‹ Œuvres complètes de Louis de GrenadeChapitre 5 sur 29 · LES ENNEMIS · texte numérisé non relu

LES ENNEMIS

Ego autem dico vobis : Diligite inimicos vestros, benefacite ils qui oderunt vos.

Moi je vous dis : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent.

Matth. x, 44.

L'Evangile de ce jour est une partie du célèbre discours, que le Seigneur adressa à ses disciples sur la montagne, et qui contient une application admirable et raisonnée de presque toute la doctrine évangélique. Dieu qui, autrefois, par la bouche des prophètes, avait parlé à nos pères de bien des manières et sous bien des formes, nous a parlé en ces derniers temps par la bouche de son Fils, qui devait nous révéler avec plus de développement et de clarté les mystères de sa volonté. Entre autres instructions de ce discours, le saint Evangile du jour a pris celle qui recommande d'aimer les ennemis, et d'éviter dans les bonnes œuvres I'écueil de la vaine gloire. Il dit donc : « Vous savez qu'il a été dit aux anciens, tu aimeras ton ami, et haïras ton ennemi. Moi je vous dis : Aimez vos ennemis, etc. » Ave, Maria.

Ce saint temps étant destiné à la pénitence, l'Eglise, préoccupée de nos intérêts, se propose alors de traiter surtout les questions les plus propres à nous y porter, et à écarter les obstacles qui nous en éloignent, les péchés. De tous les péchés, ceux qui y opposent le plus d'entraves sont ceux qui sont de longue durée; dans ces péchés on comprend surtout les dissensions, et les haines implacables

qui s'attachent et se fixent au cœur pour longtemps , et dont bien peu savent se garantir. De même qu'il n'est guère de mer si tranquille, qui ne soit fréquemment troublée par la tempête, de même il n'est guère de cœur assez bien réglé pour n'être jamais agité par le trouble de la colère, ou de la haine. Quel est celui dont la vie a été si sage, qui dans toute sa conduite a montré tant d'équité et tant de modération , qu'il n'ait blessé personne en aucune manière, soit en paroles, soit en actes, ou qu'il n'ait pas été blessé lui-même? De là des colères, des haines, des dissensions publiques et privées, pour que je n'en dise pas davantage. Pour guérir ces maladies, il n'est pas de meilleur remède que celui que nous propose le saint Evangile de ce jour. Venez donc, mes frères, vous tous qui avez besoin de ce remède ; découvrez vos plaies , et laissez-les guérir par le médecin divin ; lui, il vous apporte assistance et santé, non au moyen d'herbes, de simples, de médicaments, mais par ses sages et salutaires instructions.

Quiconque porte un cœur blessé de ces maux, pourra dire : Ma blessure est une haine mortelle qui m'anime justement contre un voisin, contre un frère d'armes , parce qu'il a déchiré ma réputation , parce qu'il m'a outragé sans raison , parce qu'il m'a fait une mauvaise chicane, parce qu'il m'a accusé faussement, parce qu'il va partout me dénigrer, parce qu'il m'a ruiné, parce que par envie, par jalousie, il m'a supplanté. Toutes les fois que ces iniquités reviennent à mon esprit, je suis transporté de colère, aveuglé par la haine, altéré de vengeance. — Voilà le langage de la chair, de l'indignation. Ecoutons maintement ce que dit le divin Maître contre cette haine entre frères , et pour recommander la charité , la douceur.

