LE MÊME MERCREDI DES CENDRES
OU, APRÈS UNE COURTE EXPLICATION DE l' ÉVANGILE, ON TRAITE DE l'iNAMTÉ ET DE LA BRIÈVETÉ DE LA VIE, AFIN DE PORTER LES FIDÈLES A LA VRAIE PÉNITENCE, ET AU MÉPRIS DU MONDE, COMMENCEMENT DE LA VRAIE PÉNITENCE.
Mémento homo quia cinis vs, et in cinerem rcvertcris (1).
Homme, souviens-toi que tu es poussière, et que tu retourneras en poussière. Gènes, m.
Chers frères, les paroles que vous venez d'entendre nous mettent sous les yeux l'inanité et la brièveté de la vie. Comme l'Eglise consacre à la pénitence ce saint temps quadragésimal, rien ne saurait mieux nous y porter qu'une sérieuse considération de l'inanité et de la brièveté de notre vie. Aujourd'hui elle nous recommande la pénitence et par les paroles de l'Ecriture et par la cendre jetée sur nos tètes. Pour me conformer aux intentions de l'Eglise , c'est sur ce sujet que je vais parler en ce jour , après avoir donné une courte explication de l'Evangile. Afin de le faire avec moins d'insuccès , invoquons humblement , suivant l'usage, la très-heureuse Vierge. Ave, Maria.
(1) Tel est littéralement le texte que prend l'auteur, en renvoyant au troisième chapitre de la Genèse. La citation est inexacte. Dans la Genèse, chap. ni, vers. 19, il y a seulement : Pulvis es, et in pulverem reverteris.
Puisque nous inaugurons aujourd'hui le saint temps du jeune, l'Evangile vient bien à propos nous enseigner quelle est la forme salutaire du jeune. Car, pour la vraie pénitence ce n'est pas assez de jeûner ; il faut pratiquer saintement ce qui est saint. Aussi Joël, dont vous avez entendu les paroles, nous appelle non-seulement au jeune, mais encore à la sanctification du jeune. Car celui qui aime la pureté, qui lit dans nos pensées et dans nos cœurs, considère, non la main, mais l'esprit ; non l'œuvre, mais l'intention. Aussi saint Chrysologue dit-il : « Dieu considère, non pas quand, ni où, mais comment tu agis ; parce qu'il juge des actes , non par les mains , mais par les cœurs. » Et le Seigneur , dans l'Evangile de ce jour, nous exhorte moins au jeune , qu'il ne nous indique la manière de jeûner. « Quand vous jeûnez , dit- il , ne faites pas les tristes, comme les hypocrites. » Saint Basile, citant ce passage, ajoute : « Personne n'est triste quand on le couronne ; ne sois donc pas triste quand tu jeûnes; au contraire, sois radieux, puisque ton âme est saine. » Car de même que les vers qui adhèrent aux intestins des enfants ne sont détruits que par une médecine énergique , ainsi , d'ordinaire , les péchés qui s'attachent au fond de lame ne sont extirpés que par un jeûne rigoureux. Mais les hypocrites, qui veulent, non se guérir de leurs péchés , mais capter la faveur populaire, non-seulement simulent la tristesse, mais se défigurent le visage, afin qu'on voie qu'ils jeûnent.
Ce serait ici le lieu de dire quelque chose de la maladie de l'hypocrisie , que flétrit l'Evangile de ce jour, et que flétrit en toute occasion la doctrine évangélique. Cependant je n'en dirai rien aujourd'hui , d'abord parce que le monde en est venu à ce point d'aveuglement et de malice, que tous ceux qui vivent pieusement en Jésus-Christ, sont qualifiés d'hypocrites par des hommes perdus, qui s'imaginent que c'est à ceux-là que s'attaquent les prédicateurs , quand ils poursuivent la vraie hypocrisie ; ensuite parce que je crois que ce vice était plus florissant dans les siècles antérieurs, que de nos jours. En effet, quand nous voyons aujourd'hui si peu de déférence accordée à la vraie vertu et à la sainteté; quand c'est par la fraude , par la brigue , par l'avarice , par la bassesse et les présents qu'on obtient ce qui est dû à la seule vertu,
à quoi bon prendre le masque de la vertu, pour acquérir des honneurs et des dignités, qu'on ne donne pas même à la vertu réelle? De quel prix serait un or de mauvais aloi , quand on méprise l'or pur? De là on peut conjecturer quelle place occupait la vraie vertu , alors qu'il y en avait tant qui simulaient la vertu , pour être honorés ; ce qu'ils n'eussent pas fait assurément , si la vertu n'eût pas été en honneur. 11 est donc clair que , quand la vraie vertu est estimée, c'est alors surtout que fleurit l'hypocrisie, c'està-dire, la vertu fausse et simulée ; trompés par cette image mensongère, les hommes accordent au masque de la sainteté ce qu'ils savent du à la sainteté vraie. Et comme une forêt épaisse et touffue annonce la fertilité de la terre, de même le vice de l'hypocrisie, quand il jette au loin de nombreuses ramifications, est une preuve de la pureté des mœurs ; car ceux qui honorent le masque de la vertu, honoreront bien davantage la vertu vraie et réelle.
Mais le Seigneur a voulu nous prémunir contre l'hypocrisie, quand il a dit : « Mais vous, quand vous jeûnez, parfumez votre tèle, lavez- vous le visage, afin de ne pas faire paraître aux hommes que vous jeûnez , mais seulement à votre Père. » Dans ce passage il y a un trope , par lequel le Seigneur indique la dissimulation du jeûne. Car, affecter l'éclat, l'élégance du corps ou des vêtements , serait chasser un vice par un vice , remède bien éloigné de la pureté chrétienne. Aussi Jean Climaque recommande-t-il à un religieux de bien se garder de combattre la passion de la vaine gloire par celle de la gourmandise. Si, lui ditil, alors que les autres vous voient jeûner , vous êtes attaqué par le vice de la vaine gloire, ne rompez pas pour cela le jeûne, afin de vous soustraire au péril de la vaine gloire, puisqu'il y a d'autres moyens d'éviter ce péril. Comme nous l'avons dit, ce serait combattre un péché par un péché , chasser le démon par le démon. Par ces paroles le Seigneur veut donc nous recommander la simplicité du jeûne, afin que, jeûnant pour Dieu, non pour les hommes , nous recevions la récompense de notre sacrifice des mains de Celui sur qui seul nous portons nos regards. Pour le confirmer il fait une digression et arrive à une idée générale, qui embrasse tous les devoirs des vertus. « Ne vous amassez pas, dit-
il, des trésors sur la terre, où la rouille et les vers les rongent, où les voleurs les déterrent et les dérobent, etc. » Comme s'il disait: Si tous ceux qui pratiquent les œuvres de piété et de vertu pour la seule gloire de Dieu , attendent de lui une récompense éternelle; si ceux qui travaillent pour la gloire du monde , reçoivent dans le monde leur récompense, qui passe avec ce monde, quelle folie de thésauriser là où le fruit de la récompense doit sitôt périr, et de ne pas vouloir placer ses trésors là où ils resteraient toujours avec Dieu au milieu de la gloire céleste ? « Ne thésaurisez pas sur la terre, etc., dit-il, mais thésaurisez dans le ciel, etc. »
Le Sauveur ajoute aussitôt : « Où est votre trésor, là aussi est votre cœur. » Si nous plaçons tous nos trésors, toutes nos richesses, tous nos biens, non sur la terre, mais dans le ciel, il s'ensuit que là sont toutes nos affections, tous nos soucis, toutes nos pensées. Alors détachant notre âme des choses terrestres pour la porter vers les choses du ciel , où sont tous nos biens, nous deviendrons en quelque sorte des hommes divins et associés à la gloire de Dieu. C'est ce que fait comprendre le raisonnement suivant. Les philosophes disent que le bien est aimable , mais que chacun aime son bien propre. Si donc tout mon bien, c'est-à-dire, mon trésor, est placé dans le ciel, il est évident que là aussi est mon amour. Cet amour, étant la plus puissante des affections humaines , enchaîne et subjugue la volonté ; or la volonté, comme une reine à qui tout cède, entraîne avec elle toutes les autres forces de l'àme ; il résulte de là que partout où sera le bien , le trésor de l'homme , là seront son amour, sa volonté, toutes les puissances de son âme, enfin l'homme tout entier, qui, porté ainsi dans le ciel, devient céleste et divin. Quoi de plus grand, de plus désirable qu'une telle dignité? Et cette dignité, pour que je ne parle pas des autres, nous la méritons, nous l'obtenons par la pureté de l'intention dans le jeune, dans la prière et les autres actes de piété. Assez sur l'Evangile; revenons au texte.
« Souviens-toi que tu es cendre , etc. » Ce qui montre surtout l'utilité, la nécessité de la Dénitence, c'est que cet homme le plus
grand entre les enfants des femmes , cet homme envoyé de Dieu pour rendre témoignage à la lumière , inaugure sa prédication par cette vertu. Bien plus, le Créateur et le Rédempteur du monde, lorsqu'il prit le fardeau de la prédication , et qu'il envoya ses disciples prêcher, commença en ces termes : a Faites pénitence, car le royaume des cieux approche. » Venu pour renouveler tout ce qui est dans le ciel et sur la terre, il dut commencer par prêcher cette vertu dont dépend la restauration de la vie humaine et du monde entier. L'Eglise consacre donc ce saint temps à la pénitence, afin que, de même que la divine providence ranime et renouvelle, chaque année, au retour du printemps, le monde défaillant et mourant; ainsi, dans le même temps, nos âmes défigurées, meurtries, éteintes par les péchés commis pendant toute l'année, retrouvent avec la vie leur pureté première. En effet, que ne renouvelle pas la pénitence? quels maux ne répare-t-elle pas? quelles blessures ne cicatrise- t-elle pas? à qui ne rend-elle pas le calme de lame?
Aussi saint Augustin, s'enthousiasmant pour cette vertu, s'écrie : « La pénitence guérit nos langueurs , elle rend la santé aux lépreux , elle ressuscite les morts , bannit les vices , embellit les vertus, garantit et fortifie l'intelligence ; elle répare , renouvelle , réjouit tout ; elle tempère les succès, modère les excès , réprime les saillies ; celui qui s'ignore , par elle se reconnaît; celui qui se cherche , par elle se trouve. C'est elle qui approche les hommes des anges , et qui rend au Créateur sa créature. Elle a montré au pasteur inquiet la brebis égarée, elle a fait retrouver la drachme perdue. Elle a ramené à son père l'enfant prodigue, elle a fait panser les plaies du voyageur blessé par les voleurs. » Ces paroles indiquent assez combien multiple et variée est la vertu de la pénitence.
