DE L'EAU SPIRITUELLE
Pour commencer, sachons que le nom d'eau convient parfaitement à la grâce divine. D'abord l'eau (c'est sa première vertu) lave les impuretés du corps : la grâce efface les souillures de l'âme. Le Seigneur l'annonce et le promet ouvertement, par la voix d'Ezéchiel : « Je répandrai sur vous de l'eau pure , et vous serez purifiés de toutes vos souillures. » Ezech. xxxvi, 25. Après s'être souillé par un adultère, David demandait à être purifié par cette eau : « Aspergez-moi, Seigneur, avec l'hysope, et je serai pur ; lavez-moi, et je deviendrai plus blanc que la neige. » Ps. l, 9. Ainsi, frères, si vous-mêmes, en ce saint temps de carême, vous revenez au Seigneur de tout votre cœur, pleurant vos maux passés, renonçant à tout péché et à toute occasion de pécher, prenant une ferme résolution de commencer une vie nouvelle, vous aurez fait une vraie pénitence. Quand même vous auriez commis les plus grands crimes, nul doute qu'en vertu du sacrement reçu, vous ne recueilliez la grâce, qui rendra plus pures que les astres vos âmes flétries par les souillures du péché. Aussi, là où nous lisons : « Si vous dormez au milieu de vos héritages, vous serez comme la colombe dont les plumes sont couvertes d'argent et les ailes de l'or le plus pur, » Ps. lxvii, 44, à héritages, d'autres interprètes substituent chaudières, ce qui s'accorde bien avec notre sujet. Voici le sens : Si jusqu'ici vous étiez plongés au milieu de chaudières couvertes de suie, si vous étiez noirs comme le charbon, vous deviendrez ensuite aussi blancs que les ailes d'une colombe, fùt-elle ornée de l'argent et de l'or" le plus purs. Car le
VENDREDI DE LA IIIe SEMAINE DE CARÊME, SERMON II. 547
propre caractère de cette eau céleste est de si bien laver et purifier les âmes qui étaient couvertes de toutes les souillures du péché, qu'on les compare aux colombes, dont elles ont la blancheur et la pureté.
Ensuite , l'eau féconde la terre , et fait germer les plantes ; elle fournit au laboureur la semence, et le pain aux hommes ; ce que la grâce divine effectue aussi spirituellement dans l'âme, où elle produit une abondante moisson de bonnes œuvres. Car quoique la principale propriété de la grâce soit de rendre l'homme agréable à Dieu , et de le faire participer à la nature divine, cependant, comme d'elle dérivent toutes les vertus (de même que de l'essence de l'âme dérivent toutes nos facultés intellectuels et morales), par ces vertus elle nous porte vivement à tout ce qui est vraiment bon, et nous fait produire les fruits de l'éternelle vie. Aussi le Prophète , comprenant la force et la nature de la grâce , a raison de comparer le juste à un arbre planté sur le bord des eaux courantes, et portant son fruit dans la saison. Ps. i, 3. Ce que sont les eaux pour les arbres, la grâce divine l'est pour les justes. Au contraire, l'âme des méchants, privée de la divine grâce, est cette terre stérile et aride dont parle le Prophète : « Mon âme est en votre présence comme une terre sans eau. » Anima mea sicut terra sine aqua tibi. Ps. cxlii, 6. Enlevez à l'âme l'influence delà grâce céleste, et il n'y a plus de fruits de la vie éternelle; de même qu'une terre, privée de toute humidité, est totalement impropre à la végétation. Les effets de l'abondance et de la disette de l'eau spirituelle sont heureusement exprimés dans ces vers :
Ut flos tenellus in sinu Telluris aimée lucidam Formosus cxplicat comam, Si ros et imber educat Illuin; teuella mens inea Sic floret a nie, Spiritus Diim rore dulci pascitur.
Hocilla si careat, statiin Languescit ut flos arida Tellure natus, eum nisi Et ros et imber educant.
Comme une belle et tendre fleur, fécondée par la rosée et par la pluie, déve-
loppe sa tête brillante sur la terre, celte bienfaisante mère; de même fleurit ma tendre âme, tant que je la nourris de la douce rosée de l'Esprit. Privée de cette rosée, vite elle languit, comme la fleur née sur une terre aride, et que ne raniment pas la pluie et la rosée.
L'eau a encore la propriété de tempérer la chaleur, de la rendre plus supportable; cela convient aussi spirituellement à la grâce divine qui, par la rosée céleste, modère le feu si funeste de la concupiscence, et les ardeurs d'une chair impure, qui ravageraient et consumeraient notre intérieur. L'Ecclésiastique l'insinue en ces termes : « La rosée, survenant après la chaleur, la rendra supportable. » Eccli. xliii, 2i. C'est-à-dire , la rosée de la grâce divine, faisant opposition à l'ardeur de la concupiscence, quoiqu'elle n'en éteigne pas tout à fait la violence, l'amortit toutefois ; elle en affaiblit et arrête l'impétuosité, elle l'empêche de nous porter vers l'objet de ses appétits. C'est ce qu'a figuré le Saint- Esprit, auteur de la grâce, en apparaissant quelquefois aux hommes sous la forme d'une nuée: par cette image, il montre que la propriété dont nous parlons est une des premières à ranger au nombre de ses fonctions et de ses bienfaits. L'homme élevé ainsi au-dessus de lui-même et de sa nature corrompue, comprime les saillies des passions, et court avec allégresse dans la voie des divins commandements. Voilà les raisons pour lesquelles la grâce divine est représentée par l'eau.
Cependant le Seigneur ne l'appelle pas seulement eau, il l'appelle aussi eau vive; parce que, sans doute, outre la vie naturelle, qui nous est commune avec les infidèles et les méchants, il nous donne une vie nouvelle, spirituelle et divine, c'est-à-dire, semblable à la sainteté divine. Or la vie se manifeste surtout par des actes et par le ministère des sens. Car il n'y a pas de vie sans action. Celui donc qui vit de la vie spirituelle a des sens et des mouvements appropriés à cette vie , et dont manque l'âme à laquelle le péché a donné la mort. Car celle-ci n'a pas les yeux de l'intelligence, pour contempler avec piété les objets de ses croyances; elle n'a pas d'oreilles pour entendre utilement la parole divine, ce que prouve l'expérience de bien des années, pendant lesquelles, après avoir tant de fois entendu la parole de Dieu,
VENDREDI DE LA IIIe» SEMAINE DE CARÊME, SERMON II. 549 elle n'en a pas plus profité, que si elle n'avait rien entendu; elle ne trouve aucun goût, aucune jouissance dans les choses spirituelles, qui lui sont cependant familières; elle n'a pas de mains pour accomplir religieusement quelque œuvre de piété ; elle n'a pas de pieds pour l'y porter, pas même un pieux désir, une pieuse propension d'esprit.
Rien de cela ne manque à celui qui est muni de la grâce céleste; tous ses sens, tous ses membres, autrefois au service de l'iniquité, servent maintenant à la justice pour sa sanctification. Rom. vi, 19. Mais c'est par le sens du toucher que se remarque la principale différence entre les corps vivants et les corps morts. Car nul animal ne saurait se passer de ce sens, tandis qu'il peut vivre sans les autres. C'est aussi par ce sens que se distingue surtout l'âme vivante de l'âme morte. Car, de même qu'un corps mort ne sent pas les blessures qu'on lui porte, quelque graves qu'elles soient, tandis qu'un corps vivant ressent douloureusement la moindre piqûre d'une aiguille ; de même quiconque vit de la vie spirituelle est vivement affecté de la légère piqûre d'un péché véniel, au lieu que celui qui est étranger à cette vie, quand il serait criblé d'innombrables blessures causées par des péchés mortels, souvent ne s'aperçoit de rien, comme un corps mort ne sent pas les blessures qui lui sont portées.
Ainsi on en voit beaucoup, ce que nous ne pouvons dire sans douleur, qui, ayant la langue pleine de médisances, le cœur plein de mauvaises pensées, les yeux pleins d'adultère et de crimes incessants, loin de ressentir aucune douleur, ce qui répugne aussi à dire, trouvent leur joie à mal faire, et se complaisent dans ce qu'il y a de pire. Qui pourrait dire que ceux-là vivent de la vie spirituelle, eux qui ont à ce point perdu tout sentiment des blessures mortelles de leur esprit? Cette insensibilité, ou plutôt cette mort , l'âme en est donc délivrée par la grâce divine , qui pour cela même est appelée eau vive.
Le Seigneur ajoute que cette eau jaillit jusqu'à la vie éternelle. En effet, l'eau, en vertu d'une loi naturelle, montant aussi bien qu'elle descend, il s'ensuit que, puisque cette eau spirituelle descend du ciel sur la terre, elle peut aussi de la terre élever les
hommes au ciel. Or, c'est ce qu'elle fait , non-seulement parce qu'elle élève nos œuvres jusqu'au ciel, en leur procurant le mérite de la vie éternelle; mais encore parce qu'elle enflamme d'un tel amour de la céleste patrie les cœurs de ceux qu'elle possède pleinement, que tous leurs soins, toutes leurs pensées, toutes les préoccupations de leur vie, enfin tout ce qu'ils pensent, qu'ils disent, qu'ils méditent, est dirigé vers elle, rapporté à elle, et qu'ils se croient avant tout destinés à tout mettre en œuvre pour l'acquérir. Aussi, de même que l'huile a cela de particulier entre tous les liquides, qu'elle surnage à tous, et revendique toujours la position la plus haute ; de même ce souci, cet amour, ce désir du royaume céleste, domine tout, s'élève au-dessus de tout, et ne cède sa place à rien.
Si cela paraît à quelqu'un difficile à croire, qu'il jette les yeux sur un prodige naturel bien surprenant : je veux parler de l'aiguille aimantée, sur laquelle les navigateurs règlent leur course, et qui tire de son frottement sur une pierre cette étonnante propriété de se diriger droit et de son propre mouvement vers le pôle du monde, et de rester fixe et presque immobile dans cette position ; et quoiqu'il y ait dans le ciel des astres et des points innombrables, elle les laisse tous, pour se tourner vers l'axe seul du monde. Si l'aimant donne au fer une vertu si merveilleuse, quoi d'étonnant que la grâce céleste communique à l'âme humaine ce mouvement vers le ciel, en sorte que celle-ci, qui recherchait les biens de la terre, s'élève maintenant vers les seuls bien célestes et divins ?
C'est ainsi que tous les saints, munis de cette vertu céleste, n'étaient que de corps sur cette terre d'exil; leurs pensées et leurs aspirations étaient dans l'éternelle patrie. C'est ainsi que saint Paul disait : « Nous vivons déjà dans le ciel, comme en étant citoyens. » Nostra conversatio in cœlis est. Philip, m, 20. Quant à ceux qui sont privés de cette eau, appesantis sous le poids de leurs péchés et de leur mortalité, ils s'abaissent et se courbent vers les biens de la terre, convoitent les biens de la terre, poursuivent les biens de la terre, n'ont de pensées et de paroles que pour la terre. De tels hommes étaient justement figurés dans la loi par les reptiles
VENDREDI DE LA IIIe SEMAINE DE CARÊME, SERMON II. 5SJ
qui , rampant de tout le corps sur la terre, sont incapables de s'élever, et que la loi répute immondes. Par cet indice, comme par le précédent, l'homme pourra conjecturer s'il est, ou non, en état de grâce. Car celui qui tout entier s'attache au ciel, qui se dirige lui et tout ce qui dépend de lui vers le ciel , semble avoir reçu l'esprit céleste et la grâce qui porte vers le ciel ; au contraire, celui qui est tout entier penché vers la terre, que peut-il trouver en lui de céleste et de divin, hormis une foi et une espérance qui ne sont plus vivifiées par la charité .
Outre les propriétés que nous venons d'exposer, cette eau spirituelle en a une autre, que le Seigneur insinue, en disant qu'elle calme la soif du cœur humain. Mais, comme ce point demande des développements étendus, nous le remettrons au discours suivant. Revenons maintenant à la Samaritaine. Ayant appris la propriété de cette eau, quoiqu'elle ne comprît pas la pensée du Seigneur, elle brûle cependant du désir de posséder une eau si efficace : « Seigneur, dit-elle, donnez-moi de cette eau, pour que je n'aie plus soif, et que je ne vienne plus ici puiser. — Allez appeler votre mari. — Je n'ai pas de mari. — Vous avez raison de dire que vous n'avez pas de mari; car vous avez eu cinq maris; et celui que vous avez maintenant, n'est pas votre mari. » — A quoi bon tout cela? Qu'était-il besoin d'appeler le mari pour partager cette eau, surtout quand c'était, non pas un mari, mais un amant? Il semble que, par cette demande, le Seigneur voulait élever l'âme de cette femme, et la préparer à la foi, en sorte que la réponse qu'il lui ferait découvrit qu'il était plus qu'un homme. C'est ce qui arriva, puisque la femme ajoute aussitôt : « Je le vois, Seigneur, vous êtes un prophète. » Domine, ut video, propheta es tu. Peu à peu, et par degrés, elle marche vers la foi. D'abord elle l'appelle Juif, puis Seigneur, ensuite prophète , enfin elle le proclame et le reconnaît pour le Christ; elle le reconnaît si bien que, laissant son urne à la fontaine, elle court à la ville, où elle proclame avec tant d'ardeur la gloire du Christ, que beaucoup de Samaritains, illuminés delà même foi, venaient à lui, et le regardaient comme le Sauveur du monde.
So2 SERMONS POUR LE PROPRE DU TEMPS.
Ce n'est pas sans dessein que le saint Evangéliste parle de l'urne abandonnée, ce qui de soi n'appartenait pas à la gravité de cette histoire; il veut montrer que la Samaritaine était éblouie du trésor qu'elle avait trouvé, et comme plongée en extase, puisqu'elle abandonnait cette urne qu'elle pouvait facilement emporter avec elle. Car telle est la hauteur et la majesté des choses divines, que, dès qu'on a commencé à porter ses aspirations vers leur connaissance et leur amour, on tient pour rien les ignobles biens de la terre. Ainsi les deux disciples, allant à Emmaùs, n'eurent pas plus tôt appris la résurrection du Sauveur,que se levant, laissant et le dîner, et l'affaire qui les amenait à Emmaùs, ils retournèrent à Jérusalem, pour communiquer aux autres disciples cette bienheureuse nouvelle. Luc. xxiv, 13 et seq. Ainsi Pierre, quand il eut vu l'éclat et la gloire du visage du Seigneur pendant la transfiguration, hors de lui et ne sachant ce qu'il disait, eût voulu, foulant aux pieds toutes les choses du monde, se fixer éternellement sur cette montagne.
Cette vérité a été comprise par Platon, dont la philosophie sur ce point est admirable. Telle est, dit-il, la hauteur et la dignité des choses célestes, que tout ce qui se voit en ce monde, quelque magnifique qu'il soit, ne présente, en comparaison de ces choses, que des ombres légères et sans réalité. Il suppose ingénieusement une caverne, où des hommes enchaînés ne pouvant apercevoir que les ombres des objets de notre terre, s'imaginaient qu'il n'y a rien autre chose au monde, et se bornaient à connaître ces ombres et à les observer. Il compare à ces hommes ceux qui n'élèvent pas jusqu'au ciel les yeux de l'intelligence , et qui croient qu'il n'existe rien autre que les choses qui nous tombent sous les sens. « Ils s'agitent, poursuit-il, au milieu d'ombres; leur joie est aussi vaine, que la tristesse à laquelle ils s'abandonnent. Telle est la hauteur des choses célestes, que toutes ces formes corporelles que nous voyons, ou n'ont pas d'existence, ou ne sont que les ombres des réalités. » Aussi, dès que les hommes éclairés de la lumière d'en haut, s'élèvent jusqu'à la contemplation des choses spirituelles, tous les objets terrestres s'évanouissent à leurs yeux, et ils les comptent pour rien.
VENDREDI DE LA IIIe SEMAINE DE CAREME, SERMON III. 5o3 Le trafiquant de la parabole évangélique nous le donne à entendre : dès qu'il a trouvé la perle de l'Esprit divin, il se dépouille aisément de tout ce qu'il possédait, pour se la procurer. Matth. xni, -45 et 46. Parce que, comme saint Grégoire le remarque sur ce passage, « celui qui a connu parfaitement, autant que c'est possible, la douceur de la vie céleste, renonce à tout ce qu'il avait aimé sur la terre. En comparaison de l'autre vie, tout devient vil à ses yeux, il repousse ce qu'il possédait, disperse ce qu'il avait amassé ; son esprit brûle d'être dans le ciel ; la terre lui répugne ; toutes les formes qui l'y charmaient lui paraissent hideuses, parce que l'éclat seul de la perle brille aux yeux de son âme. » Grég. Homél.
Frères, cherchons donc cette perle; pour elle, laissons non-seulement nos urnes, comme la Samaritaine, mais nous-mêmes, c'est-à-dire, les perturbations de notre âme, nos passions; maîtrisons l'avarice, la colère, la haine, bannissons l'envie, mettons un frein à nos sens, surtout à nos yeux et à notre langue, offrons en sacrifice au Seigneur notre chair avec ses vices et ses concupiscences : à ce prix nous acquerrons la perle évangélique, par laquelle le salut et le bonheur éternels sont accordés aux justes dans le ciel.
TROISIEME SERMON
POUR
LE VENDREDI DE LA IIIe SEMAINE DE CAREME.
DÉVELOPPEMENT DES PAROLES DU TEXTE. — A CETTE OCCASION, ON TRAITE Là QUESTION DU VRAI ET DU FAUX BONHEUR DE L'HOMME.
Omnis qui biberit ex aqua hac , sitiet itcrum ; qui autem biberit ex aqua qv.am ego dabo ci, non sitiet in sternum.
Quiconque boit de cette eau aura encore soif, au lieu que celui qui boira de l'eau que je lui donnerai, n'aura jamais soif. Joan. iv, 13.
Très-chers frères, la Samaritaine nous prépare aujourd'hui un banquet spirituel; que dis-je? Jésus-Christ Notre-Seigneur, s'en-
Bo4 SERMONS POUR LE PROPRE DU TEMPS.
tretenant familièrement avec elle , offre à la piété un aliment que vous venez recevoir avec plus d'empressement, je pense, que de coutume. Tout le monde, en effet, aime peut-être mieux entendre cette histoire de la Samaritaine, que toutes les autres. Comme j'en cherchais la raison, j'ai trouvé que quelques-unes des principales vertus du Sauveur, vertus qui nous le rendent si aimable, brillent éminemment dans cette histoire. Car, suivant Platon et les autres philosophes, rien n'est plus beau, plus aimable que l'image de la vertu. Mais cela est vrai surtout de quatre vertus , entre toutes les autres : la libéralité , la douceur, la clémence et la bienveillance. De la libéralité en effet il est écrit : « Qui fait des présents acquerra la victoire et l'honneur ; et il se rendra maître de ceux qui les reçoivent. » Prov. xxu, 9. De la clémence : « La terreur du roi est comme le rugissement du lion. Prov. xx, 2. «Sa clémence est comme une nuée qui répand une pluie bienfaisante. » Prov.xvi, 15. De la douceur : « Mon fils, accomplissez vos œuvres avec douceur, et vous serez aimé. » Eccli. ni, 19. Enfin le proverbe : « Si tu veux être aimé, aime, » prouve que la bienveillance et l'amour vivent de réciprocité. Comment l'amour pourrait-il être payé autrement que par l'amour?
Or, l'évangile de ce jour nous présente avec éclat ces quatre nobles vertus dans la personne du Sauveur. Car quelle libéralité plus grande que celle de découvrir si ouvertement à une pécheresse la connaissance de sa divinité, c'est-à-dire, la source de la félicité humaine, qu'aucun autre trait de l'histoire évangélique ne montre plus clairement la venue et la présence du Messie? Où trouver plus de mansuétude et de clémence, qu'en voyant le Seigneur de majesté s'entretenir familièrement avec une femme ignoble, lui inculquer la céleste doctrine, et lui dévoiler les mystères de la grâce évangélique? Où trouver plus d'amour et de bienveillance, qu'en voyant le Maître des anges, fatigué de la marche, mourant de faim, brûlé du soleil, appeler l'ouvrage de notre salut sa nourriture et son breuvage?
Ce sont donc là, frères, les vertus qui nous rendent si aimable Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui nourrissent notre espérance en lui, qui nous donnent la confiance de notre salut, qui nous pro-
VENDREDI DE LA IIIe SEMAINE DE CARÊME, SERMON III. 555 mettent que nos prières seront exaucées, nos travaux soulagés, nos maux guéris; puisque nous avons pour Pontife et pour défenseur celui dont l'Apôtre a dit : « Le Pontife que nous avons n'est pas tel qu'il ne puisse compatir à nos faiblesses, puisqu'il a été tenté et éprouvé en toutes choses, nous étant semblable, mais sans aucun péché. » Non habemus Pontifîcem qui non possit compati infirmitatibus nostris, sed tentatum per omnia pro similitxidine àbsque peccaîo. Hebr. iv, 45. C'est-à-dire, invoqué par les malheureux et les affligés, il ne dira pas : Qu'est-ce donc qui vous afflige, qui vous tourmente? puisqu'il a supporté en lui nos travaux, et porté lui-même nos douleurs. Il faut donc rapporter à ces quatre chefs les principaux passages de cette sainte lecture. Pour que vous la compreniez plus clairement, je vais lire cette histoire dans sa simplicité et sa brièveté, ce qui me permettra de m'étendre sur les paroles de mon texte, à l'occasion desquelles je parlerai sur la fin dernière de la vie humaine, et sur le vrai et le faux bonheur de l'homme, objet qu'il importe le plus de connaître. Voici cette histoire : « Jésus vint dans une ville de Samarie , nommée Sichar, près de l'héritage que Jacob donna à son fils Joseph, etc. » Joan. iv, 5 à 42.
Comme la sainte lecture que vous venez d'entendre renferme beaucoup de choses très-dignes d'attention, rien ne m'a paru plus propre à en donner l'explication, que ce qui contient le point culminant de cette histoire édifiante, c'est-à-dire, ce que le Seigneur, parlant de l'eau mystique et spirituelle avec la Samaritaine, comprend en ce peu de paroles : « Quiconque boit de cette eau aura encore soif, au lieu que celui qui boira de l'eau que je lui donnerai, n'aura jamais soif. » Ici, frères, je me propose de pénétrer dans les profondeurs des eaux célestes; vous devez donc redoubler d'attention pour m'écouter.
D'abord, il faut savoir que, tant que nous sommes en cette vie, nous sommes travaillés d'une soif inextinguible, et que tous nos efforts tendent à satisfaire et à apaiser cette soif. Je m'explique plus clairement. Tous les hommes ayant été créés et
organisés par Dieu pour le bonheur, état de perfection accompagné de tous les biens, ils y tendent toujours de toute l'avidité de leur cœur , et il n'est rien qu'ils ne mettent en œuvre pour y parvenir. Mais, jouets de leurs passions et des erreurs inhérentes à l'humanité, ils croient, l'un, que la béatitude et le repos de l'àme sont dans les richesses, l'autre, qu'elles sont dans les honneurs, celui-ci, dans la volupté, celui-là, dans la faveur des princes, ou autres choses semblables; alors ils poursuivent de toute leur énergie l'objet de leur convoitise, s'imaginant qu'ils seront au comble du bonheur, s'ils arrivent à ce qu'ils ont cherché avec une si vive ardeur. Cependant ils n'ont pas plutôt atteint ce qu'ils désiraient que, bien loin d'y trouver le repos, ils sont tourmentés d'une soif plus ardente, et de plus cuisants soucis.
Car quel ambitieux, quel voluptueux, quel avare a étanché la soif qui le travaillait, quoiqu'il ait obtenu les honneurs qu'il briguait, les plaisirs qu'il poursuivait, les richesses qu'il cherchait ? Tout au contraire, ses vœux exaucés, il a brûlé d'une soif et d'un désir plus ardents. En effet, la soif de l'avare, loin de s'éteindre par l'accumulation des richesses, ne fait que croître. Sénèque en donne la raison en deux mots : « C'est, dit-il, parce que celui qui a plus, commence à pouvoir avoir plus; alors rien de surprenant s'il convoite plus ardemment ce qu'il voit être, non plus impossible, mais possible, et placé sous sa main. » S'en. Epist. On peut en dire autant de l'ambitieux, du voluptueux et des autres. Aussi, si quelqu'un placé sur un observatoire très-élevé , d'où il lui serait possible d'embrasser toute la surface de la terre, pouvait contempler tous les hommes et leurs occupations, il trouverait qu'ils ressemblent à une immense armée errant dans un pays aride et désert, où il n'y a, au lieu d'eaux douces, que des fondrières pleines d'une eau boueuse. Sur cette vaste solitude, il verrait les uns errer à la recherche de l'eau, les autres creuser la terre, dans l'espoir d'y trouver quelque filet d'eau douce ; ceux-ci, mourant de soif, se rouler autour des mares, se pousser, se presser, se battre, pour tâcher de satisfaire leur soif. Mais, après avoir bu, tantôt ils sont gravement incommodés de ces eaux fétides- tantôt la salure les brûle, les dévore et les altère bien davantage.
