes proches; tout ce que je demande , c'est d'être délivré de mon fardeau. Que l'envie n'ait plus d'objet. Que les évêques cultivent la paix. Vous même mettez-y la main. Comprimez la guerre entre prêtres. Vous qui avez mis un frein à l'audace des Barbares, couronnez les glorieux trophées de votre règne en rétablissant la concorde entre les évêques. C'est la grâce que j'implore de vous; accordez -moi ce dernier bienfait. » Ce discours transporta d'admiration le prince et les sénateurs, et leur inspira pour l'évêque une telle affection, qu'ils consentirent à peine à le laisser partir.
Voilà comme les saints conservent la paix , résolus à faire tous les sacrifices , plutôt que de la perdre. Cet exemple nous le proposons à tous en commun, mais nous le recommandons particulièrement à ceux qui sont unis par le mariage ; puisque , de tous les biens terrestres , il n'en est pas de plus précieux que la paix conjugale. Ceux qui vivent en paix dans cet état, y ont une espèce d'image de la vie future, appelée vision de la 'paix. Ceux, au contraire , qui placés dans cette condition de la vie, se querel-
lent et ne veulent point se faire mutuellement de concessions , y trouvent une anticipation de l'enfer; il y a donc pour eux deux enfers, celui de la vie future, et un autre ici-bas.
Quiconque donc aspire à cette paix , qu'il la demande d'abord avec la plus ardente ferveur à Dieu, qui seul établit en paix dans sa maison ceux qu'il a réunis , Ps. lxvïi, 7, c'est-à-dire, en fait une seule âme. C'est lui qui , lors de l'Eglise naissante , réunit la multitude des fidèles , composée de caractères si divers et si opposés, et fit de tous en lui-même un seul cœur et une seule âme. — Ensuite chacun doit renoncer à sa volonté, et à son jugement; ce qui s'adresse surtout aux épouses, qui, suivant l'Apôtre, doivent être soumises à leurs maris. I Petr. m, 4. Autrement si chacun veut soutenir son droit rigoureusement, il n'y a pas moyen d'établir et de conserver longtemps la paix et la sécurité , au témoignage même du Seigneur, qui dit : «Tout royaume divisé contre lui-même sera détruit , et toute maison divisée tombera sur ellemême. » Par cette parole , le Seigneur prouve qu'il ne chasse pas les démons en vertu de la puissance des démons , puisque les démons ne se font pas mutuellement la guerre ; autrement, leur empire serait bientôt détruit.
Il en ajoute ensuite une autre preuve : « Qui n'est pas avec moi est contre moi. » Donc, à beaucoup plus forte raison, les démons seront contre moi , eux qui , bien loin d'être avec moi , font sans cesse opposition à mes désirs et à mes efforts. Comment donc pourrait-il y avoir accord et amitié entre ceux dont les efforts et les œuvres sont si différents et si contraires ? En prononçant ces mots : « Qui n'est pas t'vec moi est contre moi , » le Seigneur faisait allusion à deux espèces d'hommes , en dehors desquelles on ne saurait en trouver une troisième. Les uns sont ceux qui lui sont unis par le lien de la charité , qui s'appliquent à satisfaire , non eux-mêmes, ni le monde , mais Dieu seul ; les autres, 'ceux qui, au contraire, séparés de lui, sont asservis à leurs passions et au monde. Il s'ensuit donc que ceux qui ne sont pas avec le Christ, en sont les adversaires et les ennemis, et par conséquent les membres du démon. Quel état déplorable ! Il importe donc beaucoup de savoir auquel de ces deux partis chacun de
IIIe DIMANCHE DE CARÊME, SERMON 111 455
nous appartient. Bien qu'il ne soit pas possible de le savoir avec certitude, néanmoins il y a des indices puissants qui suffisent pour nous éclairer sur ce point.
S'ernparant de cette pensée du Seigneur, saint Augustin établit en ce monde deux cités : Jérusalem et Babylone. De Civit. Dei. Ces deux cités sont bâties par deux amours : l'amour de Dieu et l'amour de soi. Jérusalem est bâtie par l'amour de Dieu, porté jusqu'au mépris de soi ; et Babylone est bâtie par l'amour de soi, porté jusqu'au mépris de Dieu. Que chacun s'interroge donc pour savoir ce qu'il aime, et il connaîtra de quelle patrie il est citoyen. Car quiconque , brûlant de l'amour de soi , rapporte tout à son intérêt et à son plaisir, ne cherche en tout que lui-même et non la gloire de Dieu , et foulant aux pieds toute notion de l'honnête , ne consulte que ses passions, qui doutera qu'un tel homme ne soit citoyen de Babylone ?
Mais celui qui , se renonçant et méprisant les choses de la terre , rapporte tout à Dieu ; celui qui s'applique à plaire à Dieu seul , quelque calamité qui le frappe, et à obéir à Dieu au péril même de sa vie et de tout ce qu'il possède ; qui se croit né uniquement pour l'aimer et l'honorer par-dessus tout , qui réputant tout le reste comme indifférent et indigne de son attention, s'écrie avec le Prophète : « J'ai cherché votre visage, Seigneur, et je le chercherai toujours, » Quœsivi vultum tuum, vultum tuum, Domine, requiram, Ps. xxvi, 8 ; c'est-à-dire, content de vous seul, du souverain bien, je dis adieu à tout le reste : celui-là est indubitablement citoyen de la Jérusalem spirituelle. — Car, poursuit saint Augustin, le caractère propre des citoyens de cette dernière patrie , c'est que , vivant en ce siècle comme des étrangers et des voyageurs, ils aspirent de toute la puissance de leur âme après cette céleste patrie où ils sont déjà inscrits comme citoyens, et qu'ils ne se laissent point embarrasser l'esprit par les préoccupations et les besoins de cette vie, au point d'oublier le terme de leur voyage.
Quand , par ces raisons , et d'autres que nous avons exposées dans le discours précédent, le Seigneur eut fortifié sa cause, qu'il eut repoussé le blasphème de ses adversaires, et leur eut an-
nonce la peine due à leur crime,une femme de la foule, élevant la voix, s'écria : « Heureux le sein qui vous a porté , et les mamelles que vous avez sucées. » À quoi il répondit : « Plus heureux ceux qui entendent la parole de Dieu, et qui la gardent. » Luc. xi, 28. C'est, suivant saint Augustin, comme s'il avait dit : Ma mère que vous qualifiez d'heureuse, est plus heureuse pour avoir gardé la parole de Dieu, que parce que le Verbe a été fait chair dans son sein. Si donc c'est là, frères, la principale gloire de la Vierge, le Seigneur nous donne, selon nos forces et notre portée, les moyens d'acquérir cette gloire ; nous n'avons qu'à entendre la parole de Dieu comme l'a entendue la Vierge, qui a conçu dans son esprit le Verbe de Dieu avant de le concevoir dans sa chair. — Assez sur l'Evangile. — Voyons maintenant comment le démon rend les hommes, tantôt muets , tantôt loquaces.
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