Puisqu'aujourd'hui l'Eglise nous y invite avec tant d'ardeur et partant de voix, quel rapport y a-t-il donc entre cette vertu et l'usage de nous jeter des cendres sur la tête, en répétant ces mots : a Souviens-toi que tu es cendre , et que tu retourneras en cendre? » A cela nous répondons que cet usage a été institué pour deux raisons. D'abord, parce que chez les anciens la cendre était le symbole de la pénitence. Non- seulement les saints faisaient pénitence dans la cendre et le cilice ; mais même les païens empruntaient le
même symbole pour manifester leur affliction et leur repentir. Nous l'apprenons par l'exemple du roi de Xinive qui, lorsque Jonas eut annoncé la ruine de la ville, se roula dans la cendre, couvert d'un cilice. Pourquoi cela? Qu'y a-t-il de commun entre la cendre et la pénitence? C'est que la vraie pénitence est sœur de l'humilité, de la soumission, que rien ne représente mieux que la cendre qui, plus légère qu'un fétu, cède au moindre souffle, s'envole aux vents et s'évanouit. Aussi le saint homme Job, voulant exprimer son abjection : a Dieu, dit-il, m'a renversé dans la boue ; je suis devenu semblable à la poussière etàla cendre. »./o&,xxx, 19. Donc, parceque l'Eglise nous appelle en ce temps à la pénitence, elle nous couvre de cendre la tête, comme inaugurant ainsi la pénitence , et nous revêtant de la livrée des pénitents.
Il est une autre cause de cette cérémonie sacrée. Il est constant que la vraie , la solide pénitence est inséparable du mépris des choses terrestres et du monde. Si nous ne commençons par les mépriser, nous ne pouvons par un vrai repentir nous approcher de Dieu. Puisqu'elles nous enchaînent , nous asservissent , si nous ne brisons pas ces entraves , comment serait-il possible d'arriver à Dieu par la pénitence? Car, suivant les théologiens, la pénitence est un mouvement qui nous porte de la mort à la vie, du péché à la grâce, de la vanité à la vérité, de l'amour du monde à l'amour de Dieu. Or on ne peut arriver au but où l'on tend , qu'en s'éloignant du point d'où l'on part. Il faut donc quitter la vanité , pour parvenir à la vérité ; il faut mépriser la vanité du monde peur acquérir la sainteté de la justice ; et rien de plus propre à nous inspirer ce mépris du monde, que la considération de l'inanité , de la brièveté des choses humaines. La cendre nous représente merveilleusement cette inanité. Quoi de plus stérile , de plus vil, de plus instable, de plus volatil que la cendre? Pour rendre cette vérité plus évidente, examinons la nature de la cendre, comparonsla avec la vie et avec tout ce qui a rapport à la vie du corps.
La cendre a d'abord été un arbre verdoyant , touffu , réjouissant les yeux par son feuillage et ses fruits. Dès qu'il est coupé .
arraché de la terre, cette admirahle parure se flétrit aussitôt; il se dessèche , et , jeté au feu , il se convertit en cendre. Quelle autre image exprime mieux la condition de notre vie? Le poëte divin en parle en ces termes : « Dieu se souvient que nous ne sommes que poudre. L'homme est comme l'herbe, il fleurit comme la fleur des champs. » Ps. eu, 14. Ainsi l'homme qui par la beauté , l'élégance de son corps, par tous les dons de la nature ou de la fortune, ressemblait à un arbre majestueux, qu'est-il ce souverain de la terre, dès qu'il est frappé par la mort, et enseveli dans la tombe, qu'estil après un court espace de temps, sinon poussière et cendre? Que sont autre chose les princes des nations ? Que sont ces illustres Césars, dont la puissance n'avait d'autres bornes que celles du monde ? Qu'est-ce donc que tout cela ? Qu'est devenu tant de grandeur et de majesté? Si vous ouvriez leurs tombeaux , qu'y trouveriez-vous, que poussière et cendre? Vous voyez quelle analogie se trouve entre l'arbre et la cendre , d'une part ; la vie et les choses humaines, de l'autre. Il n'y a rien là d'étrange. Si l'homme est un arbre renversé, poussant ses racines en haut et ses branches en bas, quoi d'étonnant que sa condition et sa nature soient celles de l'arbre, magnifiquement paré, qui tombe si vite en poussière? Nous voyons cela tous les jours , et saint Basile nous le met ainsi sous les yeux : « Aujourd'hui robuste, à la fleur de la vie, au teint frais, il nage dans les délices ; demain, quel aspect misérable ? Le temps, ou assurément la maladie a produit ce changement. Donnezlui , si vous voulez, puissance , faveur des rois , le gouvernement des provinces, le commandement des armées. Quelle sera la suite? Une nuit , ou une fièvre , une pleurésie enlève aux hommes cet homme qui paraissait si solidement établi, elle le dépouille tout à coup de tous ses prestiges; sa gloire a été un songe. » Hexameron. N'est-il donc pas évident que la vie humaine est justement comparée à la verdeur et à la beauté des arbres ? Si même vous y faites attention, vous trouverez qu'elle a moins de stabilité , de consistance, de durée. C'est ce qu'atteste Job : « L'arbre n'est pas sans espérance; si on le coupe, il se renouvellera, et son rejeton ne périra point. Quand sa racine aurait vieilli dans la terre, et que son tronc desséché serait mort dans la poussière, il ne laissera pas
de pousser lorsqu'il aura senti l'eau, et il se couvrira de branches comme auparavant. Mais quand l'homme est mort, misa nu, consumé , où est-il? » Job, xiv, 7. Voyez-vous que la beauté , la majesté de l'arbre a plus de stabilité, de durée, que celles de l'homme? Cette interrogation du saint homme, Où est-il ? renferme tant de choses, qu'il jugea valoir mieux les laisser penser à l'esprit de ses lecteurs, que de les développer lui-même. C'est comme s'il avait dit : Si tu jettes les yeux sur le cadavre horrible et mangé aux vers d'un prince , d'un puissant , d'un élégant , surtout s'il te fut connu, ce corps putréfié ne te frapperait-il pas d'horreur et d etonnement? Stupéfait, ne te dirais-tu pas à toi-même : Où sont les belles formes de ce corps , et l'éclat de sa parure ? où sont ces yeux étincelants , la grâce de ce visage ? où est cette nombreuse maison , ce riche patrimoine , ce cortège de clients , ce faste, cette dignité , ces honneurs et ces commandements ? où sont ces richesses et ces délices, ces troupeaux de flatteurs, ces espérances et ces résolutions remises à un autre temps? où est l'ambition et cette cupidité insatiable? à quoi tout cela a-t-il abouti? où tout cela est-il allé? Tout est parti avec le maître, tout est poussière, cendre , horreur , puanteur. Car quoi de plus horrible à voir, de plus repoussant à sentir , qu'un cadavre répandant au loin la contagion ? Le saint Job , en parlant de l'homme s'en allant en poussière, n'a-t-il pas raison de demander, Où est-il ? c'est-àdire , où est-il arrivé enfin ? quelle demeure habite-t-il ? que le malheureux est différent de ce qu'il était! Vous comprenez donc combien il y a de vanité dans la vie, combien sont vains nos soucis , nos espérances, nos pensées, nos vœux. N'est-ce pas justement qu'on accuse le faste et l'orgueil des hommes, puisque toute leur gloire finit en poussière , en cendre , aboutit à un cadavre infect ? Un poëte exprime élégamment ces pensées ;
O curas, ô vota hominum, vanosque labores;
0 spem fallacem, ô caeca solatia mentis,
0 'fluxum decus bumanum, ô variabile tempus !
Quam brevis, incerta et multorum plena-malorum,
Et quantis nostra est obnoxia vita periclis !
Quae jucunda quidem facie, dulcisque videtur,
Sed quantum intus habet fellis, quantumque veneni!
Quid sumus, ô miseri, nisi pulvis motus ab aura?
Et fragili vitro siniiles, umbraeque fugaci
Atque rosis, qute mane nitent, mox vespere languent ?
Nuncvivi atque hilares, panlo post vermibus esca;
Nunc pulchri et validi, pauto post lurpe cadaver.
Hei milii quid prodest cougesta pecunia nobis?
Quid gemma?, argentum atque aurum, preliosaque vestis?
Quid populos, inagnasque urbes ditione tenere ?
Marrnoreosque babitare lares, vultuque superbo
Omnes despicere, atque parem se credere divis?
Si mors cuncta rapit, si tanquam pulvis et umbra
Defîcimus miseri, si tain cito fastus et omnis
Gloria nostra périt, nullum reditura per sevum?
0 vœux, travaux, soucis vains des hommes ! ô espérances trompeuses et stériles consolations d'un esprit aveugle! ô fragilité de la gloire humaine, et inconstance du temps! Que notre vie est courte, incertaine, pleine de maux! A combien de périls elle est exposée ! Elle parait séduisante au dehors , mais au dedans que de fiel et que de poison ! Malheureux, que sommes-nous, sinon une poussière balayée par le vent, semblables au verre fragile, à l'ombre qui fuit, aux roses qui brillent le malin, et le soir languissent et meurent? Aujourd'hui pleins de vie et de joie, demain pâture des vers; aujourd'hui robustes et beaux, demain cadavre hideux. A quoi nous sert cet argent accumulé? ces pierreries, cet or, ces riches vêtements? Quel avantage de dominer sur les peuples, sur des cités opulentes , d'habiter des palais de marbre , de promener des regards superbes et insultants, de se croire légal des dieux? Si la mort emporte tout, si, inrortunés que nous sommes, nous aboutissons à la poussière et à une ombre, si notre faste et notre gloire s'évanouissent si vite et à jamais ?
Pour revenir à la même similitude, il est un autre côté par lequel la nature et la condition de l'arbre et de la cendre rappellent la nature et la condition de l'homme. Les arbres, tant qu'ils s'appuient sur leurs racines et qu'ils vivent , se reconnaissent facilement, et sont appelés de leurs noms. Voilà le genévrier, le cyprès, le chêne, le pin. Mais dès que coupés et brûlés ils sont réduits en cendres , vous ne voyez plus qu'une seule et même cendre ; leur majesté, leur beauté, leur nature ont disparu. La cendre du genévrier ressemble à celle du cèdre ; la cendre de l'églantier à la cendre du sapin. De même, tant que les hommes fleurissent en cette vie, on reconnaît aisément la dignité, la noblesse, la qualité, le nom de chacun. Mais quand la mort les a emportés et réduits en poussière , on ne distingue plus le riche du pauvre , le maître du serviteur, le noble du roturier , le sage de l'insensé , le prince du simple particulier et du plébéien ; la mort les a transformés tous en une même poussière. Ainsi , tant que se joue la comédie
de la vie , chacun montre son masque et son importance ; mais , la pièce jouée, tous prennent et conservent le même déguisement. L'empereur Auguste, pour que je ne cite pas tous les autres, comprenait sagement que notre vie ressemble à une comédie. Près de mourir, après avoir gouverné le monde, et voyant qu'il allait se transformer en poussière et se confondre avec les derniers de ses sujets , il demanda aux amis qui l'entouraient s'ils trouvaient qu'il avait assez bien joué son rôle ici-bas, et il prononça des vers qui se chantaient à la un des comédies (1).
