DE LES COMBATTRE
Dîictus est Jésus, in desertum a Spiritu ut tentaretur a diabolo. Jésus fut conduit par l'Esprit dans le désert, pour être tenté par le diable, etc.
Mat th. iv, 1.
Quiconque examine attentivement, d'un côté, les périls de la vie humaine , les diverses tentations auxquelles elle est en butte, et la férocité d'ennemis implacables, et, de l'autre côté, notre sécurité et notre somnolence, se demandera toujours avec surprise comment il peut se faire que nous croupissions dans une telle insouciance, au milieu des dangers que court notre salut. Nous voyons les chefs, à la fidélité desquels a été confiée la garde d'une forteresse assiégée par les ennemis, imaginer chaque jour quelque chose de nouveau pour la défense de la place , recourir à moyens sur moyens, ne prendre ni nourriture, ni repos, ni sommeil, qu'avec inquiétude et préoccupation, tant que le péril menace. Si des hommes défendent avec tant de zèle et d'ardeur les places qui leur sont confiées, avec quelle ardeur ne devrions-nous pas veiller au bon état de notre âme, duquel dépendent la vie et le salut éternels? Nous sommes assiégés par l'éternel ennemi du genre humain et par ses satellites. « Le démon, votre ennemi, dit saint Pierre, tourne autour de vous comme un lion rugissant, cherchant qui il pourra dévorer. » I Petr. v, 8. Le bienheureux Job n'affirme-t-il pas que la vie humaine est une guerra, une tentation? Job, vu, 1. « Personne, dit ici saint Grégoire, juste ou injuste, n'est à l'abri des tentations: celui-ci, vide de vertus, ne peut s'élever au ciel; les vertus de celui-là le conduisent parfois à sa perte. » N'est-ce pas là le perpétuel travail de notre ennemi, qui ne fait rien, ne machine rien, n'a d'autre préoccupation, que d'imaginer chaque jour de
HC, SERMONS POUR LE PROPRE DU iemps.
nouveaux artifices pour nous perdre? L'Apôtre l'insinue, quand il dit : « Je craignais que le tentateur ne vous eût tentés. » I Tliessal. m, 5. En effet, cette détestable fonction, il l'exerce continuellement, jour et nuit, sans relâche , sans fatigue. C'est de lui qu'Isaïe dit symboliquement : « Il n'y en aura pas un dans ses troupes qui sente la lassitude ou le travail ; il ne dormira , ni ne sommeillera ; il ne quittera jamais son baudrier, et pas un seul cordon de ses chaussures ne se rompra dans sa marche. Ses flèches sont aiguës, son arc toujours tendu. » Isa. v, 27. Quoique ces mots aient été dits d'ennemis visibles , ils conviennent encore mieux à des ennemis invisibles.
Qui pourrait peindre les forces et la puissance d'un tel ennemi? Le Seigneur y fait une allusion cachée , quand il dit entre autres choses : « On ne le met pas en fuite avec les flèches ; les pierres poussées avec la fronde sont pour lui comme un brin do paille. Le marteau est pour lui un fétu, et il se moque de la lance. » Job, xli, 19. A une si grande puissance se joint l'ardeur, la confiance dans la victoire, et sa malice invétérée, son opposition à notre salut, lesquelles redoublent sa force et son audace. C'est encore de lui que le Seigneur dit : « Il engloutit un fleuve sans en être étonné, et il se promet d'attirer dans sa gueule le Jourdain même. » Job. xl, 18. Le Jourdain, c'est la terre des fidèles, qui tous, dans le baptême du Christ, ont été plongés dans les eaux du Jourdain. Les autres fleuves, ce sont les infidèles, qu'il sait lui appartenir en propre. Non content d'une si grande portion du monde, il veut encore absorber celle que le Seigneur a choisie pour lui, et qu'il a purifiée par le saint baptême. Son unique étude étant de faire la guerre à Dieu, il s'attaque de préférence aux élus de Dieu. Il harcelle avec audace et avec confiance nonseulement ceux qui sont compris sous le nom de peuple, mais aussi les religieux les plus retirés, ceux qui non contents d'êlre séparés du peuple par leurs fonctions et leur dignité, s'enferment dans les cloîtres pour y échapper à la contagion du monde. Car, dit le Prophète , « il se rira de toutes les fortifications, il fera des levées de terre, et les prendra. » lpse super omnem munitionem ridébit, et comportabit aggerem, et capiet eam. Habac. i, 10. Tu
auras beau fuir au loin , t'enfermer dans les cloîtres , comme dans une citadelle; il trouvera toujours un passage pour y faire entrer le monde et les passions mondaines; et quoique tu aies fui le monde, tu seras suivi du monde dans ta retraite. C'est pour cela qu'il est écrit : « Il se couchera sur l'or comme sur le limon ; » parce que les justes qui sont désignés par l'or, il les terrasse souvent par la puissance de ses tentations, et les foule aux pieds comme un vil limon.
