‹ Œuvres complètes de Louis de GrenadeChapitre 8 sur 29 · MODES DE TENTATION · texte numérisé non relu

MODES DE TENTATION

Ductus est Jésus in desertum a Spiritu ut tentaretur a diabolo.

Jésus fut conduit par l'Esprit dans le désert, pour être tenté par le diable

Matth. iv, 1,

La sagesse divine avait bien des moyens pour relever de la captivité du démon l'homme tombé. Ce qui lui parut le plus convenable et le plus digne, ce fut de faire revenir le salut et la vie parla même voie par laquelle la mort était entrée dans le monde. Et comme la faute d'un seul homme avait causé la mort et la perte de tous les autres, Dieu voulut que l'innocence d'un seul sauvât tous les fidèles. Le Christ accomplit si bien cette volonté, que non-seulement sa vie et sa mort, mais même toute son action contribue à nous sauver. En effet, dans tous ses actes il a montré ce que pour notre salut nous devions faire à son imitation ; ensuite par ces mêmes actes il nous a mérité la grâce , par laquelle nous pouvons parvenir au salut. C'est donc à la fois comme cause exemplaire , et comme cause efficiente, que le Christ est l'auteur de notre salut, et qu'il s'est tout entier dévoué à notre bonheur. Aussi est-il appelé justement l'arbre de vie planté au milieu du paradis de l'Eglise. En effet, comme les arbres produisent des fruits, non pour eux, mais pour d'autres; de même le Christ destinait tous les mérites de sa vie et de sa mort, toutes ses œuvres, non à lui seul, qui était plein de la grâce, mais à nous, c'est-à-dire, à notre avantage. Et lorsque maintenant, marchant au combat, il est tenté par l'éternel ennemi du genre humain, c'est nous qu'il regarde, et non lui. « Car c'est parce qu'il a souffert lui-même et qu'il a été tenté et éprouvé, qu'il est puissant pour secourir ceux qui sont tentés; » llébr. ii, 18. Par le mérite de cette tentation, il a affaibli la puis-

sance de notre tentateur, il nous a appris la manière de combattre contre l'ennemi commun, et nous a obtenu des forces pour ce combat. Comment s'y conduisit-il ? Ecoutez saint Matthieu :

« Jésus fut conduit par l'Esprit dans le désert. » Ici il faut remarquer d'abord que c'est après son baptême et le témoignage de son Père, que le Seigneur a été tenté par le démon ; afin que nous apprenions par là que toute la rage, toute la fureur du démon se porte surtout sur ceux qui sont appelés , et qui sont enfants de Dieu. Car c'est de lui qu'est cette parole d'Hoioferne : « Je n'ai jamais nui à quiconque a voulu servir le roi Nabuchodonosor. » Judit. ii , 1 . Il s'attaque surtout à ceux qui lui résistent , et laisse tranquilles ses adhérents. A quoi bon en effet s'attaquerait-il à ceux qui ne résistent pas? Il assaille donc de préférence les justes, leur tend ses embûches , et se repaît de leurs ruines , dédaignant les cœurs arides et secs des hommes perdus ; il infeste principalement les demeures où il sait que Dieu réside. Il lui faut une pâture de choix, non une pâture vile et vulgaire. C'est ainsi qu'il voulut perdre le bienheureux Job, le voyant estimé du Seigneur, Job, i, 8. Comme les pirates poursuivent surtout les vaisseaux chargés d'or ou de marchandises précieuses; de même le démon tend de préférence ses pièges à ceux qu'il voit remplis de richesses spirituelles. Ainsi il harcelait vivement S. Paul, ce vase d'élection ; il lui avait attaché un de ses suppôts, pour le tirailler sans trêve ni relâche ; telle est sa présomption, qu'il ne désespérait pas de triompher, même de celui qui était déjà monté au paradis.

Par quel esprit le Seigneur fut-il conduit au désert ? Saint Grégoire répond, que c'est non par l'esprit de malice, mais par l'Esprit- Saint qu'il fut conduit dans le désert pour ce combat singulier contre le diable. Ceux que le démon assaille de tentations tireront une grande consolation de ces circonstances, que le Sauveur luimême fut tenté, et conduit pour cela au désert par le Saint-Esprit. Des avantages sans nombre qu'on retire des tentations , le principal, c'est qu'il n'y a rien qui fasse mieux connaître à l'homme sa faiblesse ; elles contribuent surtout à le maintenir dans l'humilité, racine et fondement de toutes les vertus. Je vais essayer de le prouver. Qui pourrait exprimer la sainteté de Paul, sa grâce, la