Mais, d'abord, je veux vous demander une chose : Quand vous voulez prendre et retirer du feu un vase placé sur le feu , et dont une anse brûle, tandis que l'autre est froide, par laquelle, je vous le demande, saisissez- vous le vase? Par la brûlante? ou par la froide ? — Qui serait assez fou pour approcher la main du côté brûlant, quand il peut prendre le vase par l'autre côté? Par cet exemple j'ai voulu vous montrer la démence de ceux qui, pouvant considérer, dans ces injures dont ils se plaignent, beaucoup de choses

qui excitent à la charité, à la douceur, à la patience, à la facilité des mœurs, sont cependant si ennemis d'eux-mêmes, qu'ils ne font attention qu'à ce qui allume la colère , l'envie , la haine , la fureur, la rage. Par ces mouvements, non-seulement nous nous éloignons du devoir, et de la charité chrétienne, mais encore nous déchirons notre àme de cruelles morsures, et répandons sur notre vie l'amertume et l'angoisse. Plutarque compare élégamment ceux-là aux ventouses des médecins , lesquelles , appliquées aux membres malades, n'attirent à elles que le mauvais sang, tandis qu'elles laissent le sang pur et vivifiant. Ainsi ils considèrent ce qui peut leur soulever la bile , non ce qui peut les apaiser. Que n'imitent-ils, dit Plutarque, ceux qui, ayant mal aux yeux, et rencontrant une lumière vive et des objets trop éclatants, se détournent des objets qui les blessent, vers ceux qui les soulagent ? Pourquoi ne pas faire de même, quand il s'agit de notre plus grand intérêt, que tant de choses peuvent blesser, et tant de choses , favoriser ?

Mais qu'est-ce qui, dans un si grand malheur, pourra me consoler, m'apaiser ? — Ecoute , non plus moi , mais le Seigneur lui-même : a Moi je vous dis : Aimez vos ennemis. » 0 qui pourrait expliquer l'emphase, la force contenue dans ce pronom? C'est avec ce mot qu'Absalom porta ses serviteurs au meurtre de son frère aîné : « Prenez garde , dit-il , quand Amnon commencera à être troublé par le vin et que je vous ferai signe, frappez-le et le tuez ; ne craignez point, c'est moi qui vous l'ordonne. » II Reçi. xin , 28. Ce mot fut assez pour la perpétration de cet exécrable attentat. Pourquoi la même parole du Christ n'aurait-elle pas sur nous autant de force pour nous porter à l'œuvre la plus belle et la plus sainte? Ecoutez-le : Moi je vous dis : moi qui vous ai tirés de la boue, ou plutôt du néant, et vous ai destinés à partager le royaume des cieux; moi qui, d'un souffle, ai mis en vous l'esprit et l'àme , mon image et ma ressemblance ; moi qui protège et garantis votre vie engagée dans tant de périls; moi qui ai préparé pour vous, non pour moi qui n'ai besoin de rien, tout

ce qui est renfermé dans le vaste sein du ciel ; moi qui ai ordonné à mes anges de veiller sur vous , aux asîres de vous éclairer, à la terre de vous porter, aux poissons de la mer, aux animaux qui vivent sur la terre , ou dans l'air, de vous nourrir, ou de vous servir; moi qui, avec des entrailles de père et par ma Providence, vous ai arrachés à mille périls du corps et de l'àme ; moi qui vous ai purifiés dans les saintes eaux du baptême, vous ai choisis pour enfants d'adoption , vous ai appelés à mon héritage ; moi qui vous sanctifie chaque jour par la vertu de mes sacrements, et qui vous nourris de mon corps immaculé ; et, si c'est peu, moi qui brûle de l'ardent désir de votre salut, qui suis venu du ciel sur la terre, où j'ai enduré tant de peines et d'injures, parcouru tant de chemins, supporté tant d'outrages, où enfin, pour vous apporter la vie, j'ai versé mon sang, au prix duquel je vous ai préparé le céleste héritage , un magnifique patrimoine , la couronne incorruptible d'une gloire éternelle , et une place parmi les bienheureux ; moi, dis-je,à qui vous êtes redevables à tant de titres, moi de qui vous avez tant reçu, et de qui vous attendez plus encore, je vous dis : « Aimez vos ennemis , faites du bien à ceux qui vous haïssent, etc. »

Tant de raisons, tant de titres, tant de bienfaits, accompagnant la dignité de celui qui commande, de celui dont toute créature est l'esclave, ne sont-ils pas assez , et assez , pour que vous observiez la charité envers ceux qui vous persécutent, ou plutôt envers l'auteur de si grands biens ? Je vous le demande , supposez des vendeurs et des acheteurs, mettez dans le plateau d'une balance ce devoir de la charité, et dans l'autre plateau tous ces bienfaits de Dieu : ces bienfaits ne vous paraîtront-ils pas plus lourds ?