Ces considérations sont éminemment propres à nous porter à l'humilité et au mépris des choses humaines. Aussi les anciens , pour abaisser le faste, l'orgueil des grands et des princes, avaientils soin de mettre sous leurs yeux quelque signe qui leur rappelât leur condition. Suivant des auteurs dignes de foi , quand un empereur montait sur le trône de Constantinople , des tailleurs de pierres se présentaient à lui, et , lui montrant différents marbres , lui demandaient dans lequel il voulait qu'ils lui taillassent son tombeau ; par cet avertissement de la fragilité humaine ,' ils tempéraient l'effervescence de l'àme, suite naturelle de l'élévation. Pour la même raison , à Rome , lors de l'élection du souverain Pontife, au milieu des acclamations et des flatteries du peuple , il en est qui , brûlant devant lui un peu de paille , s'écrient : Saint Père, ainsi passe la gloire du monde. Dans la même ville, comme le rapporte dans une lettre saint Jérôme , quand un empereur , après une victoire mémorable, était honoré du triomphe, au moment où la foule se portait au-devant de lui , et saluait d'acclamations son entrée dans la ville , derrière le char triomphal marchait un héraut qui répétait sans cesse à ses oreilles : Souvienstoi que tu es homme, souviens-toi que tu es homme. Ainsi celui que le peuple proclamait un héros, un demi-dieu , était rappelé au sentiment de sa misère ; cette espèce d'antidote refrénait son orgueil, et rabaissait l'insolence du triomphateur, surexcitée par les applaudissements populaires.
Hérodote raconte un singulier usage des Egyptiens : dans leurs festins , un des convives montrait aux autres un cadavre de bois
(1) Voir la note C à la fia du volume.
imitant parfaitement son modèle, et disait à chacun : Regarde cette image, quand tu bois et te réjouis; tel tu seras après la mort. Voulant rappeler à la modération , à la sobriété, l'intempérance qui d'ordinaire domine dans les festins, ils croyaient que rien n'est plus propre à remplir ce but que la pensée de la mort. Jean Climaque a donc bien raison de dire : « De tous les aliments, le pain est le plus nécessaire pour soutenir la vie du corps , et de tous les exercices du chrétien, le plus nécessaire est le souvenir de la mort, pour soutenir la vie spirituelle. »
L'Eglise voulant aujourd'hui nous mettre sous les yeux l'image vivante, frappante de notre fragilité, use d'un artifice nouveau et nous couvre de cendre les yeux; ainsi, en aveuglant les yeux du corps , elle aiguillonne l'esprit, afin que nous voyions mieux l'inanité et la brièveté de notre vie. Non contente d'avoir dit : Souviens-toi que tu es cendre et que tu retourneras en cendre , elle présente la cendre aux yeux, afin que l'homme ne puisse pas ne pas voir et se rappeler ce qui est sous ses yeux. Genre d'enseignement que l'Eglise tient du Seigneur lui-même, qui autrefois, quand il voulait dénoncer aux hommes par la voix des prophètes quelque grande calamité, la faisait exprimer non-seulement par des paroles , mais encore par des figures et par les images des choses elles-mêmes. Ainsi pour annoncer au peuple la captivité et les fers, châtiment de ses péchés, il ordonne à Jérémie de marcher par la ville avec un joug de bois au cou, afin de rendre plus sensible par cette image la captivité qui les menace. Jer. xxviii. Veut-il annoncer la ruine , la dévastation de Jérusalem : il fait briser et mettre en pièces deux vases en présence du peuple. Jer. xix. Instruite par ce divin Maître , l'Eglise qui veut nous faire souvenir de notre fragilité et graver cette pensée au fond de nos cœurs, a imaginé cette cérémonie sacrée des cendres , où elle inculque à chacun de nous ces paroles : « Homme, souviens-toi que tu es cendre, et que tu retourneras en cendre. »
Mais entre les divers caractères de la vie humaine, la brièveté de cette vie est ce qui doit surtout vous porter à la pénitence, que
nous vous recommandons en ce saint temps. Rien ne saurait mieux vous montrer cette brièveté, que la contemplation de la vie des premiers hommes qui furent au commencement du monde. Je la comparerai, non pas à l'éternité, comme ont fait plusieurs (le Psalmiste, entr'autres, quand il dit : « Mille ans devant vos yeux sont comme le jour d'hier, » Psal. lxxxix, 4), mais à l'âge des hommes de nos jours. A l'occasion de cette comparaison , saint Cyprien peint en ces termes la brièveté de notre vie : « La vie humaine, qui autrefois se prolongeait jusqu'à huit ou neuf cents ans, atteint à peine cent ans aujourd'hui. Nous voyons aux enfants des cheveux blancs; les cheveux tombent avant de croître ; 1 âge ne finit pas à la vieillesse, il commence à la vieillesse ; tant il a hâte d'arriver à sa fin. » Cont. Bemetr. Pour rendre ce que j'avance plus sensible par un exemple , il est évident que , semblable à l'empire romain , notre âge a décru peu à peu , pour se renfermer dans un étroit espace de temps. Sous Auguste , l'empire du peuple romain s'étendait jusqu'aux confins de l'Océan. Vers la fin de l'empereur Phocas , cette puissance gigantesque avait perdu une grande partie de ses provinces, envahies par les Perses. Avec le temps, elle a décru peu à peu, au point que ce vaste empire , qui comprenait le monde presque entier , est aujourd'hui borné à la Germanie. C'est ainsi que la vie humaine qui , au commencement du monde , s'étendait à plusieurs siècles, est venue peu à peu, comme vous voyez, se renfermer dans un petit nombre d'années. Avant le déluge, on vivait neuf cents ans; quatre ou cinq cents ans , après le déluge ; plus tard , deux cents ans. Le saint Job, après ses désastres, vécut, dit-on, cent-quarante ans. Parla suite une grande portion a été retranchée de ce nombre, et c'est une espèce de prodige, quand quelqu'un de nous arrive à cet âge. Nous lisons dans Aristote que notre vie moyenne est de soixante-dix ans. L'homme, dit-il, acquiert toute sa force corporelle à 3o ans ; mais la force de l'intelligence , c'est-à-dire la puissance de l'esprit, la maturité de la sagesse, n'est développée qu'à 49 ans. Yous voyez par là combien cette vie est courte, et combien tard nous commençons à être sages. Si c'est à 35 ans qu'est l'apogée de la force du corps et comme le midi de notre âge, il faut accorder
à son déclin autant de temps qu'à son progrès ; et le double de 35 donne 70. Yous voyez chaque jour combien peu arrivent à ce terme. En comparant notre vie à celle des premiers hommes , on la trouvera près de quinze fois plus courte. Cette brièveté , misérables êtres que nous sommes, nous ne la sentons pas, parce que, nés dans les siècles postérieurs, nous n'avons pas connu par expérience la longue vie des premiers hommes. De même que celui qui est né pauvre et esclave , est moins sensible aux misères de la pauvreté et de la servitude , ainsi , nous qui sommes nés dans le temps des courtes existences, nous sentons moins la brièveté de la vie. L'étroitesse de notre cœur et notre ignorance nous font trouver longue une vie qui est un point dans le temps. D'ailleurs, le temps de l'enfance, alors que la raison n'est pas encore venue, et le temps du sommeil , pendant lequel est suspendu l'usage de la raison et des sens , ne sont pas à compter, nous l'avons dit ailleurs, dans la vie de l'homme. Ce malheureux homme est une plante , lorsqu'il dort ; dans l'enfance il est une brute ; l'adulte qui veille, voilà l'homme ; car la vie raisonnable, c'est la vigilance. Après en avoir retranché une si grande portion, voyez combien la vie, déjà si courte, est plus courte encore.
Maintenant, mes frères , je fais un appel à votre jugement et à votre prudence, afin que vous me suiviez dans quelques considérations philosophiques. D'abord , il est constant que ces premiers hommes trouvaient pendant leur longue vie à commettre tous les forfaits, puisqu'ils étaient si loin de la crainte et de la pensée de la mort, ces freins du mal, dit l'Ecclésiastique. C'est donc un grand bienfait de la bonté divine , que notre vie soit renfermée dans des bornes si étroites, puisque, si elle était plus étendue, nous aurions la facilité de commettre autant de crimes que les premiers hommes. Mais nous sommes frappés d'un tel aveuglement d'esprit , nous nous dérobons si bien aux desseins de la tendresse , de la providence divine , que , dans cette courte vie , nous ne péchons pas moins que ceux qui vivaient quinze fois plus longtemps que nous.
Combien n'en voit-on pas, en effet, dont les mœurs sont si corrompues, qui s'abandonnent tellement à toutes les mauvaises passions , qui se jettent avec tant de fureur dans tous les désordres ,
esclaves de l'intempérance , de la haine , de la colère , de l'ambition, de l'envie, de l'avarice, que, dans une carrière si bornée , ils se rendent aussi coupables que ceux qui se croyaient presque immortels! Quelle démence ! quelle misère! Et si ceux à qui une longue vie fournissait tant d'occasions pour le mal, ont expié si cruellement leurs forfaits qu'ils furent tous ensevelis avec le globe entier dans un supplice inouï, quel jugement ne devons-nous pas redouter pourtant de transgressions, nous qui vivons à peine un jour, nous à qui fut refusée une vie plus longue, de peur que nous ne tombions dans le même délire ? Qui pourrait expliquer une pareille démence en présence d'un si grand danger ? Et si je voulais énumérer ici tous les secours pour bien vivre , tous les sacrements , tous les bienfaits divins, tous les exemples de vertu qui, refusés à ceux-là, nous ont été prodigués! De plus grands supplices nous sont donc réservés, à nous , dont non-seulement la vie a été accourcie , mais qui encore avons reçu pour vivre pieusement tant de secours qui ont manqué aux autres.
Cette brièveté de la vie bien établie, poursuivons. Je remarque que beaucoup d'individus, séduits par les attraits de cette vie, cherchent à se dérober à la pénitence. Yoici ce que je leur dirai : Si les douceurs de la vie vous éloignent seules de la pénitence, cette vie, comme vous l'avez pu voir, étant si courte et si fugitive, prenons une balance, mettons d'un côté ce plaisir si éphémère, si futile , de l'autre côté le bonheur éternel du ciel , et comparons l'un avec l'autre. Le premier dure un moment, le second dure toujours et toujours : celui-là est impur et vide, sans solidité ni réalité; celuici est pur, solide, rempli des biens véritables : l'un appartient à la brute, à la bestialité, puisqu'il ne vient que du corps, qui nous est commun avec les brutes ; l'autre appartient aux anges , aux intelligences bienheureuses , parce qu'il est du domaine de l'esprit qui nous est commun avec les anges : enfin l'un est abreuvé de soucis , d'angoicses , de toutes les amertumes inséparables de la vie; l'autre. est exempt de toute peine , de tout trouble , de toute inquiétude ; avec lui vous aurez tout ce que vous voudrez , vous serez délivré de tout ce que vous ne voudrez pas. Puisqu'il en est ainsi , je vous le demande , mes frères , quelle fureur , quelle stu-
pidité, quel aveuglement d'esprit, quelle démence de vouloir échanger cette félicité éternelle, suprême, céleste, contre un bonheur futile, éphémère, contre une ombre? 0 le malheureux trafic ! le déplorable échange ! C'est ici que je fais un appel à la bonne foi, au jugement, à la prudence, à l'intelligence des hommes. Car qui ne se révolterait d'une telle démence , d'un tel aveuglement? Encore si ce délire était le partage d'ignorants, de gens sans lettres, on s'indignerait moins. Mais quand on le remarque dans les habiles, dans les sages, les savants du siècle, qui voient si clair dans toutes les choses de la vie matérielle et qui pénètrent même les nues, qui pourrait s'étonner assez? Qui ne trouverait pas incompréhensible une telle conduite ?
