‹ Œuvres complètes de Louis de GrenadeChapitre 21 sur 29 · INDIQUE QUEL ORDRE IL FAUT OBSERVER DANS L'ÉDUCATION RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

INDIQUE QUEL ORDRE IL FAUT OBSERVER DANS L'ÉDUCATION RELIGIEUSE

« Ce peuple m'honore des lèvres, mais leur cœur est loin de moi, etc. » De toutes les pensées qui ont valu à Platon de la part des philosophes païens le surnom de divin , voici une des premières : « ïl n'est pas de vertu plus haute que la piété, par laquelle nous honorons et vénérons la divinité. » Cette courte sentence contient à peu près l'essence du christianisme, puisqu'il a pour premier objet le culte de Dieu. D'ailleurs l'intelligence humaine peut-elle concevoir une pensée plus sublime que celle du culte, de l'hommage rendu à la divinité? Mais comment Dieu doit-il être honoré? par quels sacrifices et quelles cérémonies doit-il être apaisé? Platon, dans sa République, avoue que cette question est au-dessus de la portée de l'intelligence humaine, et que Dieu lui-même doit la résoudre. C'est à Dieu à nous apprendre quels hommages et quels sacrifices il demande de nous. Or, cette philosophie, qui tient la première place entre toutes les doctrines, et dont Platon demandait l'enseignement à Dieu, le divin Maître nous l'enseigne clairement aujourd'hui dans la courte sentence par laquelle je viens de commencer. Car en flétrissant l'égarement des pharisiens et leur culte superstitieux, il nous apprend clairement quelle doit être notre piété. Si quelqu'un de vous, mes frères, brûle du même désir que Platon, et veut savoir de quelle piété Dieu veut être honoré, ce peu de mots du Sauveur, que je me propose d'expliquer, lui donneront satisfaction. Je vais d'abord jeter un coup d'œil rapide sur mon sujet; je le traiterai ensuite avec plus de développements.

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Il faut donc savoir que, de même que l'homme complet se compose d'un corps et d'une âme , de même le fidèle parfait doit être muni et orné de vertus internes et externes. Les vertus internes sont la foi, l'espérance, la charité, l'humilité, et les vertus analogues. Les externes, qui s'exercent avec l'aide du corps, sont l'aumône, l'abstinence, la mortification de la chair, l'assistance aux cérémonies saintes, la prière publique et privée. Le vrai serviteur de Dieu doit être muni de toutes ces vertus. — Il faut encore savoir que, comme le corps reçoit de l'âme la vie, sans laquelle il serait, non plus corps, mais cadavre; de même toute vertu externe, si elle ne procède pas d'une vertu interne, n'est plus vertu, et ne conserve aucun mérite aux yeux du Juge suprême. — 11 suit de là que l'homme pieux doit mettre toute sa préoccupation, tout son soin, toute sa vigilance à purifier son cœur, à lui donner une bonne direction, en s'inspirant de la charité. « Applique-toi avec tout le soin possible à la garde de ton cœur, dit Salomon; car il est la source de la vie. » Prov. iv, 23. En effet, de lui viennent et les bonnes œuvres, et leur valeur, et l'empressement à s'y livrer, enfin tout ce qu'il y a de bon, comme nous le montrerons bientôt plus au long.

Toutes les bonnes œuvres concourent éminemment à procurer cette pureté du cœur, et la charité; néanmoins, les moyens les plus efficaces d'acquérir ces vertus sont les saintes lectures, la méditation, la prière, l'examen quotidien de sa conscience et le fréquent usage des sacrements. Car ce commerce de tous les instants avec Dieu, la considération de ses bienfaits, l'aspiration continuelle après la grâce divine, entretiennent et allument de plus en plus ce feu céleste. Notre Dieu étant et lumière, et feu qui consume, il n'est pas possible que quiconque s'approche de lui ne soit pas illuminé, réchauffé, ne s'unisse pas avec lui dans les transports de l'amour. — Il suit de là que dans la vie spirituelle chacun doit faire ses premières armes en cultivant surtout les exercices et les pratiques qui aident à la conquête de la charité, afin de grandir ainsi chaque jour dans cette vertu, d'où dérive toute la beauté de la vie spirituelle, ainsi que la noblesse de toutes les vertus extérieures. La nature observe le même ordre dans les

