TOM. U
reptiles , il dit qu'un villageois avait élevé chez lui et nourri un jeune serpent. Des voleurs étant entrés dans la maison , et ayant tué le villageois, le serpent, apprivoisé d'ailleurs, devint si furieux en présence du meurtre de son nourricier, qu'il s'élança sur les voleurs et les étouffa dans ses spirales. S'il en est ainsi, ne sera-ce pas le comble de l'indignité , qu'un chrétien , adouci , porté à la charité par tant de dons, ne fasse rien de plus que ce que font des brutes , des serpents même , ces fléaux des hommes ? Je vous le demande, lorsque viendra cet examen rigoureux, qui attend chacun aussitôt après la mort, que pourront-ils répondre au juge équitable qui leur demandera compte de ses talents , c'est-à-dire, des dons célestes ? Car, puisqu'il a dit : « A qui il a été beaucoup donné, il sera beaucoup demandé, » Luc. xn, 48, de quel prétexte, de quelle excuse pourra se couvrir celui qui a recueilli sans aucun fruit tant de dons, tant de bienfaits de Dieu ?
IY.
Le suprême juge connaissait la grandeur de ce péril , et l'étendue de notre devoir ; aussi, quoique ce qui a été dit précédemment fût suffisant pour exciter nos cœurs, il poursuit cependant sa tâche, il ajoute raisons à raisons, récompenses à récompenses, et termine son exhortation par ces remarquables paroles : « Soyez donc parfaits, vous aussi, comme votre Père céleste est parfait. » Quoi de plus sublime, de plus divin que d'imiter la perfection du souverain Maître de toutes choses ? Tous nous sommes portés par la nature à désirer le bonheur ; et le bonheur consiste dans l'état le plus parfait de la nature humaine. Or quelle perfection plus grande que l'imitation, la ressemblance de la divine bonté? Quiconque y sera parvenu , aura atteint , autant qu'il est possible en celte vie, la félicité, la béatitude. D'ailleurs, la charité étant, suivant Paul, la fin de la vie chrétienne et de la loi divine , il s'ensuit que la perfection de la vie dépend de la perfection de la charité. Mais quelle charité que celle qui embrasse , non-seulement les amis, mais encore les ennemis et les persécuteurs? qui aux médisants , aux calomniateurs , aux persécuteurs , rend de bonnes paroles pour de mauvaises , le bien pour le mal , et qui
cour eux fait des vœux sincères , et invoque Dieu? Que peul-on demander de plus grand, de plus sublime à la charité fraternelle? C'est donc à cette charité que nous appelle le Sauveur, en disant : « Soyez donc parfaits, vous aussi, comme votre Père est parfait. » Car la perfection de la charité de Dieu se voit surtout en ce qu'elle s'étend aux amis et aux ennemis. Ce que saint Jean confirme par son témoignage, quand il dit : « Ce qui fait que notre amour pour Dieu est parfait , afin que nous attendions avec confiance le jour du jugement, c'est que tel est Dieu, tels nous sommes en ce monde. » I Joan. iv, 17. En cela, dit-il, est la charité parfaite. En quoi ? En ce que nous sommes en ce monde , tel qu'il est luimême. Parce que sans doute, selon l'interprétation de saint Augustin , de même qu'il aime ses ennemis , en faisant lever son soleil sur les bons et sur les méchants, pleuvoir sur les justes et sur les injustes ; de même nous , qui ne pouvons disposer du soleil et de la pluie en faveur de nos ennemis, nous leur donnons des larmes en priant pour eux , et nous leur faisons du bien à l'exemple du Père céleste. En cela, dit-il, est la parfaite charité. Qui pourrait dire tous les biens qui découlent de cette imitation de la charité divine ? En premier Heu , comme dit le même saint Jean, nous attendons avec confiance le jour du jugement. D'où vient cette confiance? De ce que tel il est, tels nous sommes; c'est-àdire, suivant l'interprétation du même saint Augustin , que notre grande confiance alors viendra de ce que nous aurons imité la charité et la bonté de Dieu envers amis et ennemis. C'est ce grand bien que l'Apôtre, comblé de bienfaits par Onésiphore, demandait pour lui en ces termes : « Que le Seigneur lui fasse trouver miséricorde en ce dernier jour. » I)et illi Dominns invenire misericorcliam a Domino in illa die. II Tim. i, 18. 11 appelle ainsi le jour du jugement dernier, jour éternel, et qui ne sera suivi d'aucune nuit, jour où celui qui aura obtenu miséricorde, jouira de la miséricorde éternelle avec les bienheureux. Quoi de plus grand qu'un tel prix? Quoi de plus divin, que d'avoir alors cette confiance, de triompher, d'être dans l'allégresse, quand le monde s'ébranle sur ses fondements ?
Vient ensuite un autre fruit. 11 n'y a rien en cette vie de
Cq SERMOiNS POUR LE PROPRE DU TEMPS.
plus désirable à l'homme que d'être aimé de Dieu , de mériter la grâce de Dieu, et personne, tant qu'il vit , ne peut savoir que par conjectures, s'il est digne d'amour ou de haine ; or, de toutes ces conjectures pour savoir si on mérite l'amour de Dieu, il n'en est pas de mieux appuyée, que celle qui s'appuie sur l'amour des ennemis. Car la charité étant une forme divine et surnaturelle, il est nécessaire qu'elle produise des actions supérieures aux actions naturelles. Or, comme nous voyons toutes choses, à l'instigation de la nature , faire opposition à leurs contraires , et repousser la force par la force, celui qui, revêtu de cette forme céleste, en est venu au point, non seulement de ne pas repousser la force par la force, mais de vaincre par ses bienfaits, par sa vertu, la méchanceté des autres et leurs dispositions hostiles, celui-là, autant qu'on peut en juger par la dignité d'une telle conduite , est supérieur à la nature même ; ce qui est l'indice le plus concluant d'une forme surnaturelle. Bien plus, c'est l'indice, non pas d'une charité quelconque , mais , comme nous l'avons dit, de la charité accomplie et parfaite. Or, la charité parfaite fait l'homme accompli et parfait en toute vertu. Ainsi, lorsque le roi Saùl eut remarqué à des signes éclatants l'immense charité de David, qu'il haïssait mortellement, il comprit que ce dernier n'avait pu parvenir à un si haut degré de vertu sans le secours divin, et que la conséquence était que Dieu, qui avait inspiré à David cet esprit et cette vertu, lui donnerait pareillement le trône. C'est une histoire bien connue. David étant caché dans une caverne, où entra Saùl pour une nécessité naturelle, ne voulut pas tuer le roi, quand il le pouvait facilement. Il se contenta de couper le bord de la chlamide de Saùl, et, en preuve de sa charité et de son innocence, il l'appela de loin, et lui montrant ce qu'il avait coupé, se plaignit vivement des injustes persécutions du prince. A cette vue, Saùl éleva la voix, et dit en pleurant I « N'est-ce pas Là votre voix que j'entends, ô mon fils David? Vous êtes plus juste que moi ; vous ne m'avez fait que du bien, et je ne vous ai rendu que du mal.... Comme je sais que vous régnerez , et que vous posséderez le royaume d'Israël, jurez-moi par le Seigneur que vous ne détruirez pas ma race après moi , et que vous n'effacerez pas mon
nom de la maison de mon père. » I Reg. xxiv, 4 et seq. Par cet exemple vous voyez combien de vertu, combien de bonheur un ennemi sanguinaire procura à un cœur magnanime. David montra une autre fois la même charité à l'égard du cruel Saùl qui en étant touché , lui dit de nouveau : « Soyez béni , David , ô mon fils, vous réussirez dans vos entreprises , et votre puissance sera grande. » I Reg. xxvi, 25.
De ce divin précepte on peut retirer bien d'autres avantages , qu'il serait trop long d'énumérer ici. Par cette vertu nous obtenons le pardon de nos offenses, en pardonnant celles des autres. Par elle , nous évitons mille péchés qui sortent de la racine trop féconde de la haine et du ressentiment. Par elle, nous éloignons de nous mille soucis , mille angoisses , mille causes de colère et de fureur , compagnes tristes et déchirantes d'un cœur rancuneux , et nous nous rendons la vie calme et agréable , exempte de fiel et d'amertume. Et dans cette œuvre de parfaite charité, nous trouvons non-seulement le pardon de nos fautes , mais encore le progrès de nos mérites ; j'en ai parlé plus longuement
ailleurs.
Mais de tous les avantages résultant de cette vertu, il en est un que je ne dois pas passer sous silence , et qu'un célèbre moraliste, Plutarque , expose en ces termes : « Aux premiers hommes il suffisait de n'être point attaqués par les divers animaux, et pour cela ils faisaient la guerre aux bêtes nuisibles. Dans la suite , on apprit à tirer parti des animaux, et, depuis ce temps, loin d'en éprouver des dommages, on en retire des services. Us nous nourrissent de leur chair, nous vêtent de leurs poils , nous fournissent des remèdes dans leur fiel et dans leur lait; leurs peaux nous servent d'armure défensive; en sorte que, s'ils venaient à nous manquer, nous courrions risque de mourir de faim, et d'être réduits à vivre dans les bois. Tandis qu'il suffit aux autres hommes de n'éprouver aucun dommage de la part de leurs ennemis, Xénophon dit que les sages doivent tirer utilité des adversaires. Ceux qui cont exposés à des inimitiés , doivent donc chercher les voies et moyens d'acquérir cet avantage. Un cultivateur ne peut greffer
tous les sauvageons; un chasseur ne peut apprivoiser toute bête féroce. On a donc cherché à tirer parti des arbres stériles et des bêtes fauves en les faisant servir à d'autres usages. L'eau de la mer est salée et imputable; mais elle nourrit les poissons; c'est un véhicule qui vous transporte où vous voulez , qui sert à l'importation , à l'exportation des marchandises. Par ces exemples, le sage philosophe nous conseille de tirer parti de nos ennemis, quelqu'inutiles , quelqu'hostiles qu'ils nous soient d'ailleurs. 11 expose ensuite avec développement l'utilité qu'on en doit retirer. D'abord il montre combien clairvoyants sont les yeux des ennemis pour découvrir les vices de ceux qu'ils haïssent, afin de ne pas manquer ainsi l'occasion de calomnier, d'accuser, de nuire. Il ajoute : « Ne te sera-t-il donc pas avantageux d'être forcé, toi, à vivre en tout avec réserve, avec prudence; à ne rien faire, à ne rien dire à tort et à travers, et inconsidérément ; mais à conserver toujours des mœurs pures et irréprochables; à l'exemple de ceux qui , sur le soupçon d'une maladie , mènent une vie réglée , attentive , modérée, de peur de provoquer le mal. En effet, cette circonspection , outre qu'elle est un frein pour les passions de l'àme , fait naître en nous le désir de mener une vie intègre , et irrépréhensible. De même que les Etats , auxquels un ennemi voisin et une longue guerre ont appris la sobriété et la vigilance, font observer les lois plus sévèrement et administrent mieux la chose publique ; de même , ceux qu'une inimitié force à vivre dans la frugalité et dans la vigilance , à se garder de la mollesse , à s'observer en tout, ceux-là , peu à peu et sans s'en apercevoir, prennent l'habitude de régler leurs mœurs , et de ne plus tomber dans le mal, pour peu que la raison leur vienne en aide. » .
