‹ Œuvres complètes de Louis de GrenadeChapitre 26 sur 29 · VENDREDI DE LA III* SEMAINE DE CARÊME, SERMON I · texte numérisé non relu

VENDREDI DE LA III* SEMAINE DE CARÊME, SERMON I

l'empire des convoitises, l'un est esclave de l'ambition, l'autre poursuit l'argent, celui-ci recherche les voluptés et les délices, celui-là entre dans quelque autre voie qu'il espère devoir le conduire au bonheur. Mais, quand ils ont fait quelques pas, ils sentent combien est amère la chose qu'ils supposaient être si douce.

Car les honneurs sont vides et stériles, souvent accompagnés de flétrissures; la passion de l'argent est insatiable, en sorte qu'avec elle le cœur est toujours pauvre et dans une extrême indigence ; bien que les voluptés des insensés soient très-fugitives, et que l'âme en les goûtant ne se possède pas, mais soit dans une espèce de délire, elles ne laissent pas néanmoins d'être souvent suivies de toutes sortes de peines et de douleurs. Voilà comment les hommes, après tant de déceptions dans leurs tentatives, et cependant ne pouvant se décider à renoncer à leurs passions, quittent l'une pour s'enflammer d'une autre, et de même poursuivent sans cesse de nouveaux biens, espérant y trouver la félicité qu'ils n'ont pas trouvée ailleurs. C'est ce que, sous la similitude de brebis dispersées, le Seigneur déplore en ces termes par la bouche de Jérémie : « Mon peuple est devenu un troupeau de brebis perdues, leurs pasteurs les ont égarées, ils les ont fait errer par les montagnes, elles ont passé de la montagne sur la colline, elles ont oublié le lit de leur repos. » Jerem. l, 6. Ayant oublié ce lit, c'est-à-dire ignorant le lit du repos et de la vraie félicité, qui ne se trouve qu'en Dieu, source du vrai bonheur, ils ont passé par toutes sortes de biens qui semblaient leur offrir quelque chose de haut et de grand, et ils y ont erré comme sur des montagnes et des collines. Voyant cela, l'épouse du Cantique, pour ne pas tomber dans la même erreur que les autres, supplie ainsi le Seigneur : « 0 vous, le bien-aimé de mon âme, apprenez-moi où vous menez paître votre troupeau, où vous vous reposez à midi, de peur que je ne m'égare en suivant les troupeaux de vos compagnons. » Cant. i, 6. C'està-dire, indiquez-moi le lieu de la vraie félicité et de la sagesse; où mon époux, à la pleine lumière de sa sagesse, fait paître et réjouit merveilleusement ses brebis, de peur que, si je ne connaissais pas ce lieu, je ne suive les traces de ceux qui errent

misérablement par les divers détours et les lagunes fangeuses du monde.

Cet égarement du troupeau étant donc si grand, le Fils unique de Dieu, passionné pour le salut des hommes, vint au monde pour chercher les brebis perdues, et les amener à la bergerie de la vraie félicité. Car de lui il est écrit : « Le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui avait péri. » Les erreurs variées et multiples des brebis étaient cause qu'il fallut bien des voyages et bien des fatigues pour rassembler un troupeau si dispersé et si égaré. Il n'est donc pas étonnant que, fatigué, il s'asseye au puits, lui qui pour nous avait entrepris une œuvre si ardue. Sa pieuse entreprise est figurée dans l'histoire du saint patriarche Joseph, sur le domaine duquel le Seigneur était alors assis. Envoyé par son père, pour visiter ses frères et leurs troupeaux, Joseph, égaré dans les champs, rencontra un homme qui lui demanda ce qu'il cherchait. — Je cherche mes frères, répondit- il; indiquez-moi où ils font paître leurs troupeaux. » Gènes, xxxvn, 43 et seq. Si quelqu'un, considérant attentivement la vie du Seigneur, ses travaux et ses voyages, l'eût vu, à ce moment même, assis près du puits, et fatigué de la marche à la chaleur de midi, il aurait pu, ajuste titre, lui demander en ces termes la cause d'une telle fatigue : — De grâce , que faites- vous , Seigneur ? quel si grand souci vous préoccupe ? pourquoi vous torturer par de si durs labeurs? pourquoi vous briser par tant de voyages? Vous allez de Judée en Galilée, de Galilée en Judée, vous parcourez les villes et les bourgades, sans vous ménager, sans prendre le moindre repos. De grâce , qne poursuivez-vous par tant de fatigues ? que cherchez-vous? — A cette question, le Seigneur eût fait sans doute la même réponse que fit autrefois Joseph : — « Je cherche mes frères. » Car ils sont mes os et ma chair ; leur salut et leur vie me sont précieux, et ont été confiés par mon Père à mes soins; c'est pourquoi je ne m'épargnerai point, je ne prendrai point de repos, «je ne permettrai ni à mes yeux de dormir, ni à mes paupières de sommeiller, » Ps. cxxxi, 4, que je ne les aie ramenés à la bergerie, c'est-à-dire, à la maison paternelle.

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Le Seigneur, assis près de la fontaine, se reposait de corps ; il n'en était pas de même de l'esprit. Seul avec lui-même, il agitait de vastes pensées. Qui pourrait dire ce qui se passait dans son esprit? Toutefois de cette fatigue du corps il ne sera pas difficile de déduire quelles devaient être les pensées de son âme. Car il est dans la nature que , quand le corps souffre , l'esprit cherche la cause de cette souffrance. La douleur du corps ne permet pas à l'âme de se séparer de la pensée de cette douleur. Il pensait donc aux causes de ses fatigues et de ses labeurs. Ces causes , nous l'avons dit, étaient nos erreurs et nos désordres. L'incrédulité, l'infidélité des hommes, tel était l'objet de ses méditations. Il se rappelait combien de fois il avait vainement enseigné les Juifs, combien d'éclatants miracles il avait opérés en leur présence, sans vaincre cependant leur obstination. Les Evangélistes le font entendre : « Quoiqu'il eût fait en leur présence tant de miracles, ils ne croyaient pas en lui. » Joan. xn, 37. a II était surpris de leur incrédulité. » Marc, vi, 6.