productions de la terre. Car nous voyons les plantes et les arbres qui viennent de semence, avant de dresser leurs tiges, tendre d'abord de haut en bas et jeter en terre de petites racines, qui absorbent les sucs nourriciers, et les répandent dans les pousses; la plante commence donc à se former dans la terre, avant de s'élever dans les airs. De la même manière, tous ceux qui veulent faire des progrès dans la justice doivent surtout s'appliquer à ces pratiques, à ces exercices qui entretiennent et développent la charité, et aux plus faciles d'abord, de peur qu'encore inexpérimentés et petits en Jésus-Christ, ils ne reculent devant les difficultés, et ne renoncent à poursuivre la carrière de la vertu où ils s'étaient noblement engagés.

C'est l'ordre qu'enseigne le divin Maître dans sa doctrine sublime et par ses admirables exemples. Car les saints Evangélistes rapportent que les pharisiens, s'étant approchés du Seigneur, lui demandèrent pourquoi ses disciples ne jeûnaient pas, tandis que ceux de Jean et des pharisiens mortifiaient souvent leur chair par les jeûnes. Il leur répondit : « Les amis de l'époux peuvent-ils être dans la tristesse pendant que l'époux est avec eux? Mais viendra un temps, où l'époux leur sera ôté, et alors ils jeûneront. Personne ne met une pièce de drap neuf à un vieil habit ; parce que le neuf emporterait une partie du vieux, et le déchirerait encore davantage. On ne met pas non plus du vin nouveau dans de vieilles outres ; elles se rompraient, le vin se répandrait, et les outres seraient perdues; le vin nouveau se met dans des outres neuves, et ainsi vin et outres se conservent. » Matth. ix, 45 et seq. ; Luc. v, 34 et seq.

Comme s'il avait dit : Le sage proportionne le fardeau aux forces de celui qui doit le porter. Ainsi, un lourd fardeau pour les forts, et un léger fardeau pour les faibles. Comme donc mortifier sa chair par les jeûnes et les privations serait dur à des gens qui n'ont pas l'habitude de ces travaux, tels que mes disciples qui viennent à peine de quitter leurs filets, je leur fais faire aujourd'hui d'une autre manière l'apprentissage des vertus. Qu'ils aiment finalement l'époux, qui maintenant est au milieu d'eux. Cette dilection portera ses fruits, et, lui absent, ils embrasse-

MERCREDI DE LA IIIe SEMAINE DE CAREME, SERMON I. 4SI ront gaîrnent, par amour pour lui, et les jeûnes et tous les combats. Ainsi donc, comme chaque chose a son temps, qu'il y a temps d'embrasser, et temps de s'éloigner des embrassements , Eccle. in, 5, je veux que maintenant ils jouissent des tendres embrassements de l'époux; plus ils y auront profité, plus ils seront prompts et ardents à supporter les travaux pour le bien-aimé. — Telle est la substance de la réponse du Seigneur. Toutefois, dans le présent discours, je vais tâcher de la développer suivant mes faibles moyens, et avec les quelques arguments que je pourrai rassembler. Nous saurons ainsi quels sont les commencements de notre conversion, et de quelle manière nous devons faire l'apprentissage de la piété. Au reste, l'ordre que le Sauveur a suivi dans l'enseignement de ses disciples, les maîtres l'observent aussi dans l'enseignement des différents arts; ils commencent, non parles préceptes difficiles qui pourraient rebuter leurs élèves, mais par

ce qu'il y a de plus facile.

Heureux qui s'exercant à bien vivre, suit cet ordre ! Il y trouve d'immenses avantages; nous en signalerons quatre. — D'abord ces exercices de dévotion et de dilection dont nous avons parlé sont faciles et sous la main de chacun, qu'il soit malade, ou en santé, riche ou pauvre , homme ou femme. Pour ces pratiques, il n'est pas nécessaire de parcourir des contrées lointaines, de faire de grandes dépenses, de se mortifier le corps par les jeûnes, de le déchirer par la discipline, de se prosterner dans la cendre et le cilice. Sous la soie et sous la pourpre, on peut également user de ces exercices qui entretiennent la dévotion et l'amour de Dieu. Voilà ce que faisaient les disciples, lorsqu'ils accompagnaient avec tant de joie et d'amour l'Epoux bien-aimé.