On peut donc retirer une grande utilité , même des ennemis. C'est ce que fit Philippe , père d'Alexandre. Ayant appris que les Athéniens censuraient quelques-uns de ses vices, il se conduisit dans la suite de manière à ne leur laisser aucune prise à la critique et au persifflage. Ce que, par un défaut inhérent à la nature humaine, il ne voyait pas, il l'aperçut grâce aux yeux clairvoyants d'ennemis, d'autant plus habiles à découvrir ses fautes que leur haine était plus acharnée. Plutarque nous exhorte donc ici à
retirer des ennemis cette utilité; pour moi, je vous mets sous les yeux , non -seulement cette considération, mais encore toutes celles que je viens de présenter , afin que , ce qu'une seule n'a pas fait, toutes ensemble puissent le faire.
A toutes ces considérations j'en ajouterai une autre : c'est que la plus belle victoire que nous remportions sur nos ennemis, est celle où nous les vainquons par des bienfaits, et d'ennemis en faisons des amis. Qui doute en effet que la lutte entre hommes doit différer de la-lutte entre animaux? Ceux-ci, privés de raison, emploient pour combattre, non la raison, mais la force, les dents, les ongles, le poison; les hommes, doués de raison, doivent employer, non la férocité bestiale , mais la raison , la prudence, la bonté. Par ces moyens ils triomphent de la fureur de leurs ennemis, au point de les attirer à une bienveillance mutuelle. C'est à cette noble victoire que nous appelle l'Apôtre , lorsqu'il dit : « Si ton ennemi a faim , donne-lui à manger ; s'il a soif, donne-lui à boire; en agissant ainsi, tu couvriras sa tète de charbons ardents, qui l'enflammeront à la bienveillance. » Rom. xu, 20. Le même Philippe, père d' Alexandre, dont je viens de parler, employa ce moyen. Instruit qu'un de ses sujets parlait mal de lui, quoique ses courtisans insistassent pour qu'on châtiât l'insolent, il voulut le combattre par des bienfaits. Il arriva de là que le médisant allait partout publier les louanges du roi, et que ce prince, se tournant vers ses amis , leur dit : « Vous voyez qu'il est dans nos mains de faire parler bien ou mal de nous. » Ne fut-il pas beaucoup plus magnanime de triompher d'un ennemi par des bienfaits que par des supplices ? Sénèque dit en effet avec raison : a L'homme de bien , le grand cœur doit supporter un ingrat , jusqu'à ce qu'il l'ait rendu reconnaissant. » Or quiconque aura examiné tous les profits à faire par l'àme , qui viennent d'être exposés , ne s'étonnera pas du dessein de la divine Providence , qui a voulu que ni les adversités, ni les adversaires ne manquassent en cette vie aux hommes pieux , pour que les occasions ne leur manquassent pas d'exercer l'amour des ennemis. Aussi saint Augustin, commentant ce verset de David : a J'ai été contristé dans mon exercice,» Ps. liv, 2, dit-il : « Il fait allusion à ses persécuteurs, et appelle les
persécutions des méchants , son exercice. Ne croyez pas que les méchants soient sur la terre sans motif, et que Dieu n'en tire aucun bon parti. Tout méchant est en ce monde, ou pour se corriger, ou pour servir à exercer les bons. »
Qui ne voit par là combien magnifiques et désirables sont les présents réservés par ce Père des miséricordes à ceux qui pratiquent cette longanimité et cette clémence? Il le comprenait bien le saint roi David , qui remplissait avec zèle le devoir d'une parfaite charité , même sous cette loi qui contenait les hommes dans le devoir par la crainte plutôt que par l'amour. Youlant attester par serment son innocence , il ne trouva pas d'imprécation plus forte, pour dévouer sa tête et sa vie, que de demander à perdre tout le fruit de cette vertu qu'il avait si bien pratiquée. C'est dans ce sens que saint Basile interprète le verset : Si reddidi retribuentibus mihi mala, decidam merito ab inimicis meis inanis. Ps. vu, 5. C'est-à-dire, je ne recueillerai aucun fruit de cette douceur et de cette patience avec lesquelles j'ai supporté les indignités de mes ennemis. Le saint homme savait tout ce qu'il y a de mérite auprès de Dieu à souffrir patiemment les injures.
Maintenant, mes frères, je viens à vous. Et d'abord je ne veux pas déplorer ici la triste conduite de beaucoup de chrétiens , qui sont si éloignés de cette philosophie du Christ; pour déplorer cette conduite nul n'aurait assez de temps ni de larmes; je veux seulement avertir, guérir ceux qui sont guérissables , ceux qui ne redoutent pas , mais qui appellent le fer du médecin. Yous donc qui , sous le poids d'injures et d'outrages , vous soulevez d'indignation et de fureur contre l'auteur de ces maux, rappelez-vous ce que nous avons dit en commençant ; c'est-à-dire , détournez votre esprit de ce qui l'irrite et l'ulcère, pour le porter vers ce qui peut adoucir et calmer la fureur. C'est , je le répète , le vase approché du feu, et qu'on retire en le prenant , non par le côté qui brûle , mais par le côté froid. Autant que vous le pouvez, efforcez-vous donc de repousser loin de vous le souvenir des injures, et de peser, comme dans une balance, les prix proposés à l'amour des ennemis : c'est la ressemblance divine, c'est la gloire d'enfants de Dieu , la perfection d'une charité accomplie, le pardon des péchés.
le progrès des mérites, la confiance au jour du redoutable jugement, enfin le céleste héritage, promis aux vrais enfants de Dieu. Si vous vous mettez sous les yeux ces avantages, et le calme d'un cœur pacifié, sa tranquillité , sa paix , son innocence ; nul doute que ces considérations ne vous portent fortement à la douceur, à la facilité , à l'indulgence. Conservant ainsi inaltérable la charité des enfants de Dieu, vous mériterez d'obtenir dans la céleste patrie leur glorieux héritage.
PREMIER SERMON
LE PREMIER DIMANCHE DE CARÊME
Ductvs est Jésus in desertum a Spirifu ut tentaretur a diabolo. Jésus fut conduit par l'Esprit dans le désert, pour y être tenté par le diable, etc. Matth. iv, 1.
Tout ce que fait l'Eglise en ce saint temps, soit lorsqu'elle institue des jeûnes, soit lorsqu'elle nous présente de saintes lectures tirées de l'Evangile , tout cela n'a d'autre objet que notre salut. Cette pieuse mère croit qu'en vrais enfants d'obéissance nous avons tout mis en œuvre pour nous préparer aux exercices religieux de la sainte quarantaine. Elle croit qu'à nos oreilles a déjà retenti cette voix par laquelle elle nous appelait le premier jour de cette sainte période : « Convertissez-vous à moi de tout votre cœur, dans le jeune, dans les larmes, et dans les gémissements. » Convertimini ad me in toto corde vestro, in jejunio, et in fletu, et in planctu. Joël, n, 12. Elle croit que, dociles à cette voix inspirée , nous avons déclaré la guerre aux vices, et que nous nous sommes proposé de mener une vie meilleure. Et comme elle sait que les armées des démons vont nous attaquer, nous, transfuges de leur empire , elle nous met en garde fort à propos contre ce péril, elle nous forme à la discipline de cette guerre céleste. Aujourd'hui elle nous propose notre Chef qui combat, comme en bataille rangée , contre notre adversaire ; afin que de l'un nous apprenions l'art de combattre, et de l'autre la manière de vaincre.
Au combat s'avancent donc, d'un côté la malice, de l'autre la sagesse de Dieu; d'un côté, le prince du monde , de l'autre le Roi du ciel , l'un et l'autre munis des armes qui leur sont propres ; celui-là, de la dépravation, celui-ci. de l'innocence; celui-là, du mensonge, celui-ci, de la vérité; celui-là, de la haine et du mépris de Dieu, celui-ci, de la piété et du respect de Dieu.
