LE PROPRE DU TEMPS
PREMIER SERMON
POUR
OU, APRÈS L'eXPL.CATIO.N DE l'ÉTANGH*, « EXHORTE A LA PÔITOCE.
Convertimini ad me in toto corde vestro, in jejunio, et fietu, et planctu.
^^S^\!^^:^iT' *■ les jeùDe3' to les
Très-chers Frères,
confiedT Ie, .maUX, qU'°D Pei" imagiaer' le P1US ^, sans confiedit est le pèche mortel, par lequel nous allumons contre non, a colere de m y « ..^^ ua p.re ^ ta
? .™ Un Juf ■*«■ D« <»>» les péchés de ce genre, le plus d me, e a combattre et à vaincre, est celui qui avec le iemp's" jeté de profondes racmes. Aussi le Seigneur dit-il par la bouche de Jerenne : Si un Ethiopien peut changer sa peau et un léopard les bigarrures de son pelage, vons^ourrez'alors faire le bien, vous qui avez appris à faire le mal. Jérém. 13, 23 N'entendez pas que ce soit tout à fait impossible , mais c'est difficile. Pénétrée de cette vérité, l'Eglise, qui sait combien est grande la mahee du pèche, et l'énergie d'une habitude mauvaise , a fixé , chaque année, certaines époques pour combattre le péché, en appliquant le remède de la pénitence. Car une pénitence vraie détruit les pèche», elle tranche le fil d'une habitude mauvaise, e.le empêche le mal de s'étendre et de prendre avec le temps une
TOJI. U.
plus grande force. Or l'Eglise recommande cette vertu non-seulement par sa parole, mais encore par des effets et par tous les moyens. Et si quelqu'un entrant aujourd'hui dans nos basiliques, prête attention à ce qui frappe ses yeux et ses oreilles, au milieu des chants et de la psalmodie, des cérémonies sacrées, des ornements des autels, et des parois mêmes du temple, il ne verra rien, il n'entendra que les accents de la pénitence.
D'abord c'est Joël qui dit : « Convertissez-vous à moi de tout votre cœur, dans les jeûnes , dans les larmes , et dans les gémissements; déchirez, non vos vêtements, mais vos cœurs. » Puis : « Que la trompette fasse résonner ses éclats dans Sion , ordonnez un jeune saint, publiez une assemblée solennelle, convoquez le peuple, avertissez-le qu'il se purifie, assemblez les vieillards, apportez même les enfants à la mamelle. Que l'époux, que l'épouse sortent de la couche nuptiale.» Joël. Ibid. Quoi de plus vif, de plus pénétrant que cette exhortation, quand tous les ordres, tous les âges, même les enfants à la mamelle, sont appelés au jeûne, aux larmes, à la pénitence et au deuil? Non contente de cela, l'Eglise chante aujourd'hui surtout les Psaumes dits de la Pénitence, afin d'enseigner ainsi à quel genre de prières et d'hommages il nous faut avoir recours en ce temps. Si vous considérez l'extérieur des temples et les cérémonies , vous n'y verrez rien qui n'annonce la pénitence et la tristesse. L'imposition de la cendre, les prêtres sous des ornements aux couleurs sombres, les images sacrées voilées, les autels couverts de tentures noires, que marquent-ils, sinon la douleur, le deuil et l'affliction? Tout cela, mes frères, proclame la pénitence, crie la pénitence, demande à tous les fidèles la pénitence. Et comme le jeûne est une grande partie de la pénitence, et qu'il appartient à la pénitence d'employer la mortification du corps pour donner satisfaction à la majesté divine blessée, et pour éviter de l'offenser dans la suite, l'observance du jeûne remplit ces deux buts : elle mortifie la chair, en modère les saillies et l'orgueil. Aussi la même Eglise qui nous appelle à la pénitence, prescrit un jeûne solennel; non-seulement elle le prescrit, mais elle indique dans l'Evangile de ce jour comment il faut jeûner. Dans l'allocution présente, je vais donc parler de ces deux
vertus, la pénitence et le jeune, qui sont unies entre elles. Pour le faire plus sûrement , implorons humblement le secours d'enhaut, par l'intercession de la sainte Vierge. Ave, Maria.
« Quand vous jeûnez , ne faites point les tristes comme les hypocrites, etc. » Matth. vi, 16. Tous les philosophes sont d'accord pour proclamer que la vertu seule mérite honneur et gloire. Oui, la vertu seule est honorable, à elle seule appartiennent l'honneur et la gloire. Il est constant aussi que de toutes les passions du cœur humain, la plus ardente est l'amour de la louange et des honneurs, source de l'orgueil, lequel n'est autre que l'amour excessif que l'on a de sa propre excellence. C'est avec ce doux appât que le serpent séduisit autrefois nos premiers parents, en leur promettant les honneurs divins , la gloire divine. Sachant que nous avons hérité la passion de nos pères, il essaie de nous tromper par les mêmes artifices, de nous présenter la même amorce empoisonnée. Il n'ignore pas , le perfide ennemi du genre humain, qu'aucun animal ne convoite une nourriture agréable avec autant d'avidité que le cœur de l'homme convoite la louange et la gloire. Mais l'animal, sa faim assouvie , repousse la nourriture; l'homme au contraire n'est jamais rassasié d'honneurs, de louange ; plus il est comblé d'honneurs, plus il s'agite pour les accumuler sur sa tête. Et comme tout honneur est dû à la vertu , c'est surtout lorsque l'homme entreprend une œuvre de vertu que le démon lui tend ses pièges , parce qu'alors il lui persuade que l'honneur et la gloire lui sont justement dus.