dignité de son apostolat, tant de dons du Saint-Esprit, tant de privilèges, son enlèvement au paradis, les paroles mystérieuses qu'il y entendit? qui pourrait énumérer tous ses mérites et toutes ses vertus? Cependant, si à tous ces privilèges, qui illuminaient admirablement son intelligence, ne s'était joint cet aiguillon de la chair, qui le piquait, il n'eût point acquis une si pleine connaissance de lui-même, une humilité de cœur si parfaite. Pourquoi? Parce que comme personne n'apprécie mieux la chaleur du feu et sa puissance de combustion , que celui qui a appris à les connaître non dans les livres, mais par les sens ; de même nul ne connaît mieux la faiblesse de son esprit, que celui qui, sans en faire un objet d'étude, l'a sentie, l'a éprouvée par l'expérience de chaque jour, Car souvent nous sommes trompés par nos appréciations particulières, par un caractère qui nous trompe nous -mêmes, et nous fait tromper les autres. Beaucoup, en effet, ressemblent à la mer : aujourd'hui elle est peu sûre et orageuse, ce qui fait dire au Psalmiste célébrant la puissance de Dieu : « Vous dominez l'orgueil de la mer , vous abaissez ses flots lorsqu'ils s'élèvent avec furie ; » Ps. lxxxviii, 40; cependant dès que les vents ne la soulèvent point, elle est calme et paisible. De même, quelques-uns paraissent très-doux, si on ne les irrite pas; mais blessez-les dans la moindre chose, ils se changent en bêtes féroces. D'où l'on voit que personne n'est connu ni de soi, ni des autres, tant qu'un violent accès de tentation n'a pas mis sa vertu à l'épreuve.

Cette utilité des tentations est telle, que beaucoup des saints Pères, au rapport de S. Grégoire, loin de chercher à se soustraire à ces luttes, les appelaient parfois en disant avec le Prophète : «Sondezmoi, Seigneur, et éprouvez-moi. » Ps. xxv , 2. « Ainsi , dit le même saint Grégoire, l'adversité devient un bonheur pour le juste; il désire être tenté après avoir déployé ses vertus, de peur que, trop confiant en elles, il ne tombe. » Comme certains mendiants, qui étalent des blessures pour obtenir une aumône, ne voudraient pas être guéris, quand même ils le pourraient, de peur que, n'ayant plus déraison pour mendier, ils ne perdent l'obole accoutumée qui les fait vivre ; ainsi les saints ne veulent pas être tout à fait exempts de tentations , pour ne pas être privés des fruits qui leur en re-

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vieDnent par le bienfait du Seigneur. Rien donc d'étonnant, si le Seigneur est conduit au désert par le Saint-Esprit, pour être tenté par le diable.

« Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim . » Pourquoi eut-il faim ? Par la même raison qui sur la croix lui faisait avoir soif. Telle faim , telle soif. Comme alors il avait soif de ton salut, ici il a faim de ton salut; parce qu'il a faim pour toi, non pour lui. Si donc tu t'es donné tout entier à lui, tu lui as donné sa nourriture. Lui-même vient à l'appui de cette assertion : « Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé, et d'accomplir son œuvre. » Jocui. iv, 34. Mais au Seigneur ayant faim, au lieu de cette douce nourriture, nous, à l'exemple du tentateur, nous présentons des pierres, c'est-à-dire, des cœurs endurcis. Ah ! puissions-nous les lui présenter de telle sorte que, par sa vertu, il les transforme en pains; afin que nous aussi nous puissions lui dire : « Seigneur, faites que ces pierres deviennent des pains ; » et qu'ainsi nous fassions avec piété , avec foi , ce que le démon ourdissait traîtreusement! Lui-même a promis quelque chose de semblable par la bouche du Prophète, quand il a dit : « Je vous ôterai le cœur de pierre , et vous donnerai un cœur de chair. » Et auferam cor lapideum de carne vestra, et dabo vobis cor carneum. Ezech. xxx vi, 26.

« Le Seigneur ayant donc faim , le tentateur s'approchant lui dit : Si vous êtes le Fils de Dieu. » De cette action d'approcher, Cajétan conclut, que le démon, qui séduisit la première femme sous forme de serpent , s'approche maintenant sous la forme d'un homme, peut-être d'un homme pieux, afin de tenter le Seigneur. Car l'action d'approcher, de parler, est propre à l'homme. Par cette première tentation, il veut pousser le Seigneur, ou à se défier de la divine providence, ou à s'éprendre de la vaine gloire, c'est-à-dire, à se regarder comme bien grand , puisqu'on lui demande un miracle si extraordinaire. Mais le Seigneur lui répond : i II est écrit : L'homme vit non-seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. » C'est-à-dire : Ne crois pas que la puissance divine soit tellement bornée , tellement enchaînée qu'elle ne puisse soutenir la vie des hommes

sans le secours du pain ; elle a bien d'autres moyens pour soutenir cette vie.

Repoussé de ce côté, le démon attaque d'un autre. Il prend Jésus, et, le plaçant sur le sommet du temple, il lui dit : « Si vous êtes le Fils de Dieu, jetez-vous en bas ; car il est écrit : Il a ordonné à ses anges d'avoir soin de vous, etc. » Le Seigneur, citant un autre passage fort clair de l'Ecriture, lui fait voir qu'il donne à l'Ecriture une interprétation mensongère, ce que tous les hérétiques ont appris d'un si digne maître. 11 lui dit : « Il est écrit : Tu ne tenteras point le Seigneur ton Dieu. » En effet, c'est tenter la vertu et la puissance du Seigneur, que de lui demander des miracles sans cause et sans nécessité.