Il se demandait donc comment, après tant de travaux, de miracles, de paroles et de discours, par lesquels il tâchait de rappeler les hommes à la pénitence; bien loin qu'il les eût guéris, ceux-là mêmes, qu'il avait comblés de tant de bienfaits, qu'il avait instruits à la foi par de si grands miracles, changés en furieux, en insensés, en frénétiques, tournaient contre leur médecin leur rage empoisonnée. Ce souci tourmentait le Seigneur plus que ne le tourmentaient tous les travaux et la pensée même de la mort. Car le travailleur souffre plus impatiemment d'être frustré de la rémunération du travail , qu'il ne souffre du travail lui-même. Ce n'est pas à tort qu'il a été dit : « Celui qui prive le mercenaire de son salaire est frère de celui qui répand le sang. « Eccli. xxxiv, 27. C'est-à-dire qu'ils sont également coupables, et que, si l'un est homicide, l'autre l'est aussi. Or, la rémunération des travaux du Christ, c'est notre salut, c'est notre vie. Quand donc, par notre faute, il est privé de cette récompense, nul doute qu'il ne fût vivement affligé , s'il pouvait encore souffrir. Car ces pa-

rôles sont de lui : « Le zèle de votre maison m'a dévoré. » Zelus domits tuœ comedit me. Ps. lxviii, 10. Arrivons à la Samaritaine.

« Il vint alors une femme de Samarie pour puiser de l'eau. » Cherchant de l'eau, elle trouva la vie , qu'elle ne cherchait pas. Œuvres et jugements admirables de Dieu ! Que l'Apôtre a eu raison de dire : « Cela dépend donc, non de celui qui veut, ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde. » Rom. ix, 16. Car cette femme ne cherchait pas, elle ne courait pas, elle ne voulait pas; et cependant elle obtint miséricorde. Cette Samaritaine, une idolâtre, une pécheresse, avait eu cinq maris; alors au lieu d'un mari elle avait un amant. Sous quelque point de vue que vous la regardiez, soit qu'en elle vous considériez la naissance, ou la vie, ou la fortune, ou les mœurs, ou la nature, ou toute autre chose, rien que d'ignoble, d'abject, rien que d'indigne des dons célestes. Flétrie de toutes ces souillures , elle venait au puits, ne pensant à rien moins qu'à la grâce, et au salut de son âme. Cependant la bonté divine jeta sur elle un tel regard de tendresse, la releva, l'anoblit si bien, que tout à coup, d'une infidèle, d'une infâme pécheresse, elle fit presque une apôtre, une évangéliste. Par cette œuvre, la grâce divine montre clairement sa liberté, et sa libéralité immense, puisqu'elle se répand abondamment partout où elle veut, sans même rechercher aucun mérite antérieur. De là cette argumentation de saint Augustin : « S'il y a grâce, il n'y a donc pas mérite ; s'il y a grâce , il n'y a donc pas hasard ; s'il y a grâce, il n'y a donc pas acception de personnes ; car il n'y a acception de personnes, que là où il y a dette. Or Dieu ne doit rien à personne ; c'est nous qui sommes débiteurs envers sa bonté, envers sa libéralité immense. Parfois il réveille ceux qui l'ont oublié, il cherche ceux qui ne le cherchent pas, et poursuit ceux qui le fuient. » — Cette œuvre, mes frères, doit nous porter à nous humilier, à révérer la Divinité, à être humbles de cœur, à adorer en suppliant cette majesté dont les jugements sont merveilleux, dont l'élection est si admirable, la libéralité si grande que, sans faire tort à personne, il en est beaucoup qu'elle comble des plus insignes bienfaits; de pêcheurs faisant des apôtres, de publicains

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faisant des évangélistes ; de persécuteurs, des docteurs de l'Eglise; de Samaritains, des hérauts de la sainte doctrine. Enfin félicitonsnous d'avoir un Seigneur si bienveillant, si bon, si clément. S'il est tel envers ceux qui ne le cherchent pas, que sera-t-il envers ceux qui le cherchent, et l'aiment de tout leur cœur? — Mais revenons à notre histoire.

Le Seigneur dit donc à cette femme : « Donnez-moi à boire. — Comment vous qui êtes Juif, me demandez-vous à boire, à moi qui suis Samaritaine? — Si vous connaissiez le don de Dieu, et quel est celui qui vous dit : Donnez-moi à boire, peut-être lui auriez-vous fait la même demande, et il vous eût donné de l'eau vive. » Joan. iv. Ceci s'applique très-bien aux riches du siècle, qui méprisent un pauvre leur demandant d'une voix suppliante, ou du pain, ou un verre d'eau, ou un haillon. Cependant, s'ils savaient bien quel est celui qui, sous les dehors d'un pauvre, leur demande du pain, ou un vêtement, ils lui demanderaient plutôt, en échange d'une nourriture temporelle, une place à l'éternel banquet. Carie mendiant donne cela, quand il vous demande l'aumône ; et il a un bon répondant, le Christ, qui vous a promis, pour un morceau de pain, la récompense éternelle. Il est à remarquer que l'adverbe de doute, peut-être, se rapporte, non pas au don de Dieu, mais à la demande de la femme: Ce mot nous fait entendre que l'incertitude d'obtenir a sa raison non pas dans un si libéral donateur, mais dans la volonté de celui qui demande. Car il est douteux que nous voulions demander , comme il convient; mais si nous demandons ainsi, nul doute qu'il ne soit fait droit à notre demande. En effet, il ne peut tromper celui qui dit : « Quiconque demande, reçoit; qui cherche, trouve. » Luc. xi, 10. Il faut donc accuser notre négligence à demander, et non l'hésitation de Dieu à donner. Certes, vous recevrez l'eau vive, quand vous la lui demanderez avec un cœur suppliant. Mais qu'est-ce que l'eau vive, sinon la grâce du Saint-Esprit, qui donne à l'àme la véritable vie ?