Si l'on recherche avec attention la cause d'une si grande folie , la principale paraît être , que les plaisirs de cette vie , bien que courts, sont présents ; tandis que la félicité du ciel, quoiqueternelle, n'est qu'en espérance. De même que les corps proches se présentent à nos yeux dans tout l'appareil de leur masse , au lieu que les corps éloignés , quelque grands qu'ils soient, nous paraissent petits , de même , le bonheur de cette vie, parce qu'il est présent et que nous le touchons, absorbe toutes nos convoitises , tandis que le bonheur éternel , placé à distance , est jugé peu important. Séduits par les amorces des plaisirs présents, les hommes négligent le bonheur éternel, et poursuivent l'autre. Mais , mes frères , je vous le demande , continuons notre raisonnement, et décochons nos traits sur ces esclaves du monde; examinons quel malheur les attend. Si ce qui est présent est tellement grand , si ce qui est éloigné paraît tellement petit, quelque grand qu'il soit , mettez-vous sous les yeux ceux qui , après cette vie, sont arrivés au malheur éternel dû à leurs transgressions. Je leur demande donc , combien mesquin leur paraîtra alors le bonheur évanoui de cette vie , lequel, court par lui-même, s'éloignera d'eux de plus en plus? Et encore combien longue ils trouveront leur infortune, qui non-seulement sera excessive et éternelle , mais encore présente ? Si ce qui était mesquin , paraissait grand , quand il éiaifc proche , que sera ce qui est immense quand il sera présent? Non - seulement le prolongement des
MERCREDI DES CENDRES, SERMON If. 33
peines , mais aussi leur poignante intensité , fait trouver plus long encore un temps déjà si long. Aussi lisons-nous qu'un saint homme, par une disposition de Dieu, expiant dans les liens du corps la peine du purgatoire pour un instant, trouva cet instant d'une longueur excessive , tant la douleur était cuisante. Or, si l'intensité de la douleur fait trouver longue la douleur, quelque courte qu'en soit la durée, combien long ne paraîtra pas le supplice des damnés , supplice si intolérable , et si long, que la toute-puissance divine elle-même ne saurait le rendre plus long? Les expressions manquent pour expliquer un tel mystère, l'intelligence même y est en défaut.
Pourquoi donc, mes frères, aimons -nous mieux subir cela que de l'éviter, quand , par la pénitence , par quelques efforts , nous pouvons nous soustraire à des supplices si déchirants , si longs ? Pourquoi le présent nous charme-t-il si fort, que nous ne puissions rien prévoir? Quelle différence y a-t-il entre l'homme et la brute , sinon que celle-ci est absorbée par le présent , tandis que l'homme, doué de raison, embrasse le passé, et la prévision de l'avenir? Pourquoi cette dégénérescence, ce ravalement au rang des bêtes, quand nous ne regardons que le présent, san? nous soucier de ce qui arrivera? Que dis-je? nous leur sommes même inférieurs sous ce rapport, a Paresseux , dit Salomon , va à la fourmi ; considère ses voies , et apprends la sagesse ; sans guide , sans maître , elle fait sa provision pendant l'été et amasse durant la moisson de quoi se nourrir. » Prov. vi, 6. Si un insecte si vil, si petit, non content du présent, pense à l'avenir , pourquoi toi qui as Dieu pour guide , pour chef et pour maître , qui en as reçu l'intelligence, la prudence, la lumière de la foi, ne te préoccupes-tu pas de l'avenir ? 0 insouciant de tes intérêts, et ennemi de toi-même ! 0 malheureux et insensé ! Oui, insensé ; « parce que , dit le même Salomon , celui qui amasse pendant la moisson est sage , mais celui qui dort pendant l'hiver , au temps de jeter la semence, est un enfant de confusion. » Prov. x, 5. Oui, il sera confondu, et il s'accusera sans cesse de son extrême démence, quand par une sentence irrévocable il se verra déchu du divin et éternel héritage, pour un plaisir futile, pour les vaines jouistom. u. 3
sances de cette vie. Alors il lui arrivera ce que dit encore Salomon : «Le paresseux n'a pas voulu labourer à cause du froid ; il mendiera donc lors de la moisson , et on ne lui donnera rien. » Pr opter frigus piger arare noluit; menclicabit ergo œstate, et non dabitur Mi. Prov. xx, 4. Combien y en aura-t-il, qu'une crainte vaine et puérile a détournés du jeûne, de la pénitence, de la confession, et qui, comme ont fait les vierges folles à l'arrivée de l'Epoux, mendieront dans l'été, c'est-à-dire au temps de rendre compte , et on ne leur donnera rien, parce que leur diligence aura été tardive, hors de saison, et que ce sera le temps, non plus de répandre la semence, mais de recueillir la moisson.
Vous voyez, mes frères, avec combien d'efficacité la considération de la brièveté de la vie nous appelle au mépris du monde et au remède salutaire de la pénitence. Aussi l'Eglise, voulant nous inviter à ce saint exercice , a-t-elle raison aujourd'hui de nous répéter tant de fois: « Homme, souviens-toi que tu es cendre, et que tu redeviendras cendre. » Cette tendre mère semble aujourd'hui nous dire : Chers enfants , je pouvais en ce jour vous convier à la pénitence par bien des raisons; je pouvais mettre sous vos yeux l'austère pénitence de tant de saints, les exemples des martyrs, les jeûnes des religieux, les supplices des damnés , les joies des bienheureux, l'horreur du jugement dernier, le sang de Jésus-Christ, la grandeur des bienfaits divins dont vous étreint , comme par. autant de liens, la divine bonté ; tout cela, je pouvais vous le rappeler , et c'était mon droit; cependant, laissant de côté toutes ces considérations, je ne vous mets sous les yeux qu'une seule chose qui doit faire sur vous d'autant plus d'impression, qu'elle vous est plus présente et plus familière , je veux dire l'inanité, la brièveté de votre vie, justement comparée à la poussière et à la cendre, et après laquelle il vous faudra venir au tribunal du juge équitable qui prononcera votre sentence pour toute l'éternité ; je le fais, pour que, devant un péril si grand et si présent, vous vous préoccupiez à temps de vos intérêts au moyen de l'unique remède de la pénitence, puisque, après les hasards de cetto vie et ses tristes naufrages, il ne vous reste que cette planche, sur laquelle vous puissiez aborder au port du salut.
Si en effet , après la chute et la ruine, il n'y a de salut que pour le pénitent , je vous lé demande, quand peut-on s'en occuper avec plus d'opportunité qu'en ce temps où tous les fidèles n'ont qu'à saisir le remède que leur offre l'Eglise? Quand tous pratiquent le jeûne, la prière, et les autres œuvres de pénitence, nous seuls nous engourdirons-nous dans l'oisiveté, dans la paresse? nous gorgerons-nous d'aliments , quand les autres jeûnent? nous livrerons-nous au jeu, tandis que les autres travaillent? quand les autres pleurent , nous abandonnerons-nous à toutes les dissolulions de la joie ? Pourquoi David, ce saint prophète, se souilla-t-il d'un double crime, et couronna-t-il un adultère par un homicide? C'est que dans le temps où les rois vont à la guerre, pendant que son armée, ses soldats veillaient dans le camp, il se livrait dans son palais à un indigne repos. Quel espoir de salut te reste-t-il donc, si , en ce temps où les vrais chrétiens mortifient leur chair par le jeûne, par la discipline, dans le cilice, par les veilles, les larmes , les prières, et où ils combattent contre l'ennemi commun du genre humain par des armes spirituelles, tu restes l'esclave du sommeil, du jeu, des délices delà chair, des vices? Si c'est un crime, saisis l'arme du jeune, afin de combattre les attaques de l'ennemi domestique, de l'ennemi intérieur, et de donner, par la mortification de la chair, satisfaction pour les crimes commis par la chair. Non content d'un seul jeune , fais en sorte que non-seulement la chair, mais que l'homme entier jeûne. Saint Bernard a raison de dire : « Si la bouche seule a péché , qu'elle jeûne seule ; mais si tous les membres ont péché, pourquoi ne jeûneraient -ils pas aussi? Que l'œil jeûne donc , lui qui tant de fois a dévasté notre âme ; que l'oreille , que la langue , que les mains jeûnent ; que jeûne aussi lame, en renonçant à tous les plaisirs delà chair. »
Ecoutez saint Basile prescrivant le mode du jeûne : « Ne borne pas le jeûne à l'abstinence des aliments ; le vrai jeûne, c'est le renoncement au mal. Romps tous les liens qui t'enchaînaient à l'iniquité, pardonne au prochain ses importunités , ses offenses; ne jeûne pas pour courir aux procès , aux querelles. Tu ne dévores pas de viandes , mais tu dévores ton frère. Tu t'abstiens de vin, mais tu ne t'abstiens pas des injures. A quoi bon jeûner du
corps, quand l'âme se remplit de maux? » Ces paroles d'EusèBe
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ms purifiés à l'intérieur, et que nous nous mortifiions exteneure S ni créons des ennemis à l'un et à Vautre homme.Les «ces nuTatlaquent l'un et l'autre doivent donc être vaincus par les efforts deZ et de l'autre. La contrition delà chair sert peu , sans I oHicitudc du cœur et l'intention de l'âme. Si le corps M. seul sans l'assistance de l'esprit , à quoi sert-,1 que les passions sStt attaquées par la servante , quand elles sont en paix avec Ua maîtresse? » En ce saint temps, embrassons doncles deux jeunes, mes frères, purifiant notre âme des vices et des passions mauvaises, mo huant par l'abstinenceles saillies de la chan-, afin que ,. le frites de ce double jeûne, nous méritions de recueillir Z mainTdu Seigneur, dans la céleste patrie, la double gloire dn corps et de 1 ame.
PUEMIEIt SERMON
POUB
ou l'on explique l'évaisgile.
Attendue ne justitiam vestram faciatis coram hominibus ut vldeamini
" a£ soin de ne pas faire vos bonnes œuvres devant les hommes, pour en être* regardés. Mallli. VI, 1.
Chers frères, toute la doctrine évangélique consiste en préceptes et en conseils, les premiers ^adressant à tous , et les autres à ceux qui tendent à la perfection. Or, dans le saint Evangile de ce jour deux conseils très-salutaires nous sont transmis par le Messager du grand conseil. Et. comme nous le montrerons plus loin, ils'sont très-propres à nous conduire non-seulement à la perfection, mais aussi à l'observation des divins préceptes. Pour traiter ce sujet avec piété et fruit, implorons humblement l'assistance du ciel par l'intervention de la très-sainte Vierge. Ave, Maria,
Ecoutons le Seigneur : ail a été dit aux anciens : Vous aimerez votre ami, et vous haïrez votre ennemi. Moi , je vous dis : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient, afin que vous soyez les enfants de votre Père qui est au eiel, et qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, qui fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes, etc.» Que dire d'abord"? Qu'admirer d'abord? La nouveauté de l'enseignement? ou la sainteté du maitre? Certes l'une et l'autre sont admirables. Aucune autre doctrine , en effet, ne pouvait découler de cette source inépuisable de bonté et de miséricorde ; et cette doctrine , pleine de mansuétude et de charité, ne pouvait être proférée par un autre maitre. Entre les astres , le soleil seul chasse la nuit et les brouillards; les autres astres , quelque nombreux , quelque resplendissants qu'ils soient , ne peuvent dissiper les ténèbres et la nuit. Ainsi les sages du monde, qui ont voulu moraliser les hommes à l'aide des lumières naturelles et de la philosophie , ont répandu quelque lumière , mais sont loin d'avoir dissipé la nuit. Seul , l'éclatant soleil de justice, Jésus-Christ, a banni du monde les ténèbres et les obscurités.