Le divin maître qui connaissait le cœur de l'homme , et la grandeur de ce péril, nous prémunit avec grand soin, dans l'Evangile de ce jour, contre cet écueil de toutes les vertus. « Quand vous jeûnez, dit-il , ne faites point les tristes, comme les hypocrites, qui se défigurent le visage, afin qu'on remarque qu'ils jeûnent. » Il est étonnant avec quel art, par combien de moyens divers , le serpent essaie d'entraîner les hommes dans le même précipice d'orgueil. Il est des femmes qui, par toutes sortes d'artifices, on pourrait dire de tortures, s'ingénient à s'embellir, pour capter par de belles formes l'admiration populaire, c'est-
à-dire une vaine réputation de beauté. D'autres, au contraire, s'appliquent à capter cette même admiration par d'autres moyens; au lieu d'orner leur visage, ils le défigurent, l'amaigrissent , i'enlaidissent, le meurtrissent. Celles-là vont à la chasse de la gloriole au moyen de la beauté; ceux-ci, au moyen de la laideur; les premières, par l'élégance des formes ; les autres , par la difformité : ainsi, par des voies diverses, l'orgueil vogue pour arriver au môme port de la vanité. C'est ce qu'exprime éloquemment Jean Climaque (1) en ces termes : « Le soleil luit assez pour tous, et la vaine gloire se complaît dans toutes ses poursuites. C'est-à-dire, si je jeune, je me glorifie vainement; si, pour n'être pas loué, je romps le jeune, comme prudent je me glorifie encore; si je me vêts magnifiquement, je suis vaincu par ce fléau; si je me couvre de haillons, je me glorifie de nouveau; si je parle, si je me tais, toujours je suis vaincu. De quelque manière que tu jettes ce chardon, toujours sa pointe se dresse et pique. »
Voulant nous préserver aujourd'hui d'un si grand péril, le divin maître ajoute aussitôt : « Vous, quand vous jeûnez, parfumez votre tète, et lavez voire visage.» Par ces mots, afin de montrer qu'il faut bannir l'hypocrisie, il fait allusion à un usage des Juifs qui manifestaient ainsi leur allégresse. Mais je crains que cette allégation ne sourie fort aux hommes perdus , qui s'imaginent que leurs mœurs efféminées les éloignent beaucoup du vice de l'hypocrisie. Que te servira-t-il d'être pur du vice d'hypocrisie , si tu es flétri par les autres vices , dont un seul suffit pour ta condamnation? Soit; tu ne seras pas condamné comme hypocrite ; mais tu seras condamné comme impudique, comme avare, comme orgueilleux, comme menteur, comme parjure, comme médisant, comme contempteur de toutes les lois divines. Grande consolation pour toi dans l'enfer, de n'y être point précipité par le vice d'hypocrisie, si tu subis le châtiment éternel pour d'autres crimes ! Or, quoi de plus absurde, que de faire le bouffon , pour se soustraire à l'hypocrisie ; surtout quand celui qui nous défend d'ap-
(1) Docteur de l'Eglise, né en Palestine vers o23, mort eu G03. Il se consacra à la vie solitaire et passa cinquante-neuf ans dans les déserts du mont Sinaï. Il a laissé des œuvres spirituelles en ^rcc. Sou principal ouvrage est Y Echelle du ciel, Climax, d'où lui vint le surnom de Climaque.
peler les hommes à témoin de notre justice, nous fait aussi cette recommandation : «Que votre lumière brille devant les hommes, afin qu'ils voient vos bonnes œuvres, et qu'ils glorifient votre Père qui est aux deux? » Matth. v, 16. Car autre chose est de bien faire en vue de la gloire humaine , et autre chose de bien faire pour glorifier l'auteur de tout bien. Saint Grégoire nous trace à ce sujet notre ligne de conduite : « Agissons en public de telle sorte que notre intention reste secrète ; donnons bon exemple à ceux qui nous approchent, et cependant désirons toujours le secret pour l'intention, par laquelle nous voulons plaire à Dieu seul. « Car, s'ils sont bien coupables ceux qui vivent de telle sorte qu'ils attirent des blasphèmes sur le nom et sur la doctrine du Seigneur, on doit estimer et louer ceux dont la vie est une glorification du même nom et de la même doctrine. De là ces animaux mystiques que vit Ezéchiel, et qui paraissaient comme des charbons de feu brûlants , et comme des lampes ardentes. Ezech. i, 13. Car les justes sont et des charbons, parce qu'ils brillent pour eux-mêmes, et des lampes, parce qu'ils brillent pour les autres par l'éclat de leurs vertus; charbons allumés par la pureté intérieure de leur cœur, lampes ardentes par l'extérieur de leur sainteté. C'est aussi ce qu'indiquent les deux tables de la loi, tracées des deux côtés par le doigt de Dieu : ce qui signifiait que cette loi devait être observée non- seulement par la droiture et la pureté intérieure du cœur, mais encore par la pratique extérieure des bonnes œuvres, en sorte qu'il n'y ait rien dans l'homme qui n'exhale le parfum de la sainteté de la loi divine. Que personne ne s'autorise donc de ces paroles du Seigneur pour vivre avec licence , et pour faire le bouffon; au contraire, composez votre vie et vos mœurs de telle sorte que, vous gardant de l'hypocrisie, vous donniez aux autres fidèles l'exemple de la modestie chrétienne. Car, ce n'est pas une gravité triste, sombre et menaçante , mais une gravité modeste et douce que nous demande le Seigneur, comme le prouve sa recommandation de nous parfumer la tète et de nous laver le visage ; afin que jeûnant ainsi, non pour les hommes, mais pour Dieu, nous retirions du jeûne le fruit le plus abondant.