Au reste, cette femme ignorante et charnelle, qui ne pouvait pas comprendre la nature de cette eau céleste, et qui n'en connaissait pas d'autre que l'eau corporelle , répondit au Seigneur qui lui promettait cette eau mystique : a Seigneur, vous n'avez tom. h. 34

pas de quoi puiser, et le puits est profond ; comment auriez- vous l'eau vive? » Il y en a pourtant beaucoup qui à l'occasion d'une autre espèce d'eau ont l'ignorance et la stupidité de cette femme. Travaillés d'une soif inextinguible de bonheur, ils s'imaginent qu'il n'y a pas d'autre eau que celle de ce monde, c'est-à-dire, pas d'autres biens que ceux de ce monde, pour éteindre la soif ardente de leur âme. Non moins que cette femme, ils ignorent, les insensés et les stupides, que le Seigneur tient en réserve pour ses amis une manne cachée, qui apaise la soif et la faim de notre cœur, et qui surpasse toutes les douceurs et toutes les délices du monde. Et pour que cela ne vous paraisse pas incroyable, parcourez des yeux tout ce que le monde offre d'attrayant ou de beau. Qu'est-ce que tout cela, sinon des ombres, des gouttes, moins que des gouttes, qui dérivent de cet océan de tous les biens? Si ces gouttes microscopiques seules vous charment tant, que sera-ce de la mer elle-même? Si vous êtes épris des ombres, que sera-ce de la réalité? Si l'effet vous impressionne tant, que ne fera pas la première de toutes les causes? Car que peuvent donner toutes les œuvres de Dieu, qui ne se trouve en lui bien plus pleinement et plus complètement? De même que l'eau de la mer surpasse hors de toute proportion les eaux de tous les fleuves et de toutes les sources, répandues sur toute la surface de la terre ; ainsi cet océan immense et infini de biens surpasse infiniment la somme de tous les biens du monde, et peut verser dans les cœurs des justes plus de joie que n'en sauraient donner tous ces derniers biens réunis ensemble. Mais cette femme grossière et matérielle étant incapable de s'élever à cette philosophie sublime, et de comprendre ce que le Seigneur entendait par eau vive, répondit par ces mots pleins de naïveté : « Seigneur, vous n'avez pas de quoi puiser, et le puits est profond; comment auriez- vous de l'eau vive? » Joan. iv.

Le Seigneur continue donc, et il .chève de donner l'explication de cette eau mystique : « Quiconque boit de cette eau aura encore soif, au lieu que celui qui boira de l'eau que je lui donnerai, n'aura jamais soif; mais l'eau que je lui donnerai deviendra en lui une source qui jaillira jusque dans la vie éternelle. » Le Sei-

VENDREDI DE LA III" SEMAINE DE CAREME, SERMON î. 531 gneur compare ici la félicité spirituelle avec la félicité charnelle et terrestre. Celle-ci, loin d'apaiser la soif d'une âme passionnée, ne fait souvent qu'augmenter cette soif. Car de ceux qui oubliant Dieu cherchent le bonheur dans les biens de la terre, qu'ils soient riches ou pauvres, il est écrit : « Ils ont erré dans des déserts affreux et sans eau; ils souffraient la faim et la soif, et leur âme a défailli. » Ps. cvi, 4. Le Prophète peint ainsi la stérilité du monde, la soif et l'anxiété de ceux qui poursuivent les richesses de la terre. Où nous lisons : « Ils habitent dans des sépulcres, » saint Jérôme traduit : « Les incrédules ont habité des lieux secs et arides. » Ps. lxvii, 7. Parce que, quels que soient les richesses, les honneurs, la puissance, les délices, au milieu desquels ils nagent, ils habitent cependant des lieux arides, en ce que des désirs toujours nouveaux de choses terrestres les tourmentent comme d'une soif brûlante, et que la convoitise de ce qui leur manque les vexe plus que ne les réjouit la jouissance de ce qu'ils pos sèdent.

Si vous ne m'en croyez pas, descendez en vous-mêmes, rappelez-vous vos mécomptes, et combien ce que vous désiriez autrefois, et en quoi vous mettiez une partie de votre bonheur, a tenu peu de ce qu'il promettait. Si donc le passé a ainsi trompé votre attente, il est insensé d'attendre de l'avenir autre chose que ce que vous avez recueilli dans* le passé, puisque la vie tourne toujours à peu près dans le même cercle, et que Salomon nous apprend qu'il faut conjecturer et juger de l'avenir par le passé : « Qu'est-ce qui arrivera? Ce qui déjà est arrivé . » Quid est quod futurum est? Idipsum quod faction est. Eccle. i, 9. Car ce qui est placé hors de nous peut nous être enlevé malgré nous; ainsi un bonheur, qui dépend d'autrui, ne sera pas solide, et par conséquent ne sera pas un vrai bonheur. Il faut donc placer notre béatitude en Dieu seul, qui, outre qu'il est le bien suprême et universel, est tellement propre à qui le possède, qu'il ne peut être arraché à personne qu'autant qu'il le veut. C'est donc là la félicité à laquelle le Seigneur, sous le symbole de l'eau, invite la Samaritaine.

La Samaritaine, avide de cette eau , l'ayant demandée au Seigneur, pour s'épargner la peine de revenir au puits , il lui répliqua : « Allez appeler votre mari. » Il semble avoir ainsi parlé, pour que la réponse lui fournît l'occasion de se découvrir. C'est ce qui arriva. Elle dit qu'elle n'avait pas de mari, et le Seigneur confirma l'assertion en énumérant les maris qu'elle avait perdus. Comprenant qu'elle avait affaire à un prophète, elle posa au Seigneur une question difficile, très-débattue alors, concernant le lieu de l'adoration : « Je le vois, Seigneur, dit-elle, vous êtes un prophète, etc. » Joan. iv. Yoyez ce que fait un esprit libre de haine et d'envie. — Après tant de miracles admirables du Seigneur, les pharisiens le traitaient de pécheur, d'insensé, de démoniaque; la Samaritaine, au contraire, avertie par un seul mot du Seigneur, le proclame un prophète, et le Christ. — Elle lui adresse donc cette question sur le lieu de l'adoration, comme à un vrai prophète : « Nos pères ont adoré sur cette montagne; et vous autres, vous dites que c'est à Jérusalem qu'il faut adorer. — Femme, reprend le Seigneur, croyez-moi, le temps va venir où vous n'adorerez plus le Père, ni sur cette montagne, ni à Jérusalem Mais les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit, et

en vérité. » Joan. iv.

C'est-à-dire, ils ne s'inquiéteront pas du lieu de l'adoration, puisque Dieu, qui est partout, doit être partout adoré; mais ils s'appliqueront à l'adorer en esprit et en vérité. En esprit, — afin qu'ils l'honorent, l'aiment, l'adorent, se soumettent tout entiers à lui, et rendent hommage à sa majesté du fond de leur cœur, et avec un ardent amour. En vérité, — afin que, sans aucun égarement de l'intelligence, ils apprécient à leur juste valeur sa bonté, sa bienfaisance, sa miséricorde, sa tendresse pour les hommes, sa fidélité immuable à remplir ses promesses, et afin que leur volonté soit en rapport avec leur foi. Alors, les deux principales puissances de l'âme, l'intelligence et la volonté, dont les autres suivent les ordres et les mouvements, seront pleinement au service de Dieu.