L'Evangéliste dit donc : « Alors Jésus fut conduit dans le désert par l'Esprit, etc. » Alors, dit-il. Quand? — Après que, le Seigneur ayant été baptisé dans le Jourdain , les cieux se furent ouverts au-dessus de lui , et que cet oracle de son Père eut retenti : « C'est ici mon Fils bien-aimé, etc. » Matth. in, 17. Alors il est conduit par l'Esprit-Saint dans le désert , pour y subir les attaques du démon. Pourquoi? — Pour que nous apprenions par là que , dès que quelqu'un a été adopté pour enfant de Dieu , dès que par une vraie pénitence il a renoncé au démon et à ses pompes, qu'il s'est enrôlé sous la bannière du Christ , alors l'ennemi commun, redouble de rage, et se rue sur lui , avant qu'il prenne force , et qu'il jette des racines profondes dans la vertu. A peine le Christ Notre-Seigneur est-il né, que le satellite, le ministre du diable, Hérode, le cherche pour le mettre à mort. C'est ce qui arrive spirituellement chaque jour dans l'Eglise, lorsque le Christ naît dans le cœur de quelque fidèle. Le démon, autre Hérode, s'efforce, avant que ce fidèle grandisse, de l'étouffer, et de le détourner delà pieuse poursuite de la vertu. Saint Jean, dansl'ipocalypse, en offre une vive image : « Il parut un grand prodige dans le ciel ; c'était une femme d'une grande beauté, et revêtue du soleil, laquelle avait la lune sous ses pieds , et sur la tête une couronne d'étoiles. Elle était grosse, et elle criait, étant en travail et ressentant les douleurs de l'enfantement. Apparut alors un grand dragon roux qui, la gueule béante, attendait la délivrance, pour dévorer l'enfant. » Apoc. xn, 1. Cette femme est l'Eglise, épouse du Christ , laquelle , supérieure à ce monde , soumet et foule aux pieds tout ce qui est contenu sous l'orbe de la lune, et ne s'occupe que de ce qui est sublime et divin. Fécondée par la semence de la parole de Dieu, elle enfante chaque jour, non sans douleur et travail , des fils spirituels. Survient le grand dragon roux, altéré du
sang des saints, qui tâche d'étouffer à sa naissance le nouveau-né, c'est-à-dire, le fils spirituel , qui , encore tendre et allaité , prête aux attaques de l'ennemi.
«Aussi, dit saint Chrysologue , le diable s'attaque toujours aux origines du bien; il tente les vertus qui commencent; il se hâte d'étouffer la sainteté à sa naissance , sachant que , les fondements une fois jetés, il ne peut plus réussir. » Un édifice neuf, et qui n'est pas encore sec, est facilement renversé. Une jeune plante est arrachée de terre sans efforts. Une lampe récemment éteinte , et gardant encore la fumée de la lumière éteinte, se rallume au moindre souffle. Ainsi, là où une habitude que l'on a quittée est encore chaude dans l'àme , qu'une tentation , qu'une occasion se présente , que les yeux voient trop , que d'anciens conseillers , des amis vous rappellent, qu'une image brillante et voluptueuse s'offre aux sens , ce qui était à peine éteint , se ranime facilement. Puissions-nous, mes frères, ne pas' l'éprouver tous les jours pour notre malheur! Car combien n'en voyons -nous pas qui en ce saint temps ont fait divorce avec le vice, qui, repentants du passé , se sont proposé une vie meilleure , et qui , les sacrements de l'Eglise reçus , la sainte quarantaine passée , se replongent dans la fange et retombent dans leurs anciens errements ? Ils jouent ce jeu toute leur vie , et une mort inopinée les frappe, et les perd, quand ils ne sont pas prêts. Aussi, surtout en ce temps devons-nous avoir à la pensée ces paroles de l'Ecclésiastique : « Mon fils , approchant du service de Dieu , tenez-vous dans la crainte, et préparez votre âme à la tentation. » FM accedens ad servitutem Bei , sta in timoré, et prépara animam tuam ad tentationem. Eccli. n, 1.
« Et ayant jeûné quarante jours, etc. » Yoilà, mes frères, l'origine et la dignité du jeune quadragésimal, qui nous est venu de l'autorité , non-seulement de l'Eglise , mais encore du Christ. De même que celui-ci, plongé dans les eaux du Jourdain , a, par son contact, sanctifié toutes les eaux; de même, par son jeune, il a consacré ce jeune quadragésimal, et lui a conféré une vertu, une dignité divine. Car comme l'eau se sature de la saveur des lieux qu'elle parcourt , ainsi quand ce jeune a passé par l'auteur de la vie , il
en a tiré une nouvelle dignité, une nouvelle gloire; en sorte que jeûner en ce temps est non-seulement un devoir d'abstinence, mais encore un honneur, un ornement, un trait de ressemblance divine. Aussi, nous qui nous glorifions d'avoir le Christ pour tête, et d'être ses membres , devons-nous nous conformer à notre Cher dans ce jeûne de quarante jours. Il serait monstrueux que, la tète jeûnant, les membres fussent ivres ; que, le Chef souffrant pour nous de la faim , nous nous jetassions dans les délices. Que personne n'allègue donc la faim , et la difficulté du jeûne , de peur que, pour éviter un moindre travail , il ne tombe dans un plus grand. « Qui craint le givre, recevra la neige. » Job. vi, 16. C'est-à-dire, qui fuit de moindres maux, en trouve de plus grands. Si donc tu ne veux pasjeûner etavoir soif pendant quelques jours, tu jeûneras et auras soif à toujours auprès du mauvais riche. Tu fuis une légère et salutaire mortification ; tu seras torturé éternellement , et encore sans fruit. Alors, mes frères, je vous le demande, pourquoi ne craignons-nous pas une si redoutable vicissitude? Pourquoi, afin d'épargner notre corps, nous exposer au danger d'un jeûne éternel , nous qui ne voulons pas jeûner pendant quarante jours?
Oui , je rougis de notre temps, où les prescriptions de l'Eglise sont si facilement méprisées. Combien y en a-t-il qui, pendant cette sainte période, observent inviolablement la règle du jeûne? C'est une honte d'entendre alors toutes les voix de l'Eglise proclamer le jeûne, recommander le jeûne, sanctifier le jeûne, offrir à Dieu nos jeûnes , alors qu'il y en a si peu dont on puisse présenter les jeûnes à Dieu. C'est une honte d'entendre retracer les mœurs des autres fidèles , qui vivent au milieu de nations barbares et lointaines, et chez qui cependant se conserve inviolable la discipline du jeûne. Chez les Chaldéens chrétiens, qui vivent parmi les Sarrasins et les Turcs , chez les Malabares qui habitent les Indes Orientales, au milieu de barbares idolâtres, l'abstinence quadragésimale, comme nous l'apprenons de sources sûres, est si strictement observée, que, pendant toute sa durée, grands et petits , jeunes et vieux s'abstiennent non-seulement d'œufs et de viande , mais encore de poissons de tout genre , et de vin ; ils ne mangent que des légumes, et une fois par jour. Ce qui est d'autant
plus pénible que ces régions voisines de l'équateur sont brûlées de chaleurs intolérables. Mais nous malheureux, placés dans un climat plus tempéré , nous imbus des saintes lettres et si éloignés de la barbarie de ces contrées, nous si fiers de nos lois, de nos lettres et de nos arts , de notre esprit et de notre civilisation , nous ne sommes ingénieux qu'à violer impunément et à notre guise les prescriptions de l'Eglise.
Cela ne convient pas, mes frères. Pour l'amour et la gloire de Celui qui a jeûné , qui a eu faim, qui a mortifié par l'inanition sa chair innocente , et enfin a été abreuvé pour nous de vinaigre et de fiel, affrontons ce jeûne solennel, chacun suivant nos forces; que chacun fasse ce qu'il peut , en égard à son âge et à sa santé. Nous exigeons, non pas que le jeûne brise les forces , mais qu'il s'y proportionne. Si quelquefois la faim et la privation font souffrir votre chair, considérez, je vous en conjure, combien de fois pour satisfaire cette chair vous avez foulé aux pieds les préceptes de Dieu, ou plutôt Dieu môme, votre législateur ; et vous comprendrez que ce n'est pas beaucoup, si, pour l'apaiser, vous mortifiez par la privation cette chair, pour les satisfactions de laquelle vous avez tant de fois violé la majesté du Seigneur. Si votre chair, trop flattée, vous a entraînés à la faute, que votre chair mortifiée vous ramène au pardon. Car si les corps, qui souffrent d'une humeur chaude , sont guéris par le froid ; et si ceux qui souffrent d'une indigestion , se guérissent par la diète ; quoi d'étonnant que l'amertume de la douleur guérisse les péchés de volupté ? Tobie , aveuglé par une fiente d'hirondelle, fut guéri par le fiel d'un poisson. Tob. xi, 15. Ainsi nous, par l'amertume de la pénitence, nous devons recouvrer la lumière de l'âme, perdue par les voluptés d'une ignoble chair. Dans l'épitaphe de Paula, saint Jérôme rapporte que , comme il engageait cette sainte femme , qui s'abandonnait aux larmes, à ménager ses yeux et à les réserver pour la lecture des saints livres , elle répondit : « Il faut meurtrir ce visage que, contre les préceptes de Dieu, j'ai souvent couvert de céruse et de fard. Il faut affliger ce c orps qui s'est tant plongé dans les délices. Des rires immodérés doivent être compensés par des pleurs sans fin. Moi qui ai plu à l'homme et au monde, je veux main-
tenant plaire au Christ. » Vous voyez donc que l'amertume et la
douleur guérissent les blessures des délices et des voluptés. Mais
continuons.