L'infatigable tentateur ne se tient pas pour battu; il a recours à ses armes principales , celles avec lesquelles il a semé tant de désastres et perdu tant d'àmes ; il a recours à la passion de la gloire, du pouvoir, des honneurs, passion qui a tant d'empire sur la nature humaine. Il conduit le Seigneur sur une montagne élevée, et, lui montrant tous les royaumes et toutes les richesses de la terre : a Tout cela est à vous, dit-il, si vous vous prosternez et m'adorez. » Considérez ici l'impudence du diable , qui ne rougit pas d'un si éhonté mensonge , en s'arrogeant ce qui n'appartient qu'à Dieu, « lequel seul change les temps et les siècles , rejette les rois et en établit d'autres. » Ban. xi, 21. Considérez l'orgueil de celui qui continue à s'arroger la gloire divine qu'il a convoitée dès l'origine, et qui demande au Seigneur de l'adorer, justifiant ainsi les paroles du Prophète : « L'insolence de ceux qui vous haïssent va toujours croissant. » Ps. lxxiii, 23. A cette tentation impudente le Seigneur répond : « Retire-toi , Satan. Il est écrit : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu , et ne serviras que lui. » Il est probable que le Seigneur articula vivement ces paroles , pour montrer par là que nous devons repousser par un mouvement impétueux et prompt toutes les tentations , comme nous repousserions les étincelles de la géhenne. Les vaincre ainsi, est plus profitable, et plus facile : plus profitable, en ce qu'il y a du mérite et de la gloire à triompher d'un ennemi, dès qu'il attaque ; plus facile, en ce que nous terrassons l'adversaire, avant qu'il ait ras-

semblé ses forces , et qu'il soit maître de la place. Plus longtemps une pensée impure séjourne en nous, plus elle jette des racines profondes ; s'attachant à l'âme par une amorce de plaisir, espèce de glu corruptrice , elle en est plus difficilement expulsée. Car, comme les corporelles, les choses spirituelles ont aussi un gluten qui les rattache entre elles. Le gluten des corps est une espèce de colle, celui des âmes est la volupté qui, une fois attachée au cœur, en est difficilement arrachée.

Ce qui est vrai de la volupté , l'est également de toutes les passions. « Toute passion, dit Sénèque, est faible d'abord; puis elle se développe, et prend des forces en avançant; il est plus facile de s'en préserver que de la chasser. Si vous la laissez commencer, vous aurez de la peine à la faire finir. Ne les laissons donc pas entrer, parce que, comme je l'ai dit, il est plus facile de leur fermer la porte, que de les mettre dehors. » Sén. Fpist.

On ne saurait donc chasser trop vivement toute pensée mauvaise, dès ses premières atteintes sur l'âme, avant que la passion, colère, haine, vengeance, amour impur, ait porté la flamme dans l'appétit concupiscible; cette flamme, une fois allumée, dévore le cœur, et ne peut être éteinte qu'avec des peines infinies. Nous voyons une image de cette promptitude dans le glaive agité çà et là, que le Seigneur mit dans la main du Chérubin pour garder la voie qui menait à l'arbre de vie ; ce glaive était vivement balancé en tous sens, pour frapper l'assaillant, avant qu'il put approcher et blesser. C'est ainsi qu'on garde fidèlement l'arbre de vie, c'est-à-dire, le Christ planté dans le paradis de notre âme. Quiconque agit ainsi, le Prophète, parlant des citoyens de Babylone, le proclame heureux : « Heureux qui saisira , et écrasera contre la pierre tes nouveau-nés. » Ps. cxxxvi, 9. Les nouveau-nés de Babylone, ce sont les passions mauvaises, les suggestions du démon, dès qu'elles commencent à poindre. Celui qui les rejette au loin , en se rappelant la passion du Sauveur , en contemplant le Christ pendu à la croix pour effacer nos péchés, celui-là écrase ces dangereux nouveau-nés sur la pierre, sur le Christ. Il est facile d'écraser des nouveau-nés; quand ils sont devenus grands, qu'ils ont acquis leur croissance et leur force, on n'en vient à bout qu'avec ies plus

TOM. U. g

i I ! SERMONS POUR LE PROPRE DU TEMPS,

grandes peines. Assez sur l'Evangile du jour. Commençons maintenant à dévoiler les machinations de l'antique ennemi, pour qu'il ne nous surprenne point à l'improviste, et qu'il nous trouve prêts,

