‹ Œuvres complètes de Louis de GrenadeChapitre 20 sur 29 · LOQUACES · texte numérisé non relu

LOQUACES

Nous l'avons dit, s'il y a des démons muets , il y en a aussi qui font parler, et qui portent ainsi un grand préjudice aux hommes. Mais vouloir embrasser dans un seul discours tous les péchés de la langue, serait un rude travail, puisque l'apôtre saint Jacques dit que la langue est un monde d'iniquité. Jac. m, 6. Voilà pourquoi je me propose de ne parler que du fléau de la médisance. D'après ce qu'en disent les saintes Lettres et les écrits des Pères, j'ose affirmer que ce seul crime, quand il n'y en aurait pas d'autres, suffirait pour entraîner l'éternelle ruine de la plupart des hommes. La cause en est peut-être qu'ils n'en remarquent pas , ou qu'ils n'en comprennent pas la gravité; il sera donc utile de vous la faire connaître en peu de mots.

Etablissons d'abord que nous sommes détracteurs, quand nous inventons et publions un péché qui n'existe pas , ou que , dans la vue de porter préjudice à la réputation du prochain absent , nous divulguons un péché qui était entièrement caché. Cet acte causant un grave dommage, en ce qu'il blesse la réputation, est de sa nature un péché mortel, qui exclut du royaume céleste, et expose à l'éternel supplice , au témoignage de l'Apôtre , qui dit : « Ne vous y trompez pas : ni les fornicateurs , ni les idolâtres, ni les adultères, ni les voleurs, ni les médisants ne posséderont le royaume de Dieu. » I Cor. vi , 9. Voyez à quels vices l'Apôtre

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associe ce dernier ; en effet, il est plus grave que le vol , puisqu'il porte préjudice à une chose plus précieuse que les possessions qui nous sont ravies par le vol. Car nous lisons : « Bonne réputation vaut mieux que richesses, $> Prov. xxn, 1. Et : « Ayez soin de votre réputation ; c'est un bien plus sûr que tous les trésors. » Curam habe de bono nomine ; hoc enim magis permanebit tibi , quam mille thesauri pretiosiet magni. Eccli. xlt, 15. Beaucoup d'hommes tenant à la réputation et à l'honneur plus qu'à la vie , on comprend combien la diffamation les blesse. Ce crime , plus grave que le vol, approche donc de l'homicide. Aussi lisons-nous dans Gratien : a Celui qui tue et celui qui calomnie sont également homicides : l'un tue le corps , l'autre tue l'âme. » (LA De pœnit., c.xxrv). Et encore : « Que personne des sagesou des habiles ne s'imagine qu'il y ait moins de péril à mentir avec la langue , qu'à verser le sang avec les mains. » (XI, q. 3 , ex Aug. ) Voilà pourquoi, dans les saints Livres, la langue des médisants est comparée tantôt à un glaive , tantôt à un rasoir , à des armes , à des flèches : « Leurs dents sont des armes et des flèches, leur langue un glaive acéré. » Ps. lxiii, 4. «Ils aiguisent leurs langues comme des serpents ; le venin de l'aspic est sur leurs lèvres. » Ps. cxxxix, 4. D'ailleurs, ce fléau tue souvent non-seulement les âmes, mais aussi les corps. Que de combats sanglants, que de procès, que de meurtres, que d'homicides causés par la délation, par la langue des médisants ! Car, quand des intermédiaires officieux vont rapporter la médisance et la calomnie à ceux dont la réputation est blessée, quelle source de haines mortelles, de divisions, de duels! Combien de femmes innocentes, frappées parla langue des médisants , ont péri par le poignard de leur époux ! L'Ecclésiastique flétrit ainsi tous ces désordres : « Le médisant , l'homme à deux langues sera maudit, parce qu'il jette le trouble parmi ceux qui vivaient en paix. » Eccli. xxviii, 15. Si donc la langue produit de si grands maux , quoi d'étonnant que les décrets des Pères aient mis les crimes de la langue au même niveau que l'homicide, nonseulement parce qu'elle enlève la réputation, qui vaut autant que la vie, mais encore parce qu'elle entraîne la ruine et du corps et de lame? Voilà pourquoi le même Sage dit encore : « La mort

que cause la langue est une mort très-malheureuse , mieux vaut le tombeau. » Eccli. xxvni, 25. Bien plus, dit saint Chrysostome, ce fléau porte atteinte aux mœurs publiques, parce que, rien n'étant plus funeste que les mauvais exemples, quiconque a toujours à la bouche les vices d'autrui , et les étale aux yeux des autres, provoque à la perpétration d'actes pareils, personne ne regardant plus comme honteux ce que font tant de gens ; comme si la multitude des criminels pouvait atténuer la gravité du crime ; et voilà comment les pervers, ou prétendent trouver la justification de leurs anciens forfaits, ou en commettent plus facilement de nouveaux.