VENDREDI DE LA IIIe SEMAINE DE CAREME, SERMON III. 357 Voilà, frères, l'erreur et la misère des hommes : brûlant de la soif, du désir immense du bonheur, ils le cherchent dans les lagunes fétides et amères des biens terrestres , où voulant sedésaltérer, ils boivent moins l'eau que la soif, ce qui les altère de plus en plus. Sous l'image de l'eau naturelle, le Seigneur nous le donne à entendre dans le présent évangile , quand il dit : « Qui boira de cette eau, aura encore soif. » Personne, en effet, après s'être abreuvé à la coupe des biens de la terre , n'a étanché cette soif; jamais ils n'ont donné à personne le vrai repos de l'âme et le bonheur. Et qu'y a-t-il d'étonnant qu'on ne trouve point le bonheur, quand on le cherche hors de sa propre source? La terre ne trouve son assiette que dans le lieu le plus bas, le feu ne gagne que les régions supérieures, le poisson ne vit que dans l'eau, l'arbre ne repose que sur des racines enfoncées dans le sol. Rien, en effet, ne peut trouver son repos hors du lieu assigné à sa nature. Nos cœurs ne sauraient donc être sans douleur et sans angoisses en dehors de Dieu, pas plus que les membres de notre corps si, arrachés de leurs jointures, ils étaient violemment introduits hors de la place que la nature leur a destinée. Prenant en pitié l'égarement de l'humanité, Notre -Seigneur Jésus-Christ nous ouvre aujourd'hui une source, dont l'eau bienfaisante peut apaiser cette soif du cœur humain. Car après avoir dit : « Qui boira de cette eau, aura encore soif, » il ajoute : « Mais celui qui boira de l'eau que je lui donnerai, n'aura jamais soif. »
Grande et merveilleuse promesse , vraiment digne de celui qui la fait ! Quel plus beau présent pouvait être conféré à l'homme? Que pouvait-il lui arriver de plus heureux? Pouvoir apaiser cette soif imposée par la nature, et être délivré de tous ces travaux par lesquels nous tâchons vainement de la calmer! Appréciant cette promesse à sa juste valeur, disons, frères, avec la Samaritaine: « Seigneur, donnez-moi de cette eau, afin que je n'aie plus soif, et que je ne vienne plus ici puiser.» C'est-à-dire, Seigneur, faites -moi entrer en partage de ce bonheur, et, grâce à votre bonté, je serai affranchie des immenses fatigues avec lesquelles je le poursuis par tous les lieux du monde, sans le trouver. — Mais, demanderez- vous, un si grand bonheur est-il sous la main
de tous; c'est-à-dire, Dieu l'accorde-t-il libéralement à tous? —
Oui, sans doute, et même il ne cesse de nous inviter à le saisir.
Il dit par la bouche du Prophète : « Yous tous qui avez soif, venez aux eaux; vous qui n'avez pas d'argent, hâtez-vous ; achetez et mangez. » Omnes sitientes venite ad aquas, et qui non habetis argentum, properate, emite et comedite. Isa. lv, d. Et dans l'Evangile: « Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi, et qu'il boive. Il sortira, selon la parole de l'Ecriture, des fleuves d'eau vive du cœur de celui qui croit en moi. » Joan. vu, 37, 38. C'està-dire, son âme sera remplie d'une abondance d'eau céleste , qui étanchera toute la soif de son cœur. Il dit encore, et sans voiles : « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués, et qui êtes chargés, et je vous soulagerai. » Matth. xi, 28. Car ici il s'agissait du soulagement, non des corps, mais des âmes, que le Seigneur soulage du fardeau des péchés parla justice, et des soucis et des angoisses de l'esprit par la réfection et la satiété intérieures. Voilà donc, frères, ce que nous propose l'éternelle vérité, ce que nous promet son Evangile. Nous sommes invités à boire cette eau vive, à goûter ce repos et ce rafraîchissement intérieurs de l'âme.
Maintenant, frères, quelles pensées s'agitent dans votre esprit? Que dites- vous? que vous préparez-vous à répondre? — Pour vous tous, je pense, la Samaritaine répond ainsi : « Seigneur, vous n'avez pas de quoi puiser, et le puits est profond ; comment pourriez-vous avoir de l'eau vive? » — C'est là la philosophie de la chair, qui n'atteint pas à ce qui est de l'Esprit de Dieu. Car, quand l'homme charnel entend ces promesses de l'Evangile, voici comment il raisonne avec lui-même : — Ce rafraîchissement intérieur, ce bonheur que je poursuis si ardemment, comment le trouverai-je dans l'Evangile du Christ, dont la philosophie est si en opposition avec mes désirs? En effet, je place une grande partie du bonheur dans les honneurs, la gloire, la puissance, les dignités ; l'Evangile du Christ, au contraire, m'ordonne de me garder de cette passion de dominer, de mépriser les honneurs de la terre , de me conduire comme le serviteur et l'esclave des autres, de me faire petit et humble ; comment donc pourra- t-il me donner cette partie principale du bonheur?
VENDREDI DE LA IIIe SEMAINE DE CARÊME, SERMON 111. 559
Une autre portion considérable de ce bonheur consiste dans les jouissances diverses, dans les voluptés, qui captivent tellement le cœur humain, que des philosophes ont placé le honneur uniquement dans le plaisir. Mais l'Evangile, bien loin de m'accorder ces délices et ces voluptés, m'appelle sans cesse à la croix, aux larmes, aux travaux, aux supplices, au renoncement, à la mortification de mon corps. « Si quelqu'un, dit le Seigneur, veut venir à moi, qu'il renonce à lui-même, qu'il porte sa croix, et me suive. » Luc, ix, 23. Or, qu'est-ce autre chose que mettre la hache et la flamme à la racine des plaisirs et des jouissances?
Enfin, sans opulence, sans richesses, comment briguer les honneurs, et les conserver; comment se procurer les délices et les voluptés? Car tout obéit à l'argent. Et quoi de plus triste que la pauvreté, que la détresse? quelle joie espérer en si déplorable compagnie? on est exposé à toutes les avanies, à toutes les injures. Mais celui qui travaille à acquérir de grandes richesses, doit vivre au milieu d'agitations, d'inquiétudes continuelles, être impliqué dans toutes sortes d'affaires, prêter des serments, mentir, frauder, aduler les grands, spolier les petits, être usurier, fripon, fourbe , rusé et remuant , savoir comme Protée revêtir toutes les formes, afin d'épouvanter les uns, de flatter les autres, de caresser ceux-ci par des promesses, de tromper ceux-là par le parjure. Car c'est par ces moyens que les hommes du siècle amassent des richesses. Tout cela cependant la philosophie de l'Evangile le condamne, le réprouve, l'a en horreur; elle nous ordonne de déposer tous nos soucis, toutes nos inquiétudes dans le sein de la divine Providence ; elle nous appelle partout au mépris des richesses, à la pauvreté d'esprit, au culte de la simplicité et de l'innocence. Comment donc peut-il se faire que l'Evangile, qui retranche les richesses et les voluptés, le désir de l'honneur et de la gloire, c'est-à-dire les instruments du bonheur, puisse me donner ce bonheur?
Voilà donc le raisonnement que se fait la philosophie de la chair ; elle dit avec la Samaritaine : « Seigneur, vous n'avez pas de quoi puiser, et le puits est profond ; comment auriez-vous de l'eau vive? » C'est-à-dire, le bonheur auquel nous aspirons tous,
dont nous avons soif, et que nous poursuivons à travers feu et flammes, est placé dans un précipice presque inabordable, où on ne peut le saisir qu'avec ces instruments, en guise de câbles. Comment donc me le promettez-vous sans ces moyens et ces instruments? — C'est en s'appuyant sur ces raisons, que Celse et Julien, ces implacables ennemis de notre religion, ont prétendu que la philosophie évangélique était pure folie, et qu'il ne pouvait arriver rien de plus malheureux à l'humanité, que de régler sa vie sur les prescriptions évangéliques. Aujourd'hui encore on voit bien des Juliens et bien des Celses qui, quoiqu'ils ne disent pas cela en paroles, le disent par leurs mœurs et par leur conduite.
Les pharisiens d'autrefois étaient à peu près dans la même erreur, lorsqu'ils demandèrent au Seigneur quand viendrait le règne de Dieu. La réponse qu'il fit à cette question nous en fournira une pour notre sujet. Yoici donc la réponse du Seigneur : g Le royaume de Dieu ne viendra pas avec un éclat qui le fasse remarquer. On ne dira point : Il est ici, ou il est là; car dès à présent le royaume de Dieu est au milieu de vous. » Regnum Bci non veniet cum observatione ; nec diceni : Ecce hic, aut ecce illic. Regnum enim Dei intra vos est. Luc. xvn, 20, 21. Car les pharisiens charnels s'attendaient que le règne de Dieu viendrait accompagné de signes charnels et extérieurs; mais Jésus- Christ Notre-Seigneur les tire, eux et nous, de cette erreur, quand il dit : « Le règne de Dieu est en vous. » C'est-à-dire le règne de Dieu qui consiste en ce que Dieu, régnant dans notre âme, nous dirige par sa providence vers le souverain bien, dont nous sommes destinés à jouir, et nous fait entrer en participation de sa béatitude et de sa divinité, ce règne est à chercher, non dans les choses extérieures, mais au dedans de nous.
Aux objections qui nous ont été présentées, nous répondons avec justesse par les mêmes paroles qu'emploie le Seigneur pour répondre à la question des pharisiens : — Que le royaume de Dieu, c'est-à-dire le vrai bonheur de l'homme, est à chercher en
VENDREDI DE LA IIP SEMAINE DE CARÊME, SERMON III. S3I nous-mêmes, dans notre âme, car il est spirituel et invisible caché aux yeux de la chair, et accessible seulement aux yeux de la grâce. Pour mieux vous le faire comprendre, je vais vous présenter dans le bienheureux François l'image de cette félicité. A voir la figure et l'extérieur de ce saint homme, lorsqu'il vivait parmi nous, quoi de plus vil, de plus abject, de plus humble? Ses ' pieds nus étaient couverts de souillures; il n'avait d'autre vêtement qu'une bure grossière, toute rapiécée, et serrée à son corps par une rude corde. Mais si quelqu'un avait pu jeter les yeux ce l ame sur cette âme, il y aurait vu l'éclat de la lumière divine «1 y aurait vu le règne de Dieu, les trésors de la grâce céleste, les rbns admirables de l'Esprit saint, les inénarrables délices de lame les jubilations du cœur, les joies célestes qui fréquemment le ravissaient en extase, et le rendaient étranger à la terre Qui donc oserait nier que cette vie céleste ne fût vraiment fortunée et heureuse au milieu de ce dénûment de tous biens extérieurs?
Contemplez maintenant le premier fondateur de la vie érémit ique le bienheureux Paul, qui, couvert d'un sac ourdi de feuilles de palmier, passa, inconnu des hommes, soixante-dix années de sa vie, dans un affreux désert, sans aucune consolation humaine. Or, qui pourrait croire qu'un homme faible, conçu dans le péché et dans tout le reste entièrement semblable à nous, eût pu supporter si longtemps une telle vie, si son âme n'eût pas été illuminée des divines splendeurs, si chaque jour elle n'eût été nourrie des mets succulents du divin Esprit, si elle n'eût joui de délices ineffables? Autrement, comment se serait-il fait qu'un homme, un être né pour la société, et sujet à tant de besoins, eût pu passer de si longues années sans aucun commerce soit avec les hommes, soit avec les choses de la terre; si au dedans de lui il n'avait porté Dieu, qui seul pourvoyait à ses besoins, et le comblait de consolations bien autrement efficaces que toutes celles du monde?
Mais, l'esprit humain ne pouvant trouver de repos que quand il connaît les causes des choses, c'est par des raisons plutôt que par des exemples qu'il faut prouver la vérité de ce bonheur. Vous sa-
vez, frères, que l'homme se compose d'un corps et d'une âme, et que l'àme est infiniment supérieure au corps. De là deux espèces de biens : ceux du corps, et ceux de l'âme, lesquels surpassent d'autant plus en noblesse les biens du corps, que l'âme est plus noble que le corps. Or, l'idée de bonheur embrasse tous les biens. Qui donc sera assez insensé, à moins toutefois qu'il n'ait une âme de pourceau, pour prétendre que le bonheur doit se placer dans les biens seuls du corps, en laissant tout à fait de côté les biens de l'esprit? C'est, au contraire, dans ces biens de l'âme que même d'éminents philosophes ont placé le bonheur de l'homme ; dans ces biens qui, étant spirituels et invisibles, ne tombent pas sous nos sens. En effet , ce n'est ni dans un nombreux domestique, ni dans les richesses de la terre, ni dans le faste des choses extérieures, ni dans des mets exquis, ni dans des tables splendides, ni dans la pourpre ou la soie, ni dans l'or, l'argent ou les pierreries; c'est dans la sagesse céleste, dans la contemplation des choses divines, dans une ardente charité envers Dieu, dans les splendeurs de la divine lumière, irradiant notre âme; c'est dans la vraie liberté de l'esprit, dans cette paix intérieure, que rien ne peut exprimer, enfin c'est dans la joie de l'âme, c'est-à-dire dans les ineffables délices de l'Esprit saint, qui surpassent toutes les délices du monde, non-seulement en pureté et en noblesse, mais aussi en suavité et en étendue, et, pour tout embrasser en un mot, c'est dans la contemplation, dans l'amour du souverain bien lui-même que ce bonheur consiste, puisque là est la source d'où émanent tous ces fruits et toutes ces délices.
Voilà donc, frères, où se trouve le bonheur caché des justes, lequel, sans pompe, et sans fracas des choses extérieures, rafraîchit et sature merveilleusement l'âme de l'homme. Il est représenté par les eaux de Siloë, vantées parle Seigneur, et qui, coulant en silence, étaient méprisées et négligées des méchants. Isa. vin, 6. Car les eaux spirituelles des grâces divines, coulant sans fracas et sans bruit, et d'un cours réglé et tranquille, procurent à l'homme le vrai repos et la félicité, en apaisant la soif du cœur humain. C'est à cette espèce de félicité que l'Apôtre faisait allusion dans son épître aux Colossiens : « "Vous êtes morts, dit-il, et votre vie est cachée
VENDREDI DE LA IIIe SEMAINE DE CARÊME, SERMON III. 563
en Dieu avec Jésus-Christ. » Mortui enim estis, et vita vestra abscondita est cura Christo in Deo. Coloss. m, 3. En effet, morts aux passions du monde, ils jouissaient en Dieu des richesses et des délices spirituelles, que le monde ne saurait ni recueillir, ni connaître. — La philosophie humaine est arrivée elle-même jusqu'à une certaine ombre de cette philosophie chrétienne.
Platon, dans le Banquet, se livre aux plus sublimes considérations sur la beauté et l'amour divins; puis, parlant du bonheur de l'homme , il dit que le souverain bien , que le fruit de la vraie sagesse consiste dans la connaissance de la beauté suprême, simple et éternelle : en sorte que celui qui l'aurait aperçue, aimée et poursuivie de tous ses efforts, et qui, pour elle, aurait foulé aux pieds tout ce qui paraît beau et aimable, serait sage, heureux, et n'aurait rien à rechercher au delà. Cette pensée est aussi sage que vraie. En effet, que demande-t-on à toutes les choses, qui sont faites pour une fin quelconque, sinon qu'elles arrivent droit à cette fin, comme à leur centre? Si donc Dieu est la fin de toutes choses, comme il en est le principe ; s'il est le bien suprême et universel, qui contient tout ce qui est bon, beau, honnête, agréable, aimable ; si toutes ses créatures ne trouvent qu'en lui la plénitude et la perfection de leur existence; si la créature raisonnable a été faite pour le connaître, l'aimer, le posséder; comment serait-il possible qu'elle fût heureuse hors de lui, ou malheureuse avec lui? Que manque-t-il à celui qui connaît le bien immense , infini , qui l'embrasse de son amour, et qui en jouit? Ce bien suprême, et propre à la créature raisonnable, rassasie si bien notre âme, qu'elle ne cherche rien au delà; et ainsi l'homme qui était brûlé de cette soif ardente dont nous avons parlé , c'est-à-dire de la passion des choses de la terre, étant satisfait par l'acquisition de meilleurs biens, loin de désirer encore ces choses, les repousse avec dédain et dégoût, et les foule aux pieds.
« Celui, dit saint Bernard, à qui Dieu commence à paraître doux, trouve que le monde devient amer. » Cui Deus incipit dulcescere, necesse est ut mundus amarescat. Il dit encore dans une lettre : « Qui, a goûté l'esprit, trouve la chair insipide; qui aspire au ciel, méprise la terre; qui est tourné vers l'éternité, prend en dédain
ce qui est transitoire. » Gustato spiritu, necesse est desipere carnem; affectanti cœlestia, terrena non sapiunt; œternis inhianti, fastidio sunt transitoria. Car de même que les astres du ciel perdent leur éclat à la lumière du jour, de même les biens de la chair et de la terre s'évanouissent entièrement devant la splendeur des choses spirituelles. En effet, ces biens n'ont quelque prix que pour ceux qui n'ont ni goûté, ni saisi par la pensée les biens excellents de l'ordre supérieur. On lit dans saint Grégoire : « Il est doux d'être au milieu des choses humaines, mais pour celui qui n'a encore rien goûté des joies célestes; parce que, moins il comprend les choses éternelles, plus il trouve sa joie et son repos dans les temporelles. Mais, si quelqu'un a goûté par le cœur la douceur des récompenses célestes, et entendu les chœurs harmonieux des anges; autant lui est doux ce qu'il sent au dedans, autant lui tourne en amertume ce qu'il sent au dehors. »
Après ce que nous venons de dire, on voit clairement en quoi consiste le vrai bonheur de l'homme , et combien est grande la folie de ceux qui, sans être instruits par l'expérience de tant de misères, ne cessent de chercher dans les illusions du monde une félicité et un repos de l'esprit, qu'il faut chercher en Dieu seul, c'est-à-dire à la source de tous les biens.
Il reste maintenant à répondre à une question difficile. Car on dira : — Si la foi, si la raison, si la philosophie profane elle-même, si les exemples des saints, si l'expérience journalière de la misère humaine enseignent clairement, démontrent, crient du haut des toits que le bonheur, désiré de tous les hommes par un instinct naturel, est à chercher, non point dans les créatures, mais dans le Créateur même , d'où vient une si grande aberration des mortels? Pourquoi tant d'efforts vains et stériles? pourquoi tant de travaux entrepris en pure perte? pourquoi ce bonheur, si avidement désiré, tous les mortels, ou à peu près, le cherchent-ils non à sa source, maisdansles lagunes troubles et infectes des créatures? — A cette question je réponds par une autre question.
Je yous demande donc, d'où a pu venir cette erreur ancienne
VENDREDI DE LA IIIe SEMAINE DE CAREME, SERMON III. oG3
et exécrable du paganisme, de laisser de côté le Créateur du monde, le vrai Dieu, pour adorer de prétendus dieux, c'est-à-dire du bois, des pierres, des images inertes. On répond d'ordinaire : — De même que la nature nous porte à honorer les parents de qui nous tenons le jour, de même aussi elle a imprimé dans nos cœurs le besoin de vénérer et d'adorer le Père souverain , le Créateur de toutes choses, duquel dérive toute paternité au ciel et sur la terre. Cette vérité a dans notre àme des racines si profondes que, si un homme, privé de tout commerce humain, avait passé toute sa vie dans les forêts et parmi les bêtes, il aurait de la vénération et un culte pour une divinité quelconque, non par suite de quelque institution humaine, mais par un mouvement naturel, à moins toutefois qu'il n'eût dépouillé jusqu'au dernier sentiment de la nature humaine. Tous les mortels étant donc portés naturellement au culte de la divinité, et ne comprenant pas en quoi consiste cette divinité, qui ne tombe pas sous les sens, promenèrent leurs regards sur toute la création, et commencèrent par adorer comme le vrai Dieu les objets qui leur parurent les plus beaux, les plus saillants, les plus utiles.
Ainsi ils mirent au nombre des dieux le soleil, la lune, et toute la milice céleste, qui exerce un certain empire sur le monde inférieur; et ils honorèrent les créatures au heu du Créateur. Us allèrent même si loin dans leur aberration, qu'ils accordèrent les honneurs divins, non-seulement aux astres, mais aussi aux bêtes féroces, aux crocodiles, aux serpents, aux dragons; bien plus, dit Sabellicus, l'Egypte, cette mère des prodiges, chercha des dieux jusque dans ses jardins, et vénéra comme tels l'ail et l'oignon. Quelle démence, quelle abomination, quelle monstruosité! Cet égarement, partant d'un principe louable, dégénéra, par l'ignorance et la malice des hommes, en une inqualifiable forfaiture , en un exécrable attentat. — A l'aide de cet exemple, il nous sera facile de répondre à la question proposée.
Car, de même que la nature nous porte à honorer Dieu, de même aussi elle nous porte si ardemment vers le bonheur, c'està-dire vers l'amour et la recherche de notre fin dernière, dans lesquels consiste la suprême perfection de l'homme; elle allume
en nous un désir si brûlant de ce bonheur, que de toutes les passions, de tous les mouvements de notre âme, celui-ci est le plus vif et le plus puissant. En effet, les philosophes enseignent que l'amour de la fin dernière n'a pas de bornes, puisqu'on la recherche pour elle-même, et non pour autre chose. Ainsi entraînés à la poursuite du bonheur , aveuglés d'ailleurs par les manœuvres du démon, les hommes, ne comprenant pas en quoi consiste ce bonheur, ont jeté, dans ce cas encore, les yeux autour d'eux pour examiner les créatures, et plaçant leur félicité dans celles qui leur paraissaient les plus belles, les plus précieuses, les plus puissantes, les plus agréables, ils les ont jugées dignes d'être poursuivies à travers feu et flammes, fût-ce même au péril de la vie. Alors, négligeant le vrai et immuable bien, ils ont regardé comme le bien suprême et le plus désirable, les uns, la renommée, l'honneur et l'illustration; les autres, de grandes richesses, ou les plaisirs du corps, ou la puissance ; d'autres, l'étude des sciences, ou la faveur des princes, ou la gloire militaire, ou l'oisiveté avec une santé inaltérable, ou d'autres biens de ce genre, chacun selon son goût et son caractère. Comme autrefois il y avait une infinité de dieux, de même, au lieu d'une fin, ils en ont eu presqu'à l'infini. Quelques-uns ont poussé si loin leur égarement que , comme les Egyptiens ont érigé en dieux l'oignon et l'ail, ainsi beaucoup des nôtres ont mis leur félicité dans les choses les plus viles et les plus abjectes.
Combien ne voit-on pas de femmes, fières, comme d'un bien de premier ordre, soit de l'éclat de leur parure, soit de la seule beauté de leur visage, c'est-à-dire d'une peau fine et d'un teint frais? Et, parmi les hommes, n'y en a-t-il pas qui, avec la même vanité, sont glorieux, comme de quelque grand bien, de la force ou de l'élégance de leur corps, d'un bel haNt, d'une belle chaussure, d'une jambe bien faite? Je m'étonnais autrefois de la folie de ceux qui en étaient venus à ce point de démence de décerner à l'ail et à l'oignon les honneurs de la divinité, c'est-à-dire du premier principe; je cesse de m'en étonner, aujourd'hui que je vois beaucoup de fidèles, placés en pleine lumière de l'Evangile, attribuer l'honneur de la tin dernière à des choses qui ne valent
VENDREDI DE LA IIIe SEMAINE DE CAKÈ.ME, SERMON III. S07 guère mieux, et s'en glorifier comme du bien suprême. N'est-ce pas là une espèce d'idolâtrie spirituelle? Car, si l'adoration est due à Dieu, comme principe de toutes choses; toute gloire et tout amour lui sont dus aussi, comme à la fin de toute chose, et au souverain bien. De même que c'est être idolâtre, que d'adorer les créatures de Dieu ; c'est être idolâtre spirituel que de les aimer • plus que Dieu, et d'y mettre son bonheur comme en Dieu : l'idolâtrie, ce crime abominable, n'est donc pas entièrement détruite; elle a passé en quelque sorte de l'intelligence dans la volonté. Autrefois, les hommes mettaient les créatures au-dessus de Dieu dans leur estime, aujourd'hui ils les aiment plus que Dieu. Quelle indignité !
Si quelqu'un de vous, frères, renonçant à un tel excès, commence à avoir soif du bonheur que le Seigneur propose aujourd'hui ; s'il lui dit avec la Samaritaine : « Seigneur, donnez-moi de cette eau, pour que je n'aie plus soif, et que je ne vienne plus ici puiser; « qu'il écoute cette réponse du Seigneur : « Allez appeler votre mari, et venez ici. » Vade, voca virum tuum, et veni hue. A quoi bon appeler le mari , pour conférer l'eau de la grâce divine? Que signifie cette alliance de choses si disparates? — Comme l'eau, dont parle le Seigneur, était mystique; ce mari qu'il fait appeler pour la recevoir doit être entendu mystiquement. Vir, mari, est pris ici pour l'âme virile, qui dégage l'homme des liens du démon avec l'assistance divine, le délivre du péché, et le rend apte à recevoir l'eau de la grâce divine. Car il est besoin de force virile et de courage, pour que l'homme brise la chaîne d'une mauvaise habitude, pour qu'il méprise les avanies et les clameurs du monde, pour qu'il rompe le triple lien de Satan, du monde et de la chair, lequel retient les hommes capiiisdans le péché ; pour qu'il comprime les passions, qu'il refrène les mouvements rebelles et les saillies du cœur, qu'il soumette à la raison la pétulance des sens, enfin qu'il subjugue la chair, et l'asservisse à l'esprit. Pour cela il faut appeler la virilité de l'âme , c'est-à-dire la force de la raison et le courage; sans courage il n'y a pas de vertu, car, la vertu, cette voie sûre pour arriver au bonheur, a des difficultés à surmonter.
ms SERMONS POUR LE PROPRE DU TEMPS.