DÉVELOPPEMENT DU TEXTE

L'Ecriture donne au diable différents noms , à cause des différents artifices qu'il emploie pour nuire; cependant il est deux noms sous lesquels elle le désigne spécialement , et qui en indiquent surtout la malice et la puissance. Elle l'appelle tantôt lion, tantôt serpent : lion, à cause de sa force; serpent, à cause des fraudes par lesquelles il trompe et aveugle les hommes. C'est pour cette raison qu'Isaïe l'appelle serpent levier, Isa. xxvn , 1 . Ce levier de fer indique sa force pour écraser ; quant à la dénomination de serpent, elle fait allusion à sa ruse qui séduit. L'une et l'autre sont très-formidables ; cependant nous avons encore plus à craindre de son astuce que de sa force. Sa puissance ayant été renversée par le Christ , c'est par sa ruse qu'il nous attaque de préférence. C'est ce qu'insinuent les paroles par lesquelles, au commencement du monde , le Seigneur châtia le serpent auteur du péché et de la mort : « Je mettrai des inimitiés entre toi et la femme... elle t'écrasera la tête, et tu épieras son talon. » Inimicitias ponam inter te et millier em... ipsa conteret caput tuum, et tu insidiaberis calcaneo ejus. Gen. m, 15. Ces paroles montrent que la puissance de notre ennemi devait être presqu'entièrement brisée par le Christ; que cependant il lui reste l'astuce, avec laquelle , rampant sur la terre , il s'attache à nos pas de ses replis sinueux. « Ce grand dragon, dit Eusèbe Emissène, voulait enfoncer les dents de son affreuse gueule dans les chairs du Seigneur crucifié , qu'il prenait pour un homme ordinaire et de son domaine ; mais la Majesté divine résista , et les dents furent brisées. Dès lors édenté , il nous attaque des lèvres, de son sifflement empoisonné , et par l'astuce. » Ayons donc grand soin d'étudier ses ruses, et tous ses moyens de nuire, afin de nous en préserver. C'est ce que , sous l'inspiration de la grâce divine, nous allons ta-

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cher de faire dans ce discours : sujet vaste, et qui n'est bien connu que des vétérans qui ont vieilli dans ces luttes. « Qui ôtera, dit le Seigneur, la housse qui couvre sa face?» Job, xli, A, c'est-à-dire, qui découvrira ses desseins, ses pensées? Il montre au dehors l'opposé de ce qu'il cache au dedans. Car sa face, ce sont ses desseins : mais il les couvre dp. tant de voiles, que pour les démêler, il faut être très-exercé dans la guerre spirituelle. Delà ces mots du Psalmiste : « Ils concertent ensemble le moyen de tendre des pièges secrets, ils se disent : Qui les verra? » Ps. lxiii, 6. Oui, ils sont difficiles à voir. Car il n'appartient pas à tous de dire avec S. Paul : a Afin que nous ne soyons pas circonvenus par Satan ; car nous n'ignorons pas ses pensées. »

Mais pour que nous entrions dans quelques détails sur les astuces de ce serpent tortueux , il faut savoir d'abord qu'il tente les bons d'une manière , et les méchants d'une autre ; car il ne laisse personne sans tentations , quoiqu'il n'aborde pas tout le monde avec les mêmes artifices. Quant aux méchants , qu'il regarde comme son propre bien , et qu'il ne peut perdre que par une vraie pénitence , il s'efforce de les en détourner par tous les moyens, surtout en ce temps, consacré à un si pieux devoir. «Pour arriver à son but, dit saint Grégoire, il met tout en œuvre. D'abord il aveugie tellement l'esprit de l'homme , que celui-ci ne voit pas le moins du monde l'horreur et la turpitude de sa vie, ou au moins qu'il se croit innocent, en se comparant à de plus coupables. Car il n'est rien de si hideux, de si abominable qui ne puisse paraître beau , si on le compare à une chose plus hideuse. » Ce qui fait dire au Seigneur par la bouche de Jérémie : « Il n'y en a pas un qui fasse pénitence de son péché, en disant : Qu'ai-je fait? » Jer. vin, 6. Et encore : « Vous avez dit : Je suis innocent; ainsi la fureur de Dieu s'éloignera de moi. — Moi, reprend le Seigneur, j'entre en jugement avec vous , qui avez dit : Je n'ai pas péché. » Jer. ii, 35. Ensuite , si ce moyen ne réussit pas, il a recours à un autre. A ceux qu'il ne peut tromper de cette manière, il promet mensongèrement de longs jours , afin qu'ils remettent à un autre temps l'emploi du remède nécessaire de la pénitence, et qu'en attendant, pendant qu'ils le peuvent, ils se livrent à leurs penchans et

aux voluptés. Dans les Proverbes, la femme adultère amorce ainsi un jeune imprudent : « Mon mari n'est pas à la maison, il est parti pour un long voyage ; il a emporté un sac d'argent, et ne reviendra que le jour de la pleine lune. Venez donc et enivrons-nouo de plaisir. » Prov. vu, 49. Vous voyez tout ce que se promet de temps pour pécher un cœur corrompu , et combien il se croit loin du jugement divin. L'Evangile est encore plus explicite : «Si ce serviteur est méchant, et que , disant en son cœur : Mon maître n'est pas près de venir, il se mette à battre ses compagnons, à manger et à boire avec des ivrognes; le maître de ce serviteur viendra au jour qu'il ne s'y attend pas, et à l'heure qu'il ne sait pas; il le séparera , et lui donnera pour partage d'être puni avec les hypocrites. » Matth. xxiv, 48.