Si vous demandez d'où vient à ce monstre une telle rage, une telle soif de perdre les âmes, sachez qu'elle vient de sa haine de Dieu. Précipité, pour son orgueil, dans l'horrible chaos, du haut des demeures célestes où il avait été établi, demeures que le Seigneur voulut donner à ses élus de la terre ; enflammé , d'un côté, de haine contre Dieu, et, de l'autre desséché d'envie contre la nature humaine, ne pouvant cependant nuire à Dieu, qu'il hait pour cela même, il tourne toute sa rage contre les créatures de Dieu. L'ange, dans l'Apocalypse , nous avertit de ce danger : « Malheur à la terre et à la mer, parce que le diable est descendu vers vous plein de colère , sachant le peu de temps qui lui reste. » Apoc. xn, 42. Après ce temps, il n'aura plus sur qui sévir, sur qui faire tomber sa fureur. Ayant un ennemi si puissant, si infatigable, si féroce, qui, jour et nuit, nous poursuit d'une telle haine et avec tant d'audace , comment nous malheureux et prodigues de notre salut, dormons-nous avec tant de sécurité sur les deux oreilles , et ne veillons-nous pas au milieu d'un tel péril ? Il est constant qu'il n'y a pas de péril plus grand , pas de guerre plus terrible, pas de conflit de si longue durée, pas d'ennemi plus acharné, pas d'intérêts plus importants. Comment donc peut-il se faire que, dans des circonstances telles, nous restions engourdis à ce point, et, quand l'ennemi est à nos portes, que nous trouvions le loisir de nous livrer à des jeux d'enfants?
Mais on dira : Moi qui suis homme, et qui passe ma vie au milieu de ces assaillants, je ne sens rien des périls, des terreurs dont tu fais tant de bruit. Jusqu'ici je n'ai connu, ni combat, ni violence, ni importunité. Saint Chrysostome (in Matth.) répond: «Commence
à résister à tes désirs, et alors tu comprendras combien sont forts les esprits mauvais , qui te poursuivent. C'est un combat périlleux ; mais glorieuse est la victoire , quand on est arrivé au point de haïr ce qu'on aimait, d'aimer ce qu'on haïssait. » Qui ne voit la difficulté ? Donnons un exemple. Tu nourris depuis longtemps une haine implacable contre un individu qui t'a outragé ; tu ne lui parles pas , tu ne le regardes pas : fais violence à ton cœur, pardonne l'injure, et réconcilie-toi; tu sentiras alors la puissance de l'ennemi. — Tu es épris d'un amour impudique pour une femme : efforce-toi de rompre cette chaîne qui t'a tenu si longtemps captif ; et si tu gardes sous ton toit cette complice de tes désordres, si elle t'est chère, si elle est si nécessaire aux soins de ton ménage , que tu ne peux te passer d'elle , et qu'elle est comme tes pieds, tes mains, tes yeux; efforce-toi, dis-je ; de crever cet œil, de couper ces mains, ces pieds, pour n'avoir pas toujours sous les yeux et sous la main l'ennemie domestique de ta pudeur et de ton innocence; et, quand tu auras fait ces efforts, viens alors me parler des forces et de la puissance de cet ennemi. Est-il besoin d'en dire davantage? Depuis combien d'années ne viens-tu pas à cette sainte maison de Dieu ? Combien de sermons n'as-tu pas entendus , où on t'a dit tant de choses contre l'habitude de jurer, de médire, de calomnier, contre les jugements téméraires, les imprécations, les mauvais désirs; où on te mettait sous les yeux tant de menaces, et de vérités terribles, tant de cruels supplices réservés aux méchants; où tant de fois on t'a recommandé la prière , la pénitence , l'approche de la sainte Eucharistie , pratiques accompagnées de tant d'avantages ? Est-ce que tant de voix, tant de récompenses, tant de supplices, tant d'années pendant lesquelles on t'inculquait toujours les mêmes vérités, ont pu te faire, ou retrancher un de ces vices, ou saisir une de ces vertus? Si donc avec tant de moyens, tant de machines employées si longtemps à battre en brèche ton cœur, on n'a rien gagné du tout , n'est-ce pas une preuve suffisante de la puissance de cet ennemi, qui t'a fait, toi chrétien, et croyant fermement aux paroles de Jésus-Christ, écouter la doctrine de Jésus-Christ, comme tu aurais écouté des fables, des radotages et des niaiseries?