Ici vous direz peut-être : Que fais-tu, candide orateur? Jusqu'à présent tu nous appelais au repos de l'âme, à une sainte tranquillité, au bonheur; maintenant, changeant de batteries, tu nous appelles au combat, à la croix, aux travaux, aux luttes. Cette question, frères, se trouve déjà résolue par ce que nous avons dit plus haut. Il n'est pas besoin d'un long raisonnement pour s'en convaincre. Car il est établi que la fatigue, la difficulté de la vertu, proviennent, non de la nature de la vertu, mais du levain de péché caché au dedans de nous, c'est-à-dire de notre propension au mal, et de notre tiédeur pour le bien. Si vous vous en souvenez, nous avons dit que le propre de l'eau spirituelle, c'est-à-dire de la grâce divine, est d'affaiblir l'ardeur de la concupiscence et la propension au mal, et de secourir notre faiblesse. Car la grâce étant la source d'où sortent toutes nos vertus, et tous les dons du Saint-Esprit, qui guérissent, réparent, fortifient toutes les puissances de notre âme, affaiblies par la maladie du péché originel; il s'ensuit que l'âme de l'homme, guérie et raffermie par le bienfait de la grâce céleste, devient plus appropriée et plus ardente à la pratique de toutes les vertus dont elle a en elle les habitudes infuses et les sources. Alors, le joug du Seigneur, pénible et lourd si l'on regarde la maladie delà nature, est doux et léger par le secours de la grâce divine. Après avoir, dans un premier combat, triomphé de la chair et du monde à l'aide de la grâce divine, plus nous avançons dans la carrière de la vertu, plus tous les devoirs nous en sont rendus faciles, agréables et consolants.
Dévorons donc, frères, cette première difficulté, et demandons par des prières incessantes cette eau céleste que le Seigneur offre aujourd'hui à la Samaritaine. Si nous la demandons pieusement, il ne la refusera pas, lui qui nous invite ainsi à demander : «Vous lui en auriez demandé, et il vous eût donné de l'eau vive. » Demandons, frères, cherchons, frappons, implorons d'une voix importune la miséricorde du Seigneur; car il donnera à ceux qui demandent, il ouvrira à ceux qui frappent, et il ira au-devant de ceux qui cherchent. En lui seul nous trouverons toutes les grâces et tous les biens. A lui honneur et gloire dans les siècles des siècles. Amen.
rv* DIMANCHE DE CARÊME, SERMON I. 569
PREMIER SERMON
POUR
LE IVe DIMANCHE DE CARÊME.
EXPLICATION DE L'ÉVANGILE
Sequebatur eum mullitucio magna, quia vidébant signa qux faciebat super his qui infirmabantur.
Une grande foule de peuple le suivait, parce quïls voyaient les miracles qu'il faisait sur les malades. Joan. vi, 2.
Nous sommes déjà, mes frères, arrivés insensiblement au quatrième dimanche de ce saint temps, dimanche appelé vulgairement in Lcetaxe, parce que la messe de ce jour commence par ce mot de réjouissance. Que signifie donc cette invitation si inattendue à la joie? Car « un discours à contre-temps est comme une musique pendant le deuil. » Musica in luctu, importuna narratio. Eccli. xxn, 6. Pourquoi, au milieu du deuil quadragésimal où retentit toujours à nos oreilles cette voix lugubre du Seigneur : « Convertissez-vous à moi de tout votre cœur, dans les jeûnes, dans les larmes et dans les gémissements, » Joël, n, 12, l'Eglise nous appelle-t-elle maintenant, non plus à la douleur, mais à la joie? La cause en est, mes frères, que l'Eglise se persuade que beaucoup de ses enfants ont profité de ce saint temps pour revenir à des sentiments meilleurs, et pour sortir de la mort du péché. Ceux-là seulement, elle commence à les soutenir par la confiance, elle les excite à espérer le pardon, et à se réjouir spirituellement de leur résurrection.
Voilà pourquoi elle dit : Réjouissez-vous, non pas tous, mais vous seulement qui avez été dans la tristesse ; vous sentirez la joie merveilleuse de la consolation divine, suivant ce témoignage du Seigneur : a Heureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés. » Matth. v, 5. Ils méritent, en effet, consolation et joie, les vrais affligés, « parce que la tristesse qui est selon Dieu produit pour le salut uue pénitence stable. » Tristitia quœ secundum Deum est pœnitentiam in salutem stabUem operatur. II Cor. vu, 10.
Si pour célébrer le retour d'un fils perdu, le Père céleste fait tuer le veau gras, et solenniser une fête dans sa maison, Luc. xv, 23 ; si les anges mêmes se réjouissent dans le ciel pour un seul pécheur faisant pénitence, à combien plus forte raison le pénitent lui-même doit-il se réjouir de son propre salut? «Vrai pénitent, dit saint Augustin, ayez de la douleur, et réjouissez- vous de votre douleur; car la douleur des blessures est un signe de santé. » Comme le bois vert, jeté au feu, pleure et brûle tout à la fois, que le vrai pénitent soit aussi en même temps dans la tristesse et dans la joie. N'a-t-il pas raison de se réjouir, celui qui a vaincu le péché , qui a rompu ses chaînes et ses fers, qui a triomphé de Satan, qui^ en a secoué le joug, qui est rentré en grâce avec Dieu, et qui, par le secours divin, a été rappelé de la mort du péché à la vie? Aussi le bon père dit-il au fils économe : « Il fallait faire festin et nous réjouir, parce que votre frère était mort, et qu'il est ressuscité; il était perdu, et il est retrouvé. » Luc. xv, 32. Oui, frères, il est juste que, vous qui avez semé dans les larmes, vous moissonniez dans l'allégresse ; que vous qui avez passé par le feu et l'eau, c'est-à-dire, parle feu de la douleur, et les larmes de la componction, vous arriviez à la consolation de l'espérance et de la joie. Mais, je le répète, frères, cette joie n'appartient qu'à ceux qui ont été dans la tristesse, non à ceux qui sont encore engagés dans la fange du péché, et qui, au milieu de ce carême, nonseulement n'ont pas confessé leurs crimes, mais n'ont pas même résolu de fuir les occasions de péché, qui les enlacent comme autant de liens. Non, l'Eglise ne les appelle pas à la joie spirituelle et à l'hérédité céleste, aussi longtemps qu'ils demeurent dans cet état ; elle sait qu'il est écrit : « Que les méchants périssent devant Dieu, comme la cire fond devant le feu. Que les justes soient comme dans un festin, qu'ils se réjouissent en présence de Dieu, qu'ils se livrent à l'allégresse. » Ps. lxvii, 3. A ceux-là sont dénoncées la mort et la perdition ; ceux-ci sont invités au banquet céleste, et à la joie spirituelle. Cette joie, frères, fruit d'une tristesse salutaire, implorons-la donc d'une voix suppliante auprès de Dieu, par l'entremise de la très-sainte Vierge, afin que nous ayons droit de nous réjouir aujourd'hui avec l'Eglise. Ave Maria.
IVe DIMANCHE DE CAREME, SERMON I. 571
« Jésus s'en alla au delà de la mer de Galilée , qui est le lac de Tibériade ; et une grande foule le suivait , parce qu'ils voyaient les miracles qu'il faisait sur les malades. » Tous ceux-là suivaient le Seigneur, mais l'intention, qui les portait à suivre, n'était pas pure chez tous. Sous le voile de la piété, beaucoup cherchaient non pas tant Jésus-Christ Notre-Seigneur, qu'eux-mêmes et leurs avantages. Et quoique l'Evangéliste dise qu'ils le suivaient, parce qu'ils le voyaient opérer des miracles; un peu plus bas cependant le Seigneur interprète ainsi leurs intentions : « En vérité, je vous le dis, vous me cherchez, non à cause des miracles que vous avez vus, mais parce que je vous ai donné à manger, et que vous avez été rassasiés. » Joan. vi, 26. C'est-à-dire, ce n'est pas parce qu'à la vue de tant de prodiges vous avez fait des progrès dans la foi, but de ces prodiges , mais c'est parce que vous regardiez avant tout votre utilité. C'était donc la nourriture du corps seulement qu'ils cherchaient dans les miracles, et non la foi. Ici apparaissent clairement la perversité et l'ingratitude des hommes, qui abusent en mille manières des bienfaits de Dieu. Car il est constant que tous les miracles, accomplis par le Seigneur pendant sa vie mortelle, avaient pour objet d'abord la santé de l'àme, puis celle du corps; il se proposait de guérir dans l'âme la blessure de l'infidélité, et de délivrer les corps de toutes les maladies. Mais les Juifs voulaient bien de la santé du corps; quant à la guérison de leur blessure d'incrédulité, c'était leur moindre souci. Au reste, ils prouvaient qu'ils étaient bien malades sous ce dernier rapport, eux qui demandaient au Seigneur un nouveau miracle en ces termes : « Quel miracle donc faites-vous, afin que le voyant nous croyions en vous? Que faites-vous d'extraordinaire? » Joan. vi, 30.
Si, à cause de cela, ils étaient blâmables, nous ne le sommes guère moins, nous qui chaque jour faisons à peu près la même chose. Car il est évident que tous les bienfaits de la nature, et ce monde lui-même tout entier, ont été institués surtout pour nous porter à admirer et à aimer notre Créateur, notre bienfaiteur; et ensuite pour que les productions incessantes de cette nature pourvussent aux besoins de notre corps. La pensée du Seigneur a donc été de nous amorcer en quelque sorte par ces
bienfaits matériels, afin que, séduits par les biens du corps, dont nous sommes si avides, nous excitions en même temps dans notre cœur et la foi et l'amour, et que ces biens soient une espèce d'intermédiaire pour nous faire passer de la santé du corps à la santé de l'âme. Mais nous, que faisons-nous? Nous sommes si attachés aux choses de la terre , nous usons si à contre-sens des choses créées que, poursuivant avec passion celles seulement qui sont utiles et avantageuses au corps, nous repoussons avec dédain comme superflues , et ne nous concernant en rien , celles qui pourraient sauver l'âme; et cependant c'est en considération de ces dernières que toutes les autres ont été établies.
En cela, nous ressemblons à ces serviteurs infidèles qui, ayant reçu de leur maître une assez forte rémunération à condition de le servir, sont enchantés du salaire reçu par eux, mais ne veulent plus entendre parler de service. C'est ce que nous faisons , nous qui usant , pour la réfection de nos corps , de tous les bienfaits de Dieu contenus dans les diverses parties de ce monde, ne levons pas même les yeux au ciel pour reconnaître le dispensateur de dons si merveilleux. Et, ce qui est bien plus grave, il en est qui non-seulement oublient leur généreux bienfaiteur, mais même qui usent et abusent de ses bienfaits jusqu'à l'outrager, comme il s'en plaint lui-même par la bouche du Prophète : a Je les ai rassasiés, et ils sont devenus des adultères; ils couraient dans la maison d'une prostituée. » Jerem. v, 7. Ainsi l'abondance qu'ils tenaient de la libéralité du Seigneur, et qui devait exciter leur reconnaissance, suivant ces paroles divines : « Les pauvres mangeront et seront rassasiés, ils loueront le Seigneur et le rechercheront, » Ps. xxi, 27, a été pour eux une occasion, non de louer le Seigneur, mais de se livrer à la débauche et de violer les prescriptions de Dieu. Gorgés de vins et de viandes, ils servent leurs passions et leurs plaisirs; c'est là leur dieu.
Je ne saurais mieux comparer leur impudence qu'à la perversité d'Hanon, roi des Ammonites. Il venait de perdre son père qui avait été lié d'amitié avec David ; et David, par déférence, lui avait envoyé à cette occasion des ambassadeurs pour lui adresser des compliments de condoléance. Bien loin de reconnaître ce procéda,
IVe DIMANCHE DE CARÊME, SERMON I. 573
Hanon, traitant les envoyés comme des espions , leur fit raser la moitié de la barbe, leur fit couper la moitié des habits jusqu'au haut des cuisses, et, après cet ignoble outrage, les congédia. II Reg. x, 1 et seq. A ce prince sans pudeur ressemblent ceux qui abusent des bienfaits divins; qui, à cette occasion, au lieu d'honorer, de servir, de louer Dieu , se livrent à la débauche et à l'orgueil. Vous voyez, frères, que nous ne différons pas beaucoup de ceux-là, lorsque, dans les œuvres divines, nous recherchons si avidement ce qui est pour le corps, et que nous négligeons entièrement ce qui a rapport au salut de l'âme. Yoilà comme les Juifs suivaient le Christ, non pour recueillir la foi, que leur proposaient tant de miracles, mais pour engraisser leurs corps de la pâture que leur donnait le Seigneur.
Par suite de ce désordre, toutes les fois que nous sommes travaillés par les maladies, par la peste, par la famine, par la guerre, ou quelque grave incommodité du corps, alors enfin nous courons dans les temples, nous demandons des prières publiques, chacun fait célébrer le saint sacrifice, ou fait des vœux, ou entreprend nu-pieds de lointains pèlerinages : pourquoi tout cela? l'un pour être délivré de sa maladie, l'autre pour obtenir une heureuse navigation ; celui-ci pour réussir dans une entreprise matrimoniale qui lui tient fort à cœur, l'autre pour gagner un procès qu'il a intenté. Et quand les hommes se conduisent ainsi dans de telles circonstances, vous en trouverez à peine un qui vous demande une messe pour être affranchi de la maladie d'orgueil, de colère, d'envie, de haine, de luxure, qui le dévore; ou bien pour acquérir les vertus d'humilité, de charité, de chasteté, de patience. Le Seigneur fait connaître leurs pensées et leurs désirs par l'organe d'Osée : « Ils ne cherchent que du blé et du vin, et, quand ils en ont, ils s'éloignent de moi. » Super trilkum et vinum ruminabant, et cliscesserunt a me. Ose. vu, 14. C'est-à-dire, tous leurs soins, tous leurs soucis sont pour le blé, pour le vin, pour l'huile, et autres biens de cette sorte; quant à moi, qui les répands sur eux avec tant de libéralité , ils me négligent. Si donc l'âme est tellement supérieure au corps, si ses biens et ses maux sont infiniment plus grands que ceux du corps, comment
qualifier notre démence, à nous qui, tourmentés sans cesse à l'occasion de ceux-ci, vivons dans la plus complète indifférence sur ceux-là?
D'après ce qui précède, chacun de nous peut voir à quelle bannière il appartient. Car la principale différence entre les justes et les méchants, c'est que les justes, surtout ceux qui aspirent à la perfection, n'ont qu'une seule préoccupation sur laquelle se concentrent tous leurs efforts, toute leur énergie : c'est de servir Dieu, et de veiller au salut de leur âme ; c'est là le seul objet de tous leurs vœux, au point qu'ils se feraient scrupule de demander la moindre chose relative au bien-être ou à la santé du corps, qu'ils regardent avec le dernier mépris. Les méchants , au contraire , « ceux qui donnent leurs noms à leurs domaines, » Ps. xlviii, 12, les citoyens endurcis de Babylone, s'occupent uniquement de leur corps, comme s'ils n'avaientni âme, ni foi, ni espérance en la vie future. Pour eux, le souverain bien, c'est la prospérité de ce corps, son bien-être, ses plaisirs; c'est à lui qu'ils rapportent tous les travaux de la vie, toutes les choses divines et humaines; de sorte que si quelquefois il leur prend fantaisie, ou de chercher Dieu, ou de l'invoquer, ou de se le rendre propice par leurs vœux, c'est moins Dieu qu'eux-mêmes qu'ils cherchent , parce que leur mobile c'est non pas l'amour de Dieu, mais l'amour d'eux-mêmes. De ce nombre étaient ceux qui suivaient le Seigneur, soit pour être guéris de leurs maladies, soit pour être rassasiés de pains; et qui cependant , nous l'avons dit, ne croyaient pas encore en lui.
Eh quoi, direz-vous, tu nous défends donc de recourir humblement à Dieu dans nos calamités? Nullement. Bien au contraire, je le demande de toutes mes forces. C'est même souvent pour cela que le Seigneur nous envoie des épreuves , afin qu'avertis au moins par ces plaies, nous revenions à lui. De là ces paroles du Prophète : « Couvrez, Seigneur, leur visage d'ignominie, et ils chercheront votre nom. » Ps. lxxxti, 17. Le même Seigneur, par la voixd'lsaïe, se plaint que les hommes, accablés de maux, ne se réfugient pas dans son sein : « Le peuple n'est pas revenu vers celui qui le frappait. » Isa. ix, 13. Et encore : «Vous les avez frappés, et ils ne l'ont pas senti; vous les avez broyés, et ils n'ont pa?
IVe DIMANCHE DE CAREME, SERMON I. 573
voulu se soumettre au châtiment. » Percussisti eos, et non doluerunt; attrivisti eos, et noluerunt recipere disciplinant. Jerem. v, 3. Ceux qui , dans toute calamité, recourent au Seigneur, je ne les accuse donc pas, je les approuve fortement ; ce dont je me plains, c'est que toute leur sollicitude est pour les maladies du corps, et nullement pour celles de l'àme : c'est que nous ne comprenions pas que, par ces maux du corps, le Seigneur veut procurer le salut de notre âme. Cela prouve clairement que nous sommes charnels, puisque nous n'avons de goût et de souci que pour ce qui est de la chair, et non pour ce qui est de l'àme.
Le Seigneur ayant donc résolu de nourrir cette multitude qui le suivait, dit à Philippe : « Comment nous procurer assez de pain pour tant de monde? Il disait cela pour le tenter. » Tenter, comme vous le savez, c'est vouloir connaître quelque chose au moyen d'expériences, et sonder le fort ou le faible. Toutefois le Seigneur n'avait pas besoin de cette épreuve, lui qui connaît toutes choses avant qu'elles arrivent ; mais les hommes ont besoin d'expériences, afin de connaître plus sûrement, et eux-mêmes, et les soins de la providence divine. Par cette interrogation, il voulait éprouver la foi de Philippe, et voir si, après tant de miracles, il aurait pleine foi à ce qui allait suivre. Pour que vous compreniez mieux, il est bon de faire observer ici une différence entre les justes et les impies, entre les parfaits et les moins parfaits. C'est que les justes profitent tellement des œuvres et des bienfaits divins, qu'au moyen du passé ils apprennent à conjecturer et à attendre l'avenir. Ainsi , lorsqu' Abraham envoya son serviteur, pour chercher à son fils Isaac une épouse de sa race et de sa parenté, le serviteur manifesta des inquiétudes sur le succès de sa mission. Mais Abraham, fort des bienfaits de Dieu, rendit par ces paroles la confiance au serviteur chancelant : « Le Seigneur du ciel et de la terre, qui m'a tiré de la maison de mon père, et m'a dit : Je donnerai cette terre à ta race, lui-même enverra son ange avec toi, et tu recevras une épouse pour mon fils. » Gènes, xxiv, 7. Voyezvous comme le passé lui était garant de l'avenir?
Ainsi encore, réduit à la plus grande détresse, parce que tout Israël, conjuré pour le détrôner, suivait de tout son cœur Absalon
son fils, David , fuyant avec une petite troupe, II Reg. xv, passim, était cependant si plein de confiance, qu'il disait : « J'ai dormi et me suis reposé, etc. » Ego dormivi et soporatus sum. Au lieu de ces mots, comme en hébreu les temps du passé et du futur se confondent, d'autres ont traduit plus clairement : Ego cubabo et dormiam, meque ipsum excitabo, quia Bominus sustentât me. « Je me coucherai, je dormirai, et me réveillerai, parce que le Seigneur me soutient. » Ps. ni, 6. Il s'appliquait ainsi à lui-même cette promesse du Seigneur : « Vous dormirez , sans qu'il y ait personne qui vous épouvante. » Sophon. m, 13. Yoilà pourquoi il dit : c< Je dormirai, et je me réveillerai; » ce ne sera ni le bruit des chevaux, ni l'éclat de la trompette, ni le cliquetis des armes, qui me réveilleront; mais moi-même, quand j'aurai assez dormi, je me réveillerai. — Quoi donc? d'où vient ta confiance, pour que dans cette guerre périlleuse et acharnée, tu te promettes une telle paix? — Il ajoute aussitôt la cause : Parce que le Seigneur me soutient. — Comment sais-tu qu'il te soutient? — Par le passé je juge de l'avenir. « Parce que vous avez frappé tous mes adversaires, et brisé les dents des pécheurs. » Ps. ni, 8. Comme s'il avait dit : Au milieu de tant de périls qui m'environnent de toutes parts, je serai plein de calme et de confiance; parce que, Seigneur, jamais vous ne m'avez manqué dans mes traverses. Yous avez terrassé Saùl, mon implacable et perpétuel ennemi; vous avez rendu vaines la violence et la fureur des méchants qui attentaient à ma vie, soit à découvert, soit dans l'ombre. Yoilà comment le souvenir de vos bienfaits passés fortifie mes espérances, et m'est garant contre les dangers à venir; puisque vous, Seigneur, vous êtes toujours le même, et que de vous, en pareilles circonstances, je me promets toujours la même protection et la même miséricorde. C'est pour la même raison que ce Prophète a écrit le long psaume i.xxvii, commençant ainsi : « Peuple, écoutez ma loi. » Il y rappelle, pour animer les Hébreux à l'espérance, et à la pratique des divins commandements, tous les bienfaits dont Dieu combla leurs pères : « Nous annoncerons les louanges du Seigneur, sa force et les œuvres merveilleuses qu'il a faites. » lbid. 4. Pourquoi?— « Afin qu'ils mettent en Dieu leur espérance, qu'ils n'ou-
blient pas les œuvres de Dieu , et qu'ils gardent ses commandements. » Ibid. 7. Car je sais que ces connaissances et ces contemplations entretiennent merveilleusement l'espérance en Dieu , et qu'elles portent les hommes à aimer, à pratiquer les lois divines.
Revenons à notre histoire. A quel point de cette philosophie chrétienne Philippe était-il arrivé? Les miracles et les bienfaits passés lui avaient-ils appris que le Seigneur pouvait pourvoir à la nécessité présente, tout aussi bien qu'il l'avait fait ailleurs? C'est pour l'éprouver à cet égard que le Seigneur l'interroge. Mais Philippe et les autres, avant l'arrivée du Saint-Esprit, étaient restés bien ignorants, et de prémisses si évidentes ils n'étaient pas en état de tirer une conclusion si facile. Nous lisons dans saint Matthieu que le Seigneur, en une autre circonstance, leur reprocha vivement cette ignorance. Ils venaient de traverser le lac, et n'ayant pas de pain, ils étaient inquiets, lorsque le Seigneur leur dit : « Hommes de peu de foi, pourquoi vous entretenez-vous ensemble de ce que vous n'avez de pains? Ne comprenez-vous pas encore, et ne vous souvient-il pas que cinq pains ont suffi pour cinq mille hommes, et combien vous en avez remporté de paniers? et que sept pains ont suffi pour quatre mille hommes, et combien vous en avez remporté de corbeilles? » Maith. xvi, S et seq. Voyant une autre fois le Seigneur marcher sur la mer, quoiqu'il les appelât de sa voix qui leur était connue, ils pensèrent que c'était un fantôme. Matth. xiv, 26. « Ils n'avaient pas fait assez d'attention sur le miracle des pains, parce que leur cœur était aveuglé. » Marc, vi, 52.
On voit par là, (Cajétanle remarque), que la foi est un don spécial de Dieu , puisque la vue de tant de miracles ne fit faire aux disciples que peu de progrès dans cette vertu. Pour moi, j'ajoute que ni miracles, ni fléaux, ni bienfaits de Dieu, quelque grands qu'ils soient, ne suffisent, sans un souffle particulier de Dieu, pour éclairer convenablement nos intelligences. — Immenses furent les bienfaits que reçut Adam dans le paradis; immenses furent les plaies qui frappèrent Pharaon en Egypte; assez éclatants étaient les miracles que les Juifs virent en Jésus-Christ; et néanmoins, Adam, comblé de tant de bienfaits, succomba dans le para-
dis; et Pharaon, broyé sous tant de fléaux, persista dans le mal; et les Juifs, à la vue de tant de miracles , restèrent obstinés dans leur incrédulité. Hélas! s'il en est ainsi, quelle espérance me restera-t-il de voir nos paroles, nos cris, servir en quelque chose au salut de nos auditeurs , à moins que le secours du ciel n'intervienne ; puisque ni tant de bienfaits, ni tant de fléaux , ni tant d'admirables miracles n'ont été d'aucune utilité pour les hommes? — C'est là, frères, la croix bien lourde et presque intolérable de ceux qui , prêchant avec zèle la pure' doctrine du Christ , voient que tant de veilles, de travaux, d'études et d'efforts portent si
peu de fruit.
Que reste-t-il donc? — Il reste que le fidèle s'abaisse jusqu'au fond de l'abîme; et que, reconnaissant sa petitesse et sa misère, il s'attache tout entier à Dieu, ne dépende que de Dieu, et lui crie sans cesse : Ne m'abandonnez pas, ne me rejetez pas de votre face, ne me retirez pas votre main. Sans cette main, ni l'ange dans le ciel, ni dans le paradis le premier homme , ni à l'école du Sauveur un apôtre choisi par lui, ne furent à l'abri du danger; soutenus par elle, au contraire, le bienheureux Job fut en sécurité sur son fumier, André au gibet, et les saints martyrs sur le chevalet.
Voilà, frères, le premier et le souverain remède ; voici le second : instruits par les erreurs des disciples du Seigneur, concluons de ses bienfaits passés à ses bienfaits à venir, et en ayant reçu de nombreux et d'immenses, apprenons à en espérer de moindres, pour ne pas perdre courage dans l'adversité. Ainsi, chacun pourra se dire : Dieu m'a donné cette âme par laquelle je vis, ce souffle que je respire, cette foi par laquelle je suis chrétien. De préférence à tant de milliers d'hommes, il m'a mis au nombre de ses enfants par la grâce du baptême, et m'a fait entrer en participation de la nature divine. Pour moi il est descendu du "ciel ; pour moi il s'est fait non-seulement homme, mais opprobre des hommes; que ne dois-je pas attendre d'un père si aimant? Lui qui a conféré de si grands biens, comment en refuserait-il de moindres? Lui qui a pourvu à mes besoins au prix de si grands sacrifices, comment
IVe DIMANCHE DE CARE.ME, SERMON I. 579
me manquerait- il dans mes périls, quand il n'y a plus lieu pour lui à aucuns travaux? Si mes transgressions m'ôtent cette confiance, est-ce que sa bonté et sa miséricorde ne sont pas au-dessus des péchés du monde entier? Voilà, frères, notre philosophie. Eusèbe Emissène l'a dit : Que l'homme reconnaissant des biens qu'il a reçus, apprenne à espérer ceux qui lui sont promis; et que la bonté passée de son Dieu lui soit caution des biens à venir.