Ceux qu'il ne peut séduire par l'espérance d'une vie plus longue, il cherche à les tromper et à les retenir dans leurs vices, par l'espérance de la miséricorde divine. Pour cela, il a toujours à la bouche l'exemple du bon larron , pénitent sur la croix ; et le bonheur inouï d'un seul larron fait la ruine de milliers d'hommes. Mais l'Ecclésiastique leur ouvre les yeux sur cette confiance périlleuse : « Ne dis point : La miséricorde du Seigneur est grande , il aura pitié du grand nombre de mes péchés. Car sa miséricorde est prompte, et sa colère aussi, et il regarde les pécheurs dans sa colère. » Eccli. v, G. C'est ainsi que l'antique ennemi fait vieillir les malheureux humains presque toute leur vie dans le péché, ou au moins les y maintient le plus longtemps possible.

Exposons maintenant quelles sont les fraudes qu'il met principalement en œuvre pour attaquer pécheurs et justes. Et pour que vous connaissiez l'arsenal de presque toutes les tentations, au moyen desquelles il bat en brèche les vertus, il est bon de remarquer que toutes les vertus morales consistent dans une juste modération. Un sage l'a dit , la vertu c'est un milieu entre les vices. Car ces vertus sont menacées d'un côté et de l'autre , comme à droite et à gauche, de deux écueils, c'est-à-dire de deux vices, de sorte que, si vous vous écartez de ce juste milieu, soit que

vous alliez au-delà, soit que vous restiez en deçà , vous tombez dans l'un de ces vices. Entre autres exemples , prenons la libéralité : si vous dépassez la juste mesure, vous tombez dans la prodigalité; si vous restez en deçà, vous tombez dans l'avarice. Voilà pourquoi les saints, éclairés par la vertu de la prudence, s'étudient avec la plus grande attention à observer en tout cette juste modération , et à fuir tous les extrêmes , comme on fuit Scylla et Charybde. Nous en voyons une image dans la convention intervenue entre Jacob et Laban, son beau-père. Laban, type des méchants , choisit pour son lot toutes les brebis d'ime seule couleur, ou toutes blanches , ou toutes noires ; les autres , qui étaient tachetées, ou de couleurs diverses, il les concéda à Jacob, son gendre, type des bons. Gen. xxx, 32 etseq. Celui-ci est donc imité par les justes qui, répudiant les couleurs extrêmes, prennent pour leur lot une partie de l'un et de l'autre extrême , mais non pas le tout. En effet , ils poursuivent en tout un tempérament raisonnable, ne veulent point d'une vertu qui va au-delà, qui reste en deçà du but , de peur de se laisser aller aux vices qui avoisinent les vertus. Ils savent que dans la poursuite des vertus , comme dans toutes les circonstances de la vie , il ne faut pas perdre de vue l'adage : Rien de trop.

Le démon , qui comprend combien Sénèque avait raison de dire qu'il est difficile de garder, même dans le bien, une juste mesure, travaille à ce que l'homme pieux , assez porté par lui-même à la vertu, s'écarte de la ligne de la modération, et se jette dans les vices voisins. Ainsi les pénitents , ceux qui déplorent amèrement leurs péchés passés, il les pousse à une douleur, à une componction excessive, afin qu'ils s'absorbent dans une sombre tristesse, ou qu'ils soient brisés par le désespoir soit d'obtenir le pardon , soit de pouvoir changer de vie. Au contraire , en mettant à d'autres sous les yeux ce même péril, il les détourne de la pénitence et de ses rigueurs raisonnables. Les uns , par un zèle plus aveugle que prudent, sont excités aux œuvres ardues des vertus, à une abstinence, à une mortification telles qu'entreprenant audessus de leurs forces, ils succombent sous le fardeau, et ruinent leur santé. D'autres, pour fuir cet écueil , et profiter de l'expé-

rience d'autrui , prennent conseil d'une prudence fausse ; ils donnent libre carrière à l'intempérance, et repoussent toute privation, toute mortification.

Il en est d'autres qu'il enchaîne par une crainte exagérée ; quoi qu'ils fassent, qu'ils méditent, qu'ils pensent, il l'incrimine; il les pique ainsi, sans trêve ni relâche, des aiguillons et des scrupules de la conscience, leur tenant partout sous les yeux le péché et l'enfer ; afin de parvenir, sous prétexte de la crainte de Dieu , à les priver de la paix intérieure , de la tranquillité de l'âme, de la douceur de la prière. Il en affecte d'autres de telle manière, qu'ils s'imaginent qu'ils n'ont rien à craindre, qu'ils peuvent tout oser; tout leur semble permis, afin de n'avoir pas à ressentir les pointes de tels aiguillons. Libres alors de la crainte de Dieu, laquelle garde et protège l'innocence , ils sont ballottés , comme une paille légère, çà et là, sans pudeur de l'àme et sans frein : danger que l'Ecclésiastique exprime en ces termes : « Si tu ne te tiens fortement attaché à la crainte du Seigneur, ta maison sera bientôt renversée. » Si non in timoré Bomini tenueris te instanter, cito subvertetur donms tua. Eccli. xxvn, 4.

Ceux-ci, qu'il voit pleins d'ardeur à la poursuite des vertus, il les pousse à un genre de vie qui leur soit propre et qui s'écarte des routes battues , afin de les faire tomber, par ce genre de vie insolite, dans le gouffre de l'orgueil et de la présomption, et de les pousser au mépris des autres. Ceux-là, il les pervertit si bienpar différents moyens, qu'il leur fait adopter non-seulement la vie commune, mais même la licence commune, qu'il les fait se gangrener de la corruption générale, de sorte que la rougeur ne leur monte pas au front de singer les histrions, de peur de passer pour des êtres à part.