Comme si ce n'était pas assez de ce formidable ennemi , nous avons encore à combattre contre deux de ses satellites qui lui sont d'un puissant secours pour nous perdre : le monde, et notre chair. Celle-ci est une ennemie domestique et qui ne nous quitte point. Pour nous perdre , le démon use et abuse des convoitises innées et des passions de cette chair. Le Seigneur dit : « Sa force est dans ses reins, et sa puissance dans le nombril de son ventre. » Job. xl, 11. Ce que saint Jérôme explique ainsi : « Le démon abuse de l'ardeur naturelle et des passions des jeunes gens pour les porter à-la débauche ; par son souffle et ses suggestions , il allume leur ardeur, les dévore et les consume par cet incendie. » Epist. En effet, par son souffle et ses suggestions il enflamme un cœur déjà assez incandescent, et enclin au mal, et, quand il l'a enflammé, il le précipite dans le péché. C'est de lui qu'il est dit : « De sa gueule sortent comme des flambeaux allumés, il en part des étincelles de feu. » Job. xli, 10. Et encore : a II fait bouillonner le fond de la mer comme une chaudière, et la met au même état que des huiles que le feu mêle pour en composer des parfums. » Ibid. 22. N'estce pas ainsi qu'il allumait le cœur de celle qui dit dans le poète païen :
Uror ut inducto ceratce sulphure tœdae, Ut pia furnosis addita thura focis.
Je brûle comme une torche enduite de cire et de soufre, comme l'encens qui fume sur l'autel ?
N'est-ce pas ainsi qu'il enflamme le cœur de la femme adultère 'ï Elle sait que , si elle est surprise en flagrant délit par son époux , elle perdra l'honneur, la vie , et avec la vie tout ce qu'elle a, et même son âme; elle sait qu'elle couvrira de l'infamie de son crime ses enfants et sa famille; et néanmoins elle persévère dans ce même crime, dans lequel elle ne peut être surprise, sans perdre tout ce qui peut être perdu soit dans le corps, soit dans lame, soit en cette vie, soit en l'autre. Qu'est-ce donc qu'un tel feu, une telle fureur, une telle démence, une telle peste, une telle surexcitation, qui aveugle tellement l'esprit, ou qu'il ne voit pas de si grands maux, ou que, les voyant et les considérant, il les méprise dans le paroxisme de cette fureur et de cet incendie? N'est-ce pas ici que le démon fait bouillonner comme une chaudière le
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fond de la mer, et la met en ébullition ? Enfin cette passion , cette rage en vient au point, que des hérétiques ont prétendu et prétendent encore qu'elle étouffe et anéantit complètement le libre arbitre de l'homme : erreur funeste, justement condamnée par l'Eglise, et qui a pris sa source dans la force des convoitises de la chair.