Mais, en parlant ainsi je rougis, s'il faut avouer franchement ma pensée ; car je crains de parler à des sourds, ou à des gens qui regardent mes paroles comme une chanson. En effet, combien y en a-t-il qui, dans la détresse et quand tout secours humain leur manque, persistent avec constance et fermeté dans cette espérance en Dieu? Quelle est l'âme, si elle n'a pas d'appui ailleurs, qui cherche à se rafraîchir dans la confiance en la divine miséricorde? Et, ce qui est plus déplorable, quoique dans les tribulations nous recourions si peu à la consolation de cette espérance, cependant dans la perpétration dn péché nous nous appuyons si bien sur cette même espérance en la divine miséricorde, qu'il semble que nous y puisions des encouragements au mal. Les méchants ne vantent donc et ne célèbrent la miséricorde de Dieu que pour en prendre occasion de vivre avec plus de licence, et de commettre tous les forfaits. Toutefois eux qui donnent ainsi tant d'étendue à la miséricorde divine, ils la rapetissent singulièrement d'une autre manière. Car il arrive souvent que tel individu se défie de pouvoir obtenir autrement que par la fraude et l'injustice beaucoup de choses qu'il croit nécessaires aux usages de la vie ; et il n'a pas une assez haute idée de la divine miséricorde pour avoir la confiance qu'il pourra en obtenir ces mêmes choses par ses prières. Que fait-il donc? Il ne craint pas de violer les lois de Dieu, pour arriver à l'objet de sa convoitise, et il espère le pardon de son crime de cette miséricorde dont il ne croit pas pouvoir tirer des secours pour sa vie. Peut- on rien imaginer de plus absurde? En effet, demandez à un usurier, à un marchand indélicat, à un plaideur de mauvaise foi, à un avocat injuste, à un juge inique , pourquoi il s'enrichit par des voies illicites ; il n'apportera pas d'autre raison que les besoins de sa famille, et la miséri-
corde de Dieu qui pardonne facilement les offenses. A un tel
homme voici le langage que je puis tenir :
0 homme, dites-moi, puisque vous avouez que Dieu est assez bon, assez miséricordieux pour vous pardonner vos crimes; pourquoi plutôt ne concevez-vous pas de lui cette espérance, qu'il pourvoira à vos besoins sans qu'il faille perpétrer tant de forfaits? Pourquoi faites-vous Dieu si miséricordieux à pardonner, si barbare et si négligent à secourir votre indigence? Pourquoi, quand vous lui accordez ce qui est plus grand, lui retirez-vous ce qui est moindre? Car la miséricorde qui pardonne les transgressions est autrement grande, que celle qui pourvoit aux nécessités du corps. La première donne la vie éternelle, la seconde entretient la vie temporelle. L'une donne le prix du sang d'un Dieu; l'autre, une nourriture qu'elle ne refuse pas même aux fourmis et aux vermisseaux. Si donc vous avez assez de confiance en la miséricorde divine, pour en espérer un bien si précieux, comment se fait-il que vous n'osez pas en espérer une chose si vile? Ainsi, vous exaltez la miséricorde de Dieu, pour l'offenser avec plus de licence, et non pour tout attendre de lui, renoncer au péché, et vous abandonner à lui sans réserve.
Quoi donc? ne comprenez-vous pas que ce sont là des machinations du diable , qui cherche à vous enlacer? Avez-vous oublié ce conseil : « Ne mettez point votre confiance dans l'injustice et dans les rapines? » Nolite sperare in iniquitate, et rapinas nolite concupiscere. Ps. lxi, 11. De grâce, quel bien pouvez-vous vous promettre de ce que vous avez acquis par l'iniquité? Pour y parvenir, vous vous faites un ennemi de celui sans qui rien ne peut réussir. Yous allez même jusqu'à vous servir de Dieu en guise d'un marche-pied, au moyen duquel vous puissiez atteindre à ce que vous convoitez. Je vous le demande, qui s'est jamais bien trouvé d'avoir offensé Dieu? Car Dieu, jaloux de sa gloire, pour qu'aucun forfait ne soit heureux en ce monde, confond si bien les projets des impies, que les mêmes moyens qu'ils emploient pour arriver au bonheur, les conduisent à leur perte. Si cette raison ne vous convainc pas, vous qui voulez vous enrichir par des moyens injustes, en voici une qui doit vous con-
vaincre : c'est que , si Dieu ne le favorise et ne lui est propice, personne ne saurait acquérir ni richesses, ni tout ce que le vulgaire appelle des biens. Tout le psaume cxxvi n'est qu'un développement de cette vérité. Dans presque tous les autres psaumes, le royal Prophète dépeint le bonheur et les trésors que les âmes justes trouvent en Dieu seul; mais, dans ce psaume cxxvi, il ajoute que, sans la volonté et le bienfait de Dieu, nul ne saurait avoir ni biens terrestres, ni sécurité, ni paix, ni héritage, ni postérité. « Si Dieu ne bâtit la maison. . . Si Dieu ne garde la ville, etc. » Mais à ses bien-aimés le Seigneur donnera la paix et la tranquillité, pour qu'ils dorment paisiblement, et que rien ne les effraie ; il leur donnera une postérité, des enfants à qui ils laissent leur héritage.
La même pensée est exprimée dans ce verset : « Il ne nous viendra du secours ni de l'Orient, ni de l'Occident, ni du désert, parce que c'est Dieu qui est le juge. » Ps. lxxiv, 7. C'est-à-dire, malgré Dieu, ou sans la faveur de Dieu, aucun artifice, aucun moyen, aucun travail ne procurera aux hommes richesses, puissance, ou dignités, parce que la dispensation de ces choses appartient à celui-là seul qui, arbitre équitable du monde, départit à chacun, suivant qu'il lui plaît, soit les récompenses, soit les supplices mérités. Ainsi « tel sort de prison pour régner, et tel, qui est né roi, tombe dans la pauvreté. » Eccle. iv, 14.
Personne, frères, ne peut douter de la vérité de nos assertions, puisqu'elles s'appuient sur le témoignage des saintes Lettres. S'il en est ainsi, quelles ne doivent pas être, dans toutes leurs traverses, la paix et la tranquillité des justes, qui ont au ciel un tel père et un tel protecteur? Ils peuvent dire à bon droit avec le Prophète : « Je dormirai et reposerai en paix; parce que, Seigneur, vous m'avez merveilleusement établi en espérance; » ou, comme traduit saint Jérôme : « parce que vous m'avez fait habiter en espérance et en sécurité. » Ps. iv, 9. Les impies peuvent aussi apprendre par là, combien sont vains et impuissants les efforts de ceux qui, en opposition avec Dieu, cherchent à s'assurer la sécurité, les richesses, et les biens de la terre. Ils ont beau suer, user toute leur énergie ; ils perdent leur temps et leur peine; et, instruits par
leurs stériles tentatives, ils apprendront à leurs dépens que le Prophète a dit vrai : « Vous concevrez du feu, et vous enfanterez de la paille. » Concipietis ardorem, et parietis stipulant. Isa. xxxni, 11. C'est-à-dire, les projets que vous formez seront, par leur impuissance et leur inanité, comparables à du chaume broyé ; l'ouvrage qu'enfin vous enfanterez avec les efforts d'une femme en travailj sera comme une paille sèche. — - Mais revenons.
Philippe et André n'avaient donc pas répondu convenablement à la question proposée. Cependant le Seigneur ordonne à ses disciples de faire asseoir la foule, et de la préparer à prendre son repas. Ici il faut rendre justice à l'obéissance des disciples : n'ayant pas de quoi pourvoir aux besoins d'une telle multitude , ils n'hésitent pas; ils n'apportent ni objection, ni retard; ils exécutent les ordres du Seigneur, et font asseoir le peuple. Le Seigneur prit donc les pains, et, rendant grâces, il les rompit; puis les donna aux disciples, pour qu'ils les distribuassent à la foule. Remarquons ici d'abord qu'il lui était également facile de rassasier ce peuple, et avec ces pains, et sans ces pains; cependant le Seigneur ne crut pas devoir négliger ce faible approvisionnement , qu'il multiplia en vertu de sa bénédiction et de sa puissance. Il y a là pour nous un grand enseignement. Sans doute c'est par un bienfait particulier de Dieu que nous sommes justifiés et que nous avançons de vertu en vertu; ce qui fait dire à saint Augustin : « Seigneur, c'est votre grâce qui nous excite, nous élève, nous enflamme, nous fait avancer; par elle, nous pouvons, dans cette vallée de larmes, faire monter notre cœur vers vous, et chanter le cantique des degrés. » Mais quoique l'entrée et le progrès dans la vie spirituelle soit un bienfait particulier de Dieu, cependant il exige de nous quelque chose; il ne veut donner du sien, c'est-à-dire donner le principal, qu'à la condition que nous lui donnerons du nôtre, quelque peu que ce soit.
Oui, ce que Dieu nous accorde l'emporte infiniment sur ce qu'il nous demande. Que n'a-t-il pas souffert pour notre salut? Et que nous demande- t-il autre chose que la pénitence et la charité, ce
résumé de la loi? Cependant, si nous ne donnons pas ce peu, nous n'obtiendrons pas le souverain bien. Par la grâce de Dieu offrons donc ce que nous pouvons, c'est-à-dire, quelques semences de vertus; le Seigneur multipliera cette semence, et tera fructifier notre justice. Car, il a été dit avec vérité : « Il sera donné à celui qui a, et il nagera dans l'abondance; » c'est-à-dire, à qui donnera un peu, on donnera beaucoup. Or, il serait bien déplorable que, ne voulant pas, par insouciance, accorder le peu qui nous est demandé, nous perdissions la grâce du Christ. Quant aux moyens à employer pour obtenir le pardon de nos fautes , pardon qui est l'objet de ce saint temps, que pouvait-on exiger de moins que la pénitence et la confession? Car quelle plus grande clémence que celle qui accorde à une confession suppliante et contrite la grâce de la rémission, tandis que Jésus- Christ Notre -Seigneur ne nous l'a méritée qu'au prix de son sang? Mais combien peu veulent se procurer cette grâce, même à si bon marché?
Comment ? dira quelqu'un. Mais il n'y a pas de fidèle qui , en ce saint temps, ne s'approche du sacrement de pénitence? — Je le veux bien. Mais combien y en a-t-il qui fassent une bonne confession? Car, puisqu'il y en a tant qui, une fois leur confession achevée, ne changent rien à leur première vie, et se souillent des mêmes fautes, haines, débauches, médisances, parjures, mensonges, dont ils étaient les esclaves ; quel signe aurai-je pour penser qu'ils ont recueilli, par la vertu des sacrements, l'Esprit et la grâce du Christ? Si vous me demandez quels sont les défauts de leurs confessions, je répondrai que ces défauts sont nombreux, et voici les principaux : d'abord la plupart n'examinent pas, ne scrutent pas leur vie, mais viennent remplir ce devoir sans réflexion, sans aucune préparation; ensuite ils ne fuient pas les occasions du péché, ne restituent pas les objets dérobés, ne font pas amende honorable au prochain pour la réputation qu'ils lui ont ravie. Ces choses et autres semblables pourront être traitées, à l'occasion, avec plus de développements, par les prédicateurs. Qu'il me suffise de leur avoir préparé la voie.
Le Seigneur prend donc les pains d'orge, et commence par rendre grâces à son Père; nous enseignant par son exemple
qu'avant le repas nous devons élever notre àme à Dieu, qui nous fournit tout en abondance, dont le bienfait pourvoit à notre nourriture, dont la Providence nous gouverne, dont la volonté nous soumet toutes les créatures, et qui a tout mis sous nos pieds, brebis, bœufs, animaux du désert. Ps. vin, 8. Cependant les mœurs du peuple chrétien ont tellement dégénéré que , si un homme de quelque distinction, avant de prendre son repas, faisait une prière, il n'en manquerait pas qui riraient de lui , comme d'un inepte et d'un stupide. Ce seul indice ne suffit-il donc pas pour caractériser la malheureuse corruption de ce siècle, où la doctrine et les exemples du Christ, où le Christ lui-même sont méprisés au point qu'imiter le Christ est tenu un opprobre? « Quel est, dit Salvien, l'honneur du Christ chez les chrétiens, où la religion est une ignominie? »
Dès que tous furent rassasiés, le Seigneur ordonna à ses disciples de recueillir les morceaux qui restaient, afin que rien ne fût perdu. — Que vous importe donc à vous , Seigneur, de voir se perdre quelques débris de pains d'orge, multipliés par le seul contact de vos mains? Certes, si vous ne laissez pas perdre ces vils débris, comment laisserez- vous périr les âmes, que vous avez rachetées, non par le contact, mais par les blessures de vos mains? Si vous êtes sensible à la perte de restes de pains d'orge, nourriture des bêtes autant que des hommes, quels ne seront pas vos sentiments en voyant périr tant d'âmes que vous avez créées à votre image? à l'empire desquelles vous avez soumis ciel, terres, mers, et tout le reste? pour le salut desquelles vous êtes descendu du ciel sur la terre, et avez bravé la mort la plus cruelle? Il s'ensuit donc de là que, s'il pouvait encore souffrir, il ne verrait pas sans une vive douleur tant d'âmes dans le monde courir à leur perte. Car celui qui, au rapport de saint Marc (vi, 34), eut compassion de ceux qui le suivaient, parce qu'ils étaient comme des brebis sans pasteur, comment n'aura-t-il pas pitié, en voyant maintenant tant d'âmes dans la gueule des loups?
Tâchons donc, frères, d'épargner au Sauveur cette cause de douleur. Pour y parvenir, ressuscitons, en ce saint temps, de la mort à la vie par une vraie pénitence, condamnons les crimes de
IVe DIMANCHE DE CAREME, SERMON II. 585
notre vie passée, retranchons vaillamment et invinciblement toute occasion de péché, commençons une vie nouvelle, et, à la faveur de la grâce divine, persévérons-y jusqu'à la fin; nous mériterons ainsi de recevoir, des mains du Seigneur, l'éternelle vie pour laquelle nous avons été créés.
SECOND SERMON
LE IVe DIMANCHE DE CAREME.
EXPLICATION DE L'ÉVANGILE
Dixit Dominus ad Philippum : l'nde ememus panes, ut manducent ht ? Hoc autem dicebat tentons eum, etc.
Jésus dit à Philippe : Où pourrons - nous acheter du pain pour tout ce monde? Il disait cela pour le tenter. Joan. vi, 5.
« Jésus alla an delà de la mer de Galilée, ou lac de Tibériade, et une grande foule de peuple le suivait, parce qu'ils voyaient les miracles qu'il faisait sur les malades. » Il y avait bien d'autres causes pour lesquelles ils suivaient le Christ, mais l'Evangéliste donne surtout celle-ci , c'est qu'il guérissait de maladies désespérées. Le Seigneur pouvait bien opérer d'autres miracles plus magnifiques aux yeux de ce peuple grossier, des signes du ciel tels que les demandaient les pharisiens, et qu'opérèrent Jésus, fils de Navé, et le prophète Isaïe, dont l'un arrêta le soleil, et l'autre le fit rétrograder ; mais notre Jésus, se souvenant de son nom, s'attachait de préférence à faire des miracles utiles aux hommes, et qui fassent à la fois des signes et des bienfaits : des signes qui attestaient la puissance de sa divinité , des bienfaits qui montraient sa sollicitude pour le genre humain. Il n'est donc pas étonnant, s'il était suivi d'une grande foule d'hommes, puisque ses œuvres leur étaient aussi utiles qu'elles étaient glorieuses pour luimême. Par un mouvement naturel, tous les hommes cherchent partout leur guérison et leurs avantages.
Le Seigneur, ayant donc vu cette multitude, dit à Philippe ;
« Où achèterons-nous du pain pour tout ce monde? 11 disait cela pour le tenter; car il savait bien ce qu'il ferait. » Grande et subtile tentation, en effet; et rien d'étonnant, que Philippe y ait été pris. Car si le Seigneur lui eût demandé : Que ferons-nous pour rassasier une telle foule? Philippe eût peut-être répondu : Seigneur, vous savez tout; c'est à vous de le savoir, à nous d'obtempérer à vos conseils et à vos ordres. Mais comme il se servit du mot acheter, Philippe ne comprenant pas la force de la tentation cachée sous ce mot, crut que le Seigneur l'interrogeait simplement sur l'achat de pains, et répondit avec assez d'à-propos que deux cents deniers ne suffiraient pas pour cet objet. Le Seigneur en effet avait coutume de confier ce soin à ses disciples, et ils crurent qu'il en avait chargé le traître Judas, lorsque, la veille de la passion, il lui dit : « Ce que vous faites, faites-le vite. » Ils crurent, dis-je, que le Seigneur l'avait chargé d'acheter tout ce qui était nécessaire pour la fête. Cette tentation ayant donc été dirigée si subtilement par le Seigneur, il nous faut rechercher ce que le divin Maître avait en vue. Car son intention n'est pas du tout à négliger.
Pour traiter plus facilement cette question , commençons par établir que, si l'on ne considère que la vie présente, il y a trois espèces d'hommes : ceux qui n'obéissent qu'à leurs passions, ceux qui obéissent à la raison seulement, ceux qui se règlent d'après la foi, supérieure à la raison. Les premiers, à la manière des brutes, se laissent conduire par leurs appétits et par leurs passions. Aussi le Prophète a dit : « L'homme étant dans l'honneur n'y est pas demeuré stable ; il est devenu semblable aux bêtes. » Ps. xlviii, 13. Car, comme les brutes, privées de la raison, ne suivent que leurs appétits; de même il y a des hommes assez oublieux de leur religion et de la dignité humaine, pour négliger la foi et la raison, et se porter, tête baissée, là où les entraîne la fougue de la passion. Ils diffèrent peu des bêtes, puisque, comme les bêtes, ils n'usent ni de la raison ni du jugement, et se laissent entraîner par l'impétuosité de la passion.
Les seconds s'élèvent au-dessus de la brute, et règlent leur vie d'après la raison, qui est le propre de l'homme. Quoiqu'ils soient
dans une condition meilleure que les premiers , la raison seule cependant ne les garantit pas de toute erreur; c'est un guide peu sur. En effet, depuis la chute du premier homme, la raison humaine, si elle n'est éclairée de la lumière de la foi, ne suffit aucunement pour vivre selon Dieu. Privée de cette lumière, quoique sur certains points elle voie assez clair, sur d'autres points cependant elle est sujette à d'étranges hallucinations. C'est ainsi que Cicéron proscrit toute violence, à moins qu'on n'ait été provoqué. Or, cette opinion est en opposition avec la doctrine du Sauveur, qui ordonne d'aimer nos ennemis, de faire du bien à ceux qui nous font du mal, et de prier pour eux. Matth. v, M. Précepte contenu, non-seulement dans l'Evangile, mais aussi dans la loi; puisque le Législateur a dit : « Ne te venge point, et ne garde point de ressentiment contre ton prochain. » Lent, xix, 18. Le même Cicéron, dans son Traité Des devoirs, dit qu'un cœur noble ne veut obéir à personne, excepté à celui qui lui donne de bons conseils et des enseignements, ou qui lui commande, en vertu d'une autorité légitime, une chose utile. Tout au contraire, l'apôtre saint Pierre veut que nous soyons soumis à toute créature humaine par amour pour Dieu. I Petr. n, 13. Enfin de la raison découle la prudence humaine, qui, bien qu'elle tienne le gouvernail de la vie humaine, est fréquemment en opposition avec les traditions divines. Celles-ci prescrivent aux pasteurs de l'Eglise de se conduire modestement, de soutenir leur dignité par la foi et par les vertus plutôt que par la splendeur de leur maison; mais la sagesse humaine l'entend autrement; elle veut d'autres usages, sous prétexte de mieux maintenir l'autorité et la dignité. On voit donc que la raison humaine n'est pas un guide infaillible, et qu'il faille suivre en toutes circonstances.
Enfin, il en est d'autres qui, mieux inspirés, ne suivent ni leurs passions, ni la seule raison, mais qui règlent leur vie d'après la foi et les institutions divines : tel ce saint roi qui disait : « Votre parole est le flambeau qui éclaire mes pas, et la lumière qui luit dans le sentier où je marche. » Ps. cxvm, 105. Et encore : «Votre loi est l'objet de ma méditation ; vos justifications sont ma sagesse. » Testimonia tua meditatio mea est, et consilium meum
justificationes tuœ; ou, comme d'autres traduisent : justificationes tuœ consiliani nui sunt. Ibid. 99. C'est comme s'il avait dit : Seigneur, je prends conseil, non des maximes humaines, mais de vos préceptes; ce sont eux qui me dirigent et me règlent. C'est là la vie propre du chrétien, la vraie voie qui mène au ciel, celle où ont marché tous les saints.
Dans cette voie a marché le père de tous les croyants, Abraham, lorsque, sur l'ordre du Seigneur, il quitta patrie, parents, alliés, amis, maisons et champs; il allait, ne sachant où, dit l'Apôtre, et préférant au sens et à la prudence de l'homme, le jugement et l'ordre de Dieu. Dans cette voie a marché Moïse qui, sans craindre l'animosité d'un roi, osa, simple pâtre, sur l'ordre du Seigneur, arracher à la tyrannie de ce roi un peuple opprimé. C'est en marchant dans cette voie qu'il ordonna à la mer de s'entrouvrir, à la roche de faire jaillir l'eau; que par ses prières plus que par ses armes il dispersa et terrassa des peuples belliqueux. Le propre caractère du fidèle, est donc de fouler aux pieds tous les conseils de la sagesse humaine, quand ils contredisent les arrêts de la sagesse divine.
Ainsi lorsque, dans l'Evangile, le Seigneur nous prescrit de ne nous préoccuper ni du boire, ni du manger, ni de tous les autres besoins de la vie, parce que le Père céleste, qui sait tout, s'en inquiète pour nous, pourvu que nous lui soyons dociles et soumis; il exige de nous que, malgré les cris de la raison, et l'absence apparente de tout moyen de salut, nous jetions en lui toutes nos sollicitudes, assurés de trouver en lui seul un appui plus efficace que dans toutes les richesses de Crésus. Je le répète avec confiance, on reconnaît un chrétien à ce qu'il a une foi vive, qu'il y conforme sa conduite, et qu'il écoute, non la raison, quand elle fait opposition à la foi, mais les commandements de Dieu. Car sur beaucoup d'autres vertus, nous sommes d'accord à certains égards avec les philosophes ; nous nous en éloignons principalement en ceci, que ne connaissant pas la foi, ils n'avaient d'autre guide que la raison toute nue; tandis que nous, ne tenant pas grand compte de la raison humaine, nous prenons pour guides, dans toutes nos actions, la foi et la lumière divine.
IVe DIMANCHE DE CARÊME, SERMON II. K89
Cette foi, cette confiance, on ne saurait dire avec quelle insistance le Seigneur l'exige de nous; avec quelle sévérité, dans presque tous les livres des Prophètes, il accuse ceux qui négligeant le secours de cette foi, ne comptent que sur les appuis humains. Pourquoi, lorsque, sous Samuel, le peuple lui demanda un roi, le même Seigneur fut-il si indigné, qu'il leur reprocha leur témérité par des signes célestes, et qu'il dit à Samuel : « C'est, non pas vous, mais moi qu'ils rejettent, afin que je ne règne pas sur eux?» I Reg. vin, 7. — Que dites- vous, Seigneur; ne seront-ils pas encore sous les soins de votre Providence, quand ils auront des rois, aussi bien que quand ils avaient des juges? — Sans doute; mais ils étaient bien plus dépendants de la Providence divine sous des juges que Dieu élisait fréquemment, que sous des rois qui devaient leur puissance, non à l'élection, mais à l'hérédité. Aussi se plaint-il vivement d'être repoussé par eux, en ce que, comme les gentils, ils prétendaient consolider leur gouvernement, non par la foi et par l'espérance, mais par les armes, et par les conseils de la prudence humaine. Et en effet, comme Samuel résistait à leurs vœux, ils lui dirent : « Non, nous voulons un roi qui nous gouverne , nous voulons être comme toutes les autres nations. Notre roi nous jugera, il marchera à notre tête, et il combattra pour nous dans toutes nos guerres. » Ibicl. xix, 20. C'était déclarer assez hautement qu'ils voulaient faire comme les autres nations, et s'appuyer sur les secours et les conseils humains, plutôt que sur la volonté de Dieu.
L'auteur et le consommateur de notre foi , ainsi que l'appelle l'Apôtre, Notre-Seigneur Jésus-Christ qui a si souvent recommandé cette foi dans les Lettres évangéliques, l'exige absolument de nous, et dans la circonstance présente il examine si Philippe, après avoir été témoin de tant de miracles, avait fait assez de progrès dans la foi pour que, là où la raison humaine ne promettait aucune assistance, il trouvât par la foi ce que la raison était impuissante à saisir. Mais le disciple, encore faible après avoir reçu de son Maître tant de leçons sur la foi, n'était pas encore arrivé au point de croire que, sans approvisionnements, on put rassasier une telle m"Uitude. Au surplus, rien d'étrange
b90 SERMONS POUR LE PROPRE DU TEMPS.
qu'un pêcheur ignorant en fût là, puisque Moïse, ce grand législateur, tomba dans le même aveuglement, en doutant qu'on put trouver dans le désert assez de vivres pour tant de milliers d'individus, qu'il avait tirés de l'Egypte. Le même Moïse et son frère Aaron commirent cette même faute aux eaux de Contradiction ; ce qui les priva l'un et l'autre de l'entrée en la terre promise. Rum. xx, passim. Ne nous étonnons point que de si grands hommes se soient ainsi trompés. Ce genre de foi est trèsdifficile; il est placé au-dessus de la nature et de la portée de l'homme.