Quand donc, après un si long jeune, le Seigneur eut eu faim , le tentateur s'approchant lui dit : « Si tu es le Fils de Dieu , etc. » Remarquez, je vous prie, de quel nom le saint Evangéliste appelle le démon. Il l'appelle le tentateur, comme nous disons le peintre, l'écrivain , ou tout autre nom d'artiste, ou d'artisan. D'où vous pouvez conclure que , de même que ces artistes ou artisans sont constamment à leurs travaux, puisqu'ils en vivent, de même, notre ennemi, cet artisan de tentations, n'a pas d'autre occupation , ne poursuit pas d'autre lucre, n'a pas d'autre soin ni d'autre affaire, mais est tout entier sans relâche et jour et nuit à ce seul ouvrage. Encore ces autres artisans interrompent-ils leur travail les dimanches et les jours de fête; lui, il ne perd aucun temps, aucune occasion de tenter ; il ne connaît ni fêtes ni dimanches ; au contraire, il s'en sert surtout pour nous perdre. Les autres artisans, quand il faut manger ou dormir, suspendent le travail ; lui, qui n'a pas de corps, ne se préoccupe, ni du manger, ni du sommeil; pendant que vous dormez, il vous présente d'obscènes images , qui vous enflamment les sens et la chair ; et , quand il vous voit exalté par la passion, soudain il vous réveille en disant : «Samson, voilà les Philistins.» Judic. xvi, 14. Quel n'est pas le péril de ce malheureux qui , ainsi obsédé par le démon , et surexcité par tout le corps, est appelé au combat, quand il est vaincu? Qui se glorifiera alors de garder la chasteté? Qui ne redouterait les pièges d'un ennemi si rusé et si féroce ? Qui pourrait d'ailleurs en exprimer l'audace et la confiance? Que n'osera pas celui qui a osé tenter jusqu'au Roi des anges, qu'il avait entendu proclamer le Fils de Dieu par la voix du ciel ? Avec quelle confiance ne s'attaquera-t-il pas à nous, petits vermisseaux, pauvres insectes, lui qui a osé s'attaquer à Dieu? Ce qui fait dire au pape saint Léon : « Contre qui ne dirigera-t-il pas ses ruses, lui qui a osé tenter le Seigneur de majesté? Car il s'était tant promis de la variabilité de notre nature, que celui qu'il voyait être vrai homme, devait, pensait-il, devenir pécheur. »
Examinons en quel temps surtout il s'attaque au Seigneur. C'est lorsqu'après avoir jeûné, il eut faim. Voyez-vous cette autre ruse du démon? Il saisit l'occasion de la faim , afin d'irriter le désir de manger, d'un côté, par la faim naturelle , de l'autre, par ses excitations. C'est un moyen qu'il emploie souvent pour perdre nos âmes. Aussi saint Bernard dit-il : « Le diable étudie toutes nos habitudes, il scrute nos préoccupations, il fouille nos affections, et cherche à nous nuire , dès qu'il nous voit quelque ardente convoitise. » Avec une vigilance incroyable il épie toutes les passions de notre âme, il tourne autour, semblable à un ennemi habile qui explore les murailles d'une forteresse, afin de tenter l'attaque par le côté le plus faible. La tendance qu'il remarque en nous vers quelque vice , il la surexcite et l'enflamme. De même que ceux qui veulent tirer du feu d'un caillou en le frappant de l'acier, examinent bien de quel côté il est préférable d'attaquer le silex , pour en faire jaillir l'étincelle qui enflammera le combustible, ainsi le rusé tentateur, ayant reconnu la disposition et la nature d'un individu, frappe plus vivement le penchant qui le porte aux vices, pour qu'enfin l'étincelle d'un consentement coupable ayant jailli , allume la flamme du péché qui dévore tout. Ecoutez saint Grégoire : « D'abord notre adversaire étudie le caractère de chacun : puis il dirige en conséquence les pièges de la tentation. L'un est gai, l'autre est triste; celui-ci est timide, celui-là, emporté. Pour les prendre facilement , l'ennemi occulte ourdit des déceptions analogues aux tempéraments. Le plaisir étant voisin de la joie , il propose la luxure à ceux qui ont l'humeur joyeuse; la tristesse dégénérant bientôt en haine , il inocule aux tristes le péché de la rancune ; les timides redoutant les supplices , il les effraie par la peur; et comme les emportés et les fiers sont sensibles à la gloire, avec des honneurs il en fait ce qu'il veut. »
De même, voit-il quelqu'un se porter avidement sur une chose , il l'excite surtout à l'avarice ; le voit-il épris de la faveur populaire, il lui souffle l'ambition et le désir de la vaine gloire. A un envieux, à un médisant, il offre toujours une occasion nouvelle d'envier et de censurer. Celui qui est enclin, par la malignité de sa nature, à vouloir du mal, il l'y stimule toujours de plus en plus, et lui enfonce
éperons, comme à an cheval de course; le feu, qui brûlait déjà assez de lui-même, il l'avive encore plus de son souffle. C'est là un vice trop fréquent chez les femmes, chez celles surtout qui sont avancées en âge, dont le sang est appauvri, et chez lesquelles surabonde une humeur triste et mélancolique ; elles n'ont à la bouche que malédictions, cris, imprécations, dont elles poursuivent serviteurs, enfants, tout le monde. "Voilà comme cet antique serpent, après avoir étudié la nature des hommes , applique les torches de ses tentations à toutes nos affections mauvaises.
Les historiens païens rapportent que Catilina avait attiré à lui à Rome une grande troupe de jeunes gens, qu'il les excitait à l'exécrable attentat d'une conjuration parricide, en leur fournissant à profusion tous les stimulants, tous les aliments des vices, auxquels il savait chacun d'eux enclin. Aux uns il fournissait des courtisanes, aux autres des chevaux, à ceux-ci des chiens de chasse, à chacun selon son goût. Sallust. De même l'ennemi commun ne cesse d'enflammer nos inclinations mauvaises. C'est de lui qu'il est écrit : « Son haleine allume des charbons de feu , et de sa gueule sort la flamme. » Halitus ejus primas arclere facit, et flamma de ove ejus egreditur. Job, xli, 12. Qui donc se conservera pur de l'haleine brûlante de ce dragon ? Ne sont-ils pas embrasés de ce feu , ceux dont il est dit dans le Prophète : « Les adultères ! leur cœur est comme un four. » Ose., vu, 4. De son souffle funeste il embrase tellement les cœurs de certains hommes et surtout des jeunes gens, qu'il en est qui prétendent leur être impossible de s'abstenir des passions bestiales. Cependant les voluptés n'enlèvent nullement le libre arbitre , elles montrent seulement la puissance de notre adversaire, dont on ne peut triompher sans le secours du ciel. Ecoutons maintenant les paroles du tentateur.
« Si vous êtes le Fils de Dieu , dites que ces pierres deviennent des pains.» Quoique le diable soit menteur, et père du mensonge, ici cependant sans le savoir il nous présente une vérité salutaire. Car entre toutes les œuvres des enfants de Dieu , celle qui leur est vraiment propre consiste à transformer des pierres en pains. Quand quelqu'un t'accable d'injures et d'outrages, que fait-il autre chose que te jeter des pierres, pour mettre à l'épreuve, et
tâcher d'ébranler ta constance et ta vertu? Une injure et un outrage blessent plus que ne blesse une pierre. Car il est écrit : « Un coup de fouet fait une meurtrissure , mais un coup de langue brise les os. » Eccli. xxviii, 21. Au reste, si tu souffres patiemment, si tu réponds à l'outrage , non par un outrage, mais par un bienfait, d'une pierre tu fais un pain, puisque tu changes une chose dure et stérile en une vertu, en un aliment spirituel. Car cet outrage enduré avec patience est l'aliment spirituel qui nourrit l'âme, et non la pierre qui blesse. Agir ainsi, c'est agir en entants de Dieu, et prouver cette filiation.
Mais pour en venir au vrai sens de ces paroles de l'Evangile, il est difficile de démêler ce que se proposait principalement le tortueux serpent dans cette première tentation. Rien d'étonnant, puisque des quatre choses que Salomon trouvait difficiles à reconnaître, il place en seconde ligne la trace du serpent sur la pierre, Prov. xxx, 19, c'est-à-dire, ce que se propose avant tout ce serpent dans ses tentations, quand il s'attaque aux hommes forts. Car souvent il essaie de faire plusieurs blessures du même coup, c'està-dire, parla même tentation. C'est pour cela que quelques-uns prétendent qu'il a voulu ici s'assurer de la vérité de l'oracle divin qui s'était fait entendre lors du baptême de Jésus-Christ : « C'est ici mon Fils bien-aimé, etc. » Matth. m, 17. D'où il dit en déduisant la conséquence : « Si tu es le Fils de Dieu (ainsi que l'a attesté la voix du ciel), fais que ces pierres deviennent des pains.» D'autres avancent qu'il a voulu exciter le Seigneur au vice de l'orgueil et de la vaine gloire. D'autres disent qu'il voulait le porter au vice de la gourmandise sous la pression d'une si longue diète , et qu'il saisit l'occasion de la faim pour arriver plus facilement à son but. Il en est qui affirment qu'il essayait de lui inspirer de la défiance, de le pousser à ne plus compter sur la divine providence, si la chose tentée ne réussissait pas. Ce qu'il se proposait, est difficile à démêler. Cependant moi, je crois qu'il poursuivait ces différents buts, et beaucoup d'autres, plus compliqués et pires , mais que nous ne concevons pas.
Cette première attaque de l'ennemi, Notre-Seigneur la repousse par cette réponse : a II est écrit : L'homme vit non-seulement de
Jâ SERMONS POUR LE PROPRE DU TEMPS.
pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. » Cette pensée est très-vraie, très-féconde ; elle a rapport non-seulement à l'alimentation, mais encore elle embrasse tous les besoins de la vie humaine. Car tous les théologiens s'accordent à dire, que ce que Dieu fait par le ministère d'autres causes, il peut le faire beaucoup plus parfaitement par lui-même et sans aucun intermédiaire. De même que le tableau, ouvrage d'un habile artiste, a plus de mérite que celui qui est sorti de la main de ses élèves; ainsi les ouvrages que Dieu fait par lui-même sont plus parfaits que ceux qu'ils exécute par le moyen de causes inférieures. S'il en est ainsi, pourquoi donc le juste s'affligerait-il, quand il est sous le poids du malheur, si Dieu lui est propice, et veille sur lui? Que pourra-t-il te manquer, que ne puisse te donner le souverain Maître? J'ai perdu, dis-tu, un fils, un maître, un frère, un mari, mon soutien dans ma solitude, le bâton de ma vieillesse, la consolation de mon veuvage ; lui perdu , je suis sans boussole, je chancelle ; quand tous les appuis me manquent . qui me secourra dans mon veuvage, dans ma solitude, dans ma détresse ? Mais si tu as confiance au Seigneur, si tu t'appuies sur lui, si tu implores son secours avec ferveur, si tu mets en lui toutes tes espérances ; c'est lui qui sera ton père, ton frère, ta sœur, ton époux, et qui remplira bien mieux le devoir et la charge du père ou du mari perdu. N'est-ce pas ce que lui-même a promis aux justes : « Quiconque fait la volonté de mon Père, celui-là est mon frère, ma sœur, ma mère. » Matth. xu, 50. Sous les liens de cette parenté si étroite, que pourra-t-il te manquer? De même que sans provisions de bouche, (ce qui paraissait impossible), le Seigneur nourrit tant d'années son peuple dans le désert, ainsi il pourra lui-même te tenir lieu parfaitement de ce que tu regrettes. Si Helcana a pu dire à Anne, son épouse : «Anne, pourquoi pleurez -vous? pourquoi votre cœur s'afflige- t-il? ne vous suis-je pas plus que ne vous seraient dix enfants, » I Reg. i, 8, à combien plus juste raison le Seigneur ne pourrait-il pas tenir le même langage à une âme aimante et fidèle ? Car combien plus ne devons-nous pas espérer de cette seule source de tous biens, que nous n'espérerions de tous les hommes ensemble ?