Le Seigneur donne ensuite la raison de ce culte spirituel, rai-

VENDREDI DE LA lli" SEMAINE DE CARÊME, SERMON I. 533 son digne d'un tel maître : « Dieu est esprit, et ceux qui l'adorent doivent l'adorer en esprit et en vérité. » On connaît le dicton : «Tout animal aime son semblable. » Fccli. xm, 19. Et : « Les oiseaux se joignent à leurs semblables. » Eccli. xxvn, 10.' Il est constant que la ressemblance cimente l'amitié. Car, tout amour procédant, selon Aristote, de l'amour de soi, celui qui s'aime, aime son semblable comme il s'aime lui-même. C'est de ce principe que dérive une admirable pensée du même philosophe : « Si les dieux s'occupent des choses humaines, comme il est probable; il est vraisemblable qu'ils aiment ce qu'il y a de meilleur, et ce qui leur ressemble le plus. Or, c'est l'àme : quiconque la cultive et cherche le bien, est donc cher aux dieux. »

De ce qui précède nous concluons, que celui qui veut adorer et prier Dieu utilement, doit s'appliquer à l'adorer et à le prier, nonseulement en agitant les lèvres, mais surtout avec dévotion et avec amour. L'Apôtre nous y invite, lorsqu'il nous recommande de prier en esprit en tout temps, et d'adresser au Seigneur des psaumes et des cantiques du fond de nos cœurs. Ephes. v, 19. Ils font le contraire ceux qui, avec un flux de paroles, prient Dieu sans aucune attention de l'âme. Le cardinal Cajétan remarque sur ce passage, que tout le culte extérieur de la divinité n'est réel et agréable à Dieu, qu'autant qu'il répond au culte intérieur; c'est-à-dire, qu'autant qu'il en suit le commandement et l'impulsion; autrement, il n'a ni l'âme, ni l'esprit, qui lui donnent sa dignité, son mérite, sa vie.

Reprenons le fil de notre histoire. — - Le Seigneur ayant ainsi parlé, la Samaritaine, étrangère à une telle philosophie, répondit: « Je sais que le Messie, appelé Christ, doit venir. Lorsqu'il sera venu, il nous annoncera toutes choses. » Alors le Seigneur, ouvrant les riches trésors de son infinie bonté et de sa grâce, révéla ouvertement un mystère qui est à recueillir avec toute la religion de l'àme, et il dit : « Moi-même qui vous parle, je le suis. » Ainsi ce qu'ailleurs il avait annoncé en termes couverts, il le déclare à cette femme si nettement, qu'il était impossible de l'exprimer avec plus de clarté. Ainsi ce mystère qui , dès l'origine des siècles, était caché dans le Dieu vivant, et qui, par l'Eglise, avait été appris aux

principautés et aux puissances qui sont dans les cieux, Ephes. ni, 9, il le découvre aujourd'hui sans voiles à une femme abjecte. Ce n'est pas nouveau, ni sans précédents, pour notre Sauveur. Car souvent il appelle à lui et comble de bienfaits célestes ceux qui pensent humblement d'eux-mêmes, qui sentent leur faiblesse, et dans lesquels éclate plus magnifiquement le don de sa grâce et de sa miséricorde ; tandis qu'il répudie ceux qui croient être quelque chose, ou pouvoir quelque chose par eux-mêmes. « Il choisit les faibles selon le monde, pour confondre les forts, afin que nul homme ne se glorifie devant lui. » I Cor. i,29. C'est-à-dire, afin que personne n'ose enlever à la bonté divine, pour se l'attribuer, le mérite des bonnes œuvres. Cela n'a rien d'étonnant, ni de nouveau ; ce soleil visible nous en donne une idée. Par sa splendeur il éclaire ce qui est obscur, tandis qu'il obscurcit ce qui est lumineux et brillant. Car la lune et les étoiles, qui resplendissent en l'absence du soleil, sont effacées, dès qu'il paraît. Le soleil de justice, au reste, se dépeint lui-même, quand il dit à l'aveugle, à qui il avait rendu la vue : a Je suis venu en ce monde pour exercer un jugement; afin que ceux qui ne voient point, voient, et afin que ceux qui voient, deviennent aveugles. » Joan. ix, 39. Car plus la personne est vile, plus la grâce divine, qui l'élève, paraît éclatante.

Dès que la femme eut entendu ces paroles du Seigneur, de Samaritaine elle est aussitôt transformée en évangéliste, et elle confirme ce qui est écrit : « Il est aisé à Dieu d'enrichir tout d'un coup celui qui est pauvre. » Eccli. xi, 23. Elle laisse donc son urne, et court à la ville. Dans son impatience d'évangéliser, elle oublie et son eau et son urne, écartant loin d'elle tout ce qui pouvait ralentir sa course. Car, c'est un trait caractéristique de ceux qui sont entrés en participation de la sagesse divine, que plus ils sont riches, plus ils désirent ardemment de communiquer aux autres leurs trésors. Cette possession ne diminue pas à mesure qu'on donne; au contraire, plus vous distribuez, plus vous êtes riche. Enfin, cette eau, non-seulement jaillit pour la vie éternelle, parce qu'elle est céleste ; mais encore elle cherche à bouillonner sur la terre, et à se répandre sur les autres, parce qu'elle est vive.

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a Dès que j'ai eu goûté, senti votre lumière , Seigneur, dit saint Augustin, je m'indignais de ne pouvoir la montrer aux autres. » Le grand Apôtre, après avoir lu les secrets célestes, entre aussitôt dans les synagogues, où il prêche Jésus. A Athènes, il se sentait ému en dedans de lui-même, en voyant que cette ville était livrée à l'idolâtrie. Act. xvn, 16. Parlant devant le préfet Festus et le roi Agrippa : « Plût à Dieu, dit-il, que non-seulement il s'en fallût peu, mais qu'il ne s'en fallût rien du tout, que vous et tous ceux qui m'écoutent, ne devinssent aujourd'hui tels que je suis, à la réserve de ces liens. » Opto apud Deum et in modico, et in magno, non tantum te, sed etiam omnes qui audiunt, hodie fieri taies, qualis et ego sum, exceptis vinculis his. Act. xxvi, 29.