Parfois, quand il voit un juste, voguant sous une bonne brise, et nageant dans les délices de la consolation et de l'amour divins, être emporté par l'ardeur de son cœur, plutôt que par le jugement , bien loin d'arrêter cette ardeur, il la stimule ; parce qu'il sait qu'il en est de la carrière de la vertu , comme d'une navigation , où l'on a quelquefois autant à craindre d'un vent trop favorable, que d'un vent contraire. « Rien, dit saint Bernard, n'est

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plus périlleux pour celui qui est animé de l'amour divin, que de s'y livrer avec une ferveur déréglée. » En tout, l'excès est dangereux. Saint Climaque rapporte que saint Antoine dit d'un jeune religieux, embrasé du feu de l'amour divin : « Ce jeune homme ressemble à un vaisseau chargé d'or et de marchandises précieuses , mais qui n'est pas encore arrivé au port. » Le saint avait raison ; car ce jeune homme fit dans la suite une chute déplorable.

D'autres fois, Dieu le permettant ainsi, le rusé serpent nous leurre et nous amorce par de fausses douceurs, et nous tire d'abondantes larmes : en partie, pour nous exciter à l'orgueil, et au mépris des autres, qui ne jouissent pas de ces douceurs ; en partie, pour nous surexciter le cerveau , et mettre en péril notre santé, afin de nous rendre ainsi impuissants au bien. Aux autres, au contraire, il s'efforce d'enlever toutes ces douceurs, afin que, vivant dans la stérilité, dans la sécheresse du cœur, tantôt ils repoussent la prière, comme importune et insipide ; tantôt ils se croient abandonnés de Dieu , se découragent , et deviennent inactifs et inertes dans la lice de la vertu.

A ceux-ci , qu'il voit tout entiers à l'étude et à la contemplation des choses divines , il fait rejeter tout souci des affaires domestiques , souci auquel ils sont tenus en raison de leur devoir et de leur position ; par là ils blessent les intérêts de ceux qui devaient recueillir le fruit de leur sollicitude, et leur deviennent à charge ; de là des dissensions, et des froissements de toutes sortes. A ceux-là il inspire un tel dégoût pour la contemplation divine , que , . négligeant toute culture intérieure et spirituelle , ils 'se bornent à des prières articulées du bout des lèvres précipitamment, par manière d'acquit, sans aucune saveur intérieure, sans attention, ou à des actes purement extérieurs, accomplis à la légère et inconsidérément; et qu'ainsi ils perdent ce suc, ce fruit de l'esprit, cette lumière intérieure, ces joies spirituelles, qui ont leur source dans la contemplation des choses divines. Quoique tout cela puisse se faire pieusement et avec fruit , il est douloureux de voir que , sans une nécessité urgente , des objets secondaires passent avant les plus essentiels. Non content décela, dès que quelqu'un , libre des affaires domestiques , commence à se

recueillir, à s'élever vers les choses divines , c'est le moment que choisit l'ennemi pour lui mettre sous les yeux les intérêts matériels, et des affaires qui étaient à traiter dans un autre temps, afin que, sous prétexte de tendresse paternelle et de nécessité, il rappelle de la bonne voie, et rejette vers la terre une âme qui tendait à Dieu. Car, dit saint Isidore, c'est surtout quand il voit les hommes en prière que le démon appelle leurs pensées sur les soucis du siècle.

Souvent le serpent rusé prépare la guerre par la paix, et, après avoir suspendu les tentations, revient plus vivement à l'attaque. L'homme était engourdi par un long repos et se livrait à la sécurité : il l'assaille à l'improviste, le blesse quand il est désarmé, et le frappe d'autant plus dangereusement qu'il a perdu l'habitude de combattre. « Fréquemment, dit saint Grégoire, le démon suspend ses tentations pour assaillir plus facilement à l'improviste ceux qui se croient en sûreté. » Lycurgue, roi de Lacédémone, porta une loi qui défendait de combattre trois fois contre le même ennemi , afin de ne pas l'aguerrir, et de ne pas lui apprendre à combattre. Le roi Agésilas, ayant méprisé cette loi, et ayant provoqué les Thébains dans plusieurs guerres , en fit des adversaires très-redoutables pour les Lacédémoniens. Cette méthode est familière à l'antique ennemi ; il a vaincu des saints plus souvent à la suite d'une longue paix, que par une longue guerre. De ce repos, de cette paix naît l'inaction et une sécurité trompeuse, qu'on appelle le lit où dort et repose le démon. Lui qui veille tandis que tu veilles, pourquoi ne dormirait-il pas tandis que tu dors? De même que le fer, quand on ne s'en sert pas, se couvre de rouille , et perd son brillant ; de même notre âme s'énerve et perd son énergie, quand elle s'est livrée à la mollesse et à l'inaction. On a dit avec raison : On brise un arc en le tendant, et l'âme, en la relâchant. De là aussi naît l'orgueil, le mépris des autres, qu'on voit en butte à mille tentations, alors que soi-même on se voit jouir du repos et d'une paix profonde. De là encore vient la cruauté, le manque de pitié envers les faibles, bien que l'Apôtre dise : « Mes frères, si quelqu'un est tombé par surprise en quelque péché, vous autres qui êtes spirituels, ayez soin de le relever