0 chose digne de larmes et d'étonnement ! On voit dans l'Ecriture qu'il existait autrefois beaucoup d'idolâtres, qui, croyant que leurs dieox sanguinaires prenaient plaisir à voir couler le sang humain , immolaient , pour plaire à leurs idoles , leurs propres enfants , ce qu'il y a de plus précieux , de plus cher dans la vie des hommes. Nous lisons : « Ils immolèrent aux démons leurs fils et leurs filles. Ils répandirent le sang innocent, le sang de leurs fils et de leurs filles qu'ils sacrifièrent aux idoles de Chanaan. »

Et immolaverunt filios suos et filias suas dœmoniïs. Et eflitderunt sanguinem innocentera , sanguinem filiorum suorum et filiarura suanira, qaas sacrificaverunt sculptilibus Chanaan. Ps. cv, 37. Des auteurs dignes de foi rapportent que cet usage était en vigueur non-seulement chez les Chananéens, mais encore chez les Eubéens et chez les Egyptiens. Ils ajoutent qu'une Egyptienne nourrissait chez elle un jeune crocodile, qu'elle prenait pour un dieu, suivant l'usage du pays. Devenu grand, il dévora un fils en bas âge de l'Egyptienne. La malheureuse mère s'en réjouit, et de ses voisines , les unes enviaient son bonheur, les autres la félicitaient de ce qu'il lui était né un fils assez heureux pour devenir la pâture d'un dieu. Aujourd'hui encore, dans les Indes Orientales et Occidentales se produisent d'aussi abominables sacrifices. On voit des individus se jeter devant les chars de leurs dieux pour s'en faire écraser, ou se laisser déchirer par les roues hérissées de pointes, pour faire plaisir à ces mêmes dieux.

En énonçant ces faits, je m'étonne que nous puissions retenir nos larmes, nous qui nous glorifions de la foi et du nom du Christ, quand nous voyons combien une détestable infidélité a plus de force chez ces peuples, que n'en a chez nous une religion si pure et si sainte. Quoi de plus indigne en effet, que de voir supporter de gaîté de cœur de si affreux tourments pour les muettes représentations du diable , pour une superstition criminelle , enfin pour des dieux sanguinaires, de prétendus dieux, non pas protecteurs du genre humain, mais ses ennemis; tandis que nous, pour la vérité, pour la religion la plus sainte, pour l'auteur de notre salut, pour un Dieu, qui ne demande pas nos enfants afin de les mettre à mort, mais qui s'est lui-même offert à la mort pour nous, et qui n'est pas altéré de notre sang, mais qui a versé le sien pour prix de notre salut, nous ne voulons pas , en considération de ce Dieu et pour sa gloire, nous faire la moindre violence, afin d'aimer nos ennemis, afin de rendre le bien pour le mal, et de prier pour ceux qui nous maudissent? En comparant l'allégresse et la soumission des infidèles avec notre indifférence et notre langueur, et en pesant les circonstances de l'une et de l'autre condition, qui pourrait assez s'affliger?

