‹ Œuvres complètes de Louis de GrenadeChapitre 19 sur 29 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

« Jésus chassait un démon, qui était muet. » Luc. xi , 14. Voici ce qu'on lit dans Maxime de Tyr : «La vertu est en quelque sorte une vaste plaine , placée néanmoins au dessus de roches très-élevées. Là, sont toutes sortes d'arbres et de fleurs ; là soufflent de doux zéphirs ; là , d'une source intarissable découlent de claires fontaines. Mais pour arriver à cette plaine , il n'y a qu'un seul sentier , et encore étroit, âpre et rocailleux. Tout autour sont des précipices , et des fondrières inaccessibles. » Par cette similitude, cet éminent philosophe a voulu montrer que, dans la vertu, lorsqu'elle est parfaite , on trouve tous les genres de biens et de délices ; mais qu'on n'y arrive que par une seule voie. Car, comme il n'y a qu'une manière de viser juste, et d'atteindre le but, tandis qu'on peut le manquer d'une infinité de manières ; de même il n'y a qu'une voie pour arriver à la vertu : perdez- vous cette voie, on ne saurait dire de combien de manières vous pouvez vous égarer. Car quiconque dévie de la droite voie , tombe aussitôt dans le péché. Les précipices qui sont autour, et de tous côtés, sont les erreurs innombrables, les pièges du démon , où tombent

IIIe DIMANCHE DE CARÊME, SERMON III. 457

ceux qui s'écartent de la bonne route. Il n'est rien que notre souple ennemi ne mette en œuvre, pas de pierre qu'il ne soulève, pas de circonstance où il ne nous tende ses pièges et ses filets.

Dans les affaires et hors des affaires , dans la paix et dans la guerre, dans la pauvreté et dans les richesses, dans l'abstinence et dans la satiété, dans la vie publique et dans la vie privée, enfin et surtout , quand nous parlons et quand nous nous taisons , il nous dresse des embûches. Ainsi, dans le présent évangile, il avait rendu muet un malheureux, qu'il obsédait; quoique cependant le silence soit le port de l'innocence, et qu'à cause de cela, le démon excite les hommes à la loquacité, plutôt qu'au silence. Aussi saint Ambroise disait-il : « J'en ai vu beaucoup faillir en parlant, trèspeu en se taisant. » Il est donc plus difficile de savoir se taire , qu'il n'est difficile de parler. Néanmoins le démon nous tend ses pièges dans l'un et l'autre cas, c'est-à-dire, quand nous nous taisons, et quand nous parlons : tant il est vrai que tout est plein de périls. — Aujourd'hui nous avons donc à parler de ces deux périls, c'est-à-dire, du silence et de la loquacité. Car quoique le démon de notre évangile soit muet, cependant comme la plupart d'entre eux sont loquaces, et que les contraires s'enseignent, dit-on, de la même manière, nous allons parler des uns et des autres.

Les muets nuisent de différentes manières. D'abord, ils ont eu assez d'influence dans l'Eglise, pour en bannir le correctif de presque tous les maux , c'est-à-dire le précepte de la correction fraternelle , en sorte qu'il paraît que le Seigneur a fait en vain cette prescription : « Si votre frère a péché contre vous , allez le trouver et reprenez- le seul à seul. » Matth. xvm, 15. Car combien peu accomplissent ce précepte , dont cependant l'objet est aussi étendu que la licence de pécher ! Personne ne se soucie de braver ce péril, personne ne veut se charger de ce soin ; et cependant il n'y a presque personne qui ne soit prêt à répandre malignement en public , ce qu'il rougit de dire en secret avec profit par voie d'avertissement ; presque personne qui ne publie devant la foule l'infamie d'un frère, qu'il aurait pu sauver, s'il avait parlé

à celui-ci seul. Et quoique fréquemment nous soyons astreints par la volonté des supérieurs à dénoncer les délits du prochain , nous, sous prétexte de ménager la réputation des autres, nous sommes muets , quand nous aurions pu les sauver en les dénonçant ; et cela , en même temps que nous n'hésitons pas à divulguer leurs crimes, au grand dommage des délinquants et de nousmêmes. Dans les deux cas nous faisons preuve de malignité et de perfidie , et quand nous sommes muets , et quand nous rompons le silence ; car silencieux , nous négligeons le salut d'autrui , et, en parlant, nous déchirons sa réputation. Voyez donc quel insigne artisan de tromperie est le démon , puisqu'il vous tend des pièges, et quand vous vous taisez, et quand vous parlez. Non satisfait de cela, il vous rend craintif à obéir , et audacieux à mal faire, car, quoique vous ne reculiez pas devant le rôle de détracteur, vous craignez d'obéir aux prescriptions des supérieurs.