La seconde utilité, c'est que cet apprentissage forme merveilleusement la main à tous les travaux de la vertu et à toutes les œuvres extérieures. Car de même que le feu, renfermé dans une épaisse nuée, ne peut se tenir en repos, mais se porte ça et là, jusqu'à ce qu'il éclate avec fracas et produise le tonnerre; de même le feu de l'amour, contenu dans les entrailles de l'homme, quand il a pris un certain degré d'intensité et qu'il embrase le cœur, ne peut être tom. u. 3t

contenu, ni rester dans ses limites; il faut qu'il éclate au dehors, et se trahisse par ses œuvres. En effet, le principal caractère de la dilection étant de vouloir servir Dieu et lui plaire; et l'homme comprenant que les meilleurs moyens d'être agréable à Dieu sont la pratique des vertus, la mortification du corps et les travaux de la pénitence; il s'y jette avec tant d'ardeur que, dans les commencements d'une vraie conversion, lorsque la ferveur de la dilection divine, et la suavité du divin Esprit ont pris quelque développement, il est à peine possible de modérer cette impétuosité avec laquelle l'homme désire s'affliger par les jeûnes, les veilles, la discipline et les autres travaux de la pénitence, et enfin s'offrir à Dieu comme une hostie vivante. Une nouvelle lumière, une grâce nouvelle, une charité nouvelle, un esprit nouveau, enfin un vin nouveau fermentant dans le cœur de l'homme, y excitent des mouvements nouveaux et inconnus qui se produisent dans des œuvres extérieures d'une grandeur exceptionnelle. ~

La troisième et la plus grande utilité, — c'est que cette même charité donne de la dignité, de la valeur, du poids, du mérite aux actes extérieurs. Accomplis clans la charité, ils sont agréables à Dieu , et donnent droit à l'éternelle récompense ; destitués de la charité, ils n'ont, par rapport au salut éternel, aucune valeur aux yeux de Dieu, au témoignage de saint Paul : « Quand je parlerais toutes les langues des hommes et des anges, si je n'ai point la charité, je ne suis que comme un airain sonnant, une cymbale retentissante. » I Cor. xiii, 4. — Aussi saint Augustin avance-t-il que les vertus des Romains et des autres païens, vertus que nous admirons encore en les Usant, l'amour héroïque de la patrie, le courage, la bonne foi, la continence, la tempérance, n'étaient pas de vraies vertus, car elles avaient leur source non dans la charité, ou l'amour de la vertu , mais dans la passion de la gloire et de la renommée, ou même dans l'avarice ; et que, par conséquent, elles auraient dû recevoir les noms des passions d'où elles dérivaient, plutôt que les noms des vertus dont elles n'avaient que les apparences. Bien plus, Aristote prétend que la valeur d'Hector, si vantée, ne méritait pas le nom de vrai courage, puisqu'il marchait au combat, mû par le désir de la gloire, ou la crainte

MERCREDI DE LA III* SEMAINE DE CARÊME, SERMON I. 483 de l'ignominie , de peur d'être mal vu des dames troyennes.

La pureté de l'intention dans nos œuvres étant donc d'une si grande importance, que chacun de nous, mes frères, veille avec sollicitude sur le mobile de ses œuvres. Le Seigneur nous y invite plus d'une fois dans le discours adressé sur la montagne à ses disciples : il nous recommande d'éloigner des yeux des hommes nos jeûnes, nos aumônes, nos prières, pour que les regards des spectateurs n'y impriment aucune souillure de gloriole. Car saint Chrysostome dit très-bien : « Comme il est difficile qu'un arbre, planté près de la route, conserve ses fruits; de même il est difficile de garantir du péril de la vaine gloire les bonnes œuvres accomplies aux yeux et en présence des hommes; à moins toutefois que la nécessité ou l'état de la personne ne l'exige. Homme, retire-toi donc de la route, et place-toi en un lieu secret; afin que le monde n'ait rien de commun avec toi, et que tu n'aies rien de commun avec le monde. »