Une autre remarque du même saint Chrysostome , c'est qu'il n'est guère possible de n'être pas très- négligent à régler sa vie , quand on est si ardent à scruter celle des autres. De même que les entrailles se glacent , quand la chaleur naturelle se porte aux extrémités du corps, de même quiconque est tout entier occupé à fouiller dans les mœurs des autres, est bien près de négliger tout à fait l'étude des siennes. Car celui qui se secoue avec soin, qui toujours s'examine scrupuleusement, trouve en soi tant de choses et à haïr, et à extirper, et à arranger, qu'il n'a guère le temps de scruter les vices des autres. Le même saint affirme encore que le détracteur n'a aucun moyen d'excuser auprès de Dieu sa négligence. Quelle excuse apportera-t-il d'avoir négligé le soin de sa vie , lui , ce curieux , cet espion , cet accusateur de la vie des autres ? Par quels moyens pourra-t-il atténuer ses crimes, lui qui recherche et grossit avec tant de passion ceux des autres ? De quel front viendrait-il dire : Je n'ai pas fait attention, je n'ai pas observé, je n'ai pas remarqué ; lui qui a étudié , commenté et remarqué si bien les paroles, les actes , les mœurs et les caractères des autres ?

Peut-être tant de suites funestes vous détourneront-elles de ce vice si commun et de tous les instants. Mais il est encore une autre raison qui ajoute beaucoup à la laideur de ce crime : c'est qu'il porte avec lui le plus grand mépris de la Majesté divine. Car les théologiens établissent que tout péché entraîne tacitement en soi le mépris de Dieu; mais principalement ceux qui nesontcom-

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mis, ni par intérêt , ni par passion. De ce nombre sont les jurements, la diffamation : vices auxquels on est porté moins par intérêt , ou quelque violente passion , que par mépris de Dieu. Si Pierre renia le Seigneur, ce fut par crainte des hommes ; si Judas le trahit, ce fut par cupidité ; l'un craignait pour sa vie, à l'autre il fallait de l'argent. Mais toi, détracteur virulent, que cherches-tu quand tu médis? Quel lucre, quel honneur, quelle dignité en retires-tu ? alors surtout que ce vice te fait honte, plutôt qu'honneur. Puisqu'il est écrit : « Le bavard est un objet de terreur dans son pays, » Eccli. ix, 25; aussi tout le monde se garde de sa langue empoisonnée, comme on se garde de la vipère ou du scorpion. A ces maux joignez-en un autre que me rappelle le Prophète, quand il dit : « Celui qui se laisse emporter par sa langue, ne sera pas dirigé sur la terre. » Yir Unguosus non dirigetur in terra. Ps. cxxxix, 12. Par là il donne à entendre que ce vice est un des indices de réprobation. Car que signifient ces mots : Ne sera pas dirigé sur la terre, sinon que, comme tel, il sera abandonné de Dieu, dont l'esprit nous dirige dans la droite voie ; ou que, s'écartant de la voie qui mène au ciel , il tombera dans la voie de perdition? Celui qui n'est pas dirigé, comment pourra-t-il jamais aborder au port du salut? Tant de maux, de si grands maux sontils assez pour mettre un frein à notre bouche , pour détourner les médisants d'un crime si funeste ? Qui serait assez dur pour n'être pas touché de ces considérations, s'il les croit vraies ?

Mais une autre considération nous montre dans ce vice nonseulement le plus grand des maux, mais un mal presque irrémédiable. J'avoue franchement que je ne m'inquiète pas trop des crimes qui ne nuisent qu'à leur auteur; ils peuvent être effacés par la pénitence seule , par la confession , par les larmes. Mais ils ne me laissent pas de repos ceux qui, après que vous les avez accomplis, ne peuvent aucunement être remis, tant que vous n'aurez pas, quand vous le pouvez, donné satisfaction à la partie lésée. Ils portent avec eux une chaîne perpétuelle : vous avez beau faire pénitence, vous accabler de jeûnes et de mortifications, si vous ne rendez ce que vous avez pris, vous êtes toujours coupable, et sous le poids du même crime. Qu'il y en a peu assez soucieux de tom. u. 30