En effet, l'homme est une créature raisonnable, et rien ne lui est plus propre que la raison ; il faut donc, pour la dédaigner et lui préférer les lumières de la foi, dépouiller l'homme en quelque sorte, et s'élever au-dessus de la nature de ïa raison. Aussi, malgré tous nos cris et tous nos efforts pour persuader au peuple d'en agir ainsi, avons-nous bien de la peine à obtenir de quelqu'un qu'il s'appuie sur Dieu seul, là où les secours humains font défaut, qu'il abandonne à Dieu seul le soin de ses affaires, qu'il se contente de lui obéir, le laissant veiller sur sa créature et la diriger. Car combien y en a-t-il qui, appuyés sur la vérité divine, préfèrent aux remèdes visibles les invisibles, et aux biens de la terre les biens du ciel? Plus cependant le Seigneur met d'insistance à exiger de nous cette foi, plus il s'engage à nous secourir. En effet, comment la bonté, la vérité divine pourra-t-el!e manquer à celui qui, confiant en elle, s'est dépouillé docilement de tout appui humain, pour ne voir qu'elle seule , ne dépendre que d'elle seule, n'espérer que d'elle seule, comptant pour rien tous les autres secours humains, comme fragiles et impuissants?
Certes, il n'y aurait plus de bonté, de vérité divine, si les secours d'en haut manquaient à une telle foi, à une telle obéissance. Aussi le Seigneur dit-il par la bouche d'Isaïe : « Examinez afin de juger selon l'équité, assistez l'opprimé, faites justice à l'orphelin, défendez la veuve; après cela venez, et accusez-moi. » Quœrite judicium, suhvenite oppresso,judicatepupillo, defendite viduam, et venite et argirite me. Isa. i, 17. Ce verbe accusez a une rare énergie. C'est comme s'il avait dit : Si vous faites tout
IVe DIMANCHE DE CARÊME, SERMON II. 591
cela, et que je vous manque en quelque chose, je vous permets d'accuser ma bonne foi, et de me reprocher de n'avoir pas rempli ma promesse; je vous autorise à objecter contre ma bonté, que je suis ingrat envers vos services et vos offrandes; et contre ma Providence, que je me décharge du soin de veiller sur ceux qui ont confié à ma tutelle leurs personnes et tous leurs intérêts; je vous permets de décrier ma puissance, si je suis assez faible, assez impuissant pour laisser sans secours ceux qui pour moi ont méprisé tous les appuis humains. Voyez-vous, frères, que votre confiance et votre sécurité doivent être d'autant plus grandes, que vous avez moins compté sur les secours humains, en abandonnant à Dieu seul la tutelle de votre vie? C'est donc là la foi que le Seigneur recherchait en Philippe, afin qu'en la personne de Philippe il nous instruisît tous, et nous insinuât ce qu'il exige prin cipalement de nous.
Mais Philippe n'était guère encore avancé dans la foi, il ne croyait pas possible de nourrir cette multitude sans des approvisionnements, et il fit cette réponse dictée par une sagesse purement humaine : « Quand on aurait pour deux cents deniers de pain, cela ne suffirait pas pour en donner à chacun tant soit peu.» André n'avait pas fait plus de progrès, sa défiance était la même, car il dit : « Il y a ici un enfant qui a cinq pains d'orge et deux poissons, mais qu'est-ce que cela pour tant de gens? — Faites-les asseoir, dit Jésus. Il y avait beaucoup d'herbe en ce lieu, et environ cinq mille hommes s'y assirent. Jésus prit donc les pains, etc. » Qu'avait besoin le Seigneur de prendre ces pains, lui qui, en vertu de sa divinité, pouvait de rien créer des pains ? Cinq pains étaient bien peu pour rassasier tant d'individus. Cependant, ce peu, le Seigneur ne crut pas devoir le négliger. On avait vu Elisée faire la même chose. Voulant payer les dettes de la veuve, Elisée lui demanda ce qu'elle avait chez elle. Sur la réponse qu'elle n'avait qu'un peu d'huile, le Prophète , en vertu de la puissance divine, fit si bien fructifier cette huile, qu'il y en eut assez pour payer les dettes, et pour pourvoir à tous les besoins de la veuve et de ses fils.
Par ces deux exemples, le Seigneur a voulu montrer que nous
aussi, nous devons offrir quelque chose du nôtre, quelque peu que ce soit, si nous voulons qu'il répande sur nous ses trésors. Si nous refusons d'apporter ce peu qu'il exige de nous, il ne nous fera pas entrer en participation de ses richesses. N'est-ce pas un genre de commerce fort avantageux que celui où si peu est demandé à l'homme, en échange des immenses dons de la libéralité divine? Ajoutons d'autres exemples. Dans le baptême, comme le dit saint Cyrille, le nouveau-né, plongé dans l'eau , et retiré de l'eau, représente la mort et la sépulture de Jésus-Christ , et par cette représentation, il s'approprie le fruit et le mérite de cette mort. Ainsi, par sa mort douloureuse le Christ nous a ouvert la voie à la vie : en figurant cette mort, nous en recueillons le fruit. Ce qu'il accorde n'est-il pas plus, que ce qu'il exige ? Des adultes il demande le souvenir de sa passion, afin de nous rendre participants de cette même passion ; en sorte que, ce qu'il a obtenu en mourant, vous l'acquérez en méditant pieusement et saintement sur sa mort. Que pouvait-il conférer de plus? Que pouvait-il vous demander de moins? Pour un verre d'eau donné à propos, il promet la vie éternelle , afin de montrer avec une pleine évidence, combien ce qu'il nous accorde est grand auprès de ce qu'il nous demande. Mais il ne recevra pas ce trésor, celui qui n'aura pas voulu donner ce peu. Quant à celui qui le donne, il peut dire avec l'Ecclésiastique : « Avec un peu de travail, je me suis acquis un grand repos. » Modicum laboravi, et inveni mihi multam requiem. Eccli. lt, 35. Frères, cette philosophie accuse fortement ceux qui, dormant toute leur vie, sans mettre la main à la charrue, renvoient uniquement à la miséricorde divine l'affaire de leur salut. Le Seigneur les condamne par l'exemple de ce miracle, où il ne voulut multiplier les pains, pour nourrir la foule, qu'après qu'on lui eût apporté les cinq pains d'orge.
Ayant pris les pains, il commença, dit saint Marc, par élever les yeux au ciel. 0 si quelqu'un eût eu l'intelligence assez éclairée pour pénétrer au fond des entrailles du Sauveur, pour contempler avec quelle ferveur, avec quelle religion il levait les yeux vers h ciel! Ainsi, quand il se préparait à ressusciter Lazare, mort depuis quatre jours, il regarda le ciel, et rendit grâces à son
Père, qui allait le glorifier par ce nouveau et insigne miracle. De même que les hommes plongés dans le malheur se rappellent les autres calamités et les deuils qu'ils ont subis dans la vie, souvenirs qui ajoutent h leur douleur présente; de même, le juste, en recueillant les bienfaits divins , se rappelle à l'esprit les bienfaits passés, qui redoublent son amour et sa reconnaissance envers le bienfaiteur. Ainsi le Sauveur, levant alors les yeux vers son Père, qui allait le couvrir de la gloire d'un éclatant miracle, appela à sa pensée tous les bienfaits reçus, et ceux qui devaient suivre : et ils provoquèrent une telle explosion de reconnaissance et d'amour envers ce bon Père , que nulle voix , humaine ou angélique , ne saurait l'exprimer. Aucune intelligence créée ne pouvant concevoir dignement la tendresse du Christ, et la bonté de son Père envers lui, aucune parole ne les peut célébrer.
« Ayant donc levé les yeux au ciel , il prit les pains. » Quoi de surprenant que ces pains aient été multipliés , en touchant ces saintes mains, créatrices de toutes choses? Car, dit saint Augustin, « le pouvoir de multiplier les pains appartenait aux mains du Christ, dont le contact opéra la multiplication miraculeuse. » Aussi est-ce avec raison que, dans l'Evangile, ce chef de synagogue implorait le contact de la main du Christ, pour rappeler sa fille à la vie, et disait : « Venez lui imposer la main, et elle vivra. » Matth. ix, 48. « Les mains du Seigneur, dit l'Epouse, sont faites autour, couvertes d'or et d'hyacinthes, » tornatiUs, aureœ, plence hyacinthis, Cant. v, 14, c'est-à-dire, pleines de dons célestes et de vertus. Elles sont, dit saint Bernard, pleines de miséricorde; et on y voit des ouvertures, par lesquelles s'échappent sur nous les bienfaits de sa tendresse.
A ces mains donc, frères, remettez, en suppliant et avec confiance, tous vos intérêts, si vous voulez que tout vous réussisse. Sans le secours de cette Providence, quoi de solide, de prospère, de stable peut-on attendre ici-bas de l'infirmité et de la prudence humaines? Voulez- vous savoir ce que sont les prévisions humaines ? Ecoutez le Sage : a Les pensées des hommes sont timides, et nos prévoyances sont incertaines. » Sap. ix, 14. Voulez-vous savoir ce qu'est la force, la puissance humaine? Ecoutez Isaïe :
ÏOM. II, 38
«Votre force sera comme une étoupe sèche, votre ouvrage comme une étincelle; le feu embrasera tout ensemble l'un et l'autre. » Erit fortitudo vestra quasi favilla stupœ, et opus vestrum quasi scintilla, et succendetur utrumque simul. Isa. i, 31 . Le même vous apprend en ces termes ce que c'est que l'effort de l'homme, dénué du secours divin : « Vous concevrez du feu, et vous enfanterez de la paille. » Concipietis ardorem, et parietis stipulant,. Isa. xxxm, 1 1 . Qu'est-ce donc que l'homme peut attendre de sa fragile nature? Qu'est-ce donc qui peut sortir de grand ou de solide, d'un être dont l'intelligence est débile, les forces insignifiantes, les efforts vains, et l'habileté frivole?
Mais avec nous est l'Eternel, qui ne néglige pas les choses humaines, qui présente son flambeau à l'égaré, qui promet son secours, qui appelle à lui par de magnifiques promesses; afin que nous nous appuyions sur lui, et que nous placions en lui seul toutes les espérances de notre salut. Cela étant, que doit donc faire l'homme sage? — Que tout ce qu'il entreprend, il le laisse diriger par la main de Dieu ; que par une prière humble et confiante il s'applique à obtenir que d'en haut il veuille bien lui tendre une main secourable, afin que sa barque vogue heureusement. Ce qu'a pu faire la main du saint patriarche Jacob , comment ne le pourrait pas la main du Tout-Puissant? Le vieillard étant près de mourir, Joseph lui présenta à bénir ses deux fils, Manassé et Ephraïm, plaçant l'aîné à droite du vieillard, et le puîné à gauche; mais Jacob, déplaçant ses mains, étendit la droite sur Ephraïm, et la gauche sur Manassé. Joseph, affligé, essayait de s'opposer à ce changement, et disait : a Vos mains ne sont pas bien, mon père; car celui-ci est l'aîné; mettez sur lui votre main droite. » Gen. xlviii, 18. Si le saint patriarche attachait assez d'importance au contact d'une main pieuse, pour qu'il crût que celui-là serait plus heureux, qu'aurait touché la main d'un juste; que n'y a-t-il pas à espérer du contact de ces mains qui ont créé le monde?
Cette haute philosophie était bien comprise de tous les saints ; se défiant d'eux-mêmes dans toute entreprise , ils abandonnaient, avec humilité et avec confiance, tous leurs intérêts à la main de
IVe DIMANCHE DE CARÊME, SERMON H. S9o
Dieu. Ainsi David, entouré de l'opulence royale, mettait cependant toute sa confiance, toute son espérance, non dans son arc et dans son épée, mais en Dieu seul. « Ces hommes, dit-il, mettent leur confiance dans leurs chariots et dans leurs chevaux; mais nous, nous invoquons le nom de notre Dieu. Ils ont été abattus, et ils sont tombés; mais nous, nous nous sommes relevés, et nous nous sommes tenus fermes. » Ps. xix, 8, 9. Ainsi les hommes de Dieu, se défiant de leurs forces, de leur jugement et de leur prudence, avaient recours en tout à l'assistance divine. Un des saints Pères du désert tenait, dit- on, ce langage à Dieu : Seigneur, j'ignore ce qui m'est avantageux, mais je sais que ma docilité importe à votre gloire. Faisons une convention : Je travaillerai à votre gloire; et vous, daignez veiller sur mon salut.
Que chacun de nous, frères, établisse avec Dieu un pacte semblable : de telle sorte cependant que, si les choses ne tournaient pas au gré de nos désirs, nous ne perdions pas courage aussitôt , puisque nous ignorons tout à fait ce qui nous est utile. « 11 m'est arrivé, dit saint Augustin, bien des événements que je regardais comme devant m'être très-préjudiciables ; et néanmoins, à la suite du temps, il se trouvait que rien ne pouvait m'arriver de plus heureux. » Le courageux épervier, se préparant à attaquer le héron volant dans les airs, ne se dirige pas droit sur lui; il donne à son vol une direction oblique , et semble le fuir plutôt que le poursuivre ; bientôt cependant il change de direction, et, dès qu'il se trouve au-dessus de sa proie , il se laisse tomber rapidement sur elle, et il la déchire. Quelque chose d'à peu près semblable arrive fréquemment aux justes ; les événements, qui paraissaient devoir leur nuire d'après les prévisions humaines , finissent par leur être salutaires contre toute attente. Lorsque le saint patriarche Joseph fut vendu à des marchands allant en Egypte, qui eit cru que c'était le commencement de sa gloire? C'est pourtant par cette voie que le Seigneur en fit le dominateur et le sauveur de l'Egypte. Telle est, mes frères, l'issue des choses confiées aux mains de Dieu, c'est-à-dire, à la divine Providence.
De ce qui vient d'être dit, quelle conclusion tirer? La voici, frères : — Que, dans toute affaire, le fidèle implore le secours de
la main de Dieu ; qu'il n'ose rien faire , rien entreprendre , rien méditer, rien résoudre, sans s'être assuré l'appui de cette main, c'est-à-dire, l'intervention de la divinité. Ainsi Moïse, allant occuper la terre promise, suppliait le Seigneur de daigner marcher avec son peuple. Autrement, disait-il, si vous ne marchez avec nous, ne nous tirez pas de ce lieu. Plutôt vivre dans ce désert aride et sans culture, que d'aller occuper, sans vous pour guide, l'heureuse terre de Chanaan. Ce saint homme savait que, sans la présence et la faveur de Dieu, il ne peut rien arriver aux hommes de prospère et d'avantageux. En effet, mes frères, quelle est la cause pour laquelle tant d'affaires ne répondent pas à nos vœux? Pourquoi nos entreprises finissent-elles souvent si mal? pourquoi des résolutions que nous croyions sagement concertées ont-elles échoué? pourquoi les choses qui, suivant nous, devaient nous apporter le repos de l'esprit, sont-elles devenues une source de soucis amers? pourquoi des épouses, choisies pour des fils, et qui paraissaient devoir faire l'honneur d'une famille, ont-elles imprimé à cette même famille le stigmate de l'ignominie? Pourquoi? — sinon , parce que confiants en nous-mêmes et en la prudence humaine seulement, nous n'avons pas consulté le Seigneur, nous n'avons pas imploré son appui; comme si nous devions rien faire sans sa participation , comme si les choses humaines ne dépendaient pas de lui, comme si nous croyions pouvoir en tout nous suffire à nous-mêmes sans qu'il nous aide. Ainsi furent trompés Josué, très-saint homme d'ailleurs , et avec lui les autres chefs, lorsqu'ils reçurent à composition les Gahaonites : et cela, dit l'Ecriture, parce qu'ils ne consultèrent pas le Seigneur. Josue, rx, 14. Quelle immense différence entre les efforts humains, et les œuvres qui se font avec l'assistance divine ! L'apôtre saint Pierre en offre un exemple frappant. Envoyé par le Seigneur pour jeter ses filets dans la mer, il répondit qu'il avait passé toute la nuit en vains efforts sans rien prendre; mais peu après, sur l'ordre du Seigneur, ayant jeté ses filets, il prit une si grande abondance de poissons, qu'il en remplit deux barques. Luc. v, 7. Telle est la fécondité de l'assistance divine; tandis que les œuvres humaines sont si stériles, que non-seulement les efforts humains sont vains
IV* DIMANCHE DE CARÊME, SERMON II. ï>97
et impuissants, mais que souvent même ils sont nuisibles, et perdent ceux qui les font. Saùl en est un autre exemple. Plus il s'efforçait d'accabler David, et de se soutenir, de se conserver, lui et son trône, plus il rehaussait la gloire de David en le persécutant, et se couvrait lui-même d'ignominie.
Jésus, prenant donc les pains, les bénit, dit saint Luc, ix, 16. Décrivant cette bénédiction, saint Jean rapporte qu'il rendit grâces à son Père. Car c'était l'usage de Jésus-Christ Notre- Seigneur de ne pas rompre un morceau de pain sans célébrer les louanges divines et l'action de grâces. Aussi à la fin de la dernière cène , il récita une hymne avant de se retirer sur le mont des Oliviers. Rappelant ce bienfait du pain quotidien, le Prophète nous invite à louer le Seigneur, « qui a établi la paix dans nos frontières, et qui dous nourrit des sucs du froment. » Qui posuit fines tuos pacem, et adipe frumenti satiat te. Ps. cxlvii, 14. Ce précepte fut accompli par le saint patriarche qui disait avec effusion : « Que vous bénisse le Dieu en la présence de qui ont marché vos pères, le Dieu qui m'a nourri depuis que j'ai reçu l'être. » Gen. xlviii, 15. Le même patriarche reconnaissait tenir de Dieu, non-seulement la nourriture , mais aussi tout ce qu'un vulgaire ignorant appelle les biens de la fortune, et qu'il attribue à la fortune : « Seigneur, disait-il, je suis indigne de toutes vos miséricordes et delà fidélité avec laquelle vous avez accompli les promesses faites à votre serviteur. J'ai passé ce fleuve du Jourdain n'ayant qu'un bâton, et je retourne maintenant avec ces deux troupes. » Gen. xxxn, 10. Contre ceux qui oublient ce bienfait de tous les jours, le Seigneur s'élève par l'organe de Jérémie : « Ils n'ont pas dit : Craignons le Seigneur qui nous donne à propos les premières et les dernières pluies, et qui nous conserve chaque année une abondante moisson. » Jerem. v, 24.
Tout cela, frères, accuse fortement ceux qui, nageant dansl'affluence des biens de la terre, et assis chaque jour à une table couverte de mets de tout genre, ne lèvent jamais les yeux au ciel, ne regardent pas le dispensateur de tels présents, ne rendent pas les actions de grâces dues pour tant de bienfaits. Il ne leur vient jamais à l'esprit de se demander de qui viennent tous ces biens
dont leurs tables sont chargées et embellies ; et pourtant il n'est rien qui ne découle de cette source inépuisable de la bonté divine. Sur l'ordre de Dieu, et en vertu de sa providence, les fleuves coulent, les brises soufflent, la terre se couvre de fleurs et les forêts de feuillages, les animaux se multiplient, les mers procréent des poissons avec une merveilleuse fécondité, les cieux arrosent la terre à époques fixes par des pluies abondantes, enfin toute créature enfante pour les besoins de l'homme corporel. « Levez les yeux en haut, dit Isaïe, et considérez qui a créé les cieux, qui fait marcher dans un si grand ordre l'armée des étoiles, et qui les appelle toutes par leur nom. » Isa. xl, 26. « C'est lui qui envoie la lumière, et elle part aussitôt; il l'appelle, et elle lui obéit avec tremblement. Les étoiles répandent leur lumière, chacune au poste qui lui est assigné; appelées, elles ont dit: Nous voilà. » Qui emittit lucem^ et vadit, et obeclit illi cum tremore. Stellœ quoque stetenmt in custocUis suis, vocatœ sunt, et dixerunt : Ad,sumus. Baruch, ni, 33-33.
Quand nous sommes comblés de tant de bienfaits, quand nous nageons dans une telle affluence des présents de Dieu, d'où vient une telle négligence, une telle léthargie? d'où vient que nous sommes si ingrats, et si oublieux des magnifiques dons de la munificence divine? Si un étranger accueilli par un hôte bienveillant, traité avec tous les égards et toutes les prévenances possibles, restauré par un copieux repas, partait le lendemain sans même dire adieu à son hôte, sans lui donner le moindre témoignage de reconnaissance, ne dirions-nous pas avec raison que c'est un insensé, ou un stupide, et un soliveau plutôt qu'un homme?
Vous donc qui êtes dans l'abondance, nourri, pourvu de tous les biens par les largesses toutes gratuites de la divine miséricorde, ne laisserez-vous pas échapper de ce cœur de fer au moin? quelque parole de louange et de reconnaissance, qui proclame Dieu auteur de tous ces biens? Pourquoi, assis à votre table somptueuse et chargée de superflu, n'agitez-vous pas dans votre pensée, combien de vos semblables ont à peine en ce jour un morceau de pain pour assouvir leur faim? Combien croiraient
nager dans les délices, s'ils jouissaient seulement des restes de votre table? Combien, au prix d'immenses fatigues, de dangers effrayants affrontés sur terre et sur mer, combien, au péril nonseulement de leur vie, mais même de leur àme, cherchent à gagner une nourriture que le Seigneur vous fournit assez largement pour que vous daigniez, au moins à ce titre, lui rendre grâces de ce qu'au milieu de tant d'indigents, de tant de malheureux, vous trouvez, par son bienfait, sans peine ni travail, abondance de toutes choses?
Le Fils de Dieu, le Christ, rend grâces pour un pain d'orge; vous, pour tant de délices, vous ne remerciez pas le Seigneur. Si vous n'êtes point reconnaissant par justice, par devoir, soyez-le au moins par intérêt. Car la reconnaissance pour les bienfaits anciens, en attire de nouveaux et de plus grands. C'est l'accomplissement de ce mot de Salomon : a Les fleuves retournent au même heu d'où ils étaient partis, pour couler encore. » Eccle. i, 7. Les bienfaits retournent à Dieu, lorsque nous l'en remercions, et que nous lui en payons comme le prix par l'action de grâces. Et ensuite les mêmes bienfaits refluent sur nous; parce que l'ingratitude est comme un vent brûlant, desséchant les courants de la grâce divine; tandis que la reconnaissance est comme le vent pluvieux du midi , qui verse sur nous la pluie abondante de la divine grâce.
Aussi le Prophète unit toujours à la prière les louanges divines; en célébrant les bienfaits passés, il s'en prépare de nouveaux. Il dit : « Je louerai, j'invoquerai le Seigneur, et je serai délivré de mes ennemis. » Ps. xvn, 4. J'obtiendrai facilement son appui et sa miséricorde, en le servant, et en me montrant reconnaissant de ses bienfaits passés. Ailleurs, où nous lisons : Sicut adipe eipinguedine repkcUur anima mea, d'autres ont traduit : Tanquam adipe et pinguedine satio.Utur anima mea, cura labiis exsidtationis laudahit os meum. Ps. lxii, 6. « Mon àme sera rassasiée, et comme engraissée des viandes les plus délicieuses, lorsque ma bouche fera retentir vos louanges avec des transports de joie. » C'est-àdire : Je serai dans l'affluence des délices spirituelles, je regorgerai de tous les biens, lorsque, Seigneur, je glorifierai dans des
hymnes d'allégresse votre admirable bienfaisance à mon égard. Voilà donc pourquoi le Sauveur, avant de distribuer les pains, rend grâces à son Père. C'est afin de nous engager, par son exemple , à témoigner la même reconnaissance pour les bienfaits sans nombre que nous en avons reçus; afin que, repassant chaque jour dans notre esprit avec une vive gratitude les bienfaits divins , nous rappelant tout ce qui nous a été départi , et célébrant sans interruption avec le Prophète les miséricordes de Dieu, nous méritions d'être comblés par lui chaque jour de nouveaux bienfaits, non-seulement dans la vie présente, mais encore dans la vie à venir.
TROISIEME SERMON
POUR
LE IVe DIMANCHE DE CARÊME.
EXPLICATION DE l'ÉVANCILE; PUIS, A L'OCCASION DU FESTIN OFFERT PAR LE SEI- GNEUR A US PEUPLE AFFAMÉ, ON TRAITE DE l' AUMONE, QUI EXERCE UNE GRANDE INFLUENCE POUR LA RÉMISSION DES PÉCHÉS, RÉMISSION QUI EST L'OBJET DE CE SAINT TEMPS DE PÉNITENCE.
Sequebatur cum multiiudo magna, quia videbant signa qux faciebat super his qui infirmabantur.
Il était suivi d'une grande foule, parce qu'on voyait les miracles qu'il faisait sur les malades. Joan. vi, 2.