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dans un esprit de douceur ; chacun de vous faisant réflexion sur soi-même, et craignant d'être tenté aussi. » Galat. vi, 1. D'autres fois, il s'y prend d'une manière tout opposée : ses attaques se font sans trêve ni relâche , afin que les malheureux désespérant de la victoire , renoncent à la vertu , et qu'il leur arrache toute espérance de triompher de vices qui leur font une guerre incessante. Le Seigneur, dit Guillaume de Paris, permet quelquefois dans notre intérêt, ce que le démon fait pour nous perdre. Car il en est quelques-uns qui sont naturellement si fiers que, s'ils n'étaient chaque jour secoués par ces preuves de leur misère, ils tomberaient dans le gouffre de l'orgueil.

C'est par ces moyens, et bien d'autres, qu'il serait trop long d'énumérer, que le démon , sous le voile de la vertu, tâche de nous entraîner de la modération des vertus aux extrêmes des vices, afin de tromper l'imprudent et celui qui n'est pas sur ses gardes. Mais, non content de cette manière de tenter, il en a bien d'autres à son usage. Entre celles-ci , la première est celle en vertu de laquelle, dans toute tentation, il cache son piège sous le voile de la raison , en sorte que la tentation paraisse , non tentation, mais raison. En effet l'impudicité est peut-être le seul vice qui porte sa vraie face, et qui se trahisse par sa turpitude ; les autres vices mettent en avant quelque apparence de raison. L'orgueilleux juge que les honneurs lui sont dus ; l'avare croit qu'il y a de la prudence à amasser de l'argent ; l'homme colère s'imagine que son désir de vengeance est très-légitime ; l'envieux se persuade que les biens des autres sont dus à lui plutôt qu'à eux; celui qui est esclave de son ventre et des plaisirs, prétend qu'en recherchant les délices , il pourvoit à sa santé ; le paresseux se persuade la même chose, en cherchant le repos, et en fuyant le travail, comme contraire à l'hygiène. Seule l'impudicité est un vice qui se donne pour tel, et ne prend pas de voile; les autres jouent la vertu , ou au moins la raison et l'équité.

Fréquemment encore, aux hommes travaillés du dégoût de leurs occupations, et avides de changements, de nouveautés, il fait

IÈ2 SERMONS POUR LE PROPRE DU TEMlJS.

prendre en haine leur état, qu'ils ne peuvent quitter cependant, et il les pousse par des désirs incessants vers un autre état, qui ne saurait être leur partage; toutes leurs fautes, tous leurs mécomptes, tous leurs malheurs, il les leur fait attribuer, non à euxmêmes, mais aux nécessités de leur position; tandis qu'il n'y a aucun état, aucune condition de la vie, où un homme, secondé de la protection divine, ne puisse pratiquer la piété etla justice. C'est pour eux que l'Apôtre dit : « Es-tu lié à une épouse ? ne cherche point à te délier. N'es-tu pas lié aune femme? ne cherche pas de femme. » Alligatus es uxori, noli quœrere solutionem. Solutus es ab uxore , noli quœrere uxorem. I Cor. vu, 27.

L'ennemi a encore un autre soin : lorsqu'une peut détourner les justes de la poursuite des bonnes œuvres, il s'attache à corrompre l'intention, laquelle en fait le principal mérite. « L'ennemi, dit saint Grégoire, attaque nos bonnes œuvres de trois manières. Tantôt il souille l'intention ; tantôt il entremêle de mal la bonne action elle-même, en sorte que la gloire, qui n'était pas cherchée, nous réjouisse, quand elle est offerte; tantôt il corrompt la fin de l'action d'autant plus violemment que celui qui agit paraissait alors plus sûr de lui-même.» Mb. I Moral., c. 36.

Toutefois, s'il n'y parvient pas, il tâche au moins que le juste se glorifie vainement d'avoir triomphé de la vaine gloire , et se dise à lui-même qu'il a souvent vaincu l'antique serpent, puisqu'il a tant de fois triomphé de la vaine gloire , dans une seule bonne œuvre. « Ici, dit saint Grégoire, de la victoire naît la guerre; quand une mauvaise pensée est vaincue, surgit l'orgueil. » Saint Fulgence expose dans une lettre, combien est à redouter ce genre de tentation. Après s'être longtemps étendu sur les dangers de ce vice, « les coups, dit-il, que porte le démon en fuyant, sont souvent plus funestes que ceux qu'il porte en face. Car pendant qu'il fuit vaincu, il pousse le vainqueur à se glorifier de sa victoire. Or, qu'est-ce autre chose que s'approprier la gloire de Dieu , et mettre impudemment sur sa tête la couronne de Dieu ? »

Mais le premier soin du démon est de s'attaquer à toutes les armes spirituelles, au moyen desquelles l'homme aurait pu ac-

quérir le secours de la grâce céleste, et la lumière intérieure. Pour cela, tantôt par le respect humain, tantôt par une vaine crainte, il le détourne delà communion eucharistique, de la prière, des saines lectures , afin de venir plus facilement à bout de celui à qui il a enlevé ces armes défensives. Ainsi les Philistins avaient eu soin de ne laisser aucun forgeron parmi les Israélites , afin que ceuxci, désarmés, devinssent plus facilement la proie de leurs ennemis. I Reg. xiii, 19.