C'est à ce refuge salutaire que l'Apôtre conseille aux veuves de recourir, quand il dit : « Que la veuve, vraiment veuve et délaissée, espère en Dieu; qu'elle ne se lasse pas de prier jour et nuit. » I Tint. V, 5. Ce n'est pas seulement aux veuves, c'est à tous les désolés , à tous les malheureux que le Seigneur donne le même conseil par la bouche d'Isaïe : « Qui d'entre vous craint Dieu , et entend la voix de son serviteur ? Que celui qui marche dans les ténèbres, et qui n'a point de lumière, espère au nom du Seigneur, et qu'il s'appuie sur Dieu. » Isa. l, 10. Oui, le Seigneur appelle à lui les désolés et ceux qui marchent dans les ténèbres , il leur recommande de s'appuyer sur lui. Si donc quelqu'un averti par cette voix a recours à lui, et s'appuie sur lui, est-ce que Dieu se dérobera, est-ce qu'il repoussera celui qui se jette dans son sein, et. le laissera tomber? Est-ce qu'il est le roseau cédant sous la main qui s'y appuie, et la blessant? Quoi de plus indigne de cette suprême bonté , de la vérité suprême ?
Réprimé par ce témoignage de l'Ecriture, l'adversaire se tourne vers d'autres machinations. Une se contente pas d'avoir tenté une fois, il va essayer de nouveaux moyens. Comme il est appelé tentateur, nous l'avons dit, parce qu'il est opiniâtre et assidu à tenter, il ne met aucune interruption dans cet exercice, ne laisse à l'homme ni paix, ni trêve, mais s'attache infatigable à son ouvrage. Son orgueil lui donne de l'audace, sa haine contre nous stimule sa férocité. Une longue expérience lui donne la confiance de vaincre. Aussi, interrogé sur son nom par un des saints Pères, répondit-il : a Je m'appelle l'artisan aux mille formes ; » sans doute, parce qu'il a mille moyens de tenter et de nuire. Que personne ne se croie donc en sécurité après la victoire ; après un conflit, qu'on se prépare vite à un autre. C'est ainsi que saint Athanase dit de saint Antoine : « Mais le triomphe ne donna pas la sécurité à Antoine, et le démon, quoique vaincu, n'était pas découragé. »
Yaincu donc par le Seigneur dans ce premier combat, il l'attaque autrement : « Le diable le transporte alors dans la ville sainte, et le mettant sur le haut du temple, lui dit : Si vous êtes le FiLs de Dieu, jetez- vous en bas ; car il est écrit : Il a ordonné à ses
anges d'avoir soin de vous, etc. » Comme le Seigneur l'avait terrassé par le témoignage des saintes Ecritures, il abuse contre lui du témoignage de la même Ecriture, mal entendue. Cette tentation, comme la précédente, est spirituelle. C'est par des tentations de cette sorte que l'esprit méchant attaque les hommes spirituels. Car, comme les oiseleurs emploient différentes amorces, selon la nature des oiseaux qu'ils veulent prendre, ainsi ce rusé ennemi emploie, suivant les caractères, divers appâts pour enlacer les âmes. Ceux qui vivent d'une vie bestiale, il les prend par les plaisirs abjects du corps, vers lesquels ils sont entraînés à la manière des brutes ; ceux qui courent moins après les voluptés, il les enflamme de la passion de l'argent ; les esprits plus élevés qui , méprisant l'argent, se repaissent davantage de la faveur populaire , il les attaque par l'ambition et par l'orgueil. Ceux qui ont tant soit peu résisté à ces passions, il les stimule par une soif inextinguible de science , au point que livrés à cette seule poursuite , épris de cette volupté naturelle, ils renoncent à la vertu et à la prière, suivant en cela les exemples des philosophes, plutôt que ceux des saints Pères, qui non-seulement cultivaient leur intelligence par l'étude, mais encore s'efforçaient de purifier leur cœur par la prière, par l'exercice de la vertu et de la piété. Quant aux hommes pieux et poursuivant avant tout la vertu , souvent il les trompe sous le masque de la vertu, estimant qu'il ne pourrait autrement les prendre. Fréquemment il cherche à les égarer par une abstinence immodérée, par une ardeur exagérée, par de trop longues veilles, par une crainte sans raison, par un zèle aveugle pour la justice. Parfois il les pousse à se livrer à des occupations extérieures, afin que, négligeant les exercices intérieurs, ils perdent peu à peu la ferveur de la charité. Car ceux qu'il sait être embrasés d'amour pour la vertu, et fouler aux pieds tout le reste pour elle seule, comment pourrait-il les prendre autrement que par l'ombre de la vertu? Les officiers du roi dePerse nous offrent un exemple de cette ruse. Voyant qu'ils avaient vainement tout mis en usage pour perdre Daniel auprès du roi, ils se dirent entre eux : Nous ne trouverons point d'occasion d'accuser Daniel, si nous ne la faisons naître de la loi de son Dieu ; car il souffrira tout plutôt que d'oser
la violer. Daniel, vi, 4. C'est ainsi que le diable cherche à induirp en erreur les justes, qu'il sait n'aimer que ce qui est agréable à Dieu. Voilà pourquoi il leur suggère des vices, qu'il couvre du voile de la vertu.
Le tentateur ayant donc attaqué ainsi le Seigneur , celui-ci répondit : « Il est écrit, tu ne tenteras point le Seigneur ton Dieu. » Tenter le Seigneur (1) , c'est vouloir faire par un miracle ce qui peut se faire par d'autres moyens. — Puisque je puis descendre autrement, qu'ai-je besoin de me jeter en bas? — Vaincu et terrassé par cette réponse, le démon eût pu cesser la lutte, puisqu'il avait rencontré un athlète si fort et si invincible ; mais la passion et le besoin de nuire faisaient qu'il ne se rebutait point.
« Il transporte encore le Seigneur sur une montagne fort haute, et lui montrant tous les royaumes du monde et la gloire qui les accompagne, il lui dit : Je vous donnerai toutes ces choses, si en vous prosternant vous m'adorez. » Parole exécrable, parole digne de celui qui autrefois voulut usurper la gloire de Dieu ! Cette démence, dont il s'est une fois enivré, ne le quitte point, puisqu'aujourd'hui encore il prétend à l'adoration due à Dieu seul. Si tel est l'esprit, tel le langage de celui qui fut précipité du ciel pour son orgueil, comment ceux qui nourrissent en eux cette maladie, qui concentrent toutes leurs pensées, tous leurs efforts à se faire honorer, et presque adorer comme des dieux par les hommes, comment, dis-je, ceux-là ne reconnaissent-ils pas à ces traits qu'ils ont l'esprit, qu'ils sont les membres de celui qui est le roi des enfants de l'orgueil ? Car un tel esprit procède, non de l'Esprit de Jésus-Christ, humble et plein de mansuétude, mais de l'esprit du démon, qui est la tête de tous les orgueilleux. Ce qui fait dire à saint Augustin : « Toutes les fois que vous voyez un orgueilleux, tenez-le pour enfant du démon. » Cela nous fait voir aussi quelle est sa haine contre nous, puisque, à supposer qu'il le put, il nous livrerait volontiers tous les royaumes du monde, pour nous précipiter dans un péché mortel. Gardons -nous de sa haine; écoutons l'ange qui crie dans l'Apocalypse : « Malheur à vous qui habitez sur la terre , à vous qui êtes sur la mer, parce que le diable est descendu vers vous,
(1) Le teste ici est fautif; il porte : Dominus autem tentare.
plein de colère et sachant qu'il a peu de temps. » Yœ terrœ et mari, quia descendit diabolus ad vos, habens iram magnam, sciens quod modicum tempus habef. Apoc. xn, 12. Comme l'épervier des régions septentrionales, où le jour est très-court pendant l'hiver, s'élance d'un vol rapide sur sa proie, sous le stimulant de la faim ; ainsi, le démon, ardent au mal, se jette sur nous avec d'autant plus d'impétuosité, que plus court est le temps qui lui est donné pour nuire, la fin du monde étant proche. C'est là, je crois, la cause pour laquelle le monde presque entier est si éprouvé aujourd'hui où se répandent tant d'hérésies monstrueuses , et tant de pestes, l'ambition, l'avarice, la luxure. Aucune espérance d'un meilleur avenir ne vient me consoler; au contraire, je crains bien que tout n'aille de mal en pis, puisque la licence engendre la licence, que la corruption engendre la corruption, et que je ne vois point mettre de bornes aux jouissances et à l'avarice.
Examinons maintenant la marche du démon, comment il débute , et comment il arrive peu à peu à la fin. Il commence par ces mots : « Dites que ces pierres deviennent des pains ; » il finit par dire : « Prosternez-vous et adorez -moi. » Telle est sa marche habituelle : de faibles commencements d'abord, puis de granr^ maux. C'est ainsi que vous entendez dire : Quel mal, si je regarde ceci ou cela, puisque Dieu défend, non le regard, mais l'affection? Quoi d'étrange , si je me promène par les rues en compagnie des premiers venus ? J'avoue que ce ne sont pas des crimes ; néanmoins ces choses y conduisent souvent; ce sont souvent des degrés qui nous mènent à l'abime. Evitez donc les commencements des maux, vous qui ne voulez pas que de ces semences sortent les germes des vices.
Enfin , il est bon de remarquer l'impudent mensonge du démon, qui promet tous les royaumes du monde, quand il ne peut pas assaillir un troupeau de porcs, pas même une fourmi sans la permission de Dieu. Yoilà pourquoi on l'appelle menteur , et père du mensonge. Et ce mensonge lui sert toujours à surprendre ceux qui ne sont pas sur leurs gardes. Ce sont des prestiges dont il aveugle les hommes, afin que, saisissant le faux pour le vrai, ils tombent dans le crime.