Cette raison , même seule , devrait suffire pour nous porter à la pratique de tout devoir, quelque difficile, quelque ardu qu'il soit. Cependant le divin Maître, qui connaissait notre mollesse, qui savait tout ce qu'il faut d'aiguillons pour nous exciter à cette vertu, ajoute une autre raison : « Afin que vous soyez les enfants de votre Père... qui fait lever son soleil, etc. » De tous les biens auxquels peut aspirer l'âme humaine , il n'en est pas de plus grand, que d'acquérir la dignité d'enfants de Dieu, et de reproduire, dans notre vie et dans nos mœurs, l'image divine dont fut orné le premier homme lors de sa création. Car, la perfection des choses créées consistant à imiter, autant que possible , la perfection de la cause efficiente, et Dieu étant le créateur, la cause première de toutes choses, que peut-il arriver à l'homme de plus honorable, de plus glorieux, de plus grand, de plus heureux, que de ressembler au suprême auteur de tout honneur et de toute dignité; surtout en ce qu'on doit admirer le plus, c'est-à-dire, dans la magnificence de sa miséricorde et de sa bonté envers tous les hommes, amis ou ennemis? C'est ce qu'il exprime ainsi : « Qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, pleuvoir sur les justes et sur les injustes. » Car « nous voyons, dit saint Cyprien, par la volonté de Dieu, les saisons se prêter avec une égalité absolue aux bons et aux méchants, les vents souffler, les fontaines couler, les moissons développer leur exubérance , le raisin mûrir, les arbres se couvrir de fruits, les forêts de feuillage, les prairies de fleurs, et tout le genre humain jouir indistinctement des largesses et de la bonté divines. C'est également pour tous que le jour éclaire, que le soleil jette ses rayons, que la pluie arrose, que la brise souffle, que brillent la lune et les étoiles. »

Puisque l'immense libéralité de la bonté divine éclate surtout en ce qu'elle n'exclut de la participation de ses bienfaits, ni ses amis, ses serviteurs, ni même les impies, ses adversaires; quiconque sera animé de la même grandeur d'àme , ne reproduit-il pas , en fils vrai et légitime , les mœurs et l'image du plus saint des pères ? C'est donc à cette indulgence de sa tendresse pater-

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nelle, à cette céleste discipline de la philosophie évangélique, que nous invite ce glorieux Père, si nous voulons le représenter par notre conduite, et acquérir l'éclatante dignité de ses enfants; c'est à rendre non-seulement à nos amis, mais encore à nos ennemis, à nos persécuteurs, à nos délateurs, tous les bons offices commandés par l'humanité et la bienveillance. Si cela parait à quelqu'un difficile et môme impossible, qu'il écoute Sénèque donnant les mêmes prescriptions, et presque dans les mêmes termes, non pas à des fidèles, mais à des infidèles : « Les dieux, souverains auteurs de toutes choses, commencent par répandre leurs bienfaits sur ceux qui les ignorent : ils continuent à les prodiguer à des ingrats. L'un leur reproche leur négligence à notre égard; l'autre, leur injustice. Celui-ci les rejette hors de son monde, et en fait des mannequins , sans lumière , sans action. Néanmoins, comme ces pères indulgents qui sourient aux injures de leurs enfants, ils ne cessent de combler de bienfaits ceux qui doutent de l'auteur de ces bienfaits; ils distribuent impartialement leurs biens entre les nations ; leur prérogative est d'être utiles. Us versent en saison la pluie sur la terre, envoient les vents faire marcher la mer, ils mesurent le temps par le cours des astres, tempèrent par des brises le froid des hivers et la chaleur des étés, ils supportent avec indulgence les erreurs, les chutes des âmes. Imitons-les. Eussions-nous donné en pure perte, donnons néanmoins aux autres, donnons à ceux mêmes auprès desquels le don a été perdu. — C'est un ingrat. — Ce -n'est pas à moi, c'est à lui qu'il a fait tort. En donnant, j'ai joui de mon bienfait. Je ne serai que plus empressé à donner. Ce que j'ai perdu avec lui, je le recevrai des autres. Mais je lui destine un nouveau bienfait, et, comme un bon laboureur, je vaincrai la stérilité du sol à force de soin et de culture. » De Bcncfic. lib. VII. Si un païen exige de païens une telle bienfaisance pour qu'on les appelle vertueux ; je vous le demande , pesez avec soin , considérez en vous-mêmes ce qu'il convient que fasse un chrétien en présence de la dignité d'enfant de Dieu qui lui est promise. Peut-on rien imaginer de plus glorieux, de plus divin que de devenir, par adoption, enfant de Dieu, et de reproduire, par la miséricorde et l'humanité, l'image de ce Pore suprême?