Après avoir entendu quelle est la force et la puissance de notre chair, peut-être voulez-vous savoir quelle est la puissance de notre troisième ennemi , que nous appelons le monde. Je ne vous présenterai à ce sujet qu'un exemple ; chacun de vous s'en rappellera tant d'autres semblables, qu'il n'est pas besoin que j'en dise davantage. Il y a peu de jours, un jeune homme outré de fureur et de colère, résolut, pour la cause la plus futile, de déshonorer un autre jeune nomme, de le couvrir d'ignominie. Pour cela il attendit un jour de fête. Au moment où les fidèles sortent du temple après la fin du divin sacrifice, abordant son ennemi qui sortait avec les autres sans se douter de rien, il le frappa, à la vue de la foule, d'un bâton qu'il portait caché sous son vêtement, et prit aussitôt la fuite. Le battu, ainsi déshonoré, et ne pouvant soutenir la vue de ses concitoyens, restait caché. Si quelquefois la nécessité l'obligeait à sortir, on le montrait au doigt, on disait : Qui voudrait d'un tel gendre? quelle est la jeune fille qui voudrait d'un tel mari ? On n'est pas un homme quand on ne sait pas se faire justice, et user de la loi du talion. — Maintenant je vous le demande, mes frères; quelle force d'esprit, quelle crainte de Dieu ne faut-il pas à ce jeune homme pour pouvoir observer ce divin précepte : Ne te venge point, oublie l'injure que tu as reçue? Levit. xix, 48. — - Un autre, aveuglé par la même fureur, et voulant imprimer à son ennemi un stigmate indélébile , le surprit dans un voyage , et lui fit couper le nez ; puis il emporta avec lui la partie coupée, afin d'enlever tout moyen de remédier à cette mutilation ; de sorte qu'un homme distingué , ainsi défiguré , fut condamné à traîner dans l'isolement une misérable existence. Voilà les satellites qui aident le démon à entraîner chaque jour, et à pousser dans le gouffre de perdition tant d'âmes infortunées. Qu'ai-je besoin de parler des injures, des outrages, des mauvais exemples , de tous les écueils du monde. Vous
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devez voir avec quel soin, quelle circonspection doit vivre un chrétien, soucieux de son salut; combien il doit prémunir et fortifier son cœur par l'exercice des vertus, s'il veut que ces tempêtes soudaines, qui menacent à chaque instant la mer orageuse de la vie> ne l'assaillent pas, quand il n'est pas prêt. Car quel cœur pourrait résister aux efforts d'un tel ennemi , s'il n'est muni et fortifié de la puissance des prières et des sacrements, de la crainte et de l'amour de Dieu ?
SECONDE PARTIE
Nous avons montré la grandeur du péril; il est bon maintenant d'indiquer des armes et des remèdes; nous les irons chercher dans l'exemple du Seigneur. Aujourd'hui il marche contre notre ennemi, afin de nous apprendre en le combattant, avec quelles armes nous devons le combattre nous-mêmes. Ayant contre nous un triple ennemi , il nous faut préparer contre lui trois espèces d'armes. Notre guide et notre chef a combattu la chair par le jeûne, le monde par la solitude, le démon par les armes des saintes Ecritures; il n'avait nul besoin de tout cela; mais, à cause de nous, c'est-à-dire pour nous instruire par son exemple, il a voulu combattre avec ces diverses armes.
La première, avons-nous dit, est le jeûne, qui affaiblit, amortit la chair par le défaut de nourriture, pour empêcher que d'un excès d'embonpoint l'iniquité ne sorte. Ps. lxxii, 7. Car la racine, le principe de toutes nos cupidités étant dans la chair, plus celleci est mortifiée par le jeûne, moins vives sont ses saillies, moins ardents ses appétits mauvais. Le contraire arrive, quand elle est gorgée d'aliments. C'est alors que l'amour de soi , la colère , l'orgueil, la luxure et tous les vices s'échappent avec violence, comme un fleuve débordé. Aussi un des Pères disait-il que l'excès d'aliments provoque la flamme des vices, comme un tas de bois, jeté dans le feu, active l'incendie. Vit. Patrum. On trouve la même idée dans saint Climaque, Grad. 26, mais sous une autre comparaison : « Comme un grand tas de fumier, dit-il , engendre une multitude de vers, de même la surabondance de nourriture occasionne mille chutes, mille pensées, mille songes mauvais. » Mais,
si les affections vicieuses et les cupidités charnelles se fortifient par les délices et par la satiété, cela est vrai surtout de l'abjecte passion , qui a sa source dans la redondance des humeurs. En effet , dit saint Basile , « la nature , s'attachant à expulser, comme nuisible et redondant, tout ce qui dans le corps est superflu, excite par une démangeaison, par un chatouillement naturel, les parties obscènes du corps, par lesquelles elle puisse rejeter au dehors ce qu'elle sent devoir lui nuire. » Aussi Jean Climaque a-t-il raison de dire que ceux qui veulent garder la chasteté en même temps qu'ils se gorgent de viandes, ressemblent à ceux qui veulent éteindre le feu en y jetant de l'huile. Comme les médecins affaiblissent, par la diète et la saignée, les corps obèses, dévorés d'ardentes fièvres, pour les débarrasser d'humeurs malfaisantes; de même, à un corps surexcité et travaillé de la pléthore, il faut retrancher des aliments, pour qu'ils ne viennent pas donner de nouvelles forces aux vices et aux convoitises.