leur salut , pour s'occuper de restituer une réputation , un nom honorable qu'ils ont flétri ! Quoiqu'on n'entende guère que médisance et calomnie , voit-on souvent réparation faite à l'honneur outragé ? Aussi, je l'ai dit en commençant, la plus grande partie des hommes, je crois , périssent par ce seul vice , parce qu'on ne peut l'expier à moins de réparer , quand c'est possible , le préjudice commis. Ce fléau appelant une telle avalanche de maux, qui sera assez pervers, assez prodigue de son salut, pour se jeter gratuitement, c'est-à-dire, de gaîté de cœur, et sans aucun avantage, dans un pareil abîme, et pour porter autour de lui avec sa langue le poison, le glaive, les armes, les flèches, la mort? • Il y a bien des espèces de médisance : la plus funeste et la plus envenimée est celle qui se couvre du voile du zèle et de la sainteté. Voilà pourquoi dans l'Ecriture les détracteurs sont comparés au serpent : « Qui médit en secret est un serpent qui mord sans faire de bruit. » Eccli. x, 11. Le serpent est un animal tortueux qui de ses sinueux replis enlace et blesse les hommes; ce que font les diffamateurs qui, pour ne pas paraître tels, prennent le masque de la sainteté , alors qu'ils médisent le plus. Saint Bernard dépeint en ces termes leur dissimulation habile : « Les médisants s'efforcent de couvrir d'une feinte pudeur la malice qu'ils ne peuvent contenir. "Vous voyez un détracteur pousser de profonds soupirs ; il marche avec lenteur et gravité, le visage modeste, les yeux baissés, et de sa bouche, où est empreinte la douleur, sort la malédiction. Il réussit d'autant mieux à persuader, que ceux qui l'écoutent, croient qu'il parle à contre-cœur, et par sympathie, plutôt que par malice. — J'en suis vivement affligé, dit-il, parce que je l'aime, comme vous savez, et jamais je n'ai pu le corriger de cela. J'en avais bien été informé , mais jamais je ne m'étais aperçu de ce travers ; il a fallu qu'un autre m'ouvrît les yeux. Je ne puis nier en présence de la vérité , je le dis avec douleur , il en est ainsi. Il est vrai que sous d'autres points de vue il a son mérite, mais, sous ce rapport, pour avouer la vérité, il est tout à fait inexcusable. » Yous voyez, frères, sous quelles couleurs saint Bernard peint l'hypocrisie et la langue de vipère de tant de gens. Mais de toutes les médisances la plus nuisible et la plus con-

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jugement effrayant de Dieu, ils furent précipités vivants dans les enfers avec leurs tentes et leurs familles. Num. xvi, passim. D'ordinaire, ceux qui, par leurs médisances et leurs dérisions, ont détourné le prochain de la voie de la justice, tombent, Dieu le permettant ainsi, dans ce châtiment affreux que le Psalmiste décrit en ces termes : « Laissez-les amasser iniquité sur iniquité, et qu'ils n'entrent point dans votre justice. » Ps. lxviii, 28. C'est ainsi qu'une peine analogue à leur crime fut appliquée aux fils d'Héli qui, dans leur insolence et leur impiété, détournaient le peuple du service du Seigneur. En punition de ce forfait, le Seigneur jura à la maison d'Héli que l'iniquité de ses enfants ne serait jamais expiée, ni par des victimes, ni par des présents. I Reg. m, 14. Pourquoi cela? Parce qu'il était juste qu'aucun sacrifice n'expiât l'attentat de ceux qui s'élevaient contre les sacrifices, en détournant le peuple de sacrifier au Seigneur; de même que ceux qui pèchent contre le Saint-Esprit, auteur de la rémission des péchés, sont indignes d'obtenir facilement cette rémission. Et les médisants tâchent en vain de se justifier en disant qu'ils accusent, non les gens de bien, mais les hypocrites; c'est-à-dire qu'ils poursuivent, non les brebis de Jésus-Christ, mais les loups couverts d'une peau de brebis. En effet, dans ceux qu'ils attaquent, ils n'aperçoivent que l'extérieur de la sainteté, qui mérite louange et honneur, et non accusation. Il existe à ce sujet un décret du pape Zéphirin, ainsi conçu : « Juger témérairement des secrets d'autrui, est un péché; il est injuste de vouloir reprendre sur un soupçon celui dont on ne voit que de bonnes œuvres; puisque Dieu seul est l'arbitre de ce qui est caché aux yeux des hommes. »

Reste à parler des causes de ce crime odieux : les principales sont la haine, l'envie, et surtout le désœuvrement des méchants, dont la médisance est la seule ou la principale occupation. Car de même que ceux qui n'ont chez eux aucune occupation, passent leur vie sur la place publique; de même ceux qui négligent d'examiner, d'améliorer leur vie, sont attentifs à scruter curieusement et malignement la vie des autres. Mais nous traiterons peut-être ailleurs ce même sujet avec plus de développement.