Quelle n'est pas la ferme persuasion de cette jeune fille sans expérience, que, si elle obtient pour mari celui qu'elle a pour amant, elle sera la plus heureuse des femmes , et l'objet éternel du culte et des adorations de son époux? Séduite par cette espérance , elle repousse les conseils de ses parents , et se laisse entraîner par le tentateur à des noces furtives. Elle croit, la malheureuse, que ces amours ne se flétriront jamais; ne remarquant pas que, sous le soleil, rien ne reste dans le même état, que , dans ce monde sublunaire, tout, comme la lune, a son progrès et son déclin. Elle ne remarque pas que si ce qu'on fait par raison et avec jugement apparaît toujours ce qu'il est réellement , ce qui se fait à l'instigation de la passion, est approuvé, tant que la passion dure, mais qu'il est justement condamné , dès que l'esprit est rendu à luimême et a recouvré sa sérénité première ; de sorte que ce qui donnait autrefois du plaisir, devient une source d'angoisses. La même chose arrive fréquemment dans certains ulcères, qu'il est agréable de chatouiller , de gratter , toutes les fois que la démangeaison d'une humeur malfaisante sollicite la main qui les touche; mais la démangeaison a-t-elle cessé, au plaisir succèdent la douleur et des spasmes lancinants. Enfin les philosophes démontrent que tout trouble de l'àme est un accès de démence, une sorte d'ivresse spirituelle. L'homme ivre dit et fait bien des choses qui alors ne lui paraissent pas déraisonnables , et que cependant il réprouve et condamne justement, quand les vapeurs du vin sont dissipées. Car, que ne se promet pas l'homme irrité? A quelles menaces ne se porte-t-il pas? Quelle vengeance ne trouve-t-il pas juste, alors qu'il est ivre de fureur? Mais, le calme reveau, il souffrirait tout plutôt que d'avoir commis son attentat.
D'où l'on voit que le meilleur remède contre toutes les tentations, c'est de voir les choses, avant la perpétration du forfait, telles qu'on les verrait après cette perpétration ; c'est de considérer , non pas le plaisir présenté à notre convoitise , mais l'aiguillon qu'il laissera dans l'àme après la satisfaction. La victoire de David sur les Philistins nous en offre une figure. Dieu lui avait recommandé par un oracle , de ne pas attaquer en face les Philistins, mais de les tourner , et de les assaillir par derrière. Souvent en
me rappelant ce trait de l'histoire divine, je me suis demandé avec surprise pourquoi le Tout-Puissant , comme s'il eût été un faible mortel , ordonna à David d'user d'artifice , et sembla ne pouvoir vaincre que par ruse , lui qui d'un signe pourrait bouleverser l'univers. Croirai-je donc qu'il n'y a pas là un mystère? Nullement. Sous l'image de ce stratagème divin, voici, je crois, ce qu'il faut entendre : sous la figure d'un combat matériel , Dieu veut indiquer la tactique du combat spirituel ; il veut que, dans toute lutte contre le démon, nous voyions non pas tant la face , que la queue de ce scorpion, munie d'un aiguillon; c'est-à-dire, que nous examinions avec soin combien nous apportera , dans la suite , de fiel et d'absinthe , combien de douleur et d'amertume , pour peu que nous ayons de sentiment et de pudeur , cette volupté charnelle qui flatte nos sens par des apparences trompeuses. Car la douceur des voluptés impures est fausse, c'est leur amertume qui est vraie. Aussi l'Apôtre a-t-il raison de nous dire de nous armer de vérité contre toute passion désordonnée : « Que la vérité soit la ceinture de vos reins. » State ergo succincti lumbos vestros in veritate. Epb.es. vi, 14. Et qu'est-ce que se ceindre les reins, sinon comprimer la passion par la ceinture de la pudeur? Et comment cela se fait-il par le secours de la vérité , sinon parce que notre ennemi cherche par le mensonge à délier la ceinture de la pudeur, quand il nous promet quelque volupté charnelle? Mais si , éclairés par la lumière de la vérité, nous apercevons ce mensonge, nous serons assez armés contre l'attaque insidieuse de l'ennemi. C'est donc au moyen du mensonge qu'il nous attaque, et c'est par le mensonge qu'il attaque maintenant le Seigneur, lorsqu'il vante sa propre puissance , qu'il se donne pour le maître du monde , qu'il promet toute la gloire du monde à ses adorateurs.
Mais le Seigneur, qui connaissait bien les artifices du démon , le repousse par ces aigres paroles : « Loin d'ici, Satan, car il est écrit : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et ne serviras que lui. » Comme il avait reçu les autres traits du tentateur sur le bouclier des saintes Ecritures , de même il repousse par l'Ecriture cette dernière attaque, afin de nous apprendre par son exemple avec quelles armes nous devons surtout combattre l'ennemi commun.
Ier DIMANCHE DE CAREME, SERMON 1. «9
Car s'il s'appuie sur le mensonge , comment pourrons-nous repousser ses traits, et nous garder de ses pièges, si nous ne nous appuyons sur la vérité ? Or que peut-on faire de mieux que de puiser la vérité aux sources pures des saintes lettres et des livres de piété ? Qui veut se préserver de cet ennemi , doit donc les lire, les méditer sans cesse. Les âmes fidèles, qui apprennent à y découvrir les embûches du démon et ses divers moyens de nuire, se conserveront ainsi à l'abri de toute attaque. Je vous conjure donc, mes frères, de vous abstenir de la lecture de livres immondes, ou plutôt de les jeter aux flammes en ce saint temps, et de prémunir vos âmes par de pieuses lectures contre les traits de feu du plus formidable ennemi. C'est de ce carquois spirituel que le Seigneur tira les flèches dont il perça le foie de cet ennemi ; et de ce même dépôt vous pourrez aussi tirer des armes , qui vous en feront triompher. Ce n'est pas la seule utilité à retirer de cette lecture ; elle nous fournit bien d'autres avantages propres à assurer notre salut. Une sainte lecture illumine l'entendement, enflamme le cœur, nourrit l'esprit , réjouit l'âme, bannit les vices, alimente les vertus, inspire le mépris du monde, fait voir les pièges du diable, donne des armes contre sa malignité. Voilà la pieuse étude que je vous recommande instamment; je m'étendrai davantage sur ce sujet dans les discours suivants et ailleurs. Si donc, à l'exemple de notre Chef, nous combattons contre l'ennemi commun avec les mêmes armes, le jeûne, la solitude, la prière, le témoignage des saintes Ecritures; nul doute que, couverts des trophées honorables remportés sur l'ennemi du genre humain, nous ne recevions du Seigneur la couronne incorruptible de la gloire éternelle, offerte dans le ciel aux vainqueurs.
SECOND SERMON
POUR
LE PREMIER DIMANCHE DE CARÊME
OU 1° ON EXPLIQUE l' ÉVANGILE; 2° ON EXPOSE QUELLE EST LA PUISSANCE DE NOTRE ENNEMI, ET COMBIEN SONT NOMBREUX SES MOYENS DE NUIRE.
Ductus est Jcsus in désertion a Spiritu, ut tentaretw a diabolo.
Jésus fut conduit par l'Esprit dans le désert, pour y être tenté par le diable. Matth. iv, 1.
Puisqu'en ce saint temps nous sommes appelés au jeune , et au combat spirituel que nous devons livrer et à nos anciens vices et aux démons, ces ennemis de notre piété et de notre salut; l'évangile de ce jour nous présente à propos un trait historique, où nous apprenons, par l'exemple de notre Chef, quels sont les artifices du démon pour nous attaquer, et quels moyens nous devons employer pour les repousser. Le saint Evangéliste dit donc : « Jésus fut conduit dans le désert par l'Esprit, pour être tenté par le diable. » Au lieu de fut conduit, Marc emploie un terme plus vif, fut poussé. Par ce mot il voulait exprimer la véhémence avec laquelle l'Esprit saint poussait le Sauveur aux combats des tentations, au travail du jeune, à l'exercice continu de la prière. Celui qui , comme un géant , s'élance plein d'ardeur, pour fournir sa carrière, Ps. xvm, 6, c'est-à-dire, pour consommer l'œuvre du salut de l'humanité , marche avec non moins d'allégresse au jeûne et aux combats à livrer pour nous contre l'antique serpent; nous apprenant par son exemple qu'il faut en ce temps nous préparer, non avec indifférence et mollesse, mais avec toute l'ardeur de notre âme, au service de Dieu , à l'exercice de la pénitence, au travail du jeûne.
« Le Seigneur est donc conduit par l'Esprit dans le désert, pour être tenté parle diable. » Il est incontestable, dit saint Grégoire, que c'est, non l'esprit de malice, mais l'Esprit saint qui conduit, qui pousse le Seigneur à la lutte contre le diable. Pourquoi y est-
il conduit par le Saint-Esprit ? Pour faire éclater la vertu et le courage du Seigneur aux yeux des hommes ? Ou pour lui fournir, par les tentations, les moyens de faire des progrès dans la perfection? Nullement. Il ne pouvait recevoir aucune accession de vertu et de grâce, Celui qui avait reçu sans mesure le Saint- Esprit, Joan. m , 34. Pourquoi donc fut-il tenté ?
Ire et IIe Baisons. — D'abord , comme nous avons commencé à le dire déjà, et comme nous le montrerons ensuite avec plus de développements, afin que, par son exemple, il enseignât la discipline de cette guerre, et les moyens de combattre. Ensuite aûn d„ fortifier les défaillances de notre espérance, quand nous nous rappelons ces paroles de l'Apôtre : « Notre pontife n'est pas tel qu'il ne puisse compatir à nos faiblesses, puisqu'il a été tenté et éprouvé en toutes choses, nous étant semblable mais sans aucun péché. » Ilebr. iv, 15. Par cela même qu'il est tenté, il apprend à venir en aide à ceux qui sont tentés. A cette sagesse suprême et infinie qui voit tout sous son vrai jour, se joint encore celle qui s'acquiert par l'expérience, par le sentiment des peines, en sorte qu'on peut lui appliquer cette pensée du poëte : « Connaissant le mal, j'apprends à secourir les malheureux. » Virg. En.