Enfin la quatrième utilité, c'est que cette charité, non-seulement enfante les bonnes œuvres, et y ajoute de la valeur et de la dignité , mais encore donne une merveilleuse facilité pour les accomplir , et y fait trouver une source de délices ineffables. Car, de même qu'une passion excessive des biens de la terre nous fait exécuter gaîment et vivement des entreprises difficiles et âpres, qui autrement seraient trop lourdes; de même, et à bien plus forte raison, l'amour divin, quand il est trèsardent, entreprend promptement et de gaîté de cœur, pour le bien-aimé, tout ce qu'il y a de plus ardu, quand d'ailleurs il n'y serait excité par aucune récompense. Aussi saint Basile dit que le patriarche Abraham , ayant reçu l'ordre de quitter son pays et sa parenté , fut poussé à ce voyage, moins par la grandeur de la divine promesse, que par le feu de l'amour divin, et qu'il partit gaîment en exil pour celui qu'il chérissait si tendrement. Ces paroles du Cantique : « L'amour est fort comme la mort, » Cant. vm, 6, sont ainsi interprétées par saint Augustin : « La mesure de la dilection est prise sur la mort qui, quoique terrible autant qu'il est possible de l'être, est cependant vaincue par la dilection. » Or, si la dilection triomphe delà mort, dont l'empire

est si universel et si terrible, de quoi ne trioniphera-t-elle pas? De quelle difficulté ne viendra-t-elle pas à bout? Combien doux et léger ne rendra-t-elle pas le joug du Seigneur?

De là il est facile de voir ce qu'entend l'Apôtre, quand il dit : « Si vous êtes poussés par l'Esprit, vous n'êtes pas sous la loi. » Quod si Spiritu ducimini, non estis sub lege. Galat, v, 48. De ces mots mal entendus, et détournés de leur sens, des hérétiques se sont autorisés pour avancer une grave erreur, en prétendant que les justes sont dégagés du lien de la loi. Vous allez comprendre par un exemple ce qu'a voulu dire l'Apôtre. Est-ce qu'une mère, qui aime tendrement un fils unique, l'aime en vertu de la loi? Quand il n'y aurait pas de loi, elle aimerait toujours son fils, parce qu'elle porte en elle un cœur de mère, qui la pousse vivement à chérir ce fils sans aucune impulsion extérieure. La même chose arrive aux âmes pieuses, dans lesquelles Dieu a envoyé l'Esprit de son Fils, criant Abba, Père, et que, par un mouvement et par une impulsion célestes, il excite tellement à l'amour de Dieu que, quand bien même il n'y aurait aucune loi contraignant d'aimer, cependant cette force intérieure de l'Esprit divin, ou plutôt la loi de l'Esprit gravée dans les entrailles, les embraserait d'amour. C'est donc en ce sens que l'Apôtre dit que les justes"ne sont pas sous la loi, I Tim. i, 9; cela veut dire qu'ils exécutent de gaîté de cœur les prescriptions de la loi, non sous la pression de la loi, mais sous l'impulsion de l'amour.

Telles sont les quatre utilités qu'on retire de ce pieux règlement de vie. De là il est aisé de conclure que la principale préoccupation du chrétien doit être de cultiver la charité et la pureté du cœur, non-seulement au commencement de la vie, mais aussi dans son progrès et jusqu'à la fin. Aussi le royal Prophète s'écrie : « Je vous louerai dans la droiture du cœur, parce que j'ai appris à observer vos commandements pleins d'équité. » Ps. cxvm , 7. C'est-à-dire, instruit par vous, Seigneur, j'ai compris que l'esprit, la raison de vos lois consiste surtout à cultiver la rectitude du cœur; voilà pourquoi j'ai résolu de vous louer, de vous servir, de vous plaire dans cet esprit. Or, la droiture du cœur, en quoi consiste-t-elle, sinon à aimer ce qui est aimable, et de l'amour dont

MERCREDI DE LA IIIe SEMAINE DE CARÊME, SERMON I. 48b il doit être aimé? Qui est dans cette disposition, non- seulement chérit ce qui doit être chéri, mais encore hait ce qui est haïssable, craint ce qui est vraiment redoutable, désire ce qui est vraiment désirable : toutes choses qui tendent directement à Dieu. Car celui qui chérit Dieu de toute son âme, désire lui plaire pardessus tout, craint de l'offenser par-dessus tout, et déteste le péché par-dessus tout ; en cela consiste la droiture du cœur, avec laquelle le saint Prophète voulait louer le Seigneur.