Très-chers frères, il y a tant de raisons pour lesquelles tous les hommes sont tenus de suivre et d'aimer leur Créateur, qu'aucune éloquence, ni des hommes, ni des anges, ne saurait les énoncer convenablement. Les hommes variant de caractères comme de mœurs, ces raisons agissent diversement sur eux. Ainsi les uns suivent le Créateur pour obtenir de sa munificence la vie, la santé, les biens de la terre ; comme autrefois le suivaient la plupart des Juifs, recherchant les biens de cette sorte, que le Seigneur, dans sa loi, promettait à ses adorateurs. — Les autres le suivent par crainte de la sévérité divine et du jugement; comme le suivaient ceux qui disent par la voix du Prophète :
IV DIMANCHE DE CAREME, SERMON III. COi
« Sous la pression de votre crainte, Seigneur, nous avons conçu , et nous n'avons enfanté que du vent. » A timoré tuo concepimus, et quasi parturivimus , et peperimus spiritum. Isa. xxvi, 18. — D'autres le suivent, enflammés d'amour pour la céleste patrie et l'éternelle récompense, comme celui qui disait : « J'ai incliné mon cœur à l'observation de vos commandements , et vous m'en récompenserez éternellement. » Inclinavi cor meum ad faciendas justificationes tuas, propter œternam retributionem. Ps. cxvin, 442. Ainsi a traduit saint Jérôme sur le texte hébreu. — D'autres, parce qu'ils ont goûté les délices spirituelles, se portent vers Dieu de toute la puissance de leurs désirs ; comme ces jeunes vierges qui disent dans le Cantique : «Nous courrons après vous à l'odeur de vos parfums. » Cant. i, 3. «Car, dit saint Grégoire, quand l'àme se porte d'un vif désir vers les choses célestes, elle goûte par avance cela même qu'elle cherche à atteindre. »
Plus ces délices ont d'attrait, plus vite elles font courir l'homme. Sans doute, cette douceur céleste attire et entraîne toujours puissamment ceux qui l'ont goûtée. Car le poëte a dit avec vérité :
. . . Trahit sua quemque voluptas. Georg. H, 65. Chacun suit le penchant qui l'entraîne.
Mais, dans cet ordre même, il y a quelque chose qui entraîne plus puissamment que tout le reste vers le Christ, c'est la vue des miracles qu'il opère sur les maladies morales. Car l'esprit a aussi ses maladies, bien plus funestes, plus douloureuses, plus difficiles à guérir que toutes les autres maladies. Si le corps est malade quand le sang est en fermentation, que la fièvre sévit, ou que la bile surabonde; comment l'àme ne sera-t-elle pas malade, quand elle est enflammée par la débauche, l'avarice, la haine, l'envie et les autres passions, comme par autant de torches? Qui ne voit que ces fléaux des âmes sont plus nuisibles, et plus difficiles à guérir? Combien y en a-t-il qui sachent se commander à eux-mêmes? qui maîtrisent leurs passions? qui imposent à tous leurs mouvements le frein de la raison et de la crainte du Seigneur ?
Quiconque a toujours été esclave de telles passions, et s'est abandonné tout entier aux délices du corps, aux jeux, aux diver-
tissements, aux plaisirs, et à toutes les vanités, s'il essaie à secouer ce joug, trouve que cela est très- difficile et presque impossible. Mais, dès que, tourné de tout son cœur vers le Seigneur; dès que, prévenu par lui dans les bénédictions de sa douceur, il a commencé à prendre en dégoût et à haïr ce dont il était épris, dès que ce qui lui paraissait presque impossible, est devenu non-seulement possible, mais même facile et doux par la grâce de Dieu , comment n'aimerait-il pas le médecin qui guérit de si grands maux? Comment pourrait-il ne pas le vénérer, ne pas le suivre? C'est, en effet, ce que fit le démoniaque. Dès qu'il eût obtenu du Seigneur la guérison d'une maladie désespérée, il voulait le suivre partout. Si des écrivains dignes de foi rapportent que des lions, guéris par des hommes qui leur avaient arraché une épine du pied, ou leur avaient rendu quelque autre service, ont toujours suivi leurs bienfaiteurs; qu'y a-t-il de surprenant si ceux qui sentaient les épines de tant de vices, enfoncées dans leur cœur, et qui jamais n'avaient pu les arracher eux-mêmes, les voyant enlevées par le secours du Seigneur, le suivent partout où il les conduit?
Ainsi ces femmes qu'il avait guéries des maladies du corps et de l'âme, et délivrées des démons , suivaient partout leur médecin et leur sauveur, le servant, pourvoyant à ses besoins selon leurs facultés, s'abandonnant, elles et tous leurs intérêts, à celui par la tendresse et la grâce duquel elles avaient échappé à tant de maux. Ainsi saint Cypiïen, dans une lettre à Donat, écrit qu'il avait quitté le monde, pour s'attacher à la religion chrétienne, parce qu'il avait vaincu facilement, par la vertu du saint baptême et l'inspiration du Saint-Esprit, les vices et les mouvements tumultueux de l'âme, qu'il croyait irrémédiables. Ces réflexions s'adressent notamment à ceux qui désespèrent de changer de vie, et de triompher de vices dont ils ont une longue habitude ; ils ne remarquent pas que ce qui est impossible aux hommes, si vous considérez l'infirmité de la nature, est possible et facile à la grâce divine.
Ainsi encore beaucoup de chrétiens qui, par la vertu du pain eucharistique, ont été guéris de bien des maladies de l'âme, et
. IVe DIMANCHE DE CARÊME, SERMON III. 603
vivifiés et rafraîchis de toutes manières, aspirent avec une avidité, une faim inexprimable, à le recevoir fréquemment, afin que cette réfection assidue achève ce qu'a commencé la vertu divine. « Ayant été blessés par le péché, dit saint Augustin, il est nécessaire que nous appliquions un remède à nos blessures. Or, le remède suprême, c'est le vénérable sacrement du corps et du sang du Sauveur. » Qu'y a-t-il donc de surprenant, qu'un si grand bienfait oblige ceux qui l'ont reçu, à suivre partout leur bienfaiteur, à le suivre non de corps, mais par la pensée, le désir et l'amour? Si un agneau, si un chevreau, si des poussins, si les petits de tous les animaux domestiques et sauvages suivent inséparablement leurs mères dans les lieux les plus difficiles, parce qu'ils ont été procréés et qu'ils sont nourris par elles; quoi d'étrange que l'homme suive son nourricier, son médecin, caché dans ce vénérable sacrement? Clément d'Alexandrie, parlant de ce pain céleste, dit : a Souvent on est plus aimé pour avoir nourri, que pour avoir donné l'existence. Nul doute que nous ne soyons plus redevables au Seigneur de ce qu'il nous nourrit de sa propre substance après nous avoir créés, que de ce qu'il nous a créés auparavant : par ce dernier bienfait il nous donne à nous-mêmes, par l'autre c'est lui-même qui se donne à nous. » Pédag.
Mais puisque voici le temps de recevoir ce sacrement , d'après la prescription de l'Eglise, il ne sera pas hors de propos, dans l'exposition de l'Evangile, qui nous rappelle un festin du Seigneur, de vous indiquer comment vous devez approcher de la sainte table. Plus est grand et efficace le remède que nous apporte la présence du Seigneur, plus nous devons mettre de soins à lui préparer une habitation digne de lui. Autant il est plein de mansuétude envers ceux qui s'approchent saintement, autant il est sévère pour ceux qui ne craignent pas d'approcher avec un cœur impur. Pour ne pas appeler sur nous cette colère , veillons attentivement, frères, à recevoir dans un cœur sans souillure la source de l'innocence ; dans une âme calme et pacifiée le Dieu de paix et de dilection; dans une conscience pure le Dieu de pureté. Loin de nous toutes discordes, loin de nous les haines, loin de nous toute impudicité, toute injustice, quand nous voulons venir
à cette table. La grandeur de celui qui entre exige la pureté de celui qui reçoit.
Tous les saints Pères le proclament hautement. « Seigneur mon Dieu, dit saint Ambroise, avec quelle contrition de cœur et quels torrents de larmes, avec quel respect et quel tremblement, avec quelle chasteté de corps et quelle pureté de l'âme doit être célébré ce mystère céleste, divin, où votre chair est prise en vérité, où votre sang est bu en vérité, où s'unissent l'infini et la cendre, Dieu et l'homme, où assistent les saints anges, où vous êtes pontife et victime d'une manière admirable et ineffable ! Qui donc peut dignement célébrer ce mystère, si vous, Dieu tout-puissant, vous n'en rendez cligne celui qui l'offre? » De son côté, saint Grégoire, dans une lettre, expose en ces termes combien il est périlleux de s'approcher de cette table, sans s'être, comme on dit, lavé les pieds : « Sur le mont Sina, le Seigneur, se préparant à parler au peuple, ordonna à ce même peuple de s'abstenir des femmes. Si lorsque le Seigneur parlait aux hommes par l'organe d'une créature, une si grande pureté de corps était exigée que ceux qui recueillaient la parole de Dieu devaient s'éloigner des femmes ; à combien plus forte raison les femmes, qui reçoivent le corps du Tout-Puissant, doivent-elles veiller à conserver la pureté de la chair, pour ne pas être accablées par la grandeur de ce mystère inestimable? »
Macrobe raconte qu'à Héliopolis (c'est-à-dire ville du soleil), dans une fête, les principaux de la ville traînaient le char du soleil, et que, pour se préparer dignement à ce ministère, ils se rasaient la tête, et s'abstenaient de leurs épouses pendant un certain nombre de jours. S'ils faisaient tant d'honneur à des idoles, que ne devons-nous pas faire pour recevoir le corps du Seigneur? Tâchez donc, mes frères, dans la solennité pascale qui approche, de recevoir ce pain céleste, non pour votre condamnation, mais pour votre salut. Il serait déplorable que ce qui, par le bienfait du Seigneur, est destiné à nous donner la vie, par notre faute se tournât en poison. C'est le signe d'un état désespéré, quand les remèdes aggravent la force du mal. De là cet usage de l'Eglise grecque où le prêtre, avant de prendre l'Eucharistie, disait à haute voix : Les choses saintes pour les saints. C'est-à-dire, suivant Tinter-
prétation de saint Cyrille, ces saints mystères ne conviennent qu'aux saints et aux innocents; c'est un sacrilège, une impiété qu'ils soient touchés par ceux qui se sont souillés de quelque crime. Mais poursuivons.
« Jésus levant donc les yeux, et voyant qu'une grande foule venait à lui. » Le Seigneur n'avait pas besoin de lever les yeux pour voir cette foule, lui aux yeux de qui tout est découvert, et qui voit tous les siècles devant lui. Fcçli. xxxvi, 49. Mais par cette manière de parler il voulait exprimer sa providence qui veille sans cesse sur les choses humaines, quoique quelques-uns s'imaginent que ce soin est éloigné de la pensée de Dieu. Cette providence est indiquée par les paroles du Prophète : « Il a abaissé la hauteur des cieux , et il est descendu ; » afin que vous compreniez que, bien qu'il réside dans le ciel, il ne néglige pas pourtant les choses humaines, puisqu'il vient les visiter. C'est un trope qui peint sa providence. De même, il ajoute : « Il est monté sur les Chérubins, il a pris son essor, et a volé sur l'aile des vents. » Ascendit super Chenibim, et volavit, volavit super pennas ventorum. Ps. xvii, 10, 11. Ces paroles expriment l'incroyable vitesse, la perspicacité de la pensée divine, c'est-à-dire cette puissance pénétrant tout, partout présente, voyant tout et dans le ciel, et sur la terre, et sur la mer. Car quoiqu'il réside dans le ciel, comme dans son temple, et qu'il y ait particulièrement son domicile, « ses yeux cependant regardent le pauvre, et ses paupières interrogent les fils des hommes. » Ps. x, 5.
Toutefois cette providence est générale et s'étend au loin sur tous. Il en est une autre, spéciale aux élus de Dieu, à ceux qui le suivent partout; nous en avons une image dans notre Evangile, où le Seigneur lève les yeux, pour jeter un regard de clémence sur ceux qui le suivaient alors, et pour secourir ces hommes fatigués et affamés. Car tous les justes doivent se persuader, se pénétrer de ce que Sénèque écrivait avec tant de raison à Lucilius : « Oui, mon cher Lucilius, il y a en nous un esprit sacré, qui observe nos bonnes et nos mauvaises actions. Ccmme il a été traité par nous, de même il nous traite. » Epist. 41. De cette pen-
sée il résulte que, tous les justes aimant Dieu par-dessus tout, et s'étant tout entiers consacrés à son service, Dieu, à son tour, en sa qualité de fidèle et bon Maître, étend sur eux un soin, une providence particulière.
Cette vérité qu'on s'étonne de rencontrer dans le grand moraliste païen, nos saints Livres la répètent presque à toutes les pages. « Les yeux du Seigneur, dit le royal Prophète, sont arrêtés sur les justes; ses oreilles sont attentives à leurs cris. » Ps. xxxiii, 16. Par la bouche de Zacharie, Dieu promet de placer sept yeux sur une pierre unique, Zach. ni, 9; c'est-à-dire, d'abord, sur Jésus-Christ Notre-Seigneur, pierre angulaire ; puis sur tous ceux en qui habite l'Esprit du Christ, qui tous lui appartiennent, comme les membres appartiennent à la tête. De ceux-ci le Seigneur prend si bien soin, qu'il les regarde, non de deux yeux, mais de sept, ce qui signifie qu'il a pour eux une extrême sollicitude, et qu'il compte jusqu'à leurs cheveux. Ce soin paternel , cette sollicitude de Dieu doit être une consolation touchante pour les justes; ils se voient sous la tutelle d'un protecteur parfait sous tous les rapports, et en qui ils ne peuvent désirer rien de plus. Car que désirer en celui qui est si puissant pour secourir, que tout est placé sous sa main et à ses ordres ; qui est si clairvoyant, que tout est à nu et à découvert devant ses yeux; si bon, qu'il ne se plaît à rien plus qu'à faire du bien; si ami des hommes que, par amour pour eux, il a voulu braver l'affreux supplice de la croix? Qui donc se défierait d'une telle providence? Qui ne vivrait en toute confiance, en pleine sécurité, sous un tel patronage? Qu'est-ce qui pourrait effrayer ceux qui sont munis d'un tel appui? Couvert de ce bouclier salutaire, qui ne s'écrierait hardiment avec le Prophète : « Quand je marcherais au milieu des ombres de la mort, je ne craindrais aucun mal, parce que vous êtes avec moi. » Si ambulavero in medio umbrœ mortis, non timébo malo, quoniam tu mecum es. Ps. xxn, 4.
Voilà donc la plus grande consolation, le plus ferme soutien des justes. Car de même que le méchant frissonne, si parfois sa conscience l'avertit que Dieu fait une différence entre les bons et les impies ; de même aucune pensée plus précieuse ne peut sur-
venir au juste, que la pensée de la providence de Dieu. En effet, quand il se dit que pas un seul cheveu ne saurait tomber de sa tête sans la volonté de celui qu'il reconnaît pour son père ; on ne pourrait exprimer quels sont les transports de sa joie, sa sécurité, sa béatitude. Il est certain que de ce tendre père il ne vient rien qui ne soit pour l'avantage et le salut de ses enfants, bien que quelquefois, telle est l'infirmité de l'intelligence humaine ! ceux-ci s'imaginent qu'il en arrive autrement, et qu'ils s'effraient de chimères et d'apparences trompeuses. Mais voyons la suite.
« Ayant levé les yeux, et voyant qu'une grande foule de peuple venait à lui, Jésus dit à Philippe : Où achèlerons-nous assez de pain pour tout ce monde? Il disait cela pour le tenter; car il savait bien ce qu'il devait faire. » Ici se présente une question qui n'est pas à négliger. Comment Notre-Seigneur a-t-il pu tenter, puisque l'apôtre saint Jacques dit : « Que nul ne dise, lorsqu'il est tenté, que c'est Dieu qui le tente; car Dieu ne porte personne au mal? » Jac. i, 13. Cependant notre Evangile avance que Philippe fut tenté parle Seigneur. Abraham fut pareillement tenté, lorsqu'il reçut l'ordre d'immoler son fils. G en. xxn, 2. Et l'ange Raphaël dit à Tobie : « Parce que vous étiez agréable à Dieu, il a été nécessaire que la tentation vous éprouvât. » Tob. xn, 13. Comment donc peut- il être vrai en même temps, que Dieu ne tente pas, et qu'il tente? — Nous répondons : Les tentations de Dieu diffèrent de celles du démon. Dieu tente pour sauver; le démon, pour perdre : Dieu tente pour élever et instruire; le démon, pour abaisser et détruire. Mais laissons de côté les tentations des démons, dont nous avons parlé le premier dimanche de carême, et disons quelques mots des tentations divines, dont il est ici question.
Dieu tente quelquefois par des paroles, ce qu'il fait ici à l'égard de Philippe, dont il veut sonder, examiner la foi ; — quelquefois par des faits, quand, par des adversités, par des malheurs de tout genre, il éprouve non-seulement la foi, mais l'espérance, la charité, la constance des justes, et que par ces épreuves il rehausse leur gloire. Le Prophète parle ainsi de ce genre d'épreuve : «Vous nous avez sondé, ô mon Dieu, vous nous avez éprouvé parle feu,
comme on éprouve l'argent. » Ps. lxv, 10. Le poëte sacré nous enseigne ici par son exemple ce que doivent penser de leurs calamités les hommes pieux : c'est qu'elles leur arrivent par la volonté divine, afin que, comme l'or et l'argent sont purifiés par le feu, de même leurs âmes soient purifiées par l'adversité, et se portent avec plus d'ardeur à la poursuite de la piété et de l'innocence. Mais chez les impies c'est tout différent. Car, chez eux, le chagrin, loin de détruire les souillures et les vices, ne fait que les augmenter et y mettre le comble. Avec le chagrin croît l'impiété. Comme le même feu fond la cire, et durcit la houe; de même le feu des tribulations, qui purifie les justes et les améliore, rend les méchants plus durs et encore pires qu'avant.
Vous demanderez peut-être quels sont les avantages qu'on retire des tentations de cette nature. Il serait trop long de les énumérer ; mais voici le principal : c'est que la tentation déprime et abaisse fortement notre esprit, et nous amène à la connaissance de notre faiblesse et de notre néant. C'est par ce moyen que le Seigneur montra la faiblesse de la foi de son disciple , puisqu'après avoir vu tant de miracles, il ne comprenait pas encore, que celui qui tant de fois avait pu sans médicaments guérir toutes les maladies, rendre même la vie aux morts, pouvait sans provisions assouvir la faim de la multitude. En effet, c'est parce qu'il n'avait pas assez de foi pour espérer un miracle, que Philippe dit : « Quand on aurait pour deux cents deniers de pain, cela ne suffirait pas pour en donner tant soit peu à chacun. » André, dont la loi n'était pas plus forte, ajouta: « Il y a ici un enfant qui a cinq pains d'orge, et deux poissons; mais qu'est-ce que cela pour tant de monde? » Sous la loi, le Seigneur montra de la même manière le peu de foi de son peuple : a Je vous ai éprouvé, dit-il, auprès des eaux de Contradiction. » Ps. lxxx, 8. Car ce peuple qui, sorti de l'Egypte, avait, à la vue de tant de prodiges, célébré les louanges du Seigneur, et qui semblait affermi clans la foi, trahit la faiblesse de cette foi aux eaux de Contradiction, lorsque, l'eau manquant, il désespéra presque de la miséricorde et de la providence du Seigneur. Cette tentation trahit donc le peu de foi qui était caché dans leurs cœurs, et obligea ce peuple orgueilleux à
s'humilier. En effet, où est la vraie connaissance de soi, là est incontestablement l'humilité.
Au reste, pour les justes, même affermis dans la vertu, une grande épreuve sert non-seulement à acquérir l'humilité , fondement et gardienne des vertus, mais aussi à les perfectionner toutes. Vous direz peut-être : — Comment une tentation, qui par sa nature cherche à détruire les vertus, peut-elle servir à leur progrès, à leur perfectionnement? — Je laisse de côté les autres raisons; je me bornerai à en apporter deux. D'abord il y a la grâce d'en haut qui, dans les grandes épreuves, esi conférée aux justes avec plus d'abondance. L'Apôtre le déclare nettement : a Dieu est fidèle, et il ne souffrira pas que vous soyez tentés au delà de vos forces; mais il vous fera tirer avantagé de la tentation même, afin que vous puissiez persévérer. » Fidelis Deus, qui non patietur vos tentari supra id quod potestis; secl faciet cum tentationeprovenlumjiitpossitis susiinere. I Cor. x, 13. Ainsi, ce noble décurion, Joseph d'Arimathie qui, lors des éclatants miracles du Sauveur, n'osait s'en déclarer le disciple par crainte des Juifs, secoua si bien tout respect humain, au temps de la passion, quand le Christ, accusé d'imposture, était attaché au gibet entre deux criminels, que non-seulement il avoua être son disciple, mais même qu'il alla hardiment, c'est-à-dire, avec un grand courage, auprès de Pilate, et lui demanda le corps du divin Maître, auquel il donna pieusement la sépulture. Ce qu'il n'avait pas osé en un temps de calme, il l'osa donc au temps si périlleux de la passion. Le péril s'étant accru, le Seigneur lui fit tirer avantage delà tentation même, en lui donnant une plus large mesure de grâce et de courage.
Ensuite, il y a une telle affinité, une telle connexion entre les vertus, qu'aucune ne peut vraiment subsister sans le secours des autres, et qu'aucune ne peut s'exercer pleinement, privée du concours des autres. Cela est surtout vrai, loisque la vertu se propose un objet difficile et ardu. Car y a-t-il une œuvre difficile de vertu , où la foi n'affermisse l'âme par la connaissance des choses divines? où l'espérance ne la fortifie par la grandeur des récompenses promises? où la charité ne l'enflamme de l'amour du tom. u. 39
souverain bien? où la prudence et le courage ne la munissent de la lumière de la vérité et de la force divine. Un éminent stoïcien, Sénèque, l'a compris; il dit que, pour supporter vaillamment l'adversité, toutes les vertus doivent agir de concert : « Quand quelqu'un subit des tortures sans sourciller, toutes les vertus sont en jeu, bien qu'une seule paraisse en action, la patience. En effet là est le courage, dont la patience, la fermeté, la constance sont des rameaux. Là est la prudence, sans laquelle il n'y a pas de résolution; laquelle prudence conseille de souffrir le plus courageusement possible ce qu'il n'y a pas moyen d'éviter. Là est la constance, que rien n'ébranle, et qu'aucune violence ne détournerait de son but. Là est le cortège indivisible des vertus. Tout ce qui se fait de bien, une seule vertu le fait, mais par l'inspiration des autres. »
Au reste, comme il est dans la nature que toutes les vertus se perfectionnent par la pratique incessante des devoirs et des actions honnêtes, il est clair qu'à moins que nous ne succombions honteusement, toutes les vertus s'exercent dans une lutte fréquente contre les tentations, qu'elles se fortifient dans cet exercice, et qu'elles prennent de jour en jour de nouveaux développements. Aussi le même Sénèque a-t-il dit avec vérité : « La vertu aime les périls. » Et encore : « La vertu sans adversaire tombe dans la torpeur. » L'un est la conséquence nécessaire de l'autre : si la vertu, comme le fer, brille par l'usage, elle doit se rouiller par le repos et l'inaction. Cette vérité est encore mieux entendue par l'Apôtre qui, prêt à acheter par toutes les fatigues ce profit spirituel, était si loin de redouter les épreuves, qu'il en tirait sa gloire : « Je me plais, dit-il, dans mes infirmités, dans les outrages, dans les nécessités où je me trouve réduit, dans les persécutions, dans les détresses souffertes pour Jésus-Christ. Car lorsque je suis faible, c'est alors que je me sens fort. » Placeo mihi in infirmitatibits mets, in contumeliis, in necessitatibus , in persecutionibus, in angustiis pro Christo. Cum enim infirmor, tune potens sum. II Cor. xn, 10.
Voilà pourquoi les saints Pères , en affirmant que toutes les souillures provenant du péché originel sont effacées par le bain
IVe DIMANCHE DE CAREME, SERMON III. 61!
salutaire du baptême, ajoutent que la concupiscence, quoiqu'elle sorte de la même source corrompue, ce qui n'est pas à dire qu'elle soit un péché , nous reste pour nous fournir l'occasion de combattre, et d'exercer la vertu. De là tous ces essaims de vierges, d'anachorètes et de moines, qui combattant fidèlement et vaillamment contre les mouvements impurs de la chair et du sang , et asservissant le corps à l'esprit, ont remporté d'illustres trophées sur cet ennemi domestique, et se sont couverts de gloire. C'est pour la même raison que le Seigneur, après la soumission de la terre de Chanaan, voulut qu'il y restât des ennemis, contre lesquels les Israélites fissent la guerre sans relâche ; il voulait les empêcher de s'amollir dans un honteux repos, et de s'énerver dans les délices, l'inaction et la paix. C'est encore pour cela que saint Augustin, dans son livre De la Cité de Dieu, approuve le conseil de Scipion l'Africain, proclamé le meilleur citoyen de Rome, lequel, dans le sénat, contre l'opinion de Caton, fut d'avis que Carthage ne fût pas détruite, de peur que la jeunesse romaine ne perdît ses habitudes guerrières, et l'occasion d'exercer sa valeur. Il affirmait avec énergie que la république romaine avait plus à craindre des délices et de l'oisiveté, que des armes de ses ennemis.
L'événement justifia ses prévisions. Ceux contre lesquels les armes du monde entier avaient été impuissantes, furent vaincus et anéantis par le luxe et les délices, plus funestes que tous les ennemis. Il en est de même des combats spirituels : s'ils manquent, la rouille couvre les armes des vertus, armes qui ne resplendissent que par l'usage et par l'exercice. Voilà quelques-unes des utilités, car il serait trop long de les rapporter toutes, qu'offrent les tentations, les épreuves. Il n'est donc pas étonnant que le Seigneur tente ici Philippe, et que de même il permette que les justes soient souvent tentés et affligés de diverses manières. Hâtonsnous d'arriver à la fin.