Mais, mes frères, ces paroles s'adressent à ceux qui sont bien
résolus d'observer scrupuleusement ce jeune quadragésimal. Que dire des autres qui, quand ils pourraient faire la même chose, rompent chaque jour le jeune sans aucune nécessité, et qui craindraient d'imposer à leur corps la moindre contrainte ? Comment qualifier leur conduite? Quoi de plus indigne que de courir à la mort, pourquoi? Pour un vil aliment. Qui s'étonnerait désormais qu'Esaû ait vendu au prix de quelques lentilles son droit de premier né, quand il voit un chrétien, imbu de la doctrine divine, repousser au même prix l'héritage céleste? Que ne commettra pas sous la pression de plus puissants stimulants, celui qui pour si peu de chose ne craint pas d'encourir le déplaisir de Dieu ? Combien n'en verra-t-on pas qui, en ce saint temps où on doit dépouiller le vieil homme, foulant aux pieds la loi sacrée du jeune, ajouteront crimes à crimes? Ce sont là des symptômes qui font voir le triste état de ce siècle. Quel espoir vous resterait-il pour le salut d'un patient, dont le mal ne peut être soulagé par aucun remède? Et si la maladie était arrivée au point de s'aggraver par les remèdes, au heu d'en recevoir des soulagements? Alors il ne semble rester aucune espérance. Qui ne voit que c'est là le danger qui menace beaucoup de fidèles, dont les remèdes aggravent le triste état? Car le jeune a surtout pour objet de réprimer la pétulance de la chair, et la propension au mal. Nous, malheureux que nous sommes, loin de profiter du remède , nous y puisons des armes pour nous infliger de nouvelles blessures, puisqu'en violant les prescriptions de l'Eglise, nous ajoutons à nos anciennes transgressions. Les jours de fêtes ont été institués pour que, libres alors des affaires et des soucis de la terre, nous fussions à Dieu seul, et que nous expiassions dans les larmes de la pénitence les fautes commises dans les autres jours. Nous, nous renversons si bien ce dessein de l'Eglise, qu'il n'est pas de jours où nous donnions plus libre carrière à notre licence; ce sont des jours que nous consacrons aux jeux, aux spectacles, au luxe, à tous les excès, pour que je n'en dise pas davantage. La sainte confession des péchés, l'approche de la sainte table ordonnée par l'Eglise, plaise à Dieu que, pour beaucoup de fidèles, elles ne soient pas, par leur faute, l'occasion d'une plus grande chute. En effet, quelques-uns obligés, d'un côté, de s'approcher
de ces sacrements , pour ne pas encourir les censures ecclésiastiques et se faire mésestimer du public, ne voulant pas, de l'autre côté, renoncer à leurs anciennes transgressions, haines invétérées, gains illicites, impudicités, ne craignent pas d'approcher de ces redoutables mystères sans une vraie contrition. Ainsi, le plus grand, le seul remède de notre salut se change, par notre faute, en un poison. Qu'espérer du salut de ceux qui, dans des remèdes si salutaires, trouvent le moyen de se perdre? Combien plus fidèlement était observé autrefois ce jeune quadragésimal, quand les évèques, les prêtres qui l'avaient enfreint, étaient dégradés, quand les autres fidèles étaient excommuniés, ce qui était alors le dernier des châtiments !
Comment qualifier l'audace de ceux qui, alors que tous les fidèles mortifient leur chair par l'abstinence, ne rougissent pas, sous prétexte de faiblesse, de se nourrir de chair? Coupable en tout temps, c'est abominable dans notre malheureux siècle, où les hérétiques, en mépris de l'Eglise, se gorgent de viandes à pareille époque. L'abstinence des viandes a toujours été une œuvre d'obéissance et de tempérance, mais aujoivrd'hui, c'est un devoir de foi et de religion ; c'est par là que les fidèles manifestent réellement la foi catholique et s'opposent aux hérétiques. Bien plus, l'Eglise avait grand soin autrefois qu'il n'y eût rien de commun entre les fidèles et les hérétiques. Aussi le pape Melchiade proscrivit-il le jeûne les dimanches et les jeudis, parce que les gentils et les hérétiques jeûnaient en ces jours-là. De même le souverain pontife Léon défendit de jeûner les dimanches et le jour de Noël, parce que les hérétiques Priscilliens avaient adopté ces jours pour proclamer par un jeûne sacrilège que Jésus-Christ ne s'était pas réellement revêtu de chair. Or, puisque les hérétiques, qui de nos jours se sont détachés de l'Eglise Romaine, détestent l'abstinence et le jeûne, rien n'est plus digne d'un chrétien, que de montrer, par l'observation de ces saintes lois, l'intégrité de sa foi, son aversion pour les hérétiques, son dévouement à l'Eglise, et de laisser à Dieu, centre de ses affections, le soin de sa santé, tant qu'il n'y a pas nécessité de modifier ce jeûne.