De ces prémisses, frères, tirons des conséquences. D'abord nous reconnaissons l'erreur et l'aveuglement des pharisiens qui, négligeant la droiture et la pureté du cœur, mesuraient la piété et la justice sur les prières vocales, sur les ablutions extérieures et les cérémonies. Aussi, dans notre Evangile, le Seigneur leur jettet-il à la face ces paroles d'Isaïe : a Ils m'honorent des lèvres, mais leur cœur est loin de moi. » Isa. xxix, 13. Maladie qu'ils tenaient de leurs pères, dont il est écrit : « Ils le flattaient en paroles, et lui rendaient de bouche une soumission feinte, mais leur cœur n'était pas droit, etc. » Ps. lxxvu, 36 et seq.

Nous voyons ensuite que ceux qui veulent former de nouveaux soldats du Christ, tombent dans une étrange erreur quand, laissant de côté la rectitude du cœur, les exercices de la sainte prière et de la méditation , qui conduisent à cette rectitude, ils ne s'occupent que de l'extérieur et des dehors, prescrivant de tenir les yeux baissés, de se croiser les bras sur la poitrine, de marcher d'un pas composé et comme en cadence. Je ne condamne pas ces prescriptions ; au contraire, je les approuve très-fort; mais ce dont je me plains, c'est que négligeant la pureté intérieure, la charité, la vraie dévotion, enfin ce qui est le fondement du salut, ou au moins en le reléguant au dernier plan, ils ne s'occupent que d'un semblant de religion, de ce qui saute aux yeux.

S'il n'y a pas de pureté et de culte intérieurs, c'est un masque, un mensonge de religion , qui disparaît bientôt ; ce n'est pas de la vraie piété, puisque l'esprit est en désaccord, en opposition avec lui-même. On rit au dedans, et on est triste au dehors; l'intérieur

est vide, et l'extérieur étale la gravité. Combien il est préférable, plus avantageux et plus court de commencer l'éducation religieuse par l'homme intérieur ! Celui-ci étant formé, et muni d'une vraie piété, l'homme extérieur, sans que nous ayons à nous en occuper le moins du monde, prend la forme et l'image de l'homme intérieur, comme l'ombre prend la forme du corps. Cet homme, dont le cœur est formé , et tout entier porté vers Dieu , baisse les yeux, compose sa démarche, est maître de ses bras, et de tous les mouvements du corps; il montre une tristesse édifiante, une gravité vraie, et non d'apparat; il rit peu, parle bas, et se garde de toute légèreté. Car de même qu'un juste équilibre des humeurs de notre corps, équilibre qui fait la santé, donne au visage un teint frais, une couleur naturelle, un éclat qui n'a rien de mensonger; de même une âme bien réglée et profondément religieuse reflète sa beauté sur l'homme extérieur. De là ces mots de Salomon : « La sagesse de l'homme éclate sur son visage, et le Tout- Puissant le lui change. » Eccîe. vin, 1. C'est-à-dire par la sainteté intérieure de l'âme, Dieu transforme les dehors du corps. — Imitons la sagesse et l'admirable prévoyance de la nature qui commence la formation de notre corps par le cœur, parce que c'est du cœur que la chaleur vitale se répand dans les différentes parties du corps. En effet, comment les membres de l'animal pourraient-ils croître, ou vivre, sans cette source de la chaleur? Si donc la nature suit cet ordre, si elle commence ainsi ses œuvres, pourquoi prendrions-nous une autre voie, et suivrions-nous un autre ordre dans la formation de notre vie?