Saint Augustin dit de la vérité religieuse : « C'est une loi de la divine Providence, que personne n'est aidé par ses supérieurs à connaître la grâce de Dieu, sans aider, à son tour, et avec un zèle pur, ses inférieurs à connaître cette même grâce. » Ainsi, André, appelé par le Seigneur, appelle Pierre , son frère ; Philippe appelle Nathanaël. Joan. i, 40 et seq. Enfin, quiconque est appelé par Dieu a hâte d'accomplir ce qui est écrit : « Que celui qui entend, dise : Venez. » Apoc. xxii, 17. Cela s'adresse à tous en général, cependant pas à tous au même degré; c'est surtout pour les forts ; parce que, dit Aristote, chaque chose est arrivée à tout son développement, quand elle peut procréer son semblable. Aussi Moïse, que le Seigneur avait eu peine à déterminer à entreprendre la délivrance des Israélites, et qui faisait toutes sortes d'objections pour ne pas se charger de ce fardeau, dès que dans la suiie il eût connu le Seigneur, et se fût enflammé d'amour pour lui, devint si zélé pour le salut des hommes, qu'il demanda au Seigneur à être anathème pour ses concitoyens, et résista à ses instances, quand il voulut l'établir roi d'un plus grand peuple. Cela étant, rien d'étonnant que cette femme s'oubliant, elle et son urne, ait couru si précipitamment à la ville, pour faire part aux autres du trésor qu'elle avait trouvé.

Cependant les disciples, de retour, invitaient le Seigneur à partager leur repas; ils disaient : « Maître, mangez. — J'ai à manger, reprit-il, une nourriture que vous ne connaissez pas. » Eux alors

ne sachant que penser, et se demandant tout bas si quelqu'un lui aurait apporté à diner : « Ma nourriture, dit-il, est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé, et d'accomplir son œuvre.» Paroles où éclate l'ardente charité qui brûlait dans ce cœur sacré, puisqu'il a témoigné que sa nourriture et ses délices sont le salut et la conversion des pécheurs. Si vous recherchez la cause d'une si grande jouissance, la voici : C'est que, dit Aristote, tout acte, qui part de la nature, est une espèce de jouissance. Aussi, dit Salomon, « l'œil ne se rassasie pas de voir, et l'oreille ne se lasse pas d'entendre. » Bccle. i, 8. Douce, en effet, est la lumière, et on aime à voirie soleil. Quant aux plaisirs du goût, plaisirs que nous ressentons en mangeant , il n'est personne qui n'en fasse l'expérience chaque jour. Or la nature de la Divinité est la bonté; et le propre, la nature de la bonté est de faire du bien, de se répandre partout, de bien mériter de tous. Cela convient encore plus à cette bonté suprême et infinie, que la lumière ne convient au soleil, la blancheur à la neige, la chaleur au feu. Aussi serait-il plus facile d'enlever au soleil la lumière, à la neige sa blancheur, au feu la chaleur, qu'à tDieu le désir de faire du bien. Si donc tel est le propre de la nature divine, faire du bien sera son plaisir et sa joie.

C'est précisément ce que dit le Seigneur par la bouche de Jérémie : « Je trouverai en eux ma joie, lorsque je leur ferai du bien; je les établirai en cette terre d'une manière stable, avec toute l'effusion de mon cœur et de mon âme. » Jerem. xxxii, 41. Quoi d'étonnant que le Seigneur se réjouisse quand il exerce sa bonté? N'est-il pas écrit du juste, que «sa joie est de faire le bien? » Prov. xxi, 15. Si donc le juste, qui n'a bu qu'une faible goutte de la divine bonté, aime à faire le bien, quelle ne sera pas la joie de Celui qui est une mer de bonté infinie? Par là, frères, vous voyez si jamais nous pourrons assez aimer, assez bien servir notre Sauveur, qui a daigné avec tant d'empressement se charger de l'affaire de notre salut. Sous quelque face que nous envisagions son bienfait, nous trouverons que la clémence , que la tendresse du Seigneur est infinie, et que nous avons mille raisons de le chérir.

Car si vous considérez le don de notre salut, nous l'avons reçu dans toute sa plénitude ; et l'intelligence humaine ne peut rien

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concevoir au delà. Considérez-vous l'auteur du salut? Ce salut ne pouvait être assuré par personne au ciel, ou sur la terre, qui fût plus digne ou plus grand que le Fils unique de Dieu. Youlez-vous vous rendre compte du prix de ce salut? Rappelez-vous les travaux, les fatigues, les voyages, la faim, la soif, la chaleur, le froid, les exils, les persécutions, enfin les liens, les crachats, les soufflets, les épines, les coups, la croix et la mort, qu'il fallut endurer pour vous conquérir ce précieux salut. Voulez-vous voir avec quelle allégresse, quelle ardeur et quel amour il vous a acquis tant de biens? Ecoutez-le lui-même disant dans notre Evangile : « Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé, et d'accomplir son œuvre. » C'est-à-dire, l'œuvre de notre salut et de notre rédemption que, par antonomase,jl appelle à bon droit l'œuvre de Dieu.

Qui serait assez insensible, assez dur, pour n'être pas reconnaissant d'un amour manifesté par de tels sacrifices? Si la majesté de Dieu et de ses commandements fait peu d'impression sur toi, si tu n'es touché ni de ses magnifiques promesses, ni des terreurs qui se dressent devant toi, ni des récompenses proposées, ni du ciel, ni de l'enfer, ni de la nécessité de la mort qui va te frapper, ni de la sévérité du jugement divin, au moins que l'immense amour de Dieu pour nous, sa bonté, sa bienveillance, son humanité, sa miséricorde t'émeuvent, en sorte que, si tu étais lent à aimer, tu rendes du moins amour pour amour. L'œuvre de notre salut exige donc de nous, frères, que nous en ayons toujours l'auteur devant les yeux, que nous l'embrassions du plus ardent amour, que nous tenions pour glorieux de mourir pour lui, que nous soyons avec lui les nuits et les jours, que nous l'ayons à la pensée en veillant et en dormant, que nous méditions assidûment ses voyages, ses travaux, ses fatigues, ses sueurs, la chaleur, la faim, la soif endurées par lui, que nous rapportions tous les biens que nous avons reçus à ses travaux et à ses mérites; afin que reconnaissants des bienfaits présents, nous méritions de recevoir les bienfaits à venir, des mains de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui avec le Père et le Saint-Esprit vit et règne dans les siècles des siècles.

SECOND SERMON

POUR

LE VENDREDI DE LA IIIe SEMAINE DE CARÊME.

1° EXPLICATION D'UNE PARTIE DE L'ÉVANGILE. — 2° DE L'EAU SPIRITUELLE, OU DE LA GRACE ET DE SES PROPRIÉTÉS.

Si scires donum Bel, et quis est qui dicit tibi : Da vnihi bibere; tu forsitan petisses o.b eo, et dedïsset tibi aquam vivant.