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Maintenant, frères, il ne me reste plus qu'à vous prier, à vous conjurer, vous qui tenez à votre salut, de considérer cette foule de maux que traîne à sa suite la langue des médisants, et de vous écrier sans cesse , avec le Prophète , vers Celui à qui il appartient de gouverner la langue : « Seigneur, mettez une garde à ma bouche et à mes lèvres. » Ps. cxl, 3. Non contents de cela, mettez-vous un frein à vous-mêmes, pesez dans la balance de votre cœur les paroles qui vont sortir de votre bouche, afin qu'elles ne nuisent à personne, et que votre langue ne vous perde point. Par celte attention, vous pourrez éviter un nombre infini de ces fautes que nous commettons à chaque instant par la langue. Daigne nous l'accorder Notre-Seigneur Jésus-Christ qui, avec le Père et le Saint-Esprit, vit et règne dans les siècles des siècles. Amen.

PREMIER SERMON

LE MERCREDI DE LA IIIe SEMAINE DE CARÊME,

OU IL EST QUESTION DE LA VRAIE ET DE LA FAUSSE PIÉTÉ. EN EXPLIQUAI l'É- VANGILE, ON EXAMINE RAPIDEMENT LA FAUSSE PIÉTÉ DES PHARISIENS; PUIS ON TRAITE DE LA VRAIE PIÉTÉ , QUI CONSISTE DANS LA CHARITÉ ET LA PURETÉ DU COEUR.

Popuhis hic labiis me honorât, cor autem eorum longe est a vie.

Ce peuple m'honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi. Matth. xv, 8.

De même que dans les choses qui sont l'ouvrage de la nature ou de l'art, les unes sont vraies, et les autres sont fausses ; car il y a des pièces de monnaie fausses, comme il y en a de bonnes; il y a de l'or de bon aloi , et de l'or de mauvais aloi qui n'a que l'apparence de l'or ; de même dans nos mœurs , il y a aussi des vertus vraies et des vertus fausses. Car il y a la vraie et la fausse justice , la vraie et la feinte humilité ; il y a la vraie et sincère piété, et la piété feinte et d'apparat. Telle était celle des pharisiens, qui honoraient le Seigneur du bout des lèvres, non du

tond du cœur, et dont le même Seigneur avait dit par la bouche d'isaïe : a Ce peuple m'honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi. » La vraie piété était celle du Prophète qui disait au Seigneur : « Je vous ai cherché de tout mon cœur; ne permettez pas que je m'égare du sentier de vos préceptes, » Ps. cxviu, 10; — de celui qui disait : « J'en atteste Dieu que je sers par le culte in térieur de mon esprit dans l'Evangile de son Fils, » Rom. i, 9; — de ceux dont il est écrit : « L'un et l'autre étaient justes devant le Seigneur, et marchaient d'une manière irréprochable dans tous ses commandements. » Luc. i, 6. — Mais comme souvent nous sommes trompés par les apparences du bien, pour que les dehors d'une piété feinte ne nous jettent point en pareille déception , il sera utile de parler dans ce discours de la vraie et de la fausse piété; ce qui fait le fond du saint évangile de ce iour.

La vraie piété consistant, comme nous le dirons bientôt, dans la pureté intérieure du cœur et dans la charité ; la fausse piété, au contraire , se trouvant sur les lèvres seulement et consistant en œuvres extérieures dénuées de charité et d'Esprit divin; nous devons, en exaltant et en recommandant la pureté intérieure du cœur, nous garder de tomber dans l'erreur des hérétiques, qui ont condamné avec une témérité sacrilège les œuvres extérieures des vertus, et les cérémonies sacrées de l'Eglise. Car quoique ces œuvres, dénuées de charité, soient des œuvres mortes; cependant dès qu'elles ont pour principe la charité, elles lui empruntent son essence, sa dignité, son mérite. Elles ont encore une autre utilité d'un haut prix, c'est que, comme elles procèdent, chez ceux qui les font bien, de la pureté du cœur et de la charité, ainsi elles réchauffent, elles fortifient, elles conservent cette même pureté et cette charité d'où elles sortent. C'est ce dont nous avons sous les yeux une image familière et de tous les instants. Car, de même que la chaleur sortant de nos corps, échauffe les vêtements qui nous couvrent; de même ces vêtements, ainsi échauffés, échauffent le corps, d'où ils tirent leur chaleur, et le garantissent du froid.