Enfin, de ce que nous avons dit, il résulte que nous ne saurions jamais assez célébrer la providence de la divine bonté, qui , après avoir établi des récompenses magnifiques pour ses serviteurs, a voulu que son culte consistât principalement en exercices qu'aucune violence ne pourrait m'enlever malgré moi , et que je peux multiplier, dont je peux m'enrichir autant qu'il me plaît. Car, si ce culte avait consisté seulement dans le jeûne corporel, qu'auraient dit les faibles et les infirmes? S'il eût consisté dans les aumônes, qu'auraient pu donner les pauvres et les petits? S'il avait consisté dans de longues pérégrinations, qu'auraient fait

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les boiteux et ceux qui sont retenus par des soins domestiques? La Providence a donc agi envers nous avec tendresse et clémence, en mettant son culte et la vraie piété dans la droiture et la pureté du cœur, dans la charité et la vraie humilité de l'âme.

Le Seigneur nous présente dans l'Exode une similitude trèsappropriée à notre sujet. Quand Moïse eut eu fait le recensement des Israélites, depuis l'âge de vingt ans et au-dessus, le Seigneur lui prescrivit d'exiger de chacun un demi-sicle, selon le poids du sanctuaire, pour les dépenses du tabernacle du témoignage. « Le riche, dit-il, n'ajoutera pas au demi-sicle, et le pauvre ne donnera pas moins. » Exod. xxx, 12 et seq.; Num. i, 3. Qu'est-ce que cela signifie? Pourquoi ne sera-t-il pas permis au riche de donner plus, et d'ajouter à son offrande? Pourquoi, comme à la purification des femmes, n'y a-t-il pas l'offrande du riche, et l'offrande du pauvre? Certes, par cette loi, le Seigneur a voulu montrer que cet argent , destiné aux usages du sanctuaire, étant comme un témoignage, une profession de la piété des donateurs, tous, riches ou pauvres, nous sommes égaux en ce qui regarde les devoirs de cette piété, et qu'il n'y a pas à exiger moins du pauvre que du riche ; parce que , la vraie piété n'étant autre que la pureté du cœur, les riches, avec leur opulence, n'ont pas plus à offrir, ni les pauvres moins à donner à cause de leur misère.

En effet, sous le rapport religieux, nous sommes tous égaux, puisque la grâce divine ne manque à personne, et que chacun est maître de sa volonté. Car, le Seigneur ayant résolu de punir de l'éternel supplice la violation de sa loi, il était équitable que sa loi fût établie de manière qu'elle pût être facilement accomplie par tous, riches ou pauvres, sains ou malades, afin qu'aucune excuse valable ne fût laissée à personne d'avoir négligé son devoir. S'il eût fait consister cette loi dans les travaux du corps, si les aumônes eussent été indispensables, les excuses n'auraient pas manqué. Mais si on vous demande : L'avez-vous aimé, l'avez- vous craint par-dessus tout, avez-vous détesté le péché plus que tout le reste, avez-vous conservé la vraie humilité du cœur? — à cela quelle excuse pourrez- vous apporter, puisque la pauvreté, la

faiblesse et les autres infériorités du corps, bien loin de faire obstacle à l'humilité du cœur, à la chasteté, et aux autres vertus de l'âme, ne font quelquefois que les rendre plus faciles ?

Faisant concorder la fin de ce discours avec l'exorde, nous exigeons de vous, mes frères, que dans ces commencements , dans ce saint temps consacré à faire pénitence de la vie passée , et à en commencer une nouvelle, vous entriez dans une nouvelle manière de vivre, mettant en première ligne les actes intérieurs de l'âme, puis leur associant les actes extérieurs des vertus; les uns et les autres sont nécessaires pour former l'homme de Dieu complet et préparé à toute bonne œuvre. C'est ainsi que, dans les Proverbes, Salomon dit de la femme forte : « Elle a cherché la laine et le lin; et elle fait son plaisir du travail de ses mains. » Frov. xxxi, 13. La laine et le lin figurent les vertus intérieures et les vertus extérieures. En effet, le vêtement de laine est externe, celui de lin est interne. Cette sainte femme emploie l'un et l'autre, parce qu'elle recherche avec soin l'ornement de l'homme intérieur et de l'homme extérieur. Toutefois donnons , sans hésiter, la première place à ce qui est intérieur, à ce qui, caché aux yeux du monde, est visible aux yeux de Dieu qui récompensera de l'éternelle félicité, à la face de tout l'univers, ce qui échappe aux yeux des hommes.

SECOND SERMON

POUR

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