Si vous connaissiez le don de Dieu, et quel est celui qui vous dit : Donnezmoi à Loire, vous lui en auriez demandé vous-même, et il vous aurait donné de l'eau vive. Joan. iv, 10.

Une des expressions que les orateurs sacrés ont le plus souveut à la bouche, est celle de grâce. Ils l'emploient dans presque tous leurs exordes quand ils demandent l'assistance et la grâce du ciel par l'entremise de la très-sainte Vierge. Il ne sera donc pas hors de propos de parler, dans ce discours, de sa nature et de ses effets ; non pas en général, mais en tant que lui convient la dénomination à' eau, qui lui est donnée plus d'une fois dans le saint évangile de ce jour. Ses effets étant multiples, elle reçoit différents noms dans l'Ecriture ; toutefois le nom d'eaw est le plus fréquent. Isaïe l'appelle ainsi, quand il dit : « Vous puiserez avec joie des eaux aux fontaines du Sauveur, etc. » Isa. xn, 3. C'est donc de cette eau spirituelle que parle à la Samaritaine le Seigneur assis près du puits, et elle sera l'objet principal de notre sermon. Je crains cependant que cette philosophie ne soit difficile et inabordable pour beaucoup. Ceux qui ont reçu le don de la grâce, et chez lesquels elle a fructifié, entendront sans peine ce que je vais dire; les autres, au contraire, comprendront difficilement. Dans le présent discours, il est donc besoin de foi, mes frères, pour que vous croyiez comme très-certaines, et bien établies, les vérités que vous ne pourrez comprendre par l'entendement et par la raison. Car dans notre foi il y a beaucoup de dogmes que nous sommes tenus, non de comprendre, mais de croire. Comme nous ne pouvons y arriver sans le bienfait de la grâce divine , implo-

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rons-la d'une voix suppliante par l'intercession de la très-sainte Vierge. Ave Maria.

Le saint évangéliste Jean commence ainsi l'évangile de ce jour : « Jésus vint dans une ville de Samarie, nommée Sichar, près du domaine que Jacob donna à son fils Joseph. » Joan. iv, 5. De ce domaine il est écrit : « Je vous donne de plus qu'à vos frères cette part de mon bien que j'ai conquise sur l'Amorrhéen avec mon épée et avec mon arc. » Gènes, xlviii, 22. D'autres traduisent : « Avec mon épée et par mes prières; » afin que nous comprenions que les principales armes du fidèle contre tous les traits de l'ennemi sont dans la prière, dont le Seigneur voulait que ses disciples fussent munis, quand il disait, la nuit de sa passion : « Veillez, et priez pour ne pas entrer en tentation, a Marc, xiv, 38. En effet, « les armes de notre milice sont, non charnelles, mais spirituelles, et puissantes en Dieu. » II Cor. x, 4.

« Jésus, fatigué de la marche, s'était assis près de la fontaine*, c'était vers la sixième heure du jour. Ses disciples s'étaient éloignés pour acheter des vivres. » Le Seigneur était donc assis seul, accablé de faim, de soif, de chaleur, de fatigue; car il allait à pied, non à cheval. Cette fatigue du Seigneur peut prêter à bien des commentaires. D'abord, on voit l'ardent amour pour nous de Celui qui, par tant de travaux, de sueurs et de voyages, cherchait le salut de nos âmes, ne se ménageant nulle part, nulle part ne se reposant, passant les nuits en prière pour notre salut, le jour instruisant le peuple de ses préceptes divins; en sorte qu'on voit la vérité de ce qu'il avait dit lui-même par la voix du prophète : « Jacob, vous ne m'avez pas invoqué; Israël, vous ne vous êtes pas appliqué à me servir..., vous m'avez rendu comme esclave par vos péchés, vous m'avez fatigué par vos iniquités. » Isa. xliii, 22.

Contemplez avec soin les travaux du Seigneur, entrepris pour nous sauver, et jamais vous ne pourrez assez vous étonner, si vous comparez ses fatigues avec notre repos, son activité avec notre négligence, sa sollicitude avec notre insouciance, ses douleurs et ses larmes ave.c nos délices et nos voluptés. N'est-il pas

évident que nous sommes travaillés d'une frénésie bien dangereuse, nous qui, ayant un médecin si vigilant pour notre salut, nous en moquons avec tant d'impudeur? Car de cette fatigue du Seigneur et de ses autres travaux, nous pouvons inférer combien sont magnifiques les récompenses préparées dans le ciel pour les justes, puisque ce prudent acheteur, cet appréciateur éclairé, les a trouvées dignes d'être acquises, non pour lui, mais pour nous, au prix de tant de courses et de labeurs, et en affrontant liens, soufflets, crachats, coups, épines, pointes de clous, enfin la croix et la mort la plus cruelle. Quoique bien des circonstances montrent la magnificence de la gloire céleste, rien cependant ne la fait mieux voir que la grandeur du prix qu'elle a coûté. Quoi, en effet, de plus précieux que le sang du Fils de Dieu, dont une seule goutte eût pu racheter des mondes sans nombre?

Cette fatigue trahit aussi une immense tendresse, une immense bienveillance à notre égard; notre gloire, en effet, il l'a achetée cher, non pour lui, mais pour nous; et de nous, qui seuls en profitons, il n'exige que le moindre effort et la moindre peine. Car il m'impose, non pas des voyages, des fatigues et des travaux comme les siens, mais cette loi douce et suave de la charité et de la bienveillance, à laquelle nous appellent et nous convient toutes les créatures de Dieu. Ainsi Moïse dit : « Maintenant donc, Israël, qu'est-ce que le Seigneur votre Dieu demande de vous, sinon que vous aimiez le Seigneur votre Dieu, et marchiez dans ses voies? etc. » Dent, x, 12. Et encore : « Le commandement que je vous prescris aujourd'hui, n'est pas au-dessus de vous, ni hors de votre portée, etc. » Beut. ni, 1. Mais ô démence, ô insouciance, qui ne saurait être assez pleurée! le Sauveur s'est assujetti à tant de travaux, non pour accroître la grâce en lui-même, ce qui est impossible, mais pour nous la donner; et nous cependant, qui sommes en question, nous à qui est proposée cette grande félicité, et pour qui est le fruit de tous ces combats, nous méconnaissons tellement nos intérêts, nous sommes si ennemis de no as-mêmes, que nous ne voulons pas mériter par un faible effort ce que l'auguste Rédempteur a acheté non pour lui, mais pour nous, par tant de douleurs. Dirai-je la cause d'un si grand dévouement,