De cette ressemblance , par laquelle Dieu reconnaît son image dans ses enfants, que résulte-t-il ? — L'amour du Père pour ses enfants ; puisque cette ressemblance excite l'amour, et prouve la légitimité de la descendance. Nous l'apprenons par l'exemple des aigles. Saint Ambroise dit qu'ils mettent à l'épreuve le caractère de leurs aiglons aux rayons du soleil, et qu'ils chassent de leurs nids , comme d'indignes bâtards, ceux dont ils voient les yeux se troubler à la lumière, tandis qu'ils élèvent avec le plus grand soin, comme de bonne race, ceux qu'ils remarquent regarder fixement le soleil, sans cligner les yeux. Par cet exemple, vous pouvez comprendre, mes frères, de quel amour le Père suprême embrasse ceux qui imitent courageusement sa libéralité, sa douceur, sa clémence envers tout le genre humain, quand il contemple en eux la vive image de sa charité , de sa bienveillance. Saint Bernard affirme que le roi David était très -cher à Dieu , était l'homme selon le cœur de Dieu, parce que surtout il en avait imité la douceur et la bienfaisance. Quelles furent toujours les dispositions de David envers Saùl, son implacable ennemi, qui, altéré de son saug, le poursuivait sur les plus hautes roches, accessibles seulement au bouquetin? Combien de fois n'épargna-t-il pas la vie de Saûl, quand il pouvait le tuer sans péril, pendant son sommeil, ou par surprise? Quelles larmes, quelles lamentations à la mort de Saùl , quand il savait que cette mort le conduisait à la royauté ! Quelles récompenses promises à ceux qui recueillirent le cadavre de son ennemi, et lui donnèrent la sépulture! Il fit tuer sur-le-champ celui qui avait annoncé la mort de Saùl, et qui s'était vanté d'en être l'auteur. I Pieg. xxvi et seq. Qui ne verrait dans cette grandeur d'âme et dans cette patience inaltérable l'image de la bonté, de la clémence divine? Et le Seigneur n'avait-il pas raison de dire qu'il avait trouvé en David un homme selon son cœur? Le saint roi le comprenait bien; aussi quand il implorait l'assistance, la protection de Dieu, mettait-il d'abord en avant cette facilité de cœur, qu'il savait lui être le plus agréable, et disait-il : « Seigneur, souvenez-vous de David et de toute sa mansuétude. » Mémento, Domine, David, et omnis mamuetudinis cjus. Ps. cxxxi, 1,