IIIe liaison. — En outre, il voulut être tenté pour affaiblir nos tentations par les siennes, et en même temps pour humilier notre ennemi en triomphant de lui. De même que le Christ tout entier est l'auteur de tout notre salut, de toute notre rédemption; de même chacune de ses œuvres est un remède pour chacun de nos maux, et nous confère un bienfait spécial. Ainsi, par sa mort il triomphe de notre mort , par sa résurrection il répare notre vie , par ses blessures il guérit nos blessures, par ses liens il rompt nos liens, par son jeûne il sanctifie nos jeûnes, par son baptême il consacre notre baptême, enfin par ses tentations il atténue nos tentations , il rabaisse le démon , et le dépouille en quelque sorte du droit de tenter. De même qu'un juge, qui dans un pays étranger use d'un pouvoir qu'il n'a pas, perd à bon droit celui qu'il a ; ainsi , parce que le prince de ce monde a osé s'attaquer au Seigneur, sur qui il n'avait aucun droit, il a perdu de la force et de la puissance qu'il avait de tenter les autres. Nous combat-
tons donc contre un ennemi , non plus insolent de ses victoires ,
mais vaincu et terrassé.
Ajoutez encore que non-seulement sa puissance est affaiblie, mais encore que la nôtre s'est accrue et fortifiée par l'Esprit du Christ. C'est à cela que font allusion ces paroles du Seigneur : «Vous aurez des tribulations à souffrir dans le monde ; mais ayez confiance, j'ai vaincu le monde. » In mundo pressurant habebitis: sed confidite, ego vici mundum. Joan. xvi, 33. Que dites-vous, Seigneur Jésus ? De quel courage m'enflammez-vous ? Quelle consolation me donnez-vous là ? Parce que vous avez vaincu,vous voulez que j'aie confiance dans la victoire, quand de part et d'autre la force est si inégale î Dans ces paroles, mes frères, brille la grâce admirable de Jésus-Christ, et l'admirable dignité du juste. C'est la même argumentation que celle de l'Apôtre lorsqu'il dit : « Si l'Esprit de celui qui a ressuscité Jésus d'entre les morts habite en vous, celui qui a ressuscité Jésus-Christ d'entre les morts, donnera aussi la vie à vos corps mortels, à cause de son Esprit qui habite en vous. » Rom. vm, H. Comme s'il disait : Si le même Esprit habite en Jésus-Christ et en nous, il y produira les mêmes effets. Car cet Esprit divin, en quelque lieu qu'il soit, quelque multiple qu'il soit dans ses dons, ne saurait différer de lui-même. Puis donc qu'il a ressuscité d'entre les morts Jésus-Christ, vous, en qui il habite, vous recevrez aussi le même bienfait. Yoici donc l'argumentation du Sauveur dans ce passage : Si, par la vertu du Saint-Esprit résidant en moi, j'ai facilement triomphé du monde et du prince du monde, vous aussi, qui participerez au même Esprit, vous triompherez, si vous le voulez, du même ennemi. Il dit donc avec raison : « Ayez confiance, j'ai vaincu le monde. » Joan. xvi, 33.
IVe Raison. — Enfin il a voulu montrer que les tentations sont non-seulement utiles et salutaires, mais quelquefois même nécessaires aux justes. Aux justes, dis-je, car ici il n'est pas question des méchants. En effet il est constant que la paille jetée au feu se réduit en cendres , tandis que l'or est mis en fusion et purifié par le feu. Si vous me demandez quelles sont ces utilités, je pourrai vous en dire plusieurs, et même de très-grandes. La première, c'est que, la vraie connaissance de soi-même étant le fonde-
ment de toute la vie spirituelle, il est incroyable combien les tentations diverses nous aident à l'acquérir. Aussi l'Ecclésiastique dit * « Celui qui n'a pas été tenté, que sait-il? » Eccli. xxxiv, 9. Quand il saurait d'autres choses, il s'ignore lui-même. Quand, sans être agité par aucune tentation, il vit en paix et ne succombe à aucun vice, parce qu'il n'est harcelé par aucun, il se croit tel qu'il se sent, tandis qu'il aurait dû juger de ses forces, non d'après la pnix et le repos, mais d'après la lutte et la victoire. Ce qui fait dire avec vérité au même Ecclésiastique : « La fournaise éprouve les vases du potier, et l'épreuve de la tribulation éprouve les justes. » Eccli. xxvn, 6. Yoilà la première, la plus grande utilité de la tentation, celle qui nous délivre d'une maladie dangereuse, l'ignorance de nous-mêmes. Car les autres vices sont, ou temporaires , et souvent s'éteignent avec l'acte mauvais lui-même, ou ne nous affectent que par un côté; mais l'ignorance de soi, par laquelle l'homme s'en impose à lui-même, et se croit meilleur qu'il n'est réellement, est un aveuglement continu de l'intelligence humaine, un ver rongeur, la source de maux sans nombre. De là celte parole du Seigneur : « 0 mon peuple, ceux qui te disent heureux, te séduisent, ils rompent le chemin par où tu dois marcher. » ïsaï. m, 12. Comment, en effet, pourrait-il ne pas trébucher à chaque pas, et s'abattre, celui qui, plein d'une confiance mal fondée, entreprend au dessus de ses forces, ou ce qui n'est pas en rapport avec ses facultés ? Ajoutez à cela que les autres vices portent avec eux leur turpitude, qui nous fait leur tourner le dos; au lieu que ce vice pestilentiel pourrait à peine être aperçu par des yeux de lynx. Pour repousser un tel fléau, les tentations sont donc, comme je l'ai dit, d'un puissant secours.
Ajoutez encore que non-seulement elles montrent l'état de notre âme, mais que, si nous les combattons fidèlement, si nous en soutenons patiemment les attaques , elles la purifient , la sanctifient , et nous donnent les moyens d'acquérir bien des couronnes et bien des mérites. Aussi, où nous lisons : « Sondez-moi, Seigneur, et éprouvez-moi . h Ps. xxv, 2 , d'autres traduisent : Formez-moi par le feu; ce qui fait allusion aux deux plus grands avantages des tentations. Car de même aue l'or est d'abord
éprouvé par le feu qui montre s'il est vrai, ou faux, et qu'ensuite, purgé de toute matière étrangère , il est rendu plus brillant et plus précieux ; ainsi la vertu vraie est non-seulement éprouvée par le feu des tentations, mais même, selon l'Apôtre , II Cor. xn, 9 , perfectionnée par cette épreuve.
La tentation sert aussi en ce que, les justes se laissant parfois aller au sommeil et à la mollesse, la présence d'un péril imminent les force à recourir aux armes spirituelles de la prière et du jeune, à se revêtir de toute leur armure , et à veiller en dehors de la place. Ainsi, ils ne s'engourdissent pas trop longtemps dans la paix et ne perdent pas l'habitude du combat. Saint Grégoire signale ce danger en ces termes : « Il en est beaucoup que la prospérité a perdus , beaucoup qu'une longue paix a amollis ; aussi , ont-ils été, à l'improviste , frappés par l'ennemi d'autant plus dangereusement qu'ils avaient été plus longtemps endormis. » Voilà pourquoi le grand Arsène ayant repoussé loin de lui les tentations par la prière, et se voyant, à la suite d'une longue paix, tomber tant soit peu en langueur, s'écrie : « Je vois qu'une longue paix m'amollit, et que je fais moins de progrès dans la sainteté, car l'àme profite en combattant. » Aussi dans la suite, se voyant assailli de tentations , il en demandait au Seigneur, non plus l'éloignement , mais la victoire ; plus vives étaient les tentations , plus il mettait de ferveur dans ses prières et dans ses jeûnes. Le saint homme ne voulait pas être sans tentations , parce qu'il y trouvait le moyen de progresser dans la vertu. Rien donc d'étonnant que le Sauveur soit conduit par l'Esprit saint dans le désert, afin que nous apprenions par là que ce qui atteint l'auteur même de la vie , n'est nullement mortel. Mais poursuivons.
« Et ayant jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim. Le tentateur s'approchant , etc. » Beaucoup, en entendant parler de tentation , de tentateur, des terribles combats entre la chair et l'esprit , ou n'y comprennent rien , ou s'en étonnent comme de choses qui leur sont nouvelles et étrangères, parce qu'ils n'ont jamais rien éprouvé de tel, parce qu'ils vivent dans une paix pro-
fonde, sans aucune lutte intérieure. N'ayant jamais résisté à leurs pussions, leur ayant toujours obéi comme des brutes, ne connaissant d'autre loi , d'autre empire que celui de la convoitise , ils disent n'avoir senti aucun combat dans leur conscience. Le danger où se trouvent de tels hommes est si grand, qu'ils ne peuvent pas le voir. Aussi saint Bernard écrivant à un moine apostat : « Je souffre autant, lui disait-il , de voir votre apostasie , que je souffrirais d'être mis en pièces ; et je crains pour vous d'autant plus , que je vous vois craindre moins. » Le saint homme avait raison de s'affliger ainsi. Rien ne montrait mieux un salut désespéré , une âme morte. Il est évident que l'intelligence avait cédé aux passions du cœur, que l'esprit avait dégénéré en chair ; et alors, l'esprit éteint, la chair seule vivant, et tenant seule le gouvernail de la vie, que reste-t-il pour résister , pour prendre les armes , pour combattre ? Tant que l'eau conserve sa nature et sa forme , elle s'oppose au feu et lui résiste ; mais si , jetée dans un foyer ardent, elle se convertit en feu , elle ne fait que l'exciter davantage. C'est ce qui arrive à ceux dont l'esprit s'est transformé en matière ; loin de résister aux convoitises de la chair, ils s'en font les esclaves. S. Chrysostome (6 de Sacerd.) indique en ces termes quels périls courent pour leur salut ceux qui sont tombés dans un tel abrutissement : « Ceux qui ne ressentent pas les coups portés par le diable, sont grandement affaiblis par cette insensibilité ; celui que ne torture pas, que n'afflige pas une blessure reçue, en reçoit bientôt une seconde, puis une troisième ; et l'ennemi ne cesse de frapper jusqu'au dernier souffle , toutes les fois qu'il trouve une âme qui s'abandonne, et qui méprise les premiers coups. »Yous donc qui jusqu'ici avez vécu esclave de la chair, si vous voulez connaître la force et la puissance des tentations, venez à résipiscence, délivrez-vous des entraves où le démon vous retient captif à sa volonté, et vous éprouverez alors facilement sa puissance et sa force. Tant qu'un oiseau , pris au piège et picotant le grain qu'il y trouve , y reste spontanément, il ne sent pas son esclavage ; mais dès que rassasié, il cherche à prendre son vol, alors il reconnaît la puissance du filet qui l'étreint. Ainsi quand des hommes amorcés par les plaisirs des vices, restent spontanément dans cette fange, ils ne ressentent
aucune violence, ils ne voient que leplaisir ; mais, lorsque entrevoyant la grandeur du péril , ils veulent s'échapper et prendre leur vol, c'est alors que pour la première fois ils reconnaissent la tyrannie de la chair et la puissance du démon. Quand ils ne le font pas, ils ignorent complètement ce que c'est qu'une tentation.