Néanmoins, entre toutes les tentations que nous venons d'exposer, la plus redoutable, la plus fréquente, la plus cachée, est celle qui nous persuade au fond de notre cœur que nous sommes quelque chose. Cette pensée nous est suggérée par l'orgueil, père de tous les vices, mort de toutes les vertus, source de toutes les ruines. Qui pourrait dire tous les coups secrets que nous porte presque à chaque instant ce fléau? En partie par l'astuce et la malice du démon, en partie par cet amour désordonné que chacun a pour soi, et qui fait que chacun désire les honneurs, se croit digne d'honneurs, cette pensée s'empare à tout moment de notre âme ; elle nous glisse à l'oreille, elle nous dit faussement que nous valons mieux que les autres pour ce qui est de l'esprit, de la vertu , de la grandeur d'âme , de l'habileté en affaires , de la prudence , de la pureté ; ce sont autant de germes d'orgueil et d'ambition. Dès que cette pensée a pris possession de notre âme , aussitôt elle y imprime le stigmate du diable , ce roi entre tous les fils de l'orgueil. Ce n'est pas seulement quand l'homme affiche des prétentions ridicules , qu'il y a orgueil ; c'est encore quand , se comparant à ses inférieurs, il se préfère à eux. Pensée funeste, car, sous quelque rapport que l'homme s'exalte , et se croie quelque chose , quand bien même il ne ferait que se comparer à ses inférieurs, il se leurre, il s'abuse, il tombe dans la fosse de l'orgueil.

Qui pourrait soupçonner un ennemi qui parfois ne détourne pas de la chasteté, ni de l'horreur de l'impudicité? Il veut aveugler par l'éclat de cette vertu, afin d'inspirer l'orgueil. « La virginité est un grand bien, dit saint Ambroise, mais je crains que l'orgueil n'en fasse perdre le mérite. » Notre ennemi trouve tant d'avantage dans l'orgueil, qu'il souffre volontiers qu'on soit chaste,

pourvu qu'on soit orgueilleux ; il sait que l'orgueil est la source de tous les maux et de toutes les ruines. Car il est écrit : « L'orgueil précède la ruine, et l'esprit s'élève avant sa chute. » Prov. xvi, 18. Et saint Grégoire dit que quelquefois Dieu châtie l'orgueil caché de l'àme par la ruine éclatante de la chair. Aussi , vous qui voulez rester vraiment purs et chastes, appliquez-vous à être vraiment humbles, afin de protéger la chasteté par l'humilité. Car, comme le feu se conserve dans la cendre , de même la chasteté se conserve dans la cendre de l'humilité.

Le jour ne suffirait pas, si je voulais énumérer toutes les fraudes de l'antique ennemi. Il resterait à dire quelque chose des moyens de conjurer ces tentations ; mais notre discours s'est si étendu que nous réserverons ce sujet pour l'allocution suivante. Qu'il nous suffise pour le moment d'avoir indiqué ces genres de tentations. C'est avoir déjà beaucoup fait pour la victoire,, que de connaître la tentation, et le piège qui nous est tendu. Quel est le sage qui suivrait le conseil d'un ennemi, et qui pourrait s'en promettre quelque chose de bon? La plus grande partie du remède, c'est donc de savoir que ce que le démon nous suggère sous un masque de vertu ou de raison, est un piège. Comme les rhéteurs disent que le comble de l'art en éloquence, c'est de ne pas le laisser apercevoir ; de même la suprême ruse du démon, c'est de faire qu'on ne se doute pas de sa ruse . Il connaît la vérité de ces paroles de Salomon : « C'est en vain qu'on tend le filet devant les yeux de ceux qui ont des ailes. » Prov. i, 17. Quand les oiseaux voient le filet, ils reconnaissent les embûches de l'oiseleur, et, s'envolant aussitôt, ils échappent au piège. Que ce soit pour nous un grand préservatif que de connaître les complots des démons et leurs divers artifices; que ce soit un moyen d'échapper à leurs pièges les mieux cachés, afin que , délivrés de tous ces périls , et munis des ailes de pieuses prières et de bonnes œuvres, nous méritions de prendre notre vol vers les demeures célestes, et de recevoir, auprès des vaillants athlètes du Seigneur, la couronne immortelle proposée aux vainqueurs.

1er DIMANCHE DE CARÊME, SERMON IV. 123

QUATRIÈME SERMON

POUR

LE PREMIER DIMANCHE DE CARÊME

01 l'on parle des trois ennemis de l'ame, et des TROIS PRINCIPAUX MOYENS"

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