Voilà donc l'effet que produisent et les œuvres extérieures, et

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les cérémonies saintes, et les pratiques de la vie monastique ; lesquelles, chez ceux qui les font bien, découlent de la charité, et perfectionnent, fortifient, conservent cette charité, leur principe. J'avais besoin de poser ces prémisses, qui serviront pour tout ce discours, où je dois parler de la fausse piété et de la vraie. Mais, comme, en expliquant l'Evangile, j'ai à m'arrêter sur la piété simulée des pharisiens, je désire, mes frères, vous faire une recommandation : c'est que, en jetant les yeux sur leurs mœurs, vous descendiez en vous-mêmes, et considériez si dans vos mœurs on ne trouve rien de semblable ; car il ne suffit pas de censurer les vices des autres, si, en détestant ces vices, nous ne recherchons pas ce que nous avons à faire nous-mêmes. Pour y arriver avecpiété et religion, implorons, en suppliant, l'assistance céleste par l'intervention de la très-sainte Vierge. Ave Maria.

Qu'est-ce que la fausse piété, dont nous avons à parler en premier heu, et quels sont les vices qui en dérivent? L'exemple des pharisiens le fera mieux connaître que ne feraient nos paroles. Dans le saint évangile de ce jour, le Seigneur dépeint leur piété en traits caractéristiques. Saint Matthieu s'exprime*; ainsi : « Des scribes et des pharisiens vinrent à Jérusalem trouver Jésus, etc., » xv, 1-20. C'est-à-dire, après que le Seigneur eut accompli un grand nombre d'insignes miracles dans le pays de Génésar, des scribes et des pharisiens s'approchèrent de lui. Vous savez que par scribes on entend les docteurs de la loi. Les pharisiens, nommés par saint Jérôme Lucifériens, étaient une secte très-populaire alors : comme leur nom l'indique, ils se distinguaient du vulgaire par leurs mœurs, leur genre de vie, leur extérieur, leurs vêtements ; et au moyen de certaines cérémonies, ils étalaient les dehors d'une vie austère et sainte.

Ces hommes, très-religieux à leurs propres yeux, mais en réalité très-coupables, étaient travaillés de bien des maladies , et surtout de l'avarice et de l'ambition. Saint Luc flétrit leur avarice; après avoir rapporté les paroles du Seigneur contre la passion des richesses, cet Evaugéliste dit : « Les pharisiens, qui étaient avares, l'entendaient et se moquaient de lui. » Luc. xvi, 14. Attaqués de

cette maladie , ils infiltraient au peuple les maximes perverses qu'ils avaient fabriquées dans leur officine d'avarice , comme le Seigneur le leur reproche dans saint Matthieu en ces termes : « Malheur à vous, conducteurs aveugles, qui dites : Si un homme jure par le temple, ce n'est rien ; mais s'il jure par l'or du temple, il est tenu à son serment. Insensés et aveugles, que doit-on plus estimer, ou l'or, ou le temple qui sanctifie l'or? Vous dites encore : Si un homme jure par l'autel, ce n'est rien ; mais quiconque jure par le don qui est sur l'autel, est obligé à son serment. Aveugles, que doit-on plus estimer, ou le don, ou l'autel qui sanctifie le don? » Matth. xxm, 16 et seq. — D'où venaient ces maximes perverses, sinon de l'avarice? Ils voulaient qu'on regardât comme choses sacrées et l'or du temple et les présents, qui étaient pour les ministres; ils veillaient ainsi à leurs intérêts. De là venait encore leur infraction à la loi du Seigneur relative à l'honneur dû aux parents, infraction dont nous parlerons bientôt. Leur autre maladie était l'ambition. Or, dit saint Bernard, « l'ambition est un mal subtil, un poison secret, une peste cachée, mère de l'hypocrisie et de l'envie, rouille des vertus, ver rongeur de la sainteté. » Sup. Psal. Qui habitat. Cela faisait qu'ils aimaient à recevoir les premières places dans les synagogues, et les salutations sur la place publique, à être appelés du nom de Rabbi, à déployer leurs phylactères et les franges de leurs vêtements, enfin qu'ils aimaient plus, comme dit l'Evangéliste, la gloire venant des hommes, que la gloire venant de Dieu. Joan. xn, 43. Voulez- vous savoir quel était le fruit d'une si mauvaise racine? — Il y a deux ordres de vertus : les vertus intérieures, et les vertus extérieures. Les unes sont du ressort de l'âme seule, les autres appartiennent aussi au corps. Les premières ne sont visibles que pour Dieu, les secondes sont perceptibles pour les hommes. Or les pharisiens, qui poursuivaient avant tout la faveur populaire , laissaient de côté les vertus internes, visibles seulement aux yeux de Dieu, et incomparablement les plus nobles de toutes ; ils s'appliquaient uniquement à celles qui leur donnaient un renom de sainteté auprès d'une populace ignorante. Le Sauveur le déclare nettement, lorsqu'il dit qu'ils ne faisaient rien