Frères, je résume cette exhortation. En ce saint temps de péni-
tence, donnons libre cours aux larmes, au jeune, à la prière. Nous qui jusqu'ici avons combattu pour la chair, pour le siècle, pour les passions, commençons désormais à combattre sous la bannière de notre chef, de Jésus-Christ. Nous recevrons un prix, que l'œil n'a pas vu, que l'oreille n'a pas entendu, que le cœur de l'homme n'a pas soupçonné. Même dans cet exil nous en aurons en quelque sorte un avant-goùt, si nous commençons à amasser un trésor de bonnes œuvres pour le lieu où est placée notre récompense. C'est ce que semble indiquer le Seigneur dans l'Evangile de ce jour, quand il dit : « Où est votre trésor, là aussi est votre cœur. » Matth., vi, 21 . Si nous amassons dans le ciel le trésor de nos œuvres, nous y serons aussi par la pensée, par le cœur, par l'amour. Tel est, pour ne pas parler du reste, le fruit d'un jeune simple et pur. Assez sur l'Evangile du jour; revenons au texte tiré de Joël.
DÉVELOPPEMENT DU TEXTE
Puisque, comme je l'ai dit en commençant, les dangers où nous sommes, la voix de l'Eglise et les cérémonies sacrées nous invitent en ce temps à la pénitence, de laquelle cependant nous éloignent la prudence de la chair et de vieilles habitudes, il sera bon dans ce discours d'opposer à la prudence de la chair la prudence de l'esprit ; aux ruses et aux tromperies de celle-là les solides et vraies raisons de la foi qui nous convient à la pénitence.
La première de ces raisons est la grandeur de la miséricorde divine, par la pensée de laquelle le prophète Joël nous invite à la pénitence. Après nous avoir excités à cette vertu par les paroles citées plus haut : a Convertissez-vous à moi de tout votre cœur, etc., » il nous stimule de nouveau en disant : « Convertissezvous au Seigneur votre Dieu, parce qu'il est bon, compatissant, patient, riche en miséricorde, et qu'il se repent quand il a menacé son peuple ; » en d'autres termes, dans sa bonté et sa miséricorde, il se repent de vous infliger des maux, c'est-à-dire, les châtiments dus à vos crimes. Voyez comme il s'appesantit sur la miséricorde du Seigneur. Oui, grande est sa miséricorde; par elle rien ne pourra manquer à l'homme pour son salut , pourvu qu'il veuille rentrer en lui-même, a En Dieu , dit saint Fulgence , est une mi-
séricorde toute puissante, et une toute puissance miséricordieuse. » L'omnipotence et la miséricorde sont tellement unies en lui , que tout ce que veut sa miséricorde inépuisable est facile à son omnipotence. Oui, elle est grande cette miséricorde ; Dieu est en droit de châtier les coupables, et cependant lui qui a été blessé offre paix et amitié à l'offenseur ; bien plus, il la demande avec prière ; nonseulement il la demande , mais il menace , si l'on repousse la paix qu'il offre spontanément.