Les réponses de Philippe et d'André étant peu convenables, le Seigneur leur dit: «Faites-les asseoir; il y avait beaucoup d'herbe en ce heu. Environ cinq mille personnes s'y assirent. Puis, Jésus
prit les pains; et, ayant rendu grâces, il les distribua à ceux qui étaient assis, et on leur donna de même des deux poissons, autant qu'ils en voulurent. Quand ils furent rassasiés, il dit à ses disciples : Recueillez les morceaux qui sont restés, afin que rien ne se perde. Les ayant ramassés, ils en emplirent douze corbeilles, etc. » A l'occasion de ces dernières paroles, j'ai résolu, frères, de vous parler de l'aumône à la fin de ce discours, et de vous recommander cette partie de la vraie pénitence. Le premier fruit de l'aumône, c'est qu'elle retourne à son auteur, qui sert moins les autres que lui-même, et y gagne plus que l'obligé, puisqu'en pourvoyant aux besoins présents des autres, il travaille pour ses propres intérêts présents et futurs. En effet, des récompenses du ciel il est écrit : « Toute action de miséricorde fera placer chacun en son rang, selon le mérite de ses œuvres. » Eccli. xvi, 15. Et des récompenses de ce monde : a Honorez de vos biens le Seigneur, et donnez aux pauvres des prémices de vos fruits; alors vos greniers seront combles, et vos pressoirs regorgeront de vin. » Prov. m, 10.
Notre-Seigneur nous le montre dans le présent miracle; pour cinq pains, distribués miséricordieusement à un peuple affamé, il recueillit douze corbeilles de restes. Telle est la bonté, la compassion de Dieu, telle est sa tendre propension à soulager les malheureux que, la promesse des biens futurs étant insuffisante pour vaincre la dureté des cœurs, et les porter à la compassion, il les y engage parla promesse des biens présents, afin que l'homme, tout avare qu'il est, et attaché à tout ce qu'il possède, n'ait pas de raison pour se soustraire au devoir d'être compatissant, puisque ce n'est pas prodiguer son bien, mais, au contraire, c'est y ajouter. Car il est incroyable comme nous sommes ardents, prompts et actifs pour ce qui nous touche, et comme nous sommes glacés, lents et stériles pour le service de Dieu. Pressez quelqu'un de jeûner en ce saint temps, dites-lui que c'est prescrit par les lois de l'Eglise, sous peine de déposition pour les clercs, et de privation de la sainte Eucharistie pour les laïques, beaucoup allégueront leur faiblesse et diront qu'il leur est impossible déjeuner. Cependant, quand l'occasion s'en présente, ils passent des
nuits entières au jeu et dans les divertissements : eux qui s'abstiennent si facilement du sommeil, qui est le principal aliment de la vie, ils ne peuvent cependant s'abstenir de nourriture.
Exhortez-les à distribuer des aumônes ; ils mettront en avant leur pauvreté, ils diront que leurs ressources ne suffisent pas aux besoins de leur maison et de leurs enfants. Vienne cependant quelque occasion de faire parade de vanité, d'honneur mondain, d'ostentation, là ils jettent avec prodigalité tout ce qu'ils possèdent ; alors ils ne se souviennent plus qu'ils ont des enfants, une famille : ils sont donc très-opulents pour tout ce qui est vanité, très-pauvres dès qu'il s'agit de piété et de bienfaisance. La promesse des biens futurs étant incapable de changer en compassion cette inhumanité des hommes, le Seigneur les y excite donc en les rémunérant par des biens présents, afin que rien ne s'oppose à ce qu'ils remplissent le devoir de la pitié ; puisque partager ses richesses avec les pauvres, n'est rien autre chose que prêter à usure à Dieu. L'exemple de la veuve de Sarepta le prouve surabondamment; parce qu'elle avait donné au Prophète un peu d'huile et de farine, sa farine et son huile furent intarissables. III Reg. xvii, 12 et seq.
Je pourrais citer bien d'autres exemples, je me contente d'en prendre un dans saint Grégoire : «L'évêque Boniface, encore enfant, et habitant avec sa mère, rentrait quelquefois à la maison sans sa tunique de laine, et souvent sans sa tunique de lin; parce que, dès qu'il rencontrait un pauvre nu, il le revêtait, se dépouillant dans l'espérance d'être récompensé de Dieu. Sa mère le réprimandait fréquemment, disant qu'il n'était pas juste que, pauvre lui-même, il donnât ses vêtements aux pauvres. Un jour, entrant dans son grenier, elle trouva que tout le blé, approvisionnement de l'année entière, avait été distribué aux pauvres par son fils. Comme elle se meurtrissait le visage, dans sa désolation d'avoir perdu sa provision annuelle, survint le pieux enfant Boniface, qui la consola de son mieux. Mais elle était inconsolable. Il la pria de sortir du grenier, où ne restait qu'une très -faible quantité de blé. Le pieux enfant se mit aussitôt en prière, et, sortant peu après, il ramena sa mère au grenier qui se trouva plein
de blé, en plus grande quantité qu'il n'y en avait jamais eu. A la vue de ce miracle, la mère, touchée de componction, pressait son fils de donner, lui qui pouvait si promptement obtenir ce qu'il demandait. » Dialog., lib. I. Ce fait n'a rien d'étonnant, quand on considère les douze corbeilles de restes recueillis par les apôtres après la distribution des cinq pains à la foule affamée. Ainsi ceux que les promesses de la vie future ne portent pas à la compassion, doivent y être portés au moins par les récompenses présentes. Qu'ils aient toujours à la pensée ces paroles de Salomon , ou plutôt du Seigneur : « Qui donne au pauvre, ne manquera de rien. » Prov. xxvni, 27.
A cette utilité ajoutons-en une autre : c'est que, pour obtenir la rémission des péchés, rien n'est plus puissant que l'aumône. Ainsi nous lisons dans l'Ecclésiastique : « Renfermez l'aumône dans le sein du pauvre, elle priera pour vous, et vous délivrera de tout mal. » Eccli. xxix, 45. Et encore : « L'eau éteint le feu, et l'aumône expie les péchés. ■D-Eccli. m, 33. Qu'est-ce que le vrai pénitent peut désirer de plus que de racheter par l'aumône , c'està-dire, par une vile monnaie, ou un morceau de pain, ses péchés que le Fils de Dieu a rachetés au prix de son sang? Bien plus, le Seigneur, par la voix d'Isaïe, après avoir recommandé aux vrais pénitents le soin de la veuve et de l'orphelin, ajoute : « Quand vos péchés seraient comme l'écarlate, ils deviendront blancs comme la neige; et quand ils seraient rouges comme le vermillon, ils seront comme la laine la plus blanche. » Isa. i, 18.
L'aumône est efficace, non -seulement pour la rémission des péchés, mais aussi pour obtenir tous les dons célestes. On le voit dans le chap. lviii d'Isaïe, où sont étalées les magnifiques récompenses offertes aux miséricordieux, et, entre autres, la participation à la lumière, à la splendeur divine : c< Il emplira votre âme de splendeurs, et il délivrera vos os. » Isa. lviii, 11. Le Seigneur n'a-t-il pas rempli de splendeurs le païen Cornélius , à qui un ange apparut et dit : « Cornélius, vos prières et vos aumônes ont monté jusqu'à Dieu, et il s'en est souvenu. Envoyez chercher Simon Pierre, et il vous dira ce que vous avez à faire. Et Pierre étant venu et ayant annoncé Jésus-Christ, le Saint-Esprit tomba
IVe DIMANCHE DE CARÊME, SERMON III. 61 S
sur tous ceux qui 1 écoutaient. » Act. x, passim. Frères, quel plus sublime éloge de la prière et de l'aumône! Le Centurion donne la terre, et il reçoit le ciel; pour de l'argent, il obtient la grâce ; il partage ses biens avec les pauvres, et il reçoit les magnifiques dons du Saint-Esprit; il accueille chez lui les pauvres, et il mérite de voir les anges. Qui ne regarderait un tel échange comme mille fois heureux?
Mais si ces considérations font peu d'impression sur nous, rappelons-nous une parole célèbre, autant que vraie, de saint Ambroise : « La miséricorde seule accompagne les défunts. » Il est certain que nous tous ici présents, nous sortirons bientôt de ce monde. Il est certain que nous en sortirons seuls. Fussiez-vous roi, empereur, monarque de toute la terre, vous partirez seul d'ici pour une contrée inconnue. Vous ne serez accompagné, ni de serviteurs, ni d'amis, ni de parents, ni d'enfants chéris, ni d'une tendre épouse, encore moins de vos domaines et de vos richesses, pour lesquels vous avez tant sué. Toute cette pompe du siècle suivra votre cadavre jusqu'au tombeau; des obsèques solennelles seront célébrées, des flambeaux allumés ; des enfants et des serviteurs vêtus de noir vous rendront les derniers honneurs; mais vous, sans aucune escorte, vous comparaîtrez seul devant le juge, tandis que vos serviteurs retourneront à la maison vide de son maître. Car comme le Seigneur a donné cet ordre aux flots et à la mer en courroux : « Tu viendras jusqu'ici, et tu n'iras pas plus loin; ici s'arrêtera l'orgueil de tes flots : » Hue nsque ventes, et non procèdes amplius, et hic confringes tumentes fluctus tuos, Job, xxxvni, 11; ainsi ce même Seigneur, au moment de la mort, dit aux royaumes et aux empires, et à toute la puissance du monde : Tu viendras jusqu'ici, et n'iras pas plus loin; ici finit le drame de la vie humaine, et toute la pompe des choses terrestres.
Quoique cela soit assez clair, puisque nous en voyons tous les jours la preuve, je veux cependant le confirmer encore par un illustre exemple. Saladin, Soudan d'Egypte, fut un prince illustre. Car il étendit les bornes de son empire; il régna longtemps et glorieusement; il s'empara de Jérusalem, et renversa la puis-
sance chrétienne en Orient. En mourant au comble de la fortune et de la gloire , il ordonna par testament que la chemise de lin qu'il portait fût attachée au bout d'une longue perche et étalée aux yeux du peuple par un homme criant constamment : Voilà tout ce qui reste à celui qui a eu tant de richesses et un si grand empire. Pensée juste, et que devraient méditer sans cesse les princes orgueilleux ! Non, après la vie il ne nous reste rien autre chose que ce que nous avons fait de bien.
Quel ne sera pas l'étonnement des âmes de ceux qui ont été puissants en ce siècle, et qui, de leur vivant, ne marchaient qu'entourés d'un nombreux domestique, lorsqu'elles verront leur nudité, leur solitude au milieu de ces affreuses régions? lorsqu'elles pourront dire avec le Prophète : « Je regardais à ma droite, et il n'y avait personne qui me connût? » Ps. cxli, 5. A ce moment, lorsque tous ces hochets de la fortune ne pourront vous apporter aucun soulagement, et que vous serez dépouillé de tout, la vertu et la commisération, la piété et la bienfaisance, fidèles compagnes, seront seules à vos côtés; et non-seulement elles vous accompagneront, mais aussi elles vous protégeront. Alors ce qui vous suivra, c'est donc, non ce que vous avez amassé péniblement et ardemment, mais ce que vous avez distribué d'une main bienfaisante; non ce par quoi vous avez enrichi votre maison, agrandi votre entourage, rehaussé votre noblesse, attiré à vous l'admiration de la foule, mais ce avec quoi vous avez nourri, entretenu, sustenté les pauvres du Christ : voilà les richesses qui vous accompagneront au sortir de la vie. Votre sécurité la plus complète viendra alors des consolations que vous apportez maintenant aux mendiants et aux pauvres. Elles seront là avec vous, elles se placeront près de vous devant le tribunal du redoutable juge, elles vous protégeront, et plaideront votre cause. Les objets qui éblouissaient d'un éclat mensonger les yeux du vulgaire, vous les trouverez alors pleins de vanité, quand vous verrez non plus les masques des choses, mais la vérité elle-même. Vous aurez alors pour patrons, ceux qui aujourd'hui implorent votre libéralité. Car nous lisons dans l'Ecclésiastique : « Les frères viennent en aide au jour de la tribulation, et la miséricorde divine
s'étend sur les uns et sur les autres. » Fratres in adjutorium in tempore tribulationis , et super utrosque misericordia liberabit. Eccli. x, 24.
Si le démon s'insurge contre vous, s'il vous objecte les crimes de toute votre vie , souvenez-vous que de l'aumône il est écrit : « Pour combattre votre ennemi, elle sera une arme plus forte que le bouclier et la lance du puissant. » Eccli. xxix, 16. Quand sera appelée votre cause, l'aumône tiendra ce langage au souverain juge : Rappelez- vous, Seigneur, que vous avez dit de votre bouche sainte : « Bienheureux les miséricordieux, parce qu'ils obtiendront eux-mêmes miséricorde. » Matth. v, 7. « Que la parole de mon Seigneur s'exécute comme un sacrifice, » II Beg. xiv, 17 ; ayez pitié de celui qui a eu pitié de vos pauvres ; et que ceux qu'il a recueillis dans sa maison, le reçoivent à leur tour dans les éternels tabernacles. On dira peut-être : Quand je serai près de mourir, je laisserai par testament de grands biens aux pauvres; mais maintenant que je vis, j'ai besoin de mon bien. — Ceux qui remettent au testament et à la dernière heure de la vie les devoirs de la charité, ressemblent, dit Aristote, à ceux qui, au moment où sévit la tempête, préparent les agrès qui devaient être prêts depuis longtemps. Car saint Augustin dit très-bien : « Dans la détresse on ne trouve pas facilement les remèdes qu'on n'a pas cherchés pendant le calme. » De son côté, saint Jérôme, expliquant ce passage de Jérémie : « Au temps de leur affliction, ils me viennent dire : Hâtez-vous de nous délivrer, » Jer. n, 27, s'exprime ainsi : « Demande impudente de la part de ceux qui attendent la tribulation pour implorer un secours méprisé pendant la prospérité. » Un des Pères, en effet, a dit avec une grande vérité : «Tel le Seigneur vous trouve quand il vous appelle, tel il vous juge. C'est donc en disposant bien le présent, que l'on s'assure un heureux avenir. »
Cela étant, mes frères, faisons en sorte de racheter maintenant nos péchés par des aumônes; aux aumônes joignons de ferventes prières, et les jeûnes qui conviennent à ce saint temps. Non contents de cela, purifions-nous de toute souillure de la chair et de l'esprit, achevant notre sanctification dans la crainte de Dieu, nous
le rendant favorable par l'aveu de nos fautes (1); pour qu'enfin nous méritions, par sa grâce, de parvenir à son repos, et de jouir de sa glorieuse présence dans les siècles des siècles. Amen.
QUATRIEME SERMON
POUR
LE IVe DIMANCHE DE CARÊME.
EXPLICATION DE L'ÉVANGILE, ET SURTOUT DES PAROLES DU TEXTE. LA SAINTE HISTOIRE DE NOTRE ÉVANGILE MONTRE QUE RIEN NE PEUT MANQUER A CEUX QUI SUIVENT DIEU DE TOUT LEUR COEUR.
Timete Dominum omnes sancti ejus, quoniam non est inopia timentibus eu m.
Craignez le Seigneur, vous tous qui êtes ses saints; car rien ne manque à ceux qui le craignent. Psal. xxxm, 10.
Très- chers frères, dans le présent discours je me propose de traiter les paroles que vous venez d'entendre; parce que, sous une forme concise, elles contiennent et expliquent le fond du récit évangélique, qui se lit aujourd'hui dans les églises. Car elle tend principalement à faire comprendre à tous, que rien de ce qui est nécessaire pour acquérir ou conserver le salut de l'âme, ne manque à ceux qui se sont proposé de suivre le Seigneur. Cette sainte histoire concorde parfaitement avec le commencement de la messe d'hier, c'est-à-dire avec les paroles de joie et d'allégresse, par lesquelles l'Eglise félicite ses enfants d'être arrivés au vrai salut par la pénitence, et les invite à la joie spirituelle, en disant : « Réjouissez-vous, Jérusalem, notre mère; réunissez-vous tous, vous qui l'aimez; soyez dans la joie, vous qui avez choisi la tristesse; » non la tristesse du siècle, qui engendre la mort; mais la tristesse qui est selon Dieu, et qui, suivant l'Apôtre, « produit pour le salut une pénitence stable. » II Cor. vu, 10. En quoi consiste le salut qui découle de cette tristesse et de cette pénitence? C'est ce que la sainte histoire du présent évangile nous montre mystiquement par un miracle éclatant. La voici :
(1) Voir la note H à la fia du volume. #
IVe DIMANCHE DE CAREME, SERMON IV. fil 9
« Jésus passa au delà de la mer de Galilée, ou lac de Tibériade;
une grande foule de peuple le suivait, parce qu'ils voyaient les
miracles qu'il faisait sur les malades, » etc., jusqu'à la fin. Joan.
vi, 1 à 15. Ave Maria.
Le but principal des lois humaines doit être de punir des supplices les plus sévères les crimes des hommes, et de combler des faveurs les plus éminentes les vertus et ceux qui les pratiquent. Mieux ce double but est rempli, plus les lois sont parfaites. Mais ce double but n'est nulle part atteint avec autant de supériorité, que dans la religion chrétienne qui, découlant d'une source infinie de bonté, est si ennemie des vices, si amie des vertus, que, quand tous les hommes réuniraient leurs voix, ils ne pourraient jamais célébrer dignement cette excellence de la loi divine. Pourtant les saintes Ecritures, où le Seigneur a daigné découvrir aux mortels sa pensée, nous découvrent jusqu'à un certain point la grandeur de cette haine du vice, et de cet amour de la vertu. Elles enseignent, en effet, que cette bonté infinie déteste d'une si grande haine tous les péchés, que le plus bel ange, récemment créé par elle, et orné de dons, de grâces admirables, fut, pour une seule faute, précipité du plus haut des cieux au fond des enfers, pour y être éternellement torturé, et devint ainsi de toutes les créatures la plus misérable. Pour une seule désobéissance, le même Dieu a expulsé du paradis, et condamné à la mort et à l'exil le premier homme, et toute sa postérité jusqu'au dernier jour du monde. Pour les péchés des hommes, il a englouti, anéanti tout ce qui vit sur ce globe, ne laissant survivre d'une multitude presque infinie d'hommes et d'animaux, que ce que l'arche pouvait contenir. Pour un seul péché mortel, il condamne à un deuil éternel et à un feu inextinguible l'homme, quoique formé à son image et racheté par le sang précieux du Christ. Et tant de maladies, de pestes, de famines, d'incendies, de guerres, d'exils, de deuils, de ruines, de maux et de calamités de tout genre qui, depuis le commencement du monde jusqu'à nos jours, fatiguent, tourmentent, agitent l'espèce humaine, de quelle source proviennent-ils, sinon du péché? Enfin, telle est la difformité, la malice
du péché que, à s'en tenir strictement à la loi de justice, il n'eût pu être expié en aucune manière , si le Créateur de toutes choses lui-même, dont la puissance est sans bornes, descendant du ciel, n'eût entrepris par lui-même de le détruire et de l'expier. Après cela, qui sera assez stupide pour n'être pas effrayé, pour n'avoir pas horreur de la perversité, de la laideur du péché mortel, quoique les cœurs aveugles des hommes se précipitent chaque jour dans tous les crimes avec tant de facilité ?
D'un autre côté et à plus forte raison aucune voix humaine ne pourrait exprimer quels sont les faveurs et les bienfaits dont Dieu comble la vertu et la piété. Car, cette bonté suprême étant plus portée à la miséricorde qu'à la vengeance , à conférer des bienfaits qu'à infliger des supplices; il s'ensuit qu'elle punit le mal avec ménagement, restant au-dessous de la justice; tandis qu'elle s'élève au-dessus pour récompenser le bien, qui reçoit ainsi plus qu'il ne mérite. Les saints Livres, interprètes de la pensée divine, le déclarent; dans une foule de passages, ils s'appesantissent sur la tendresse, la sollicitude paternelle, la bienveillance de Dieu pour les justes. Car la loi, pour commencer par elle, quand elle prescrit quelque chose de grand , promet aussitôt une récompense à ceux qui l'observent. Les prophètes annoncent aux justes les plus magnifiques récompenses, comme aux méchants les plus affreux supplices. Les faits de l'Histoire sainte ont le même sens ; ils confirment avec la dernière évidence les déclarations de la loi et des prophètes.
Parmi les Psaumes, cette noble portion des Ecritures, vous en trouverez à peine un qui, soit au commencement, soit au milieu, ou au moin? à la fin, ne célèbre, ne répète, ne proclame le bonheur, la béatitude des justes, c'est-à-dire de ceux qui se sont voués tout entiers au service de Dieu, et ont placé en lui seul toutes leurs espérances : il y a même beaucoup de Psaumes, qui n'ont pas d'autre objet que d'inculquer la sollicitude paternelle, la providence de Dieu pour les justes; laquelle comprend tous les biens possibles. Car qu'est-ce qui pourra manquer à celui qui vit sous cette sollicitude paternelle et sous la providence du Tout-Puissant? Dans les paroles que j'ai prises pour texte, c'est le seul ar-
gument qu'emploie le Prophète pour nous exhorter à la piété et à la religion : « Craignez le Seigneur, vous tous qui êtes ses saints; car rien ne manque à ceux qui le craignent. » Ps. xxxm, 10. Je pourrais vous montrer cette promesse accomplie en bien des circonstances; mais je me bornerai à vous présenter l'exemple du présent évangile. Vous y verrez exprimé mystiquement comment le Seigneur se conduit envers les personnes pieuses. L'Evangéliste dit :
« Jésus passa au-delà de la mer de Galilée, ou lac de Tibériade; une grande foule de peuple le suivait, etc. » Cette multitude, qui suit le Seigneur par des lieux déserts et incultes, est l'image de ceux qui marchent avec le Prophète par des voies difficiles, Propter verba labiorum tuorum ego custodivi vias duras, Ps. xvi, 4; qui embrassent le Seigneur pour maître et pour guide de leur vie; qui le suivent avec l'Apôtre « dans la gloire et l'ignominie, dans la mauvaise et la bonne réputation, » II Cor. vi, 8, regardant comme un gain, de lui tout sacrifier.
Maintenant examinons comment Notre-Seigneur s'est conduit envers cette foule, afin d'en conclure comment il agit à l'égard de ceux qui le suivent, non plus de corps, mais d'àme. D'abord, dit saint Marc, « il fut touché de compassion pour eux, parce qu'ils étaient comme des brebis sans pasteur. » Marc, vi, 34. Et parce que luimême avait été envoyé par Dieu le Père comme pasteur, afin de remplacer les pasteurs mercenaires, il commence aussitôt par s'acquitter de cette fonction, les nourrissant de la pâture de la doctrine, et leur parlant des choses divines, au rapport du même évangéliste. Non content de cela, dit saint Matthieu , « il guérit tous leurs malades, ne refusant à personne le bienfait de la santé. » Matth. xiv, 14. Dans le présent évangile, saint Jean rapporte un nouveau bienfait : par un éclatant miracle, le Seigneur rassasie un peuple affamé et dénué de provisions de route.
Ainsi, l'homme étant composé d'une double substance, d'un corps et d'une âme, il prit dans cette circonstance un égal soin de ces deux parties : d'un côté il rassasia les corps ; de l'autre, il fortifia les âmes par la pâture de la céleste doctrine, et par un insigne miracle il les excita à croire. Ces bienfaits qu'il répandit sur
ceux qui le suivaient, il les accorde chaque jour dans l'Eglise à ceux qui, méprisant la vanité du siècle, le suivent spirituellement. D'abord il leur rend sensible sa bonté paternelle et sa miséricorde : « Comme un père a de la tendresse pour ses enfants, dit le Prophète, ainsi le Seigneur a eu compassion de ceux qui le craignent, parce qu'il connaît la boue dont nous sommes formés. » Ps. en, 43, 14. Ensuite, il les éclaire intérieurement, comme il dit luimême : « Je suis le Seigneur ton Dieu, qui t'enseigne ce qui est utile, et qui te gouverne dans la voie où tu marches. » Isa. xlviii, 17. Et : « Je te donnerai l'intelligence, je te guiderai dans la voie où tu marcheras, j'aurai les yeux sur toi. » Intellectum tibi dabo, et instruam te in via hac qua gradieris, firmabo super te oculos meos. Ps. xxi, 8.
Il guérit aussi leurs maladies spirituelles; ce qu'indiquent ces paroles du Prophète : « C'est lui qui pardonne toutes tes offenses, et qui guérit toutes tes langueurs. » Ps. en, 3. Enfin, il sustente les âmes au moyen d'une nourriture intérieure. «La sagesse, dit Salomon, s'est bâti une maison, elle a préparé le vin, et disposé la table, » Prov. ix, 1, elle a appelé les convives, en disant : « Mangez, amis, buvez, et enivrez- vous. » Cant. v, 2. Si telle est l'abondance que le Seigneur prépare à ceux qui le suivent, le poëte sacré n'a-t-il pas raison de chanter : « Craignez le Seigneur, vous qui êtes ses saints; parce que rien ne manque à ceux qui le craignent. » Ps. xxxiii, 10. La même chose est donnée à entendre par les paroles que, suivant saint Matthieu, le Sauveur répond aujourd'hui à ses disciples. Comme ils lui disaient : « Ce lieu est désert, et il est déjà tard; renvoyez ce peuple, afin qu'ils aillent dans les villages acheter de quoi manger; » il répondit : « Il n'est pas nécessaire qu'ils y aillent; donnez-leur vous-mêmes à manger. » Matth. xv, 15 et 16. Sans doute. A quoi bon seraient-ils allé chercher des aliments, eux qui avaient auprès d'eux le pain des anges et des hommes? C'est comme s'il avait dit : Ceux qui sont auprès de moi', ceux qui s'attachent à moi , et qui , oublieux d'eux-mêmes et de leurs intérêts, me prennent pour guide, pour maître de leur vie, pour auteur de leur salut, il faut qu'ils soient dans l'abondance de tous biens, eux qui approchent de la source
de toute félicité. Car il a été dit avec vérité : « Ceux qui cherchent le Seigneur ne manqueront d'aucun bien. » Inquirentes Dominum non déficient omni bono. Ps. xxxm, 11.