Il rend muets également ceux qui écoutent les détracteurs, et qui souvent pourraient sans peine par leur autorité, par la sévérité de leur visage, par les rides de leur front, ou même par leurs paroles , imposer silence à la détraction. Tout au contraire , accueillant la médisance avec des applaudissements, des rires, et un visage épanoui, bien loin de refréner la langue médisante, ils l'excitent, et la provoquent à de nouveaux crimes. Eux qui devraient, en jetant de l'eau, éteindre l'incendie qui dévore la réputation du prochain , ils répandent gaîment de l'huile pour détruire plus complètement cette réputation. Vous qui faites cela , qui que vous soyez , ne vous croyez pas innocent, parce que vous ne dites rien ; pour ce crime c'est assez d'écouter avec plaisir, et de fournir au médisant l'occasion de médire , quand bien même vous n'ouvririez pas la bouche, a Je ne sais, dit saint Bernard, lequel est le plus coupable, du médisant, ou de celui qui l'écoute. »

Mais le crime est plus grave quand l'innocence de celui qu'on déchire nous est connue. Car, si , en vertu de la loi de la charité, nous sommes tenus de venir en aide à nos frères, quand leurs intérêts périclitent , pourquoi ne défendrions-nous pas leur réputation, qui est le plus précieux de tous leurs biens? Ce devoir, il est nécessaire de le remplir en tout temps, mais surtout quand , dans

IIIe DIMANCHE DE CARÊME, SERMON III. 459

la distribution des fonctions publiques, il s'agit du mérite ou de l'indignité des personnes. Alors on ne nuit pas moins par un silence dommageable , qu'un autre ne nuit par une médisance ouverte ; et on est tenu à restitution tout autant que celui qui a porté le préjudice. En effet, de même que c'est tuer le prochain mourant de faim, que de ne pas le nourrir; de même, c'est diffamer un innocent accablé sous le poids de la calomnie, que de ne pas le défendre, quand on y est tenu. La parole ayant été donnée pour exprimer les conceptions de l'âme , celui qui par son silence manifeste quelque chose, découvre sa pensée par ce moyen tout aussi bien que par le langage ; de sorte que ce silence est aussi préjudiciable que la calomnie ouverte des autres.

De même le démon rend muets les avocats dans les procès des pauvres , que le précepte de la charité leur ordonne de défendre, quand ceux-ci, dit saint Thomas, sont dépourvus de protecteurs ; de même que les médecins sont tenus de soigner les malades pauvres , quand ils manquent de secours. Cependant le démon, qui rend muets les avocats dans les procès des pauvres , les rend parfois très- éloquents à soutenir les causes injustes des riches : soit qu'ils combattent ouvertement contre l'équité , soit qu'en dessous et par rouerie, ils demandent qu'on appelle des témoins d'au delà des mers , ou qu'on accorde de très-longs délais pour qu'ils puissent fournir des preuves , et cela pour apporter des entraves au bon droit , ou au moins pour gagner du temps. Je sais bien qu'ils répondront qu'ils défendent des causes justes, toutes les fois que l'affaire dont il s'agit est douteuse , ou que le clientleur a contédes mensonges, aulieudeleur dire la vérité. Voici ce que leur dit saint Chrysostome : a Dieu que personne ne peut tromper sera juge de cette excuse , lui qui scrute les reins et les cœurs, qui n'est dupe d'aucun artifice, d'aucune finesse. »

Vous direz peut-être : — Si je ne défends pas cette cause injuste, un autre la défendra } et ainsi de toutes manières la cause d'un innocent périclitera. — A ce compte , et si pareille réponse était admise, toutes les prostituées, tous les usuriers, les voleurs et les brigands seraient innocents, car il n'en manquera jamais qui feront comme eux. Mais l'avocat insistera , suivant l'usage , et

dira — qu'il lui faudra mourir de faim, s'il rejette toutes les mauvaises causes. — A merveille ; oui, il y a longtemps que je sais que nous restons dans le devoir, tant que nos intérêts sont saufs ; mais s'ils viennent à péricliter, nous les préférons à la justice et à l'innocence.