Aussi Tertullien, exposant ces paroles du Seigneur dans l'Apocalypse, 11,5 : «Fais pénitence, autrement Reviendrai àtoi, et je déplacerai ton chandelier, » s'exprime ainsi : « Miséricorde inouïe! Le Seigneur qui pouvait à bon droit refuser sa miséricorde et son pardon, non-seulement ne refuse pas, mais il veut, il prie, il menace, si tu ne reviens à lui; tant il désire notre salut! » et plus loin : « Personne n'est si vraiment père, personne n'a tant de tendresse. » Telle est sa miséricorde, que la seule cause pour laquelle le fuyait Jonas, c'est qu'il comprenait que le châtiment qu'il allait annoncer aux Ninivites serait révoqué par la miséricorde de Dieu, et que, lui, il serait traité de trompeur, de pseudoprophète. « Ecoutez-moi, Seigneur, dit-il; n'est-ce pas là ce que je disais lorsque j'étais encore en mon pays? C'est pour cela que j'ai fui d'abord pour aller à Tharsis. Car je sais que vous êtes un Dieu clément, bon, patient, miséricordieux et porté à pardonner. » Jonas, iv, 2. Telle est sa miséricorde, que la seule chose que les Pharisiens trouvassent à reprendre en lui , c'est que sa tendresse pour les malades était si grande qu'il ne suspendait pas ses bienfaits même les jours de sabbat ; c'est qu'il fréquentait des pécheurs, et mangeait avec eux. Telle est sa miséricorde, que l'enfant prodigue, pénétré de sa bonté, demandait à revenir à son Père, à être admis au moins au nombre des mercenaires ; cette demande bien méditée et depuis longtemps préparée, il n'eut pas le temps de la formuler pleinement, parce qu'il vit sur-le-champ que son Père le traitait, non comme un vil mercenaire, mais comme un fils chéri. Enfin telle est"sa miséricorde, il désire si vivement notre salut, qu'il n'est pas de crime qui l'offense plus que le désespoir; car c'est celui qui met le plus d'obstacles à notre salut. De là il est clair qu'il
s'afflige plus de nous voir nous perdre, que de nous voir l'offenser, puisque ceux qui désespèrent de sa miséricorde courent plus de dangers que ceux qui blessent sa majesté. Dans son livre Sur la pénitence, saint Ambroise s'étonne de la clémence des Novatiens, qui rétrécissaient tellement la miséricorde de Dieu, qu'ils repoussaient une seconde pénitence. « Ils ignoraient complètement, ditil, la nature de la bonté divine. S'ils avaient eu à opter pour l'une ou l'autre alternative, ils eussent moins péché en proclamant que Dieu pardonne tout, qu'en prétendant qu'il ne pardonne rien après une première pénitence. »
Yoilà la première raison qui devrait surtout nous porter à la pénitence. Car quoiqu'il y en ait beaucoup d'autres et de très-puissantes, celle-là tient le premier rang pour les bons esprits. Mais ô perversité et malice humaine! ô ruses du vieux serpent, qui intervertit la nature des choses, qui combat contre l'innocence et la pénitence , et pour les détruire se sert des mêmes armes que nous employons pour les recommander ! Cette miséricorde de Dieu, que nous proclamons pour nous faire renoncer au péché, il la met en avant, pour que nous dormions dans le péché avec plus de sécurité. Demandez aux pécheurs, pourquoi ils persévèrent si longtemps et avec tant d'obstination dans le mal : ils répondront qu'ils comptent sur la bonté, la miséricorde divine, et ils conviendront qu'elle les encourage à pécher. Quoi de plus déplacé que cette excuse? Quoi de plus indigne, de plus abominable? « Une fontaine, dit l'apôtre Saint Jacques, jette-t-ellepar une même ouverture de l'eau douce et de l'eau amère ? » Numquid fons de eodem foràmine émanât dulcem et amaram aquam? Jac. m, 11. La mort peut-elle venir de la source d'où découle la vie? Est-ce que la même cause qui nous porte surtout à la vertu, nous éloignerait de la vertu ? Et comment la bonté, la miséricorde divine, qui nous détourne du péché, nous affermirait-elle dans la perpétration du péché ?
2e Raison. — Vous que touche peu la grandeur de la miséricorde divine, considérez au moins la brièveté de la vie, son inanité, sa fragilité, dont l'Eglise nous offre aujourd'hui l'image par l'administration des cendres et la commémoration de la mort. En
effet la considération de la brièveté de la vie, de l'incertitude de la mort, nous porte à la pénitence ; comme les vierges folles, nous craignons d'être pris au dépourvu. En réfléchissant sérieusement sur la fragilité , l'inanité de la vie, nous nous refroidissons pour le inonde , ce grand obstacle à la vraie pénitence. Ce n'est pas seulement à la cendre, qu'envole un léger souffle et qui se disperse aux vents, que les saintes lettres comparent l'inanité de la vie ; elles ont Lien d'autres comparaisons. Tantôt elles la comparent à une image qui n'a qu'une apparence extérieure ; tantôt à une ombre qui, paraissant être quelque chose, n'a cependant rien de solide, ni de réel ; tantôt à une fumée qui se disperse au vent et s'évanouit ; parfois à une eau qui coule toujours sans jamais revenir ; tantôt à des toiles d'araignée que rompt la moindre brise ; quelquefois à un brouillard que la chaleur du soleil absorbe bientôt ; quelquefois aux fleurs d'un champ qui, vertes le matin, meurent le soir ; à l'écume de la mer que balaie la tempête ; au foin , que flétrit bientôt le plus léger hâîe, Isa. xl, G. A quoi compare la brièveté, l'inanité de notre vie le saint homme Job, qui connaissait si bien les misères humaines? Tantôt à une toile, que coupele tisserand ; tantôt à un coursier rapide, qui dévore l'espace ; tantôt à un aigle qui, sous l'aiguillon de la faim, fond sur sa proie ; tantôt à des vaisseaux chargés de fruits et qui naviguent sous toutes voiles, pour empêcher les fruits de se gâter ; tantôt à la feuille de l'arbre que détache et entraîne le vent ; bien plus, il la proclame plus fragile que toutes ces choses.