Cependant on objecte qu'il y a beaucoup d'individus qui, servant Dieu de tout leur cœur, vivent dans un état voisin de la détresse, dans la pénurie, et qui sont privés de bien des choses nécessaires à la vie; comment donc sera-t-il vrai qu'ils ne manquent • d'aucun bien? A parler vrai, ils ne manquent de rien ; vous pouvez l'apprendre de leur propre témoignage. Demandez-leur si ce qu'ils ont leur suffit; s'ils vivent le cœur tranquille et assuré, sans désir, sans anxiété, sans souci des choses de la terre ; ils répondront sans hésiter qu'ils ne changeraient jamais leur condition et leur repos contre toutes les richesses du monde, et contre des royaumes. Ils disent qu'ils vivent sous les ailes et à l'ombre de la providence du Seigneur qui , sans l'affluence des biens de la terre, procure à leurs âmes le nécessaire et un calme parfait. Le miracle du présent évangile montre qu'il n'y a là rien d'étonnant. Celui qui avec cinq pains a pu rassasier des milliers d'hommes, ne pourra-t-il pas, avec de faibles ressources et un mince patrimoine, soutenir si bien un seul homme qu'il ne désire pas autre chose?
Si vous demandez, comment il peut se faire qu'un pauvre ait la même paix de l'âme, la même tranquillité qu'ont les riches du siècle au milieu de l'affluence de toutes choses; ceux-ci vivant dans l'abondance de tout ce qui est nécessaire à la vie, tandis que celui-là en est en partie privé; je dis d'abord que rien n'est impossible à la puissance divine. Mais il s'agit d'expliquer comment cela peut se faire. Vous posez une question intéressante; écoutez; je serai bref.
Le Seigneur s'y prend, non par les voies battues et vulgaires, mais d'une manière nouvelle et peu commune. Il arrive à son but, non pas en fournissant aux justes la surabondance des biens de la terre, excepté parfois quand c'est utile à leur salut; mais en guérissant la nature par la grâce, en apaisant le désir immodéré, la soif ardente des biens de cette sorte, à supposer qu'on doive les appeler des biens. Il calme donc et satisfait la soif de notre cœur , non par la possession surabondante des choses de
la terre, mais en amoindrissant nos désirs. Un exemple vous fera
mieux voir combien ce moyen est préférable et plus avantageux.
Supposons un individu malade de la fièvre : il est travaillé d'une soif brûlante, qu'on peut calmer de deux manières , — ou bien en lui donnant force eau froide , qu'il s'ingurgiterait jusqu'à satiété; — ou bien en coupant la fièvre; ce qui apaiserait la soif, conséquence de la fièvre. Si donc on laissait à ce malade la faculté de choisir, celui de ces deux moyens qui lui semblerait le plus avantageux, ou de boire de l'eau froide, ou de couper la fièvre; nul doute qu'il n'aimât mieux voir disparaître la soif avec la maladie, que d'apaiser cette soif en avalant de l'eau. Car, dans ce dernier cas, la soif serait calmée pour un moment ; mais, la fièvre subsistant encore, une autre soif surviendrait bientôt, avec recrudescence d'irritation dans les humeurs nuisibles ; tandis que , la fièvre enlevée, la soif elle-même est aussi éteinte, et avec elle tous les accompagnements de la cruelle maladie. C'est donc avec raison qu'il a été dit : « Ceux qui cherchent le Seigneur ne manqueront de rien, » Ps. xxxin, M ; parce que être guéri de la soif dévorante de tous les biens, est plus que posséder toutes les richesses de la terre, qui ne peuvent apporter à leur possesseur ni satiété, ni repos de l'esprit; le désir et la cupidité subsistant encore au milieu de l'abondance.
En effet, quiconque désire, manque de beaucoup de choses, quelque riche qu'il soit; tandis que celui qui vit content du peu qu'il a, ne manque de rien. Ainsi donc le Christ qui, par la vertu de son esprit, peut guérir la maladie de la cupidité, et qui par la rosée de la grâce céleste tempère cette démangeaison d'une blessure ancienne, cette soif brûlante, effet de la vieille maladie de la nature, le Christ seul peut procurer la paix et le repos de l'âme, et il le peut sans l'affluence des biens de la terre. Ce repos, il l'avait celui qui disait : « J'ai appris à me contenter de l'état où je me trouve, » Philip, iv, 11. Et il a fait entendre qu'il en est de
même de tous les justes, quand il a dit : « comme n'ayant rien,
et possédant tout. » II Cor. vi, 10. Parce que, privés des richesses de la terre, ils n'ont pas l'âme moins calme et moins tranquille que ceux qui nagent dans l'affluence de tous les biens; enrichis
des trésors intérieurs de la grâce divine, ils en apprécient la noblesse et la splendeur, et prennent en dédain tous les autres tréors. Le Prophète l'insinue assez clairement dans ces paroles : « Le juste est plus heureux de peu, que le pécheur avec toutes ses richesses. » Melius est modicum justo , super divitias peccatorum multas. Ps. xxxvi, 16. Reprenons le fil de notre histoire.
Le Seigneur ayant donc vu cette multitude qui le suivait par des lieux déserts, et qui manquait de provisions, demande à Philippe : « Où acheter assez de pain, pour nourrir ce peuple? Il disait cela pour le tenter; car il savait bien ce qu'il devait faire. » Il y a deux sortes de tentation. L'une a pour but d'entraîner l'homme au mal et de le perdre; ainsi tente le diable. L'autre a pour but, non de faire tomber, mais de voir jusqu'où va la vertu et la constance de l'homme; ainsi un ami éprouve quelquefois la fidélité d'un ami. C'est de cette manière, non de la précédente, que le Seigneur tente ses élus ; c'est pour leur salut et leur avantage. Ces tentations sont très-utiles sous différents points de vue , mais surtout en ce que, par elles, l'homme acquiert un très-grand bien pour son âme, c'est-à-dire, L connaissance de soi-même ; et en ce qu'il s'affranchit d'un mal immense et funeste, c'est-à-dire, de la présomption et d'une outrecuidance impie , source de toutes les erreurs et de tous les maux. L'Ecclésiastique s'élève contre ce fléau : « 0 présomption détestable, d'où viens-tu pour couvrir la terre de ta malice et de ta perfidie? » Eccli. xxxvn, 3. Paroles qui montrent assez jusqu'où cernai s'étend, et combien il est nuisible. Le même Ecclésiastique cherche en ces termes à nous préserver de ce mal : a Ne vous élevez point comme un taureau dans les pensées de votre cœur, de peur que votre folie ne brise votre force, qu'elle ne consume vos feuilles, et ne perde vos fruits, et que vous ne deveniez comme un arbre desséché dans le désert. » Eccli. vi, 2. Tel fut le sort de celui à qui le Seigneur parle ainsi dans l'Apocalypse : « Vous dites : Je suis riche, je n'ai besoin de rien; et vous ignorez que vous êtes malheureux, misérable, pauvre, aveugle, nu. » Apoc. m, 17. En effet, il est juste que l'homme orgueilleux soit dépouillé de tous ses biens , puisqu'au lieu d'en user pour la gloire du donateur, il en a abusé pour servir son faste.
tom. u. 40
Au reste, se délivrer de ce fléau est très-difficile, et pour bien des raisons. Une des principales, c'est qu'il n'est rien que les hommes connaissent moins qu'eux-mêmes. Car qu'y a-t-il de plus propre à égarer le jugement que cette ignorance? Qu'est-ce qui enveloppe l'homme déplus épaisses ténèbres, que l'aveugle amour de soi? Aussi Publius Syrus dit-il avec beaucoup de raison : « Aimer, et être sage, est à peine le partage d'un Dieu. » Amare et sapere vix Deo conceditur. Yoilà pourquoi les anciens représentaient l'Amour sous la figure d'un enfant dont les yeux étaient voilés : symbole par lequel ils déclaraient que la passion de l'amour ressemble à un enfant ignorant et privé des yeux. Or, de tous les amours, l'amour de soi étant le plus violent, qui est-ce qui sera assez prudent et assez sur ses gardes pour ne pas se flatter quelquefois? pour ne pas s'aduler? pour ne pas s'accorder plus qu'il ne lui est dû? pour ne pas oser parfois au-dessus de ses forces? enfin pour ne pas se tromper dans le jugement qu'il porte sur lui-même, ayant au dedans de lui, et au fond de ses entrailles, ce maître d'erreur, c'est-à-dire, l'amour de soi?
Mais cette ignorance s'accroît, lorsque décroissent les tentations. Car alors que l'homme, à cause de l'absence des tentations, est exempt des vices vulgaires, il se persuade qu'il suffit d'échapper à ces vices pour être pur, imiocent, et ferme dans la vertu. Mais la tentation survenant, et mettant à découvert l'infirmité cachée dans le cœur, fait voir la fausseté de cette persuasion. Comme souvent le feu est si bien caché sous les cendres, qu'il ne donne aucun indice de sa présence; mais si, en soufflant, vous écartez et chassez la cendre, le feu qui était caché se trahit aussitôt; de même, souvent dans notre cœur sont cachées les semences de beaucoup de maux; mais la tentation approchant les met à découvert par son souffle, et fait voir qu'elles étaient encore vivantes , quoique pendant le calme d'une longue paix elles parussent mortes.
Voulant donc préserver les justes d'une erreur si pernicieuse, d'où sort la présomption, ce redoutable fléau, le Seigneur permet les tentations de cette sorte, pour que l'homme connaisse sa faiblesse, qu'une paix mensongère lui faisait ignorer. L'apôtre
IVe DIMANCHE DE CARÊME, SERMON IV. 627
Pierre se croyait muni d'une foi parfaite, lorsque voyant le Seigneur marcher sur la mer, il lui dit : « Seigneur, si c'est vous, commandez que j'aille à vous, en marchant sur les eaux. » Et par une mer tranquille, fort de sa foi , il s'avançait sur la plaine liquide; mais les vagues ayant été soulevées par l'ordre du Seigneur, il commença à vaciller dans sa foi, et en même temps à enfoncer ; alors le Seigneur, lui prenant la main, dit : « Homme de peu de foi, pourquoi avez-vous douté? » Matth. xiv, 28, 31. Cette foi, qui paraissait ferme par une mer calme et tranquille, se mit à chanceler, quand la mer fut agitée et soulevée parles vents. La tentation fit donc reconnaître à Pierre que sa foi était mal assurée; sans cette épreuve, il eût continué à croire que sa foi était ferme.
Ce que nous avons dit de la foi s'applique également aux autres vertus. Car la vertu parfaite est celle qu'aucune tentation ne renverse, qu'aucune attaque ne fait plier, que la prospérité n'éblouit point, que le malheur ne décourage point, enfin qui a jeté dans l'âme des racines si solides que, comme le feu excité par un vent violent, loin de s'éteindre, s'allume davantage; de même cette vertu, harcelée de tous côtés, non-seulement ne se laisse pas vaincre, et ne succombe point, mais encore, comme on l'a dit élégamment, puise de nouvelles forces dans les coups qu'elle reçoit.
De cette doctrine on peut déduire quelle est la vraie vertu, et la fausse; quelle est la vertu consommée, et la vertu imparfaite. Ainsi, la femme parfaitement chaste, n'est pas celle qui n'ayant été l'objet d'aucune attaque, est restée pure ; c'est celle qui, poursuivie de toutes manières, garde son honneur sans tache. La mansuétude parfaite n'est pas celle qui, se trouvant à l'abri des outrages, évite la colère; c'est celle qui, accablée de sarcasmes, ne répond par aucune parole amère. L'homme parfaitement humble n'est pas celui qui ne brigue pas les honneurs; c'est celui qui, les ayant perdus, en ayant été dépouillé, ne se plaint point, ne s'indigne point. L'homme parfaitement patient n'est pas celui à qui tout réussit à souhait; c'est celui qui, plongé dans les malheurs, peut dire avec le Prophète : a Seigneur, vous avez sondé mon
cœur, vous m'avez examiné pendant la nuit, vous m'avez éprouvé par le feu, et l'iniquité ne s'est pas trouvée en moi. » Ps. xvi, 3. L'homme parfaitement obéissant n'est pas celui qui n'a jamais désobéi; c'est celui qui, de sa propre volonté et contre son propre jugement, suit le commandement et la pensée d'un autre. Enfin ne vous croyez pas une charité parfaite, vous qui, sans avoir été en butte aux injures, aimez ceux qui vous aiment, rendez salut pour salut, et le bien pour le bien; pour avoir cette vertu, il faut accomplir ce précepte du Sauveur : «Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient. »
Le Seigneur confirme cette doctrine, en ajoutant : « Car, si vous n'aimez que ceux qui vous aiment, quelle récompense en aurezvous? Les païens mêmes ne le font-ils pas? » Matth. v, 44, 46. Ce qu'il dit de la charité doit donc également s'entendre des autres vertus; elles aussi, pour être parfaites, doivent lutter contre les tentations et les contrariétés. Quoi de surprenant, en effet, que vous n'insultiez personne, si vous n'avez pas été insulté; puisque les bêtes féroces elles-mêmes ne blessent, que quand elles ont été blessées? Quand donc le Seigneur tentait Philippe en l'interrogeant, il lui rendait sensible la faiblesse de sa foi ; le disciple en avait si peu que, malgré tant de miracles du Seigneur, il n'était pas encore arrivé au point de croire, que cette foule put être nourrie sans approvisionnements par celui qui d'un mot pouvait rendre la vie aux morts.
Mais, pour que nous revenions à notre sujet, ce n'est pas seulement Philippe qui avait trop peu de foi ; il en était de même d'André, dont la vocation avait devancé la sienne; car il dit : « Il y a ici un enfant qui a cinq pains d'orge et deux poissons ; mais qu'est-ce que cela pour tant de gens? » Jésus voulant donc guérir cette langueur de leur foi, dit à ses disciples : « Faites-les asseoir ; or il y avait beaucoup d'herbe en ce lieu, et environ cinq mille hommes s'y assirent. Puis Jésus prit les pains , et , ayant rendu grâces, il les distribua à ceux qui étaient assis; on leur donna également des deux poissons autant qu'ils en voulurent. »
a Dès qu'ils furent rassasiés, etc. » Par ce mot, le saint Evan-
IVe DIMANCHE DE CARÊME, SERMON IV. 829
géliste dépeint la satiété des convives. Quoi d'étonnant, si ce que présentent les mains du Seigneur procure l'abondance et la satiété? Toutefois, frères, soyez persuadés que , quoique tous les biens qui arrivent, soit aux justes, soit aux méchants, découlent de cette source de tous biens; cependant ils agissent différemment sur les bons et sur les impies. Car ce qui est donné aux justes , quelque mince qu'il soit, rassasie les cœurs de ceux qui le reçoivent. A eux s'applique cette courte sentence : a Assez pour qui est content. » C'est-à-dire, celui qui est content du peu qu'il a, a toujours assez. Au contraire, ce que Dieu donne aux méchants, loin de les rassasier, ne fait qu'allumer leur soif ; ce qui a fait dire assez subtilement à Sénèque : « La fortune donne trop" à beaucoup, à personne assez. »
C'est en effet, non de la fortune, mais de la grâce divine qu'il dépend d'éteindre la soif de notre cupidité, en sorte que nous ne désirions rien de plus que ce que nous avons. Ainsi, quoique la fortune puisse donner trop, cependant elle ne peut pas donner assez. Salomon exprime en peu de mots ces deux points de vue : a Le juste mange et se rassasie ; le ventre des impies est insatiable. » Prov. xiii, 25. Saint Paul était rassasié, lui qui, content de peu, disait : a Ayant de quoi nous nourrir, et de quoi nous vêtir, soyons contents. » I Tim. vi, 8. Voyez quelle frugale nourriture, quel modeste mobilier était pour ce juste la plénitude. Mais le ventre des impies, c'est-à-dire leur soif et leur cupidité, quelles possessions, quelle abondance, quels royaumes et quels empires peuvent le rassasier? Quelques richesses qu'ils aient, ils en désirent encore davantage. C'est ainsi que le poëte écrit d'Alexandre, roi de Macédoine :
Unus Pellseo juveni non sufficit orbis.
Un monde entier ne suffit pas à l'enfant de Pella. (Lucain.)
Ces considérations prouvent que la cupidité du cœur humain ne peut être assouvie par l'abondance des richesses; pour l'assouvir, il faut la restreindre. Car il n'est pas plus possible d'éteindre l'ambition en la comblant de trésors, qu'il n'est possible d'éteindre le feu en y jetant du bois. Cependant tous les mortels,
trompés par le démon, sont si loin de comprendre cela, qu'ils concentrent tous leurs efforts, toutes leurs peines et tous leurs travaux pour se procurer la satiété et le repos de l'esprit en accumulant des richesses par tous les moyens possibles.
Cette satiété, celui-là seul peut la donner, qui, comme nous l'avons dit, recevant à son festin, dans le saint évangile de ce jour, tant de milliers d'hommes, les rassasia pleinement au moyen d'une faible provision. Or, le bonheur est le repos du désir, c'est-à-dire l'apaisement de la soif spirituelle, apaisement qu'accompagne une félicité ineffable. Les justes donc reçoivent sur cette terre d'exil comme les prémices , comme les arrhes de la félicité , devant en recevoir un jour la plénitude dans la patrie.
C'est donc là, mes frères, le royal festin, la joie spirituelle à laquelle aujourd'hui, comme nous l'annoncions en commençant, l'Eglise invite les fidèles, en disant : « Réjouissez-vous avec la cité sainte, vous qui étiez dans la tristesse; soyez dans la joie, et sucez de ses mamelles le lait de ses consolations. » Isa. lxvi, 2. Oui, ce sont là les festins, les délices, par lesquelles l'Eglise console aujourd'hui ses enfants, non pas tous cependant, mais seulement ceux qui ont été dans la tristesse. S'il en est ainsi, combien il y en aura qui n'auront point de part à ce bonheur! Car beaucoup n'ont pas été dans la tristesse; beaucoup n'ont pas encore fait la confession de leurs péchés, et ne la feront peut-être qu'après le carême, et plutôt par crainte des châtiments, que par douleur de leurs crimes? Il y en aura même beaucoup qui, bien qu'ayant fait l'aveu de leurs péchés, n'y auront pas renoncé comme il convient, et resteront tout à fait les mêmes qu'ils étaient précédemment. L'orgueilleux, l'avare, l'impudique, l'envieux, le colère, ceux qui étaient enchaînés par des parjures, des haines, des dissensions, restent tels qu'ils étaient auparavant. Même impureté du cœur, même licence du regard, même médisance dans le langage, même dérèglement dans la conduite.
Ceux-là ont donc recueilli en vain les saints médicaments de
IVe DIMANCHE DE CAREME, SERMON IV. 631
l'Eglise, puisqu'ils sont encore travaillés des mêmes vices qu'autrefois. Beaucoup de fidèles, non-seulement parmi les jeunes, mais encore parmi ceux d'un âge plus avancé, jouent ce jeu toute leur vie, et arrivent ainsi à la vieillesse, sans que ni le saint temps de carême, ni la réception des sacrements, ni les exhortations de l'Eglise aient rien fait sur eux. Or, qui pourrait douter qu'un tel endurcissement du cœur ne soit l'œuvre du diable? De lui sous le nom de Léviathan il est écrit dans le livre de Job : « Son corps est couvert de boucliers étroitement joints ensemble, d'écaillés engagées les unes dans les autres. Elles sont si bien unies qu'un souffle ne passerait pas entre elles. » Corpus illius quasi scuta fusilia, compactum squamis seprementibus. Unauni conjungitur, et ne spiraculum quidem incedit per eas. Job. xli, 6, 7. Ces paroles doivent moins se rapporter à la nature et à la substance du démon, qu'à ce qu'il opère dans les âmes de ceux qu'il obsède. Car par ses prestiges il les aveugle et les endurcit tellement, il les enveloppe et les garantit si bien de tous côtés , qu'aucune parole de l'Eglise, aucun fléau de la justice divine, aucune menace, aucune promesse , aucun stimulant caché de l'Esprit divin ne les détourne de leur vie coupable, et même ne leur imprime la crainte du souverain juge. Voilà ce que Job entend par ces mots : a Un souffle ne passerait pas entre elles; » parce que ce terrible ennemi obstrue soigneusement tous les passages par lesquels le souffle de l'Esprit divin pourrait entrer dans l'âme humaine ; de sorte que, persistant dans leurs forfaits, ces malheureux arrivent par degrés à l'endurcissement complet de l'âme.
C'est ce que fait entendre l'Ecclésiastique, par une ingénieuse comparaison tirée de la glace : « Quand arrive le vent froid de l'aquilon , l'eau se glace comme du cristal. » Eccli. xliii, 22. Il explique ici pourquoi l'eau se change en un cristal, dur comme la pierre. Cette métamorphose a lieu dans les régions froides, pendant l'hiver ; l'eau se congèle peu à peu, et elle finit par se cristalliser. De la même manière, la répétition fréquente et continue des péchés endurcit les cœurs des hommes. En effet, le propre du péché mortel étant d'obscurcir l'œil de la raison, et de détourner de Dieu la volonté ; plus l'homme commet de crimes, plus
il obscurcit le flambeau de la raison , et s'endurcit en éloignant de Dieu sa volonté; jusqu'à ce qu'enfin, la sévérité de la justice divine l'exigeant ainsi , il soit laissé dans l'aveuglement, dans un endurcissement de cœur lamentable. « Qu'est-ce que l'habitude ne détruirait pas, dit saint Bernard? qu'est-ce qui ne s'endurcit pas par l'assiduité? Qu'est-ce qui ne cède pas à l'usage? Pour combien d'individus, le mal qui d'abord était amer, et dont ils avaient horreur, n'est -il pas devenu avec le temps un plaisir? » Ad Eurjen.
C'est donc par ces degrés que le cœur de l'homme, mou et maniable comme l'eau, se change si bien en pierre, qu'aucune parole, aucun fléau, ne saurait plus le corriger. De là cette menace tant de fois répétée du Seigneur : « Après les crimes que Damas a commis trois et quatre fois, je ne changerai point l'arrêt que j'ai prononcé contre cette ville. » Amos, i, 3. Ces paroles, il les répète pour Gaza, Tyr, Edom et Moab, qu'il menace, pour la même cause, de la même ruine et de la même désolation. Or, cette cause c'était la persévérance dans le péché, laquelle avait tellement affermi ces populations dans le crime, qu'elles étaient devenues incorrigibles. Car trois et quatre font le septénaire qui, chez les Hébreux, marque un nombre infini. Le Seigneur dit donc qu'il ne convertira point à lui ces villes; parce qu'à tous ceux qui persistent obstinément dans leurs forfaits, et qui repoussent les avertissements de Dieu, il refusera un secours efficace, pour les aider à revenir à une vraie pénitence.
Car Dieu attend l'homme, il l'appelle à la pénitence de bien des manières; mais dès qu'il le trouve obstiné et rebelle, il l'abandonne à lui-même, ou lui arrache la vie. C'est ce qu'indique le figuier de l'Evangile, que le Seigneur avait ordonné d'arracher, parce qu'il n'avait pas porté de fruits depuis trois ans. Cependant le vigneron pria le Seigneur d'ajouter une quatrième année aux trois années d'attente inutile , promettant de redoubler de soins pour cultiver l'arbre, et se résignant, si la tentative était vaine, à ce qu'il fût arraché. De ce passage et d'autres semblables, saint Augustin conclut qu'il y a une certaine période assignée aux impies, et connue de la sagesse divine seule; et qu'après cette
IVe DIMANCHE DE CARÊME, SERMON IV. 633
période, Dieu enlève, ou frappe d'aveuglement l'homme qu'il a attendu longtemps, qu'il a appelé de toutes les manières, et qui a toujours résisté à la voix divine. Dans son livre De la vie chrétienne, il dit en effet : « Nous pouvons apporter un grand nombre d'exemples, qui prouvent que les scélérats et les impies, quand ils sont arrivés au terme de leurs crimes, sont déjà condamnés, et que la vie présente leur est enlevée en même temps que la vie future. » Le Seigneur déclare nettement que c'est la conduite qu'il tiendra envers les Chananéens : il laissera écouler, dit-il , quatre cents ans avant de les détruire, parce que leurs iniquités ne sont pas encore arrivées à leur terme ; mais, ce terme venu , il les exterminera.
Cela étant , comment savez-vous, malheureux, vous que le Seigneur a patiemment attendu pendant tant de carêmes, vous qu'il a vainement appelé à la pénitence par tant d'exhortations de l'Eglise, soit occultes, soit publiques ; comment savez-vous si vous n'êtes pas près de la fin de cette période? si ce n'est pas la quatrième année accordée au figuier pour porter des fruits salutaires de pénitence? c'est-à-dire si ce n'est pas le dernier carême, où Dieu ait résolu de vous attendre , et si , dans le cas où vous ne viendriez pas à résipiscence, il n'est pas décidé à vous arracher la vie, ou à vous laisser tomber dans l'aveuglement du cœur; en sorte que, plus vous aurez vécu, plus vous aurez ajouté de motifs à une dure condamnation? Comment savez-vous si déjà même vous n'êtes pas totalement frappé de cécité, puisque je ne remarque en vous nul vestige de la grâce divine, nulle crainte de Dieu, nul sentiment de douleur au milieu de tant de crimes? Peut-on imaginer un péril plus affreux?
Je vous en prie donc, frères; je vous conjure par votre salut, par le sang du Christ versé pour nous sur la croix; occupez- vous à temps de vos intérêts, pendant que la vie vous reste encore, et ayez à l'esprit ce conseil du Prophète : « Rendez gloire au Seigneur votre Dieu avant que les ténèbres vous surprennent, avant que vos pieds se heurtent contre les montagnes sombres. » Bâte Domino Beo vestro gloriam, antequam contenebrescat, antequam offendant pedes vestri ad montes caliginosos. Jerem. xm, 16. S'il
est un temps pour accomplir ce devoir, il ne saurait y en avoir un plus convenable que celui où tout ce qui frappe nos yeux, nos oreilles, notre cœur, crie la pénitence, exige la pénitence, aide à la pénitence, laquelle nous ouvre l'entrée la plus sûre au salut éternel; daigne nous l'accorder le Fils de Dieu, qui est béni dans les siècles des siècles. Amen.