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d'un côté, et, de l'autre côté, d'une si étrange aberration? La voici : c'est que le Seigneur connaissait parfaitement le poids et l'étendue de la gloire éternelle et de l'éternel supplice; tandis que nous, plongés dans les ténèbres de l'Egypte, nous ne les connaissons point; il n'y a donc rien d'étonnant, si sa brûlante charité a voulu prendre un tel fardeau pour nous sauver; alors que nous, aveugles et insensés, nous n'entendons pas qu'on nous parle de la moindre gêne, quand un si grand intérêt est en jeu. Le Seigneur, fatigué de la marche, était donc assis près du puits, quand « une Samaritaine vint pour puiser de l'eau. — Donnez-moi à boire, » dit le Seigneur. Quelle est cette soif? quelle est cette boisson? Assurément, telle nourriture, tel breuvage. Ses disciples lui ayant offert des vivres qu'ils avaient achetés, et lui disant : « Maître, mangez; » il répondit : « J'ai à manger une nourriture que vous ne connaissez pas. » Et comme les disciples se demandaient si quelqu'un lui aurait apporté à diner : « Ma nourriture, dit-il, est de faire la volonté de Celui qui m'a envoyé, et d'accomplir son œuvre. » Cette œuvre, qu'est-ce autre chose que la rédemption du monde et le salut des âmes? C'est donc là la nourriture de Notre-Seigneur, son rafraîchissement , ses délices, son festin de prédilection. Et par conséquent c'est là ce dont il a soif, comme ce dont il a faim : notre salut, c'est en même temps sa nourriture et son breuvage. Nous cependant, au Seigneur ayant soif de notre salut, nous versons, à l'exemple des Juifs, du fiel et du vinaigre, c'est-à-dire l'amertume de nos vices.

« Donnez-moi à boire. » Quoique le Seigneur eût vraiment soif, accablé par la fatigue et par la chaleur, puisqu'il était midi, il avait une intention autre que celle que semblaient indiquer ces paroles. Car il cherchait l'occasion d'arracher au joug du démon cette âme, et par elle beaucoup d'autres, afin de leur rendre la liberté des enfants de Dieu. Quoique brisé , la fatigue ne l'empêchait en rien de travailler toujours au salut des âmes. Le propre d'un ouvrier fidèle et consciencieux est d'être infatigable dans la cause du Seigneur. Ainsi Paul, dans un cachot, chargé de fers, plus préoccupé du salut des églises, que du poids de ses chaînes ou de la mort dont on le menaçait, écrivait ses épîtres, non pour

obtenir sa libération , comme font ordinairement les prisonniers, mais pour délivrer les fidèles du joug du péché, et de la tyrannie de Satan. Ainsi le bienheureux Dominique, ainsi Bernard, et le grand Antoine, et tant d'autres Pères, à l'agonie de la mort, et près de rendre le dernier soupir, ne cessaient de transmettre à leurs disciples les enseignements de la vie spirituelle.

Car la différence entre le travailleur fidèle et l'infidèle, c'est que celui-ci s'occupe de son bien-être et de son intérêt , plus qu'il ne s'occupe des âmes; au lieu que celui-là, se négligeant, lui et ses intérêts, ne cherche, dans son ardeur, que la gloire de Dieu et le salut des âmes; son seul tourment est quand il ne réussit pas au gré de ses désirs. Ainsi notre Sauveur, comme parle l'Apôtre, dans la vue de la joie qui lui était préparée, a souffert la croix, méprisant l'ignominie. Hebr. xu, 2. C'est-à-dire, il n'a pas rougi de subir l'ignominie et la douleur de la passion, pourvu que par là il établit la gloire de son Père et le salut de l'humanité, ce qui était pour lui la joie suprême. Suivant saint Ambroise, nous trouvons une image de ces faits dans le saint patriarche Joseph qui, après avoir eu un fils d'une épouse étrangère, lui donna le nom de Manassès, en disant : « Dieu m'a fait oublier mes travaux et la maison de mon père. » Ainsi, en effet, Notre-Seigneur Jésus- Christ, ayant engendré de l'Eglise des gentils, qu'il avait prise pour épouse, un peuple fidèle, oublia toutes les douleurs qu'il avait souffertes sur la croix : c'est-à-dire, il se félicita des travaux par lesquels il avait produit une nouvelle race, de nouveaux hommes, non pas engendrés à l'effigie d'un père terrestre, mais formés à l'image du Père céleste. Ne vous étonnez donc pas si, accablé de faim, de soif, de chaleur et de fatigue, il ne voulut pas laisser échapper une occasion de conférer le salut; occasion qui lui ût dire à la Samaritaine : « Donnez-moi à boire. »

— « Comment, étant Juif, me demandez-vous à boire, à moi qui suis Samaritaine? » Chose à remarquer. L'un et l'autre sont dans leur rôle. Le Seigneur, en demandant de l'eau, cherche l'occasion de pratiquer une œuvre de charité; la femme, au contraire , dans la prohibition qui s'adressait , non à elle , mais aux Juifs , cherchait une occasion de violer la charité, de ne pas

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donner à boire au Seigneur altéré. Cette tergiversation nous rappelle ceux qui, sous les prétextes les plus futiles, se dispensent du devoir et de la charité : comme ceux qui , invités au festin nuptial, refusèrent de s'y rendre, l'un pour essayer une paire de bœufs, l'autre pour visiter le domaine qu'il avait acheté; celui-ci, parce qu'il venait de se marier. Ainsi, on en trouve beaucoup qui appelés par le Seigneur au banquet céleste et aux noces de l'Agneau, pour entrer en participation de sa gloire, répudient cette insigne grâce pour les causes les plus légères. L'un craint les bavardages du monde, et ce que dira le vulgaire, s'il change de manière de vivre; un autre, pour ne pas renoncer au jeu de cartes, ou à ses plaisirs accoutumés, ou à ses amis, complices de ses désordres, refuse d'obéir au Seigneur qui l'appelle et qui lui promet les éternelles récompenses. Il est facile de voir par là combien sont viles à nos yeux les récompenses du royaume céleste, et combien nous sont précieux tous les biens et toutes les jouissances du monde ; puisque les choses les plus futiles de ce monde, pertes ou gains, nous affectent tellement que, pour elles, nous regardons comme rien toutes les promesses de Dieu, ses bienfaits, sa vois , ses clameurs, ses menaces, et enfin tous les moyens par lesquels il cherche à nous attirer à lui. — Je reprends la suite de notre histoire.