Un illustre philosophe admire, et avec raison, Homère, comparant la succession des feuilles aux générations humaines. D'abord, rien de plus instable que les feuilles des arbres ; elles cèdent à la moindre brise, sont agitées, portées çà et là par le moindre souffle. N'est-ce pas une image de la vie des hommes qui, pour les moindres soucis de la terre, se tourmentent , s'agitent, sont jetés hors du calme de l'àme. Aussi le Prophète-Roi s'écrie : « Certes tout homme, même le mieux établi, est un abîme de vanité. Oui, l'homme passe comme l'ombre, et c'est en vain qu'il s'inquiète. » Ps. xxxvni, 7. Un interprète explique ainsi ce passage : a Oui, l'homme est une chose bien légère, bien futile, plus vaine que la
stérilicé même. C'est une image vaine, une ombre, n'ayant rien de solide ni de réel, et qui s'agite dans un cercle étroit. Ajoutez à cela, qu'il ne sait pas passer dans le calme ce court espace de temps qui lui est donné, et qu'il est secoué par de brûlantes passions. Toujours il est en proie, ou à de vaines terreurs, ou à des désirs effrénés; aujourd'hui dans le délire de la joie, demain dans l'abattement de la tristesse, dans le découragement. Que dire du ver, du démon de l'avarice, laquelle est entraînée vers l'argent, et se consume nuit et jour à amasser des richesses ? « Cette agitation du cœur humain n'est-elle pas bien représentée par l'instabilité des feuilles et leur mouvement incessant? Ensuite, ce que nous voyons sans interruption dans les feuilles des arbres, se manifeste chaque jour dans la vie des hommes. Des feuilles, les unes tombent çà et là ; d'autres leur succèdent chaque année et presque à tout moment. De même, des hommes, les uns meurent, et d'autres viennent prendre la place des morts; quoique la race se perpétue, les individus tombent chaque jour, comme les feuilles des arbres. Toutefois dans cette instabilité des feuilles la variété est grande ; les unes tombent plus tôt, les autres plus tard. lien est de même de notre vie ; quoique rien n'y soit de longue durée, ni stable, cependant l'arbitre de notre vie et de notre mort la prolonge ou raccourcit à son gré. Il enlève les uns avant leur naissance, les autres dès qu'ils ont vu le jour; ceux-ci à la fleur de lage, ceux-là dans la décrépitude, selon les mérites ou les démérites de chacun , selon ses dessein? cachés et inscrutables.
C'est ce que signifie cette faulx de Y Apocalypse que saint Jean vit dans lesmainsdu Seigneur : « Comme je regardais, parut une nuée blanche, et sur cette nuée une personne assise, qui ressemblait au Fils de l'homme, et qui avait sur la tête une couronne d'or, et à la main une faulx tranchante. Alors un autre ange sortit du temple, criant d'une voix forte à celui quiétaitassis sur lanuée : Servez-vous de votre faulx et moissonnez ; car le temps de moissonner est venu ; o Apoc. xiv, 14 ; c'est-à-dire, le temps est venu, où doivent être moissonnés et retranchés de la vie ceux-ci ou ceux-là selon les desseins secrets de la Sagesse divine. Les peintres donnent une faulx à la mort, qu'ils représentent avec cette arme; mais ce n'est pas elle
qui tient la faulx, c'esl le souverain Maître du monde , qui tient les clefs de la vie et de la mort , et qui a fixé les bornes de la vie de chacun. « Courts sont les jours de l'homme, dit Job, le nombre de ses mois est entre vos mains , vous avez fixé les bornes de sa vie , et il ne peut les franchir. » Brèves dies Jiominis sunt , numerus mensium ejus apud te est: constitidsti tcrminos ejus, qui prœteriri non poterunt. Job. xiv, 5. Ainsi, selon le jugement secret de la divine Sagesse, tour à tour sont moissonnés les uns, dans le péché; les autres, dans la grâce; ceux-ci, par une mort soudaine ; ceux-là, par une mort prévue; les uns, avec les sacrements ; les autres , sans les sacrements , ce qui est le plus grand des dangers.
Puis donc que notre vie est si instable, sa fin si incertaine, que tout notre salut dépend principalement de ce point , à savoir, que nous soyons prêts à la dernière heure; quoi de plus prudent, de plus salutaire , de plus opportun , que de nous trouver , à cette heure, munis de flambeaux allumés, et de la ceinture du voyageur? Eusèbe d'Emèse nous y invite en ces termes : « Que la mort nous trouve prêts, elle qui souvent surprend ceux qui n'y pensent pas. Qu'une condition précaire nous inspire une sollicitude sérieuse. Le jour du danger est incertain, redoutons-le tous les jours. » Le Seigneur, dans l'Evangile, nous le recommande par bien des raisons et bien des exemples ; il y a surtout un précepte qu'il s'applique à graver dans nos cœurs : « Yeillez ; parce que le Fils de l'homme viendra à l'heure que vous ne pensez pas. » Luc. xii, &0. Or veiller n'est rien autre que de faire pénitence à propos; c'est, mes frères, ce que nous vous demandons surtout
en ce temps.