Aux premiers rangs des moralistes est Cicéron, dont la doctrine se rapprochait de celle des Stoiciens : or toutes ses exhortations à la paix et à l'amour de l'humanité se bornent à recommander de s'abstenir de toute injure, à moins qu'on ne soit provoqué. Car alors il permet l'injure et la vengeance. Cette pensée est vivement critiquée par Lactance , qui affirme qu'on ne peut être homme de bien, si on fait mal aux autres, si on commet soi-même le crime dont on se plaint. Car quoi de plus absurde que de perdre notre innocence en haine d'un coupable? Cicéron , poursuit le même Lactance , bannit donc du monde deux vertus très-recommandables, la patience et l'innocence, qui consistent principalement à supporter les injures. Telles étaient les vertus de ces hommes , pour lesquels n'avait pas encore brillé le soleil de justice , le Christ, qui, descendu du ciel, rend les hommes célestes et les ég3ux des anges.
Le Seigneur s'exprime donc ainsi : « Il a été dit aux anciens :
Vous aimerez votre ami, et vous haïrez votre ennemi. » Je n'ai pu découvrir d'où est venue au monde cette doctrine funeste. Nulle part dans les saints Livres on ne trouve ce dogme des pharisiens en ces termes ; on y verrait plutôt le contraire. Ici le Seigneur dit : « Ne te venge point et ne garde point de ressentiment contre ceux de ton peuple. » Levit. xix, 18. Ailleurs : « Si tu rencontres le bœuf de ton ennemi, ou son âne égaré , ramène-le lui. Si tu vois l'âne de celui qui te hait , abattu sous sa charge , ne passe pas outre, mais aide-le. » Exod. xxm , A. Celui qui a prescrit un tel acte de charité envers un ennemi , a-t-il pu recommander de haïr un ennemi ? D'où vient une telle altération de la loi divine ? Nul doute, de la dépravation de la volonté humaine. Ce qui a fait dire au prophète Jérémie : « Des scribes menteurs ont opéré l'imposture. » Jerem. vm, 8. En ce passage et en beaucoup d'autres de l'Ecriture, ils ont falsifié la parole divine , et l'ont fait servir à leur cupidité et à leur avarice. Isaïe élève les mêmes plaintes : « Ton argent s'est changé en scorie, ton vin s'est mélangé d'eau. » Isai. i, 22. Car la parole du Seigneur est un argent éprouvé au feu et purifié au septuple. Ps. xi, 7. Mais ceux-là, avec une intelligence terrestre, charnelle, espèce de scorie, altéraient, la parole pure de la loi divine ; et usant de la même licence, ils dénaturaient, par l'eau d'une interprétation mensongère, l'àcreté du vin spirituel que Dieu avait préparé pour purifier nos humeurs et guérir nos blessures.
Prions donc Dieu sans cesse de nous accorder une volonté droite et pure, pour que notre intelligence conserve toujours la saine et vraie doctrine. Car une volonté corrompue et détournée de la bonne voie entraîne à ces doctrines qui sont la suite de la dépravation de la volonté. D'où viennent tant d'hérésies , fléaux de notre siècle? Comme il arrive fréquemment qu'une humeur malfaisante, qui exerce ses ravages dans l'estomac, envahit bientôt la tête, par suite de la connexité de ces organes, de même , l'entendement et la volonté étant unis par les liens les plus étroits, il est évident que, quand la volonté brûle ardemment de quelque désir, elle détermine l'entendement non-seulement à y acquiescer, mais même à l'approuver, afin d'arriver plus facilement et sans
remords à l'objet de sa convoitise. C'est de la même source que sont sortis ces faux prophètes , dont se plaint Ezéchiel dans une élégante métaphore, lesquels mettaient des coussinets sous les aisselles des pécheurs, Ezech. xm, 18, c'est-à-dire, qui en étaient venus à ce point d'impudence qu'ils fortifiaient les mains des méchants par l'autorité de la loi divine , en enseignant des doctrines qui aidaient les pervers à reposer mollement, et sans ressentir les aiguiïlons d'une conscience bourrelée, au sein de leurs crimes, sur les coussins d'axiomes charnels. Rien donc d'étonnant, qu'à ce précepte divin : Aime ton ami, les Pharisiens aient ajouté : Hais ton ennemi; opposant avec mauvaise foi un contraire à un contraire. Mais que dit le Seigneur?
« Je vous le dis : Aimez vos ennemis , faites du bien à ceux qui vous haïssent, etc. » Le Seigneur veut donc que l'homme pieux ressemble à un arbre fruitier. Quoi que ce soit qui couvre ses racines, eau, terre, cendre, ou autres immondices, il le convertit en feuillage , en fleurs , en fruits ; de même , quoi qu'ait reçu le juste, bons ou mauvais offices, louanges ou injures, le bien ou le mal, il doit tout transformer en bien, il doitdonner à tout la trempe de son âme , saisir toute occasion de faire le bien, de dire le bien. N'est-ce pas ce que firent surabondamment saint Paul et les autres apôtres? Que disent-ils? a On nous calomnie, et nous bénissons; on nous persécute , et nous souffrons; on nous blasphème, et nous prions : » Maledicimur, et benedicimus : persecutionem patimur, etsustinemus : blasphemamur, etobsecramas. I Cor. iv, 12. C'est-àdire, nous répandons des prières au Seigneur pour ceux qui nous poursuivent de leurs calomnies et de leur haine. De même qu'un feu violent convertit en feu tout ce qu'on y jette, fer, bois, eau même, ou tout autre liquide, ainsi quand le cœur du juste brûle vivement du feu de la charité , tout ce qu'on fait à ce juste en bien ou en mal, ne sert qu'à alimenter, aviver, surexciter ce même feu de la charité.
Le glorieux disciple de saint Jean, Ignace, nous en offre un mémorable exemple. Conduit à Rome pour y être exposé aux bêtes, il écrivait dans une lettre qui nous a été conservée : « De Smyrne à Rome, sur terre et sur mer, je lutte avec les bêtes, enchaîné nuit
et j oui' près de dix léopards ; j 'appelle ainsi les soldats qui me gardent et que nos bienfaits ne font que rendre plus féroces. Mais leurs méchancetés sont pour moi des leçons, et je n'y trouve pas encore ma justification. » Yous voyez les effets de la charité et de la barbarie. Des soldats inhumains devenaient plus féroces par les bienfaits du saint homme; celui-ci s'instruisait davantage par leurs mauvais traitements, et sa charité faisait de nouveaux progrès. Nous lisons dans la vie de sainte Jeanne d'Orviéto, qu'elle supportait avec une joie incroyable les injures dont elle était l'objet ; elle les appelait des bienfaits, et non des injures; sa coutume était de réciter deux cents fuis l'Oraison dominicale pour ceux qui lui avaient fait du mal ; aussi ses amis disaient-ils que, si l'on voulait obtenir d'elle des prières, il fallait l'accabler d'outrages.
Dans l'Evangile de ce jour, Jésus-Christ exige donc de nous le feu de la charité. Avant de nous donner cet enseignement par des paroles , il nous l'a donné par des actes. C'est enseigner d'une manière convaincante , que de confirmer, par ses mœurs et son exemple, ce qu'on prescrit par la parole. Avec quelle douceur il souffrit les calomnies , les persécutions , les divers outrages de ses ennemis ! Les Samaritains n'ayant pas voulu le recevoir dans leur ville , et ses disciples demandant que cet outrage fût châtié par le feu du ciel : « Vous ne savez pas, dit-il, à quel esprit vous êtes appelés. Le Fils de l'homme est venu , non perdre les hommes , mais les sauver. » Luc. ix, 54. Malchus, le serviteur du pontife, le cherchant avec les autres satellites du diable pour le mettre à mort, et Pierre ayant coupé une des oreilles de Malchus, il reprocha en termes vifs à son disciple cette effusion de sang, et par le simple toucher rattacha l'oreille de l'impie. Suspendu à la croix, accablé des insultes et des sarcasmes des Juifs, il priait, suppliait pour eux son Père , sollicitait le pardon de cet affreux parricide, saint Bernard, admirant tant de mansuétude, s'écrie : «Voyez maintenant les œuvres du Seigneur, les prodiges qu'il a répandus sur la terre. Battu de verges, couronné d'épines , percé de clous, attaché à un gibet , saturé d'opprobres , il oublie toutes ses douleurs, et crie : Mon Père , pardonnez-leur, ils ne savent ce qu'ils font. » Cet exemple a été suivi par un noble martyr, Etienne :
accablé de pierres, de contusions, agenouillé, et les yeux levés vers le ciel , il demanda pardon pour ceux qui le lapidaient. C'est donc à cette admirable charité que le divin Maître nous convie aujourd'hui, en disant : « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent , priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient. »
Me demandez-vous, ce dont j'ai dit un mot en commençant, si cette doctrine doit être rangée dans les préceptes , ou dans les conseils évangéliques? Saint Thomas répond : «11 faut placer dans les préceptes la charité appliquée à tous en commun , amis et ennemis, alors que nous n'excluons personne des prières communes et des bienfaits dus à l'humanité. Les prières, les bienfaits particuliers sont du domaine des conseils, et non des préceptes évangéliques , à moins que nous n'y soyons portés par quelque nécessité. »
Je vous avertis toutefois, mes frères, que parmi ces conseils il en est qui tendent à nous porter à une perfection plus grande, comme ceux de pauvreté volontaire et de célibat, et d'autres qui, outre cela , nous font observer les préceptes avec plus de plénitude et de perfection. Ce conseil de l'Ecclésiastique, « Détourne tes yeux d'une femme parée , » Fccli. ix , 8, est utile pour l'observation de ce précepte : « Bannis la concupiscence. » Cet autre, qui nous interdit tout jurement , nous aide à nous garantir du parjure. Une telle sagesse de l'Evangile n'était pas tout à fait inconnue aux philosophes, et Plutarque dit à ce sujet : «Quelquefois dans l'intérêt de la pratique de la justice , il est bon de s'abstenir de ce qu'on pourrait faire justement, afin de s'accoutumer à se préserver de l'injustice ; de même que dans l'intérêt de la pudeur et de la chasteté , il est bon de s'abstenir de sa propre femme, pour ne jamais convoiter celles des autres. » Pouvait- on rien attendre de plus beau d'un païen? De même, bien mériter de ses ennemis par des bienfaits, se faire de ses adversaires des amis, c'est un conseil ; mais un conseil éminemment propre à faire observer le précepte de la charité. Comme celui qui ne jure jamais , n'a pas à craindre de se parjurer , ainsi celui qui non-seulement n'offense pas un ennemi , mais qui par ses bienfaits le provoque à
l'amitié, s'éloigne le plus du danger de recourir à la loi du talion. Nous suivons le même conseil pour éloigner les périls du corps. Car celui qui lutte contre un agresseur, cherche non-seulement à n'être pas terrassé par lui, mais aussi à l'abattre et à le renverser, moyen le meilleur pour se garantir lui-même de la chute. Or , quand quelqu'un vomit contre toi l'injure et l'outrage , que cherche-t-il , sinon à te mettre en lutte avec ton àme, à te faire entrer en fureur, à t'inoculer la haine? Toi qui ne te soucies pas d'un tel péril, lutte avec lui de bienfaits ; d'abord, pour le gagner par ces bienfaits et l'amener à une amitié mutuelle ; ensuite, pour t'éloigner du désir de la vengeance. Vous voyez, mes frères, combien ces conseils du Seigneur sont utiles pour l'observation des préceptes. Aussi a-t-on dit avec justesse que les préceptes divins sont la muraille de 1 ame , et que les conseils évangéliques en sont comme les ouvrages avancés, puisqu'ils garantissent la muraille de toute appproche, de toute attaque des ennemis.