Il faudrait qu'un cœur fût bien dur et bien implacable pour n'être pas touché de si magnifiques promesses, et de tels exemples. Néanmoins à ces raisons le Seigneur en ajoute encore une autre non moins efficace, quand il dit : « Car si vous n'aimez que ceux qui vous aiment, quelle récompense aurez -vous? Les publicains ne le font -ils pas aussi? Et si vous ne saluez que vos frères, que faites- vous en cela d'extraordinaire? Les païens ne le font-ils pas aussi ? » Si l'on y fait bien attention, le Seigneur, par ces paroles simples, donne une raison très-puissante. Quelle différence n'y a-t-il pas entre un chrétien et un païen ! Celui-ci, pour vivre dans la vertu , n'a point de sacrement ; il n'a que le libre arbitre sans la grâce divine, et une étincelle obscure de raison naturelle. Vous, outre ces forces de la nature, que de dons, que de secours gratuits n'avez- vous pas reçus? Vous avez la lumière surnaturelle de la foi , l'espérance de l'éternel héritage, la crainte du jugement dernier, l'assistance et la grâce célestes, et les habitudes infuses des vertus et des dons du ciel. Vous avez tant de sacrements pour purifier le cœur, tant d'écrits divins pour perfectionner, illuminer la raison, tant de bienfaits célestes pour enflammer la volonté et la porter à l'amour du Créateur ; tant d'admirables exemples de martyrs, de confesseurs et de vierges pour fortifier l'âme et l'encourager à la piété et à la justice ; tant de voix de l'Eglise , tant d'instructions qui vous stimulent chaque jour ; enfin tant de secours pour bien vivre, que vous a préparés pa; son sang le Fils unique de Dieu, l'auteur de notre salut, qu'avec son appui et son concours vous pouvez devenir semblables non-seulement aux gens de bien, mais même aux anges. Quoi donc? Ne sera-t-il pas juste que nous qui avons reçu tant et de si grands secours pour la piété, nous y fassions plus de progrès que les païens? Ne sera-t-il pas juste qu'un arbre planté dans le paradis de l'Eglise auprès des sources intarissables des grâces, et rafraîchi par la rosée de tant de bienfaits divins, porte des fruits plus abondants que l'arbre né sur les monts Gelboë, sur lesquels ne sont descendues d'en haut ni la rosée, ni la pluie? II Reg. i, 24.

Si donc des païens , des publicains , qui ne sont tenus qu'à la loi naturelle, aiment ceux qui les aiment, saluent ceux qui les saluent, rendent le bien pour le bien, n'est-il pas juste qu'un chrétien , muni , orné de tant de secours divins , fasse quelque chose de plus ? Par exemple, qu'il aime, non-seulement ceux qui l'aiment, mais encore ceux qui le haïssent ; qu'il veuille du bien, non-seulement à ceux qui lui veulent du bien, mais aussi à ceux qui lui veulent du mal? Car pourquoi le ciel vous a-t-il donné des armes pour lutter contre les mouvements rebelles de l'âme, si vous cédez aux saillies, à la fureur de ces mouvements, comme si vous étiez tout à fait désarmé ? A quoi bon le Seigneur a-t-il pris tant de soin de protéger, de houer, de cultiver, d'irriguer constamment cette vigne de votre âme , si elle porte , non des raisins, mais des lambrusques, c'est-à-dire, des fruits amers, comme ceux des gentils ? Il est indigne du glorieux nom de chrétien, celui qui se contente des œuvres du paganisme; et c'est en vain qu'il a recueilli ces dons du ciel , celui qui n'en devient pas meilleur que les autres hommes.

Mais pourquoi le comparer avec des hommes ? Il ne surpasse même pas les brutes en humanité. Je pourrais citer ici un grand nombre d'exemples, qui montrent que les chiens, les lions, les éléphants ne le cèdent point aux hommes en humanité et en reconnaissance. Je me borne à rapporter un trait raconté ainsi par Elien : « Porus , roi des Indes , ayant été percé de beaucoup de traits dans une bataille qu'il avait livrée à Alexandre, l'éléphant sur lequel il était monté , quoique couvert lui-même de blessures, ne cessa d'extraire avec sa trompe , doucement et avec précaution , les traits enfoncés dans le corps du roi , que quand il eut remarqué que son maître , affaibli par la perte du sang , s'évanouissait. Alors il se baissa doucement et peu à peu, de peur que Porus, tombant de haut, ne se meurtrît dans la chute. »

Mais ce fait n'étonne pas dans le plus intelligent des animaux. Ce qui est plus remarquable, c'est qu'on trouve la même humanité , la même affection , dans les serpents les plus dangereux et dans les bêtes renommées par leur perfidie. Le même auteur en cite un mémorable exemple. Dans ses études sur les

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