3e Raison. — Mais plus que tout cela, il est un précepte du Seigneur qui doit surtout nous porter à celte vertu : a Si vous ne faites pénitence, vous périrez tous. » Lac. xm, 3. Car personne de nous ne veut périr, personne ne veut perdre l'espérance de la vie céleste ; or personne n'y peut parvenir sans la pénitence. C'est si vrai que quand tous les saints du ciel , quand la sainte Yierge elle-même la plus sainte de tous les saints demanderaient le salut
pour un impénitent, ils ne l'obtiendraient pas. Ce qui est plus étonnant, « Dieu lui-même, dit saint Thomas, ne peut béatifier un impénitent , aussi longtemps qu'il reste en cet état. » Car ce sont des incompatibilités que de jouir de la béatitude, et d'embrasser, de ne pas détester le péché. Voilà une sentence immuable : Ou se repentir, ou brûler. Si les réprouvés n'ont à attendre que le supplice du feu, ne vaudrait-il pas mieux subir tous les tourments de cette vie, que ce seul châtiment ? Quoi de plus douloureux , de plus intolérable, que d'être soumis à un feu perpétuel ? Parmi les actions glorieuses des Piomains, on cite celle de Mutius Scsevola qui, étendant le bras au-dessus d'un brasier ardent, l'y maintint sans manifester la moindre émotion. Porsena, roi des Etrusques , qui assiégeait Rome , en fut si frappé d'admiration , qu'il leva le siège. Si avoir tenu seulement le bras au-dessus d'un feu est un si grand exploit, que sera-ce, mes frères, je vous le demande, de voir tous les membres du corps, avec lame ellemême, se tordre, non pour un moment , comme fit Mutius , mais à toujours, dans cette mer inextinguible de flammes? Qui pourrait peindre dignement un tel tableau? Quelle intelligence pourrait se faire une idée de telles tortures? Ceux qui passent des nuits sans sommeil, parce qu'ils ne peuvent supporter la chaleur du duvet sur lequel ils sont étendus, comment reposeront-ils dans ce lit de flammes? Que ressentiront-ils? que diront-ils? Quels gémissements poussés en vain ! Ecoutons Eusèbe d'Emèse, Hom. I : « Comment une parole impuissante pourra-t-elle exprimer ce supplice, quand une chair inexpiable , une moelle infectée par le péché commenceront à se pénétrer des feux de la géhenne , que toute la substance de l'homme ressemblera à un métal en fusion , que le corps et lame seront en partie consumés, en partie alimentés par les flammes dévorantes , en sorte qu'au milieu des tourbillons de feu la nature condamnée leur sert d'aliment et y trouve une pâture pour se renouveler; que notre corps, mort dans ses crimes et revivant pour être torturé, ne trouve pas son anéantissement aux confins de la destruction (1)?.. Malheur à ceux qui pensent qu'il faut en rire, sauf à pleurer plus tard. Malheur
'i) Voir la note A à la fin du volume.
à ceux qui sentiront ces tourments, avant d'y croire. Mais, frères chéris , ces supplices , qui là ne finiront pas , peuvent être ici rachetés par la pénitence, par l'aumône, par les larmes, par l'humilité, par la chasteté, par la pratique de la justice et de la compassion. Puisqu'il en est ainsi, pourquoi courir à la mort par tant de désordres, quand tant de voies nous sont ouvertes pour le salut? »
De toutes ces voies, la pénitence est la voie par excellence ; sans elle , comme nous l'avons dit , il n'y a pas moyen d'arriver au salut; aussi notre ennemi met-il tout en œuvre pour nous en détourner. Entr'autres choses il suggère que , bien que la pénitence soit nécessaire , il n'est pas besoin de s'y soumettre immédiatement; qu'on peut la différer, fût-ce même jusqu'à l'heure de la mort. Quelle démence ! quelle déraison ! quel danger ! Parler ainsi, c'est ne pas connaître la nature de la vraie pénitence , et la source empoisonnée du péché. Mais l'Ecclésiastique nous avertit de fuir le péché , non lentement et pas à pas , mais de le fuir comme on fuit un serpent. Fccli. xxi, 2. Le prophète Elisée, ayant envoyé son serviteur pour rappeler à la vie le fils de son hôtesse, Voulut qu'il partît avec tant de précipitation, qu'il ne lui permit pas même de saluer les passants, ni de leur répondre, o Ceignezvous les reins, lui dit-il, prenez mon bâton, et allez. Si vous rencontrez quelqu'un, ne le saluez pas; si on vous salue, ne répondez pas. » IV Berj. rv, 29. Que signifie une telle précipitation , une hâte recommandée de tant de manières? "S'y a-t-il pas là quelque mystère? Oui, sans doute. Voici comme je pense qu'elle doit être interprétée. Le prophète veut montrer avec quelle ardeur , avec quelle promptitude , avec quel zèle il faut aller au secours d'une âme morte dans le péché, de peur que le mal ne s'étende et ne jette dans lame de profondes racines , de peur que la maladie ne devienne inguérissable en se prolongeant , et qu'un seul péché n'en engendre beaucoup d'autres. Pour rendre la vie à un mort, il ne fallait pas tant de célérité ; la mort n'engendre pas la mort, et il n'est pas plus facile de ressusciter un mort récent qu'un vieux mort. Si donc cette affaire exige une si grande hâte,
pourquoi la remets -tu au lendemain, ou même à la dernière heure ?