MERCREDI DE LA III« SEMAINE DE CARÊME, SERMON I. 473 que pour être vus des hommes. Matth. vi, 2. Yoilà comment, ayant toujours à la bouche le nom du Seigneur, et l'honorant des lèvres, ils le tenaient loin de leurs cœurs.

Ces scribes et ces pharisiens, qui n'avaient de respectables que leurs visages et leurs habits, au moyen desquels ils faisaient un grand étalage de religion et de gravité, sortent de Jérusalem, et s'approchant aujourd'hui du Seigneur, lui disent : « Pourquoi vos disciples violent-ils les traditions des anciens? » — Forfait abominable, audacieux, téméraire, digne du dernier supplice! mépriser les traditions des anciens, au lieu de les tenir pour des lois de Dieu! — Voyons où va nous conduire ce magnifique exorde : quelles sont les traditions des anciens violées et négligées par les disciples?— « Ils ne lavent pas leurs mains, quand ils prennent leurs repas. » — Crime exécrable, attentat irrémissible! — Je m'attendais à quelque grand péché, et vous apportez une chose qui fait rire.

Parturiunt montes, nascetur ridiculus mus. La montagne en travail enfante une souris.

Remarquez ici, mes frères, ce que peut l'ambition, la superstition, et une ostentation vaine, et dans quelles niaiseries tombe l'intelligence de l'homme, même cultivée par les saintes Lettres et par un semblant de religion. Car quoi de plus insensé, et, on peut le dire, de plus ridicule, que de faire consister la religion dans une ablution de mains, ou de faire un crime d'avoir les mains sales? C'est là l'insigne attentat que ces interprètes de la loi divine, ces hommes qui prétendaient passer pour très-religieux, reprochaient aux disciples du Seigneur.

« Ils ne se lavent pas les mains, quand ils mangent. » —Etrange ferveur religieuse , étrange sollicitude pour la négligence d'un devoir! — Leur intérieur à eux débordait d'ambition, d'avarice, d'envie, de haine pour Notre-Seigneur Jésus-Christ; et à l'égard de ces monstres de vices, qu'ils portaient au dedans d'eux, ils étaient plus aveugles que des taupes ; tandis que pour apercevoir les moindres taches des autres ils avaient plus que des yeux de lynx. C'est à eux que s'adressent ces paroles de l'Evangile : a Pour-

quoi voyez-vous une paille dans l'œil de votre frère, tandis que vous n'apercevez pas la poutre qui est dans votre œil? ou comment dites- vous à votre frère : Laissez-moi tirer la paille de votre œil, vous qui avez une poutre dans le vôtre? » Matth. vu, 3 et i. La religion vaniteuse des pharisiens consistait à regarder comme très-graves les fautes légères qui sautent aux yeux, et à ne s'inquiéter nullement de celles qui offensent profondément la Divinité. Le Seigneur le leur reproche, quand il dit : «Vous avez grand soin de filtrer tout ce que vous buvez, de peur d'avaler un moucheron, et vous avalez un chameau. » Matth. xxm, 24.

Qui ne se moquerait de cette piété des prêtres et des anciens qui, au temps de la passion du Sauveur, se faisaient scrupule d'entrer dans le prétoire de Pilate, de peur d'en être souillés ; eux qui cependant regardaient comme rien d'appeler, par haine et par envie, la mort la plus indigne et la plus cruelle sur Celui qui est l'intelligence même et l'auteur de la vie? \utre trait de leur religion : pour que les corps des crucifiés ne restassent point attachés à la croix un jour de fête, ils demandèrent à Pilate de leur faire rompre les jambes, et de les faire enlever, c'est-à-dire d'ajouter au plus atroce des supplices un autre supplice plus atroce encore. Est-ce là une œuvre de charité fraternelle, d'appeler sur des frères d'affreux supplices, pour ajouter à la solennité de la fête? D'où est venu dans vos mœurs cette inhumanité, de veiller si minutieusement sur les moindres choses, et de négliger complètement les plus importantes?