Maintenant comment pouvoir exposer de combien de manières le démon, en ce saint temps, rend muets les confesseurs? Car les uns sont muets, ou par ignorance, ou par lâcheté , lorsqu'ils n'aident en rien des pénitents illettrés, qui ne sont pas en état de débrouiller leurs péchés. Il arrive de là que, les pénitents ne sachant pas exposer leurs fautes, et les confesseurs ne voulant ou ne sachant pas interroger, les premiers s'en retournent chez eux, chargés des mêmes péchés sous le poids desquels ils étaient venus ; alors cependant qu'en vertu des décrets canoniques , les confesseurs devraient s'enquérir de toutes les circonstances relatives et au pécheur et au péché. Les autres sont tellement muets , qu'après avoir entendu la confession des péchés, ils se contentent d'en administrer l'absolution , sans munir les pénitents d'avertissements et de remèdes contre les péchés à venir , sans les armer de conseils contre les pièges du démon , quoique les confesseurs soient non-seulement juges pour connaître de la cause , mais aussi médecins destinés à appliquer aux blessures les remèdes convenables. De sorte que les pénitents , ne connaissant pas leur péril, ni les remèdes propres à conjurer ces périls, retombent aussitôt dans les mêmes crimes. Il rend encore muets les confesseurs toutes les fois que les pénitents sont tenus de réparer le tort fait à la réputation du prochain , de restituer le fruit du larcin , de donner satisfaction de quelque injure. Car ils ne prescrivent ni satisfaction , ni restitution. De là vient , je crois, que bien que nous voyions parmi les hommes tant de vols , d'injures , d'outrages, de calomnies, il ne se fait presque jamais de restitution, de réparation. Qu'en résulte-t-il? Le Sauveur l'a dit : « Si un aveugle sert de guide à un autre aveugle , tous les deux tombent dans la fosse. » Si cœcus cœco diicatwn prœbeat, ambo in foveam cadunt. Matth. xv, 14. Enfin, ce qui prouve jusqu'à quel point ils sont muets, quand ils devraient étouffer par leurs exhortations les dé-

IIIe DIMANCHE DE CARÊME, SERMON III. 461

sordres qui troublent les familles, c'est qu'on trouve tant de liaisons impudiques, tant de scandales qui se perpétuent.

Voilà donc comment le démon rend muets les confesseurs. Mais se contente-t-il de leur silence , et abandonne-t-il les pénitents ? Non, il en rend muets beaucoup aussi , et leur coupe la langue. Eux qui, presque à chaque moment, pèchent du cœur et de la bouche , c'est à peine s'ils savent découvrir une ou deux transgressions après l'espace d'une année entière ; ils laissent au confesseur le soin de trouver le reste. D'où vient un si profond silence? — C'est que le démon rend muets et sans langue pour avouer leurs crimes , ceux qu'il avait rendus très-loquaces pour les commettre. Cependant beaucoup de ceux-là connaissent parfaitement les mœurs et tous les méfaits de leurs voisins; ils n'ignorent qu'eux-mêmes, et sont comme étrangers sur leur propre terrain. La cause de ce déplorable silence , c'est qu'ils se présentent à la confession sans aucun examen de leur vie passée ; tandis qu'il faudrait, à l'exemple d'un saint roi, Isai. xxxvm, 15, passer en revue toutes ses années dane l'amertume de son âme , nonseulement afin de mettre à découvert toutes ses transgressions , mais encore afin de les abhorrer d'une haine mortelle , après en avoir reconnu la difformité et la turpitude.

D'autres , au contraire , mettant un soin minutieux dans rénumération et la recherche de leurs péchés, n'oublient qu'une chose, de les détester et de les poursuivre d'une haine implacable , ce qu'ils ne pourraient jamais faire assez ; car on a beau haïr le péché, il mérite une haine plus profonde encore. Le plus grand des maux doit être poursuivi de la haine la plus grande. Or, pour le détester ainsi , le meilleur moyen est d'examiner avec "soin en soi-même quelles causes rendent le péché plus détestable que tout ce qu'il y a au monde. — Parlerai -je de ceux qui sont muets jusqu'à la sainte semaine , qui diffèrent jusque là leur confession , et qui alors accourent avec les autres à la hâte et sans préparation? Il est bien évident qu'ils n'apportent pas un cœur vraiment pénitent, et bourrelé du sentiment de son mal, mais qu'ils n'obéissent qu'à la crainte des censures ecclésiastiques ; comme si la confession était chose si vile, qu'elle pût se faire à la légère, et

comme en courant : et cependant c'est d'elle que dépend la mort éternelle , ou l'éternelle vie. N'est-ce pas encore le démon qui les rend muets et sans langue pendant tout ce temps , de peur qu'ils ne fassent en temps utile ce qu'ils feront ensuite bon gré mal gré. — C'est de toutes ces manières que le démon rend muets les hommes, avec d'autant plus de péril peut-être que ce péril est plus caché, parce que les hommes voient moins les fautes qui dérivent du silence, que celles qu'ils commettent en parlant.

SECONDE PARTIE

Page 1