D'ailleurs, non-seulement la gourmandise enflamme les autres vices , mais encore elle énerve l'ardeur de toutes les vertus , elle rend l'homme inepte , et impropre à tous les exercices spirituels. Pour le prouver, saint Jérôme (Epist.) s'appuie sur l'autorité du médecin Galien : « Galien, dit-il, ou le savant interprète de Galien, affirme, que ceux dont toute l'occupation est de s'engraisser, ne peuvent ni vivre longtemps , ni être sains ; que leurs âmes sont tellement enveloppées d'un sang surabondant, et de graisse, comme d'un bourbier, qu'elles n'ont rien de spirituel , rien de céleste; mais qu'elles exhalent la sensualité et ne pensent qu'aux satisfactions du ventre. » C'est pourquoi le Seigneur, après avoir proclamé de formidables vérités sur le jugement dernier, sur la fin du monde, et voulant préparer et fortifier les justes contre de si grands maux, leur recommanda en ces termes de se garder surtout de ce vice : « Prenez donc garde à vous , de peur que vos cœurs ne s'appesantissent par l'excès des viandes et du vin , et par les inquiétudes de cette vie. » Luc. xxi, 34. On voit par là combien il y a de péril dans ce vice si répandu. Pourtant les hommes du siècle ont coutume de le regarder comme léger, et, pour justifier leur intempérance, ils détournent de leur vrai sens
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ces paroles du Seigneur : « Ce qui entre clans la bouche, ne souille pas les hommes , » Matth. xv, 17, ne considérant pas avec quel soin ce même divin Maître nous recommande de nous garder de ce vice, afin que nous soyons trouvés prêts, quand arrivera le dernier jour. Que quiconque trouve ce mal léger, se rappelle, dit saint Basile , l'exemple de ce riche que sa vie voluptueuse a conduit au feu éternel. Ce n'est pas pour son injustice, c'est pour son inhumanité et pour les délices de sa vie, qu'il était torturé dans la fournaise.
Si vous voulez connaître quels sont les maux produits par cet ennemi, et quelles sont les armes pour le combattre, écoutez le saint anachorète Climaque qui lutta longtemps contre lui, et avec succès ; il suppose qu'il interpelle ce vice, et que sur ces deux chefs, il en tire des aveux (Gracl. 14) : «Demandons-lui, à ce conseillerde nos ennemis, porte des vices, ruine d'Adam, perte d'Esaù, destruction des Israélites, turpitude de Noë, cause du malheur desGomorrhéens, du crime de Loth, de la mort des fils d'Héli ; demandonslui à ce prince des souillures, d'où il vient, quels sont ses fils, qui l'écrase et l'anéantit. Dis-nous, ô toi qui exerces sur tous les mortels un trop tyrannique empire, qui les as tous achetés au prix de l'or de l'insatiabilité, dis-nous comment tu te procures accès en nous , ce que tu y engendres après y être entré, ce que tu y laisses, après en être sorti ; comment nous nous délivrons de toi.— Irrité de ces outrages, il répond : Pourquoi me maudire, vous qui êtes mes sujets? Pourquoi cherchez- vous à vous séparer de moi qui ai naturellement tant de rapports avec vous? Pourquoi voulezvous connaître ma race ? Ecoutez cependant les noms de ceux de mes enfants qui me sont le plus chers. Mon premier né est l'instigateur de la fornication. Le second est le père de l'endurcissement. Le sommeil est le troisième. De moi sortent une mer de pensées, un flot de souillures, un abîme d'impuretés secrètes et inconnues. Mes filles sont la paresse, la loquacité, la confiance, la bouffonnerie , la contradiction, la dureté de tête, l'indocilité , l'insensibilité, la captivité, le faste et l'orgueil, la témérité, l'amour du monde. Après viennent les paroles immondes, l'agitation des pensées, quelquefois des malheurs inouïs et inattendus, que suit le dé-