Mes frères, j'ai regret à le dire, je vois dans nos mœurs quelque chose d'analogue. On en voit, en effet , beaucoup qu'aucune circonstance ne pourrait déterminer à rompre le jeûne du samedi, institué en l'honneur de la sainte "Vierge, ou à omettre, pour quelque raison que ce fût, certaines prières adressées à la Mère de Dieu. Cette piété est louable et méritoire, je n'en disconviens pas. Mais, en même temps, comment se fait-il que quelques-uns, qui se feraient scrupule de négliger ces pratiques, se laissent travailler par la haine, l'envie, l'ambition , l'avarice, et ne daignent honorer, ni d'un salut, ni d'une parole, les objets de leur inimitié? Or cela, qu'est-ce autre chose qu'une imitation de la religion

MERCREDI DE LA IIIe SEMAINE DE CARÊME., SERMON ï. 47S cruelle des pharisiens , qui craignent d'entrer dans le prétoire de

Pilate, et qui ne craignent point de livrer à la mort le Seigneur innocent?

Mais revenons. Les pharisiens ayant proposé au Seigneur leur ridicule question de l'ablution des mains, celui-ci leur répondit par cette grave objection : « Pourquoi vous-mêmes violez-vous le commandement de Dieu pour suivre votre tradition? Car Dieu a dit : Honore ton père et ta mère , et : Qui outragera son père ou sa mère, qu'il soit puni de mort. Mais vous, vous dites : Quiconque dira à son père ou à sa mère : Tout don que je fais à Dieu vous est utile, [satisfait à la loi,] encore qu'après cela il n'honore ni n'assiste son père ou sa mère. » Matth. xv, 5. Caries pharisiens enseignaient à leurs disciples ce que ceux-ci devaient répondre à leurs parents tombés dans la misère et leur demandant des secours, savoir : «Le don que je fais à Dieu vous sera utile; » c'est-à-dire : Mon père , attendez patiemment le secours du Seigneur; car le présent que je vous soustrais, et que j'offre à Dieu, lui sera agréable et vous sera salutaire; en cette considération, Dieu vous enverra du ciel des secours. Tels étaient les moyens qu'ils employaient pour détourner les fils de l'honneur dû aux parents. Ici, en effet, honneur doit être pris dans le sens de secours, de remède à la détresse. Quand saint Paul dit : « Honorez les veuves, qui sont vraiment veuves,» 1 Tim. v, 3, honorez veut dire assistez. Quoique la loi divine ordonne de rendre aux parents cet honneur, les pharisiens bouchant leurs oreilles aux préceptes divins, et dépouillant tout sentiment naturel, donnaient des enseignements qui tendaient non à faire observer la loi divine, mais à emplir leur bourse. Car ces présents, soustraits aux parents, étaient leur profit.

On essaiera peut-être de soutenir ainsi cette maxime des scribes : Dieu étant le premier et le souverain père , la première piété lui est due, la seconde aux parents, qui viennent après Dieu. S'il en est ainsi, il sera plus conforme à la religion, à la vertu, de rendre hommage à Dieu, et de lui offrir de riches dons, que d'assister les parents. — D'accord, si d'ailleurs tout est égal de part et d'autre. Car s'il n'y a pas de besoins, ni de part ni d'autre, il est

plus religieux de présenter à Dieu des offrandes, que d'ajouter aux richesses des parents. Mais si les parents sont dans le besoin, vous êtes tenu de les secourir, en vertu de la loi divine, qu'il n'est permis de transgresser sous aucun prétexte religieux. Dieu lui-même a réglé que les préceptes divins doivent toujours passer avant les conseils, et les sacrifices nécessaires avant les volontaires. Je l'avoue, il est plus méritoire de faire des libéralités en vue de rehausser les magnificences du culte divin , que de faire des présents à des parents, ou à des amis ; mais si les parents , ou les pauvres sont dans un grand dénùment, si une famine , si une peste sévit, il faut préférer les pauvres , aux besoins desquels nous sommes tenus de subvenir en vertu de la loi de charité.