Le tentateur s'approchant donc , lorsque le Seigneur commençait à souffrir de la faim après un jeune de quarante jours, lui dit : « Si vous êtes le Fils de Dieu , dites que ces pierres deviennent des pains. » On n'est pas d'accord sur le point de savoir ce que se proposait par cette tentation le rusé ennemi. Pour moi, je crois qu'ici il voulut ébranler la confiance que le Seigneur plaçait en Dieu seul, comme en un Père bien-aimé. C'est comme s'il lui avait dit : Vous vous glorifiez de Dieu votre Père, qui, lors de votre baptême, vous a appelé son Fils chéri. Mais c'est une gloire vaine et stérile , puisqu'il vous laisse dans le désert , sans vous fournir d'aliments , comme il en fournit autrefois à Elie, et qu'il ne vous présente que des pierres à manger, pierres que vous ne pouvez convertir en pains ; ainsi, il est clair que vous êtes abandonné de lui, et que cette gloire de Fils est un nom vide, rien de plus.
La confiance que placent les enfants de Dieu en Dieu seul, comme en un tendre père , est le fondement de la vie spirituelle , et surtout de la paix, du calme intérieur dont ils jouissent ; le tentateur le savait. Car toutes les angoisses qui nous viennent du monde, ou du démon, ou de faux frères, tourmentent les justes, mais sans les abattre ; parce que, recourant à cette ancre d'espérance, ils se disent : J'ai dans le ciel un défenseur, souverain arbitre et maître de toutes choses, Dieu par la puissance, Père par la tendresse. Il veille sur moi, me protège sous l'ombre de ses ailes, me garde comme la prunelle de son œil, étend sur moi toute sa sollicitude ; je mettrai donc tout mon espoir en Lui qui peut me rendre au centuple tout ce que le monde peut m'arracher. Cette confiance étant le fondement de la vie spirituelle , de la paix intérieure , l'ennemi cherchait à la détruire , lui dont voici le langage : « Arrachez-la, arrachez-la jusqu'en ses fondements. » Ps. cxxxvi, 7.
Cette tentation est dangereuse ; nous le voyons dans l'Exode. Car le Seigneur ayant, résolu de faire pleuvoir la manne pour nos
pères, leur ordonna d'en recueillir seulement pour un jour. « Je veux éprouver, dit-il, si le peuple marche, ou non, dans ma loi. » Exod. xvi, 4. A quoi bon cela? Quel motif avait cette tentation? Un grand. C'était une grande preuve de foi et d'espérance, que, quand le peuple, dans le désert, manquait de tout ce qui est nécessaire à la vie , et voyait sous ses yeux d'abondantes provisions, il ne s'en réservât rien pour le lendemain, mais que fort de la promesse divine , il comptât plus sur cette espérance que sur les approvisionnements qu'il aurait pu faire. Cette prescription par laquelle le Seigneur voulait que son peuple réglât sa vie, non d'après la prudence de la raison humaine, mais d'après la foi et l'espérance, était donc l'excellente épreuve d'une vraie foi. Car la confiance solide et parfaite est celle qui s'appuie sur la vérité et sur la providence divine plus que sur tous les secours de la terre , celle qui peut dire avec le Prophète : « Yotre miséricorde m'est plus précieuse que la vie, » Quoniam meliov est misericordia tua super vitas. Ps. lxii, 4. Ce qui équivaut à dire : Je me confie, Seigneur, en votre miséricorde beaucoup plus qu'en tous les biens de cette vie. C'est cette confiance du Christ en son Père que le démon cherchait à détruire en disant : « Si vous êtes le Fils de Dieu, dites que ces pierres deviennent des pains. »
Le Seigneur lui ayant répondu très-convenablement par l'autorité des saints livres : « L'homme vit non-seulement de pain , mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu , » il revient à la charge, appuyé sur l'autorité des mêmes livres. Il place Jésus au sommet du temple et lui dit : « Si vous êtes le Fils de Dieu , jetez-vous en bas. Car il est écrit : Il a ordonné à ses anges de prendre soin de vous, etc., » paroles tirées du Psaume xci , lequel, du commencement à la fin, exalte les secours, les promesses, les solides soutiens , par lesquels la divine providence protège et conserve la vie des justes. Plus est grande notre faiblesse et la puissance de nos adversaires , plus sont solides les appuis dont nous fortifie contre eux cette tendresse paternelle et souveraine. Car, dit saint Bernard, « une aussi grande sollicitude ne veillerait pas sur nous au ciel et sur la terre , si nous n'étions pas sous le poids de si grands besoins ; il ne nous faudrait pas tant d'appuis , si nous
XOM. II. 7
n'avions tant d'ennemis. » Considérez donc , mes frères , dans ce seul exemple, l'audace et la fourberie de notre adversaire. Dans cette providence de Dieu si grande , unique fondement , unique appui de notre salut et de notre vie , il cherchait à trouver un moyen de nous perdre, en exhortant le Fils de Dieu, fort de tels appuis, à se précipiter. Quoi de plus exécrable ? Telle est la ruse et la perversité de cet ennemi, que, par un étrange renversement du bien, il veut faire de la providence, de la bonté divine, un stimulant de notre dépravation. En effet , celui qui retient les pervers enchaînés dans leurs crimes sous le couvert de la bonté et de la miséricorde divine, et des mérites de Jésus-Christ , que fait-il autre chose que tirer la mort et l'impiété , de la source même d'où les hommes auraient dû tirer la piété , la vie , la haine du péché ?
« Si vous êtes le Fils de Dieu, jetez-vous en bas. » Tu pouvais, misérable , éprouver autrement la dignité du Fils de Dieu, puisque tu désirais tant la connaître; tu pouvais lui demander de faire voir les aveugles , de guérir les lépreux , de rendre la vie aux morts. Mais le barbare demande des signes, non pas salutaires , mais funestes au genre humain. Nuire, est son seul bonheur; être utile, n'est ni dans ses plaisirs, ni dans ses habitudes. Ainsi les magiciens d'Egypte purent produire des grenouilles , fléaux du pays, mais ils ne purent les chasser, ce qui eût été utile. Moïse le fit néanmoins. Par la puissance de Dieu , il appela les grenouilles, et les chassa facilement. Il dit à Pharaon : « Afin que vous sachiez que rien n'est égal au Seigneur notre Dieu , les grenouilles se retireront de vous, de votre maison, de votre pays. » Exod. vin, 10. Car le propre de Dieu est d'éloigner le mal, et de combler les hommes de bienfaits ; le propre du diable est de nuire, et de changer le bien en mal, ou au moins de le repousser.
Toutes ces machinations restant sans résultat, il décoche contre le Seigneur un dernier trait , et le plus perçant. Il connaissait le faible de la nature humaine pour l'honneur et la gloire. Il savait combien cette amorce avait perdu d'hommes même religieux. Il crut donc qu'il prendrait le Seigneur dans un piège , où il en avait déjà pris tant d'autres. Lui mettant sous les yeux la gloire , les richesses , les royaumes du monde : « Je vous donnerai
Ier DIMANCHE DE CARÊME, SERMON II. 03
tout cela , dit-il, si vous vous prosternez et m'adorez. » Le Seigneur lui répond : « Retire-toi , Satan. Il est écrit : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et ne serviras que lui. — Alors le diable le laissa; aussitôt les anges s'approchèrent, et ils le servaient. » Que signifie cette fin? — Par ce service des anges , le Seigneur veut montrer les prix proposés aux vainqueurs. Un des fruits de la victoire est de décourager le diable, par l'insuccès de la tentation , et d'encourager les vainqueurs, qui craignent déjà moins celui qu'ils ont vaincu une fois. Un autre fruit, c'est la joie et l'action de grâces qui suivent la victoire. Quelle joie, en effet, d'avoir échappé à un si grand péril ! d'avoir terrassé un si formidable ennemi , de s'être arraché de la gueule du dragon par le bienfait de Dieu ! Quand les justes se voient vainqueurs dans un si grand combat , quel amour pour leur protecteur ! avec quelle ardeur ils publieront ses louanges ! Après la destruction de Pharaon et de ses chars , avec quels transports ils appelleront toutes les créatures à célébrer sa gloire ! Car plus est glorieuse la victoire, plus sont ardentes les actions de grâces. Ainsi le Prophète-Roi s'écrie : « Tous mes os diront : Seigneur, qui est semblable à vous, qui délivrez le faible de la main des forts, l'opprimé et le pauvre de ceux qui le pillent. » Ps. xxxiv , 10. Ainsi la sainte prophétesse Débora dit dans son cantique : « Là où ont été brisés les chars , où a été détruite l'armée des ennemis , on publiera la justice du Seigneur et sa clémence envers les braves d'Israël. » Judic. v, 11. Ces louanges commencées en ce monde, continueront à jamais dans l'autre , alors que tous les élus , après la défaite de l'ennemi du genre humain, chanteront, au sein de la félicité, ce Psaume cxxm : a Qu'Israël dise maintenant : Cù serions-nous sans le Seigneur qui s'est déclaré pour nous, etc. »
SECONDE PARTIE
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