— Bien, dis-tu : mais ne me sera-t-il pas permis d'aimer différemment un ami , un ennemi , moi-même , et de varier, de mesurer mon affection selon les personnes? A cela Salomon te répond : « Poids et poids, balance et balance sont l'un et l'autre abominables devant Dieu.» Prov. xx, 10. Il t'est permis d'observer des degrés dans la charité; mais tout faire pour soi, et rien pour les autres, c'est avoir deux poids et deux balances ; ce qui est un crime devant Dieu. La charité chrétienne est bien représentée par la tunique sans couture du Sauveur, laquelle ne fut pas coupée par les soldats, qui la tirèrent au sort. Comme ce vêtement sacré était uniforme (car il n'était pas tissu d'un côté, et cousu de l'autre), de même notre amour ne doit pas varier selon les affections humaines, il doit être le même pour tous; quoique je convienne qu'il puisse y avoir des degrés, eu égard aux mérites et aux personnes. Mais si l'on considère la raison, la cause de la charité, cette charité doit s'étendre également à tous. Oui , un même Seigneur, un même Esprit, un même baptême, un même corps, une même tête en ce corps, les mêmes espérances, tout nous demande une même charité. Ce que la loi divine prescrit pour la justice, doit se prendre aussi pour la charité : Que dans notre
maison il n'y ait pas un boisseau plus grand, un boisseau plus petit, mais que la mesure soit égale. Levit. xix, 3G.
Le Seigneur continue à donner ce conseil salutaire aux hommes, leur disant en faisant allusion à la grandeur de la récompense : « Car si vous aimez seulement ceux qui vous aiment , quelle récompense en aurez- vous?» Ici, à l'occasion de ces paroles du Seigneur, surgit une autre question. Saint Thomas et plusieurs docteurs semblent s'élever vivement contre cette pensée : ils soutiennent qu'il y a plus de mérite à aimer ses amis, qu'à aimer ses ennemis. Il n'y a pourtant pas ici de différence d'opinion, si l'on descend dans la nature des choses. Il est bien vrai que c'est une dette plus sacrée d'aimer nos amis , nos frères , les auteurs de nos jours, et qu'il y a en cela plus de vertu et de mérite. Car ce qui est dû à plus haut titre, est évidemment plus juste et plus méritoire. D'ailleurs, comme l'opposé du meilleur est le pire, l'opposé du pire est le meilleur. Donc, puisqu'il est plus mal de haïr un ami qu'un ennemi, il s'ensuit qu'il vaut mieux aimer son ami, que son ennemi. Et ce qui est meilleur et plus juste est aussi ce qui est plus méritoire. A plus grande vertu, plus grand mérite.
Pourquoi donc le Seigneur dit-il qu'aimer ses ennemis c'est quelque chose de plus grand, de plus divin, que d'aimer ses amis? Pour deux raisons. D'abord, parce que l'affection, qui s'étend jusqu'aux ennemis , annonce une bien plus grande charité que celle qui n'embrasse que les amis. De même qu'un feu, qui embrase les objets placés au loin, et des bois verts et humides, est plus violent que celui qui brûle un bois sec, parce que ceuxlà résistent plus fortement à la combustion , ainsi la charité la plus ardente , est celle qui ne s'éteint pas sous les injures , et qui va trouver au loin des ennemis , des gens indignes de bienfaits et d'affection; et non-seulement c'est la plus ardente, mais aussi la plus pure et la plus vraie. Quand tu aimes un ami, dont tu as reçu des services , on peut se demander si c'est une amitié vraie, si ce n'est pas plutôt l'intérêt qui te porte vers lui. Mais quand tu aimes un ennemi , quand tu combles de bienfaits celui qui t'accable d'outrages, et que pour le mal tu rends le bien, quel autre mobile peutil y avoir ici que la charité et la bienveillance ? Or, plus la charité
est pure et vraie, plus grand aussi et plus divin est le mérite , toutes choses étant d'ailleurs égales. C'est à ce titre que le Sauveur nous invite à appeler à notre table, à nos festins, non pas les riches et les puissants, mais les pauvres et les faibles, qui ne peuvent rendre bienfait pour bienfait, non que nous devions manquer de bienveillance envers ceux-là, mnis parce qu'avec eux il est à craindre que nous ne visions à la réciprocité des bons offices, ce qui n'a pas lieu avec les pauvres, qui ne sauraient payer de retour : or plus la bienfaisance est pure, plus la récompense est abondante. Il y a là une analogie frappante avec l'amour des ennemis. Aussi le Seigneur y voit-il la perfection, terminant ainsi l'exposé de cette doctrine : « Soyez donc parfaits comme est parfait votre Père du "ciel. »
Au reste, si quelqu'un trouve difficile l'amour des ennemis, s'il dit avec les Juifs : « La voie du Seigneur n'est pas équitable, » qu'il retourne la loi, et ce qui lui est prescrit à l'égard des autres, il le verra prescrit aux autres à l'égard de lui-même : ainsi , il commettra des injustices qui ne seront pas repoussées, il fera du mal qui ne lui sera pas rendu , il se rendra coupable de transgressions qui seront suivies, non-seulement de pardon, mais même de faveurs. Quoi donc? Ne trouveras-tu pas maintenant que cette loi est équitable et sainte? Et ce qu'il est juste et saint de prescrire aux autres à ton égard, n'est-il pas plus juste et saint de te le prescrire à l'égard des autres ? Si ce raisonnement ne te touche pas, écoute au moins ce qu'ajoute le Seigneur : « Si vous aimez seulement ceux qui vous aiment , quelle récompense en aurez-vous? Les publicains ne le font-ils pas aussi? Et si vous ne saluez que vos frères , que faites-vous là d'extraordinaire? Les païens ne le font-ils pas aussi? » Que peut répondre un chrétien à ces raisons? Quand le chrétien est encouragé à la poursuite de la vertu par tant de dons, de grâces célestes, ne devra- t-il pas faire quelque chose de plus que ceux qui sont égarés, hors de la foi, dans les ténèbres de l'infidélité? Si, avec tant de secours pour la piété et la vertu , nous ne faisons rien de plus , à quoi bon le Fils de Dieu s'est-il incarné et a-t-il souffert? pourquoi l'Esprit saint est-il venu du ciel dans les cœurs des hommes ? pourquoi tous le*
sacrements de la nouvelle loi , toutes ces grâces célestes instituées pour fortifier les puissances de notre âme, et les embraser du feu de la charité, si nous ne pouvons nous élever au-dessus des mœurs des païens?
Il y a plus : les païens , quoique dénués de toutes nos ressources, par les seules lumières de la raison et forts des droits de l'humanité, ont aspiré à ces mêmes règles de la perfection évangélique. Sénèque, grave philosophe stoïcien, après avoir parlé des progrès du sage clans la carrière de la vertu, ajoute : « Comme les orages, la grêle et les brouillards, qui affligent ce monde sublunaire, n'arrivent pas jusqu'aux régions supérieures, où ne se ressentent point ces influences étrangères , de même le cœur du sage, de l'homme de bien doit être inaccessible aux injures , aux outrages, à toutes les perturbations de lame. » Il confirme ce qu'il avance par l'exemple de Calon qui, ayant reçu de son ennemi un soufflet, sans manifester aucun trouble « montra, dit-il, une plus grande âme en ne ressentant pas l'injure, qu'en la pardonnant. » Pardonner était beaucoup; ne pas ressentir, ne se laisser emporter à aucun mouvement violent était cependant plus grand encore. Qu'eût-il donc fait de plus, s'il eût été dans les régions surnaturelles? Faut-il parler ici des Athéniens Aristide et Phocion, si illustres par leur justice et leur intégrité, et dont le premier, partant pour l'exil auquel il était condamné, supplia les dieux de ne faire tomber sur les Athéniens aucun malheur qui les forçât de le rappeler ; dont l'autre, injustement condamné à mort, et sur le point de boire la ciguë , recommanda à son fils présent à ses derniers moments , de ne vouloir aucun mal aux Athéniens pour la mort inique qu'il subissait ? Ceux-là, placés en dehors du monde de l'Evangile, observaient les préceptes évangéliqucs; condamnés à l'exil et à la mort, ils priaient pour leurs ennemis et leurs persécuteurs. Si la seule raison, cultivée par les lettres , a pu s'élever si haut , quelle excuse pourront, apporter à leur inhumanité ceux qui sont instruits, fortifiés, illuminés par tant de dons du ciel? Qu'attendre, sinon que , comme au jour du jugement les Kinivites se lèveront pour condamner la perfidie des Juifs, de même ces païens, par leurs exemples de douceur, de
patience, condamnent la fureur, la rage, les inimitiés implacables cle beaucoup de chrétiens? J'ai fini pour la première partie de l'Evangile ; si elle ne suffit pas pour apaiser toutes vos dissensions et toutes vos haines , je ne vois pas quelle autre raison pourrai l être apportée.
SECONDE PARTIE
ou AUTRE SERMON ,
où l'on explique trois choses : 1° Comment les bonnes œuvres sout corrompues par la poursuite de l'avarice, de l'ambition, de la vaine gloire; 2° Quelle est la récompense de ces bonnes œuvres; 3° Par quels moyens nous pouvons nous garantir des ennemis de ces mêmes œuvres.
Arrivons à la dernière partie de l'Evangile , laquelle nous indique le moyen et la manière de bien faire. Comme, en ce temps, l'Eglise nous appelle non-seulement à l'extirpation de nos vices, mais encore à la pratique des bonnes œuvres et surtout de l'aumône, vertus éminemment propres à l'expiation du péché , ainsi que l'atteste Daniel , Ban. iv , 24, le divin Maître nous apprend ici comment nous devons nous livrer à toutes les œuvres de la bienfaisance : « Ayez soin de ne pas faire vos bonnes œuvres devant les hommes pour en être regardés; autrement vous n'en recevrez pas la récompense de votre Père. Lors donc que vous donnez l'aumône, ne faites pas sonner la trompette devant vous, etc. » Dans ce peu de mots, le Seigneur comprend la partie la plus remarquable de la philosophie chrétienne , celle qui est le plus nécessaire au salut. Je vais entrer à ce sujet dans quelques développements.