A la Samaritaine étonnée de ce que le Seigneur lui demandait de l'eau, il répond avec sa bonté accoutumée : « Si vous connaissiez le don de Dieu, et quel est celui qui vous dit : Donnez-moi à boire, peut-être lui auriez-vous fait la même demande, et il vous aurait donné de l'eau vive. » Le don de Dieu c'est, par antonomase, Notre-Seigneur Jésus-Christ; non-seulement parce que c'est le plus grand de tous les dons divins, mais aussi parce qu'il est la cause de tous les autres. Car, « Celui qui n'a pas épargné son propre Fils, mais qui l'a livré pour nous tous, » Rom. vin, 32, comment ne nous donnera-t-il pas tout avec lui? Que ne peut-on pas espérer de celui qui nous a été donné comme sauveur, comme rédempteur, comme médecin , maître, médiateur, défenseur, roi , pontife et père? Eusèbe de Césarée exalte ainsi ce bienfait : « Que pouvait-il y avoir de meilleur et de plus heureux que cette union

Mi SERMONS POUR LE PROPRE DU TEMPS.

entre Dieu et l'homme? Dieu n'est-il pas la source et le dispensateur de la vie, de la lumière, de la vérité et de tous les biens? N'est-il pas la puissance, la cause par laquelle tout existe et vit? De quoi manquera celui qui aura acquis son amitié? celui qui par les liens de l'amour s'est attaché le Créateur de toutes choses, et qui l'a pris pour son tuteur? Certes, il faut avouer qu'il possède, dans les meilleures et les plus heureuses conditions, tout ce qui a rapport et à l'âme, et au corps, et à tout le reste, celui qui s'étant approché de Dieu par la charité, a mérité l'amitié de Dieu. » De prœparat. lib. I. Rien de plus vrai. En effet, si c'est une loi de l'amitié, que tout soit commun entre amis, de quoi pourra manquer celui qui a été admis dans l'amitié de Dieu?

Le Seigneur avait donc raison de dire : « Si vous connaissiez le don de Dieu, et quel est celui qui vous dit : Donnez-moi à boire, peut-être lui auriez-vous fait la même demande, etc. » Au reste, si nous voulons nous arrêter quelque peu sur cette réponse du Seigneur, nous pourrons éveiller dans notre âme deux mouvements bien divers; car nous trouvons dans cette réponse de grandes raisons d'espérer, et aussi de grandes raisons de craindre. En effet, que n'espérerai-je pas de celui qui m'a conféré un tel don, qui m'a donné une telle preuve de son amour? De cet amour le Sauveur a dit : « Dieu a tellement aimé le monde qu'il lui a donné son Fils unique. » Sic Beus dilexit mundum, ut Filium suum unigenitum duvet. Joan. m, 16. Que ne pourrai-je donc pas me promettre d'une si grande dilection , d'un si grand bienfait, de cette bonté, de cette bienveillance de mon Dieu? D'un autre côté, plus sont grands et le bienfait que j'ai reçu, et la tendresse qui m'a été manifestée, plus je dois chérir, louer, exalter l'auteur de tels biens, et me vouer tout entier à son service. Car la reconnaissance et les hommages doivent être proportionnés à la grandeur du bienfait. Mais beaucoup de fidèles, loin de s'attacher à remplir ce devoir, ne considèrent, ni la grandeur du don, ni la majesté du donateur, ni la dignité et la gloire de la récompense proposée; pour d'ignobles plaisirs, pour servir des passions insensées, ils méprisent tous ces présents de Dieu, les foulent aux pieds, n'en tiennent nul compte. Car ce n'est pas pour quelque im-

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mense avantage , qu'ils violent et enfreignent les lois et les préceptes de Dieu ; quelque fois , nous le disions tout à l'heure, c'est pour la cause la plus futile, et souvent sans aucune cause. N'y a-t-il pas là une formidable raison de craindre? Car Dieu nous demandera un compte proportionné à l'importance et à la grandeur de ses dons ; et il recherchera, non- seulement quelles grâces nous avons reçues, mais aussi pour quelle raison nous les avons négligées.

Pour que je revienne à notre histoire, le Seigneur ayant dit à la Samaritaine : « Si vous connaissiez le don de Dieu, etc., » celleci, étrangère à une si haute philosophie, et incapable d'élever les yeux au-dessus de la terre, répondit : « Seigneur, vous n'avez pas de quoi puiser, et le puits est profond; d'où pourriez- vous donc avoir de l'eau vive? Etes-vous plus grand que notre père Jacob? etc. » 11 n'est pas étonnant que cette femme, grossière et ignorante, n'entendit rien de spirituel aux paroles du Seigneur, puisque ses disciples mêmes, qui avaient dû profiter à son école, n'entendaient pas davantage, quand le Seigneur leur dit : « J'ai à manger une nourriture que vous ne connaissez pas. » Car ils ne voyaient là rien de spirituel ; aussi se demandaient-ils : « Est-ce que quelqu'un lui a apporté à manger? » Mais le Seigneur, voulant s'élever à de plus hautes considérations sur l'eau de la grâce divine, répondit à la femme : « Quiconque boit de cette eau, aura encore soif; au lieu que celui qui boira de l'eau que je lui donnerai, n'aura jamais soif. L'eau que je lui donnerai deviendra en lui une fontaine d'eau qui jaillira jusque dans la vie éternelle. » Joan. îv. Sous cette similitude, le Seigneur donnait beaucoup à entendre sur la nature de la grâce divine, quand il l'appelait eau, eau vive, jaillissant jusque dans la vie éternelle, et étanchant pour jamais la soif de ceux qui en boivent.

Il sera donc utile d'entrer à ce sujet dans quelques développements. Ce qui doit exciter votre attention, c'est que de ces explications vous pourrez retirer trois avantages. — D'abord, vous comprendrez plus pleinement ce que signifie le mot grâce, que nous avons toujours à la bouche. — Ensuite, en examinant la nature de la grâce et ses œuvres, nous montrerons les signes auxquels on peut conjecturer, en tant que c'est possible, si l'on est, ou non,

en état de grâce : conjecture, qui sera pour nous le sujet, ou d'une vive joie, ou d'une poignante inquiétude. — Enfin, nous saurons quelles sont les récompenses offertes en cette vie aux justes, que la grâce céleste (pour nous borner à ces quelques effets) munit, orne, et excite à tous les travaux des vertus; et, au contraire, quel est le malheur des méchants , qui sont privés d'un si grand bien.

SECONDE PARTIE

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