Ainsi saint Augustin ordonnait qu'on employât le produit des vases sacrés à secourir les pauvres; et saint Ambroise rapporte qu'il s'attira des désagréments pour avoir voulu que ces mêmes vases fussent employés à racheter des captifs. Il souffrit avec joie pour une telle cause, disant que Jésus-Christ se plaît à opérer par ses trésors ce qu'il a opéré par son sang, c'est-à-dire, la rédemption des captifs. Saint Jérôme, dans une lettre, vante saint Exupère^évêque de Toulouse, de ce qu'il portait dans une corbeille d'osier le corps du Seigneur, et son sang dans une fiole de verre, parce qu'il avait vendu les vases sacrés pour venir en aide aux pauvres. Mais cette loi de la charité était totalement inconnue aux scribes. Aussi, le Seigneur les tance vertement en leur disant : « Hypocrites, Isaïe a bien prophétisé de vous, quand il a dit : Ce peuple m'honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi. » Isa. xxix, 13. Les vertus étant pour eux marchandise à vendre, et la religion une affaire de négoce, dont ils tiraient profit et gloire, ils avaient toujours à la bouche le nom du Seigneur, quand ils pouvaient être vus des hommes, mais ne l'avaient point dans le cœur où ne lisent que les yeux de Dieu. Dans une autre lettre, saint Jérôme se plaint en ces termes que de son temps il y en avait beaucoup qui faisaient ce commerce de religion : « Mieux vaudrait avoir Dieu pour approbateur, que les yeux des hommes... Le sage lecteur comprend avec moi ce que je tais; mon silence est plus expressif que ne serait mon langage. » Toutes les personnes pieuses se gardent bien

MERCREDI DE LA III* SEMAINE DE CAREME, SERMON I. 477 d'un tel crime ; elles se souviennent qu'il est écrit : « Dieu a dispersé les os de ceux qui plaisent aux hommes. » Ps. lu, 6. Et : « Si je plaisais aux hommes, je ne serais pas le serviteur du Christ. » Si hominibas placèrent, Christi servus non essem. Gai. i, 10. — « Si, dit saint Augustin, tu attends ta récompense de celui qui seul scrute la conscience, que le témoignage de ta conscience te suffise. »

Voilà comme le Seigneur mit à leur place les scribes et les pharisiens. Mais non content de cela, voulant ouvrir les yeux du peuple égaré par leurs doctrines mensongères, il l'appela et lui dit : « Ecoutez et comprenez; ce n'est pas ce qui entre dans la bouche de l'homme, qui le souille, etc. » Matth. xv. Voici le sens: Toute la laideur du péché provient de la laideur interne de l'âme; si l'âme est pure, l'action extérieure l'est aussi. Cependant, que personne ne s'autorise de ces paroles du Seigneur pour mangera son caprice les viandes interdites par l'Eglise. Car, quoique par leur nature elles ne nous souillent point, puisqu'en cas de maladie nous pouvons en user, néanmoins la rébellion, la désobéissance par laquelle nous méprisons ou nous violons les lois de l'Eglise, est un désordre interne du cœur; désordre qui engendre au dehors la gloutonnerie et l'intempérance.

Mais les disciples , qui connaissaient bien les pharisiens dont la religion consistait en cérémonies extérieures et en un choix d'aliments, donnèrent au Seigneur, dans de bonnes intentions sans doute, un avertissement qui montrait leur naïveté; ils lui dirent : « Savez-vous que les pharisiens, après vous avoir entendu, se sont scandalisés? Il leur répondit : Toute plante que n'aura pas plantée mon Père, etc. » Matth. xv. C'est-à-dire, toutes maximes mauvaises, qui sont en opposition avec les lois, les préceptes divins, doivent être arrachées, anathématisées. Or cette fonction me revient à moi surtout, qui suis né pour cela, et qui suis venu au monde pour rendre témoignage à la vérité. Comme les disciples ne pénétraient guère la pensée du Seigneur, ils le prièrent de leur expliquer cette parabole : — « Quoi ! dit-il, vous avez encore si peu d'intelligence? Ne comprenez-vous pas que tout ce qui entre par la bouche, etc. » Et il leur expliqua ce que nous venons

d'exposer, savoir : que le cœur est la source de toute pureté , et de toute impureté ; que par conséquent nous devons surtout mettre tous nos soins à ce que cette source reste pure de toute souillure, de mauvaises pensées et de mauvais désirs. Alors les ruisseaux de nos œuvres, découlant de cette source, reproduiront la pureté intérieure, la dignité et la noblesse de notre âme. — Assez sur l'Evangile; passons à ce que nous avons annoncé en commençant.

SECONDE PARTIE, OU AUTRE SERMON

ou l'on traite de la vraie piété et de ses commencements; ou PLUTOT ou l'on

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