Il faut commencer par établir, que la première préoccupation du vieil ennemi est de détourner les fidèles de l'exercice de toutes les vertus et des bonnes œuvres. Comme le pourceau ne s'éprend point de l'odeur des fleurs qui émaillent la prairie, et se délecte dans un fétide bourbier , de même le diable est blessé du suave parfum exhalé par les vertus, et ne trouve sa pâture et sa joie
que dans la fange infecte du vice. Toutefois , quand il ne peut parvenir à nous détourner de faire le bien, il cherche ensuite à dénaturer nos bonnes œuvres , soit par une mauvaise intention, soit par l'orgueil, par la vaine gloire, ou par tout autre moyen. C'est ce que Jean Climaque montre en ces termes : « Dans tout ce que nous opérons selon Dieu, les démons nous creusent trois fosses. D'abord, ils tâchent d'empêcher de faire le bien. Puis, s'ils n'y peuvent parvenir, ils s'appliquent à ce qu'il ne se fasse pas selon Dieu. Enfin, s'ils échouent encore, se tenant en observation auprès de notre âme , à nous qui n'aurions considéré que Dieu, ils nous accablent de louanges et nous proclament des bienheureux. » Tels sont les moyens , et autres semblables , par lesquels le démon s'attache à vicier nos bonnes œuvres.
Pour qu'une chose soit vraiment bonne, elle doit être si accomplie , si parfaite , qu'elle ne mérite plus le nom de bonne , s'il lui manque quelque circonstance. Aussi l'Ecclésiastique nous recommande-t-il de faire justement ce qui est juste. «C'est, dit fort bien Sénèque, non dans l'acte, mais dans l'intention, qu'est le mérite. Quelqu'un est assis au chevet d'un ami malade : nous l'approuvons. Mais s'il le fait en convoitise de l'héritage, c'est un vautour, qui attend le cadavre. La même chose peut être honteuse, ou honorable. Il importe donc de savoir pourquoi, ou comment une chose est faite. » Cette pensée d'un païen est appuyée , par saint Grégoire , de l'exemple du Pharisien et du roi Ezéchias : de ces deux hommes exposant leurs bonnes œuvres devant Dieu, l'un fut condamné , l'autre fut approuvé et exaucé , parce que leur esprit était différent. Sénèque a donc raison de dire : « C'est non dans le fait , mais dans l'iutention, que réside le mérite. » Le rusé serpent, qui sait cela, s'attache, en faisant omettre une circonstance essentielle, à dénaturer toute bonne œuvre , et à éluder ainsi les efforts des imprudents.
Entre ses diverses ruses , la principale consiste à imprimer à l'intention d'une bonne œuvre la souillure de l'avarice ou de l'ambition. C'est par ce moyen que le grand dragon entraîna sur la terre, non pas toutes les étoiles, mais le tiers. Apoc. xn, A. Qui sont ceux qu'on appelle étoiles, et qui sont ainsi précipités sur la
terre? Ecoutez saint Grégoire : « Précipiter sur la terre les étoiles, c'est couvrir d'iniquité, au moyen de l'amour des choses terrestres, ceux qui paraissent s'attacher aux œuvres de la vie céleste. » Quelques-uns paraissent admirables extérieurement, mais leurs œuvres parlent d'un cœur impur. L'Ecclésiastique les flétrit ainsi : a Malheur au cœur double , au pécheur qui marche sur la
terre par deux voies. » Vœ duplici corde , et peccatori terrain
ingredienti duabus viis. Eccli. n, 14. Qui marche ainsi sur la terre ? Ecoutez le même saint Grégoire : « Ont un cœur double , et marchent sur la terre par deux voies, ceux qui font une bonne œuvre à mauvaise fin ; parce que la bonne œuvre est de Dieu , et que ce qu'ils cherchent par la pensée est du monde. » Le divin Maître nous avertit donc aujourd'hui de ce péril en disant : « Prenez garde de ne pas faire vos bonnes œuvres devant les hommes, pour en être regardés. » C'est-à-dire, gardez-vous avec soin de souiller par l'avarice , par le désir de la popularité , les bonnes œuvres qui doivent être rapportées à Dieu. C'était le crime des pharisiens qui, au témoignage du Sauveur, faisaient toutes leurs œuvres, pour être vus des hommes, c'est-à-dire, pour capter , par l'ostentation de leurs vertus , auprès d'une multitude ignorante , richesses , gloire , renom de sainteté. Combien n'en voit-on pas encore aujourd'hui, dans les emplois ecclésiastiques ou civils, qui , par esprit d'ambition , s'abstiennent de tout méfait, et poursuivent toutes sortes de vertus, afin de gagner la faveur des princes, afin de se maintenir dans leurs charges, ou de s'élever à de plus hautes? Ces manœuvres sont si communes, que personne ne pense à les flétrir, et que ceux mêmes qui s'y livrent n'y voient pas la moindre indignité.
De tel les œuvres sont ainsi qualifiées par saint Augustin : «Les vertus apparentes, par lesquelles lame commande au corps et aux vices, si on les emploie à acquérir une chose quelconque, sans les rapporter à Dieu, sont des vices, plutôt que des vertus. » Il condamne par là les bonnes œuvres qui, détournées de leur fin, sont employées à acquérir un lucre vil, ou une vaine faveur. Car puisqu'aucune œuvre ne mérite le nom de bonne œuvre, si eiie n'est parfaite sous tous les rapports et dans toutes les circonstances ,
dont la principale est celle qui regarde la fin, le but ; si la fin n'est pas honorable, l'œuvre ne le sera pas non plus. Cicéron, quoique dépourvu des lumières de la foi , est du même avis : « Si le mobile de nos prétendues vertus est l'intérêt, et non la vertu même, nous sommes des habiles , et non des bons. » Un sage a dit : « Doit être tenu pour mauvais, celui qui n'est bon que dans son intérêt. » — Mais, dis-tu, dans ce que je fais, ne m'est-il pas permis d'avoir égard à la rémunération, quand je considère la rétribution éternelle , ou bien quelque avantage temporel ? — Il ne t'est pas défendu de penser à la rémunération , à une condition toutefois, c'est que tu ne l'envisageras pas seule, mais que tu la rapporteras à la gloire de Dieu. D'où cette parole de saint Augustin : « Il vous aime peu , Seigneur, celui qui aime avec vous quelque chose, sans l'aimer à cause de vous. »
Vous avez entendu par combien de manœuvres le serpent s'efforce de dénaturer ce que nous faisons de bien. Voyons maintenant la récompense de telles œuvres : « Je vous le dis, ils ont reçu leur récompense. » Aucune récompense ne peut donc être attendue de Dieu dans l'autre vie par ceux qni ont demandé aux hommes leur rémunération. Pour mettre le comble aux châtiments , cette privation de la couronne céleste, éternelle, suffirait. « Celui , dit saint Grégoire, qui , pour prix de sa vertu, demande les faveurs humaines , échange à bien vil prix une chose précieuse. » S'il est absurde de boucher les fentes d'un vieux mur avec des pierreries , avec les diamants dont sont ornées les couronnes des princes, combien plus absurde d'échanger contre un peu de fumée, la récompense céleste due aux œuvres de piété? Il y aurait pourtant quelque consolation, si cette indignité ne conduisait qu'à la privation de la récompense, sans que lame se souillât d'une transgression. Mais, suivant les principes de saint Thomas, il y a ici délit , parce qu'il y a désordre. Car c'est combattre contre l'ordre de la nature, que de tourner vers des usages temporels les vertus qui ont Dieu pour fin. Quoi de plus indigne que de te servir des vertus pour devenir pire, quand elles devaient xom. u. 4
te rendre meilleur ? que de mériter des supplices par la voie qui devait te mener à la récompense? que de te souiller par ce qui devait te purifier? que de faire sortir le péché de la source d'où serait sortie l'expiation? Quel espoir de salut reste au malade, quand les médicaments empirent son état, quand ce qui, pour un autre, eût été un remède efficace , se change pour lui en poison? Ce n'est pas tout. Car ceux qui, même dans les choses divines , ont en vue la gloire humaine , s'exposent à tomber dans de plus grands maux. Quelle autre cause de l'incrédulité des Juifs, sinon la gloriole? Le Seigneur dit en effet aux incrédules : « Comment pouvez-vous croire, vous qui recherchez la gloire que vous vous donnez les uns aux autres, et qui ne recherchez point la gloire qui vient de Dieu seul? » Quomodo vospotestis crcderc, qui gloriam al invicem accijntis ; et gloriam quœ à solo Dco est , non quœlitis? Joan. v, -4-4. Car les pharisiens regardaient comme audessous d'eux de suivre les leçons du fils d'un artisan, à ce qu'ils croyaient, et de s'adjoindre à ses disciples, qui étaient de basse condition. C'est pour cette raison que Kicodème, craignant sans doute d'encourir la défaveur , vint de nuit et secrètement trouver Jésus-Christ. Jean dit encore : « Beaucoup de Juifs crurent en lui . mais, à cause des pharisiens, ils n'osaient le reconnaître publiquement, de peur d'être chassés de la synagogue. Car ils aimaient plus la gloire qui vient des hommes, que la gloire qui vient de Dieu. » Joan. xn. 42. Vous voyez dans quel précipice jette le respect humain ; puisqu'il en vient au point de faire préférer la gloire humaine à la gloire divine.
Vous avez vu, mes frères, la maladie et le péril ; il vous reste maintenant à connaître le remède. Car l'exposition du péril inspir. la crainte; mais celle des iemèdes rend à un cœur découragé espoir et confiance. D'abord, dans tous nos actes, ayons soin d'avoir les yeux sur le souverain bien, auquel tout doit être rapporté. C'est un précepte de la philosophie humaine aussi bien que de la philosophie chrétienne : « Il faut, dit Sénèque, nous proposer pour fin le souverain bien, il faut y tendre, y rapporter tous nos
actes , toutes nos paroles , comme les navigateurs dirigent leur course sur quelque astre. » Mais quel est ce souverain bien? Ce n'est pas Sénèque qui nous l'apprendra, lui qui- le bornait au seul honnête et à la vertu ; c'est saint Augustin , qui dit : « Puisque Dieu t'a donné des grâces, c'est-à-dire t'a donné gratuitement, aime-le gratuitement; n'aime pas Dieu par intérêt. Que lui-même soit ta récompense. » « Trop cupide, dit saint Jérôme, celui à qui ne suffit pas une telle récompense. » Saint Augustin veut donc que nous répondions au Seigneur en imitant sa ligne de conduite. Comme il nous a donné gratuitement, servons-le aussi gratuitement , c'est-à-dire , sans avoir en vue aucun avantage matériel. Quand donc nous nous proposons une bonne œuvre, que notre premier soin soit de la rapporter à la gloire de Dieu , sans détourner sur la terre l'intention de l'esprit. Car il faut bien nous persuader que, dans les actions humaines , la fin à laquelle nous tendons a tant d'importance que ces actions s'identifient avec elle. C'est ce que le Seigneur nous montre clairement par ces paroles : « Ton œil est la lampe de ton corps. Si cet œil est simple et pur , tout ton corps sera éclairé; s'il est gâté, ton corps sera dans les ténèbres. » Luc. xi, 34. Ce qui signifie que tout le corps d'une bonne œuvre est ou lumineux, ou obscur, suivant l'intention qui en est l'œil. En d'autres termes : Si tu fais l'aumône par gloriole , ce n'est plus aumône, c'est gloriole; mais si tu la fais pour la gloire de Dieu, et par obéissance, c'est la vraie aumône et la vraie libéralité. Les bonnes œuvres tirent de leur fin, non- seulement leur nature et leur nom , elles en tirent leur mérite , et plus sera pure l'intention, plus elle sera agréable à Dieu et méritoire. Dieu, pour qui il n'est pas de secrets, considère moins la main que l'intention, moins la valeur matérielle que la disposition del'àme; il examine, non combien tu offres, mais avec quelle piété, quelle dévotion, dans quel esprit. Car Dieu ne regarde pas à nos affaires et à nos biens ; il ne regarde qu'à la pureté du cœur. Il n'a pas besoin de vains présents, il n'aime que la piété et l'affection. Les païens, tout privés qu'ils étaient des lumières de la foi, l'ont bien compris. « Ne regarde pas, disait un sage, la quantité, mais la pureté de ce que tu offres à Dieu. » C'est tout le contraire que
font ceux qui, sans s'occuper de la pureté de l'intention, ne voient que le grand nombre de leurs œuvres, faites peut-être par nécessité de position sociale, plutôt que par volonté. On' peut leur appliquer ces paroles du prophète : « Yous avez espéré de grands biens, et vous en avez trouvé beaucoup moins. » Agg. i, 9.