sespoir, plus amer que tout ie reste. Le souvenir des péchés me combat, sans triompher de moi. La pensée assidue de la mort est mon ennemie. Dans les hommes il n'est rien capable de m'anéantir complètement. Celui qui possède le Consolateur, qu'il l'appelle à son secours contre moi ; celui-là, si on le prie , ne me permet pas le mal . Ceux qui ne l'ont pas goûté, sont entraînés par mes séductions. »
D'après cela on voit quel est le mérite du jeune et de l'abstinence, qui tranchent la racine de si grands maux, et préparent la voie à toutes les vertus. Le même Climaque l'expose en ces termes : « Le jeûne est une violence faite à la nature, c'est la privation des douceurs du palais , le retranchement de tous les excitants , et de toutes pensées mauvaises, la délivrance des insomnies, la purification de la prière, la lumière de l'âme, le gardien de l'intelligence, la fin de l'aveuglement, la porte delà componction, des humbles soupirs, de la contrition joyeuse , l'abdication de la loquacité , la source du repos, de l'obéissance, du sommeil léger, de la santé, de la paix ; enfin c'est la rémission des péchés , c'est la porte et l'avant-goùt du paradis. » Quiconque est soucieux de son salut, peut donc conclure combien le jeune est nécessaire pour fuir tous les vices et pour acquérir les vertus.
Mais, dis-tu, c'est un travail que de mortifier sa chair, c'est en quelque sorte faire violence à la nature qui se complaît dans les délices, et que l'abstinence blesse et affaiblit. Soit. Mais une si riche moisson d'avantages, que la vertu du jeune apporte avec elle, ne pourra-t-elle pas compenser, et au-delà, une si petite privation? D'ailleurs, est-ce qu'il n'est pas dû satisfaction à la Majesté divine pour les crimes commis ? Et quelle satisfaction plus juste que d'affliger par l'abstinence une chair qui nous a alléchés à la faute, et que de lui interdire ce qui est permis, puisque tant de fois elle nous a entraînés à ce qui ne l'est pas? « Celui, dit saint Grégoire, qui se souvient d'avoir commis des choses illicites, doit avoir grand soin de s'abstenir de certaines choses permises, afin de donner par là satisfaction à son Créateur ; il doit au moins se punir dans les petites choses, celui qui a forfait dans les grandes. »
S'il faut passer d'une longue habitude du péché à une vie nouvelle , comme l'exige de nous ce saint temps de pénitence , corn-
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ment croire qu'un si grand changement de vie puisse se faire sans quelque peine? « Le serpent, dit un des saints Pères, Vit. Vatrum, ne peut dépouiller sa vieille peau, s'il ne passe par un trou étroit, et le méchant ne peut quitter ses anciennes habitudes, s'il n'accomplit ce qui a été dit par le Seigneur à ceux qui veulent suivre la voie du salut : Entrez par la porte étroite. » Matth. vu, 13. Comme c'est surtout en ce temps que cette résolution doit être prise , l'Eglise nous impose fort à propos cette loi du jeune : d'abord pour satisfaire à la majesté lésée de Dieu, par la mortification de notre chair , auteur de notre rébellion et de notre désobéissance ; puis pour ôter un aliment à tous nos vices et à toutes nos passions par lesquels cette même majesté est violée, et pour désarmer ainsi la luxure et la superbe.