Quoique toute la vie doive être consacrée à la pénitence , le temps présent y est éminemment approprié. Un navire qui fait eau doit être radoubé dans le port, et non en pleine mer. C'est pendant la paix, et non pendant la guerre , qu'on répare un mur lézardé. Les armes se préparent avant, et non pendant le combat. Aussi Alexandre le grand chassa-t-il de son armée un soldat qui mettait en état son armure, alors qu'on marchait au combat. La pénitence ne doit donc pas être réservée pour.la dernière heure, alors qu'approche le moment du jugement et du péril ; il faut la faire à propos, quand nous nous portons bien. « Confesse tes péchés pendant que tu jouis de la vie et de la santé, loue le Seigneur et glorifie-toi dans ses miséricordes. La confession d'un mort est comme non avenue. » Eccli. xvn, 27.
Mais la pénitence en ce temps est douteuse et suspecte. Cher ami , réponds-moi : si quelqu'un , après avoir été ton ennemi acharné pendant 50 ou 60 ans, te voyant monter inopinément sur un trône , venait se jeter à tes pieds , aurais-tu confiance à son amitié? A cet homme ressemblent ceux qui , après avoir passé leur vie à mépriser Dieu, à fouler aux pieds les lois divines, à servir le démon , une fois leur dernière heure arrivée , quand ils voient le Juge suprême au-dessus de leur tête, reviennent à lui en suppliant , par crainte du châtiment plutôt que par amour pour leur juge. Ace sujet, saint Grégoire, dit : « Quand le pécheur voit le châtiment suspendu sur sa tête, et qu'il n'aime pas Dieu qu'il a perdu , sa crainte vient, non de l'humilité, mais de l'orgueil (1). » Mais le Seigneur leur répond souvent ce qu'il répondit aux enfants d'Israël qui criaient vers lui : « Vous m'avez abandonné , vous avez adoré des dieux étrangers; c'est pourquoi je ne vous délivrerai plus. Allez invoquer les dieux que vous avez choisis; qu'ils vous délivrent de l'affliction qui vous accable. » Judic. x, 13. Or les dieux des pécheurs, dieux qu'ils ont toujours servis, ce sont ou leurs enfants et leurs femmes , ou leurs richesses et leurs honneurs, ou les plaisirs du corps et les autres biens terrestres.
(1) Voir la noie B à la fin du volume.
On les renvoie donc à ces faux dieux , pour lesquels ils ont méprisé le vrai Dieu, afin que ces dieux les secourent à ce triste moment où il s'agit de toute l'éternité.
Vous m'objecterez peut-être que tous les hommes , quels que soient leurs désordres , ont reçu de Dieu le libre arbitre et un secours suffisant pour pouvoir à toute heure se convertir à lui. J'en conviens; mais je vous rappelle que ce secours n'est pas le même pour les pécheurs de fraîche date et pour les pécheurs endurcis. Comme une même flamme consume un bois sec beaucoup plus facilement qu'un bois vert et humide , de même ce secours agit autrement sur les chutes récentes , comme la dénégation de Pierre, ou l'adultère de David , autrement sur les pécheurs qui ont vieilli dans le vice. Ce n'est pas sans raison qu'il a été dit : « La maladie longue fatigue le médecin ; il coupe à la racine un mal qui dure peu. » Languor prolixior gravât medicum. Brevem languorem prœcidit medicus. Eccli. x, 11, 12. Pour triompher de cette difficulté, Dieu donne aux élus un secours surabondant ; mais il n'est pas tenu de le donner, et il est fort incertain qu'il veuille te le donner. Ainsi donc ceux qui attendent au dernier moment s'exposent au danger de la damnation éternelle.
Toutes ces considérations , mes frères , ont pour objet de nous faire découvrir les pièges du vieil ennemi , et de nous faire embrasser la pénitence. Quel temps plus opportun ? Le jeûne preserit, les suffrages de l'Eglise, les exemples des gens de bien, les sacrements que nous allons recevoir , la sainte parole , les voix de l'Eglise, enfin cet aspect triste et morne des temples , tout nous convie au deuil , à la tristesse , à la pénitence. Le Seigneur luimême par ces paroles prophétiques que j'ai prononcées en commençant nous y invite : « Convertissez -vous à moi de tout votre cœur , dans les jeunes , dans les larmes et les gémissements. » Quand tout nous appelle à une nouvelle vie , si nous ne sommes pas réveillés par tant de cris, quel espoir pourra nous rester, alors que tout nous manquera? Ecoutons donc, mes frères, la voix du prophète : « Cherchez le Seigneur pendant qu'on le peut trouver ; invoquez-le pendant qu'il est proche. Que l'impie quitte sa voie, et l'injuste ses pensées, qu'il retourne au Seigneur et il tom. u 2
lui fera miséricorde ; qu'il retourne à notre Dieu , parce qu'il est plein de bonté pour pardonner. » Isai. lv , 6. Porté aujourd'hui à pardonner, Dieu bientôt sera porté à punir; parce que, si sa miséricorde est grande, grande aussi est sa justice. Faisons donc nos efforts , mes frères , pour que , rachetant aujourd'hui nos péchés par les larmes, le jeûne, les veilles, de ferventes prières, et faisant de dignes fruits de pénitence, nous obtenions la vie éternelle, récompense promise aux vrais pénitents.
SECOND SERMON