0 combien d'hommes seront déçus à ce dernier jour où le juge suprême qui scrute les reins et les cœurs, qui pèse les intentions, discerne l'esprit et les pensées, pour qui nulle créature n'est invisible, examinera les œuvres humaines dans la balance de son équité ! Car je crains qu'il n'y en ait beaucoup à qui il sera dit ce que la voix du ciel fit entendre au roi de Babylone : « Tu as été pesé dans la balance, et tu as été trouvé trop léger. » Appensus es in statera, et inventus es minus habens. Daniel, v, 27. De peur que pareil sort ne nous arrive, ayons donc grand soin, dans tous nos actes, de veiller à la pureté de l'intention. Pour y parvenir, que l'homme se chasse hors de lui-même, qu'il se dépouille, qu'il s'efface, autant que possible, en sorte que, dans ses actions, il ne cherche rien pour lui , ni la faveur populaire , ni quelque avantage temporel ; qu'il n'ait pour but de servir ni ses passions, ni ses affections terrestres, ou celles des siens, mais que, s'oubliant luimême, il ne voie que la volonté, la gloire, la puissance de Dieu. Une fois qu'il se sera chassé hors de lui-même, il trouvera Dieu. « Il n'y a lieu à la piété, dit saint Jérôme, que là où on ne connaît pas la chair. » Car, la cupidité et la charité étant deux contraires, où la cupidité de la chair a été bannie de l'àme, là règne surtout la charité, qui cherche, non son intérêt, mais la gloire de Dieu. Ce qui fait dire à l'Apôtre : « Nous parlons pour plaire, non aux hommes, mais à Dieu, qui juge de nous sur ce qu'il voit dans nos cœurs. Car nous n'avons, ni employé des paroles de flatterie, comme vous le savez; ni désiré de nous enrichir sous quelque prétexte que ce fût ; Dieu nous en est témoin. Nous n'avons pas non plus recherché la gloire qui vient des hommes, soit de votre part, ■ oit de celle des autres. » I Thessal. u, -i. Voilà l'esprit que Dieu nous demande, celui qu'il approuve dans l'Epouse, quand il dit qu'elle a les yeux des colombes, Cant. i, 14, et non ceux du renard ; c'est-à-dire, qu'elle est simple et vraie, non rusée et fourbe.
Non contents de ces précautions, suivons aussi le conseil salutaire que nous donne l'Evangile de ce jour : « Ayez soin de ne pas faire vos bonnes œuvres devant les hommes, etc., » et, « quand vous faites l'aumône, que votre main gauche ne sache point ce que fait votre main droite. » Aucune expression ne pouvait mieux recommander le secret d'une bonne œuvre. « Juge, dit saint Pierre Chrysologue , combien il veut qu'un autre l'ignore , lui qui veut que toi-même qui la fais, tu l'ignores par quelque partie de toimême (1) ! » Ce secret qu'un sage capitaine voulait garder relativement aux opérations militaires , lorsqu'il disait qu'il brûlerait sa tunique, si elle connaissait ses desseins , le Seigneur a voulu qu'il fut observé dans ces circonstances, à moins que la fermeté d'une àme éprouvée, ou que des raisons particulières, dans l'intérêt du salut des autres, ne commandent d'agir autrement. Il veut même que ce conseil soit suivi non-seulement par rapport à l'aumône , mais aussi par rapport à la prière, au jeûne, à l'exercice des autres vertus, des autres devoirs extérieurs : « Quand vous jeûnez, dit-il, ne soyez pas tristes comme les hypocrites, etc. Quand vous serez pour prier, enfermez-vous dans votre chambre, et priez en secret votre Père , etc. » Tous voyez quel péril font courir aux actions pieuses les yeux des hommes. Aussi , faut-il s'en garder dans ces occasions, comme des yeux du basilic; ceux-ci peuvent nuire au corps; ceux-là, à l'àme.
La sainteté de ce conseil était appréciée des philosophes païens, et je crois que vous ne serez pas fâchés d'entendre Sénèque s'exprimer à ce sujet : o Les philosophes enseignent qu'il est des bienfaits qu'il faut conférer au grand jour, et d'autres qu'il faut accorder en secret : les premiers sont ceux qu'il est glorieux de recevoir ; comme les distinctions militaires, les honneurs et tout ce qui donn la considération. Au contraire, ce qui n'élève, ce qui n'honore pas, mais qui vient au secours de la faiblesse, de la pauvreté, de la bassesse, doit être donné en secret ; en sorte qu'il ne soit connu que de celui qui reçoit. Quelquefois même il faut tromper l'obligé.
(1) Le texte porte : Putas, ait Chrysol., quant vult nescire altemm, qui teîpsum qui facii , vult aliqua tui parte îatere? Ce passage se trouve au serm. JX de saint Pierre Chrysologue. Seulement on y lit facis au lieu de facit et nés lieu de Mère.
Qu'il reçoive, mais sans connaître le donateur. Arcésilas, dit-on, voulant secourir secrètement un ami pauvre, qui dissimulait sa pauvreté, et malade en outre, n'avouait pas qu'il manquait du nécessaire, mit à l'insu de son ami un sac d'argent sous le chevet de son lit, afin que cet homme, d'une susceptibilité outrée, trouvât plutôt qu'il ne reçût, ce dont il manquait. — Quoi donc? Il ne connaîtra pas son bienfaiteur? — Il ne saura pas avoir reçu, mais moi je saurai avoir donné. — C'est trop peu. — Peu, si tu penses à faire l'usure ; mais si tu veux donner, tu donneras de la manière la plus avantageuse à l'obligé. Tu seras heureux de n'être vu que de toi. Autrement tu aimes, non à faire le bien, mais à paraître avoir fait le bien. — Je veux qu'il sache. — Tu cherches un débiteur. — Je veux absolument qu'il sache. — Mais s'il lui est plus avantageux, plus honorable, plus agréable, d'ignorer, pourquoi ne pas le lui permettre? — Je veux qu'il sache. — Ainsi tu vas le tirer de son heureuse ignorance. » De Benef., lib. IL Vous voyez que les païens, qui recherchaient l'illustration, la considération, par des vertus d'apparat, aimaient à faire le bien en secret. Ici saint Augustin soulève une question controversée. Dans cet Evangile, le Seigneur semble émettre une doctrine différente de .celle qu'il avait enseignée un peu auparavant. Car il dit : « Ayez soin de ne pas faire vos bonnes œuvres devant les hommes, » tandis qu'on voit plus haut : «Que votre lumière brille devant les hommes, afin qu'ils voient vos bonnes œuvres, et qu'ils glorifient votre Père qui est au ciel. » Ici, il défend si bien de laisser voir nos bonnes œuvres, que la main gauche ne doit pas savoir ce que fait la main droite : là, il ordonne de montrer nos bonnes œuvres, afin que les hommes les voient , et qu'ils glorifient le Père qui est au ciel. Au premier abord, ces deux prescriptions semblent se contredire, puisqu'il défend d'un côté ce qu'il ordonne de l'autre. Mais en y regardant de près, la question est tranchée par les paroles mêmes du Seigneur. Car, d'un côté, il défend de faire les bonnes œuvres en présence des hommes pour en être vus , ce qui serait vaine gloire manifeste; tandis que, de l'autre, il veut qu'on les fasse ouvertement pour la glorification du Père céleste. En effet, de même que le fidèle, qui vit mal, ternit en quelque sorte la gloire
de Dieu, de même, celui qui vit saintement, la rend plus brillante et plus aimable. Aussi saint Paul veut-il que les fidèles règlent leur vie de manière à faire révérer à tout le monde la doctrine du Sauveur. Tit. n, 10, Et Isaïe dit des fidèles du nouveau Testament : « Ils seront appelés les forts de la justice, la plantation du Seigneur pour le glorifier, » lxi, 3, afin sans doute que, comme les hommes, à la vue du soleil , de la lune et d'autres astres, de la splendeur et de la beauté d'une végétation luxuriante , sont entraînés aux louanges du Créateur , ainsi , en voyant la pureté de vie , les mœurs sans tache des fidèles , ils soient excités à proclamer la gloire de Dieu , par le secours et par le bienfait duquel s'acquiert la pureté.
Telle devrait être la vie des chrétiens. Fasse le Seigneur qu'il en soit ainsi ! Mais nous en voyons beaucoup par le crime desquels le nom et la doctrine du Seigneur sont blasphémés. Quiconque toutefois cherche par ses œuvres la gloire de Dieu, bien qu'il les pratique en présence des hommes, ne le fait pas pour être vu des hommes; il veut par là glorifier Dieu, porter les hommes à imiter ce qui est bon et à louer le Seigneur. Mais avant d'arriver là, chacun doit consulter ses forces : ce qui convient aux forts, ne convient pas aux faibles. Les parfaits peuvent, pour le salut des autres , publier leurs bonnes œuvres sans craindre l'écueil de la vaine gloire. Ainsi le royal Prophète s'écrie : « Venez et écoutez, vous tous qui craignez Dieu; je vous raconterai les grâces qu'il a faites à mon âme. » Psal. lxv, 16. Mais cela serait dangereux pour des esprits faibles; en voulant servir la gloire de Dieu, ils pourraient à leur insu chercher la leur.
Telles sont, mes frères, les principales instructions à observer dans les bonnes œuvres , si nous voulons qu'elles soient pures et saintes, et qu'on ne nous applique point ces paroles du prophète : « Il a amassé de l'argent, et l'a mis dans un sac percé. » Agg. i, 0. C'est ce qui arrive à ceux dont les bonnes œuvres ne sont pas dirigées avec prudence ; d'où suit qu'ils en perdent le fruit. Nous devons donc veiller avec soin et sur ce que nous faisons , et sur l'intention avec laquelle nous le faisons, afin que, présentant sans cesse au Seigneur une pure offrande de justice, nous méritions d'entrer dans cette cité, qui est tout or vrai, tout cristal, où
n'entre rien de souillé et d'impur. Veuille vous accorder cette grâce Notre-Seigneur Jésus-Christ qui avec le Père et le Saint- Esprit vit et règne dans les siècles des siècles. Amen.
SECOND SERMON
ou l'on explique la première partie de l'évangile, qui recommande d'aimer