Enfin, que celui qui redoute la peine de l'abstinence, ait sous les yeux les exemples des saints Pères qui habitèrent le désert. Ils observaient l'abstinence avec tant d'ardeur, que toute leur vie n'était en quelque sorte que privation, et macération de la chair, au point qu'accablés par les maladies , abattus par les travaux et par la vieillesse , ils ne cessaient pas de garder cette vertu , prêts à tout endurer plutôt que de la violer. Je rapporterai ici un fait que Jean Climaque raconte sur lui-même : «Jeune encore je m'étais rendu dans un château; un jour que j'étais assis à table, je me sentis attaqué par deux vices à la fois, la gourmandise et la vaine gloire; craignant toutefois les conséquences de la gourmandise, je me laissai vaincre de préférence par la vaine gloire. » Il ne pouvait rien dire de plus fort en faveur de l'abstinence, et pour flétrir la gourmandise, puisque, se voyant menacé par deux dangers, par celui de l'intempérance, et par celui de la vaine gloire, le saint homme aima mieux courir le risque de la vanité, que de s'exposer au péril de la gourmandise ; tant il la trouvait dangereuse. Que dirons-nous ici, nous malheureux , qui promenons nos corps obèses au milieu de périls brûlants, si ce grand anachorète redoutait tant de se relâcher de la sévérité de ses jeûnes ? Qu'en conclure nécessairement ? C'est que nous qui vivons ainsi, esclaves de la chair, nous portons , dans des corps vivants, une âme morte.
Laissons de côté le jeune, par lequel nous combattons la chair, et passons à la solitude, qui nous abritera contre un ennemi cruel , le monde. C'est un ennemi qui nous poursuit de diverses manières : tantôt, il nous berce de flatteries, de vaines promesses, de stériles espérances; tantôt , il nous amorce par la convoitise du bonheur des autres; quelquefois, par de mauvais exemples il nous excite à faire ce que nous voyons faire à tous; parfois, par des offenses, par des injures, il s'efforce d'étouffer en nous la charité et l'innocence ; d'autres fois, il infecte, il corrompt nos âmes par la fréquentation des méchants. Contre tous ces écueils, il n'y a qu'un remède, la solitude, qui nous arrache à la présence et au commerce des hommes , d'où nous proviennent tous ces maux. On connaît le vieux proverbe : L'homme est un Dieu pour l'homme. Et encore : L'homme est un loup pour l'homme. En effet, l'homme, créature raisonnable, peut faire beaucoup de bien par la raison et par la vertu , et beaucoup de mal par la perversité et avec les armes de la raison. Quoi de plus redoutable que la perversité , ayant à son service les armes de la raison?
D'ailleurs la solitude ferme les portes des sens , par lesquelles d'ordinaire la mort entre dans nos âmes. Car elle ôte aux yeux les spectacles de diverses choses , qui , ou allèchent lame , ou la souillent , ou la troublent , ou au moins l'occupent de vaines images. Elle ferme aussi les oreilles (1), en les éloignant des hommes , qui pourraient leur faire entendre des paroles indécentes. Ce qui est plus important encore, c'est qu'elle est un frein à la bouche, et à la langue, que l'apôtre S. Jacques appelle «l'universalité de l'iniquité , » ou , comme d'autres traduisent , « un monde d'iniquité, » Jacob, m, 6; en effet celui qui est seul, s'il n'a personne à entendre, n'a non plus personne à qui parler. Cela est si considérable, qu'avoir fermé sa bouche , et paralysé sa langue , c'est presque avoir échappé au monde d'iniquité. Par la langue, en effet, combien de transgressions à chaque instant! Elle est l'instrument de la flatterie , du mensonge, de la médisance, de
(1) Le texte porte claudi. Nous proposons claudit.
l'injure, de l'imprécation , de la bouffonnerie, de l'impureté , et, ce qui est plus grave, du parjure , ou , au moins, du serment fait sans cause : tous maux dont est exempt quiconque vit seul avec soi-même.
Combien c'est avoir déjà fait pour la vertu et l'innocence que de s'être soustrait à l'approche des méchants 1 Ce n'est pas sans raison que le royal Prophète s'écrie : « Retirez-vous de moi, méchants , et je garderai les préceptes de mon Dieu. » Décimale à me maligni : et scrutabor mandata Bei mei. Ps. cxvm, 115. Il savait à quel point la fréquentation des pervers est un obstacle à l'observation des préceptes divins. Et ce qu'il disait dans cette exclamation, il l'a pratiqué en fuyant la société et les amitiés des méchants. Car il dit ailleurs : « Je poursuivais le détracteur secret de son prochain; je ne souffrais point à ma tabla l'homme à l'œil superbe, au cœur insatiable. Mes yeux cherchaient les fidèles de la terre, pour les faire asseoir auprès de moi ; celui qui marche dans la voie sans tache, c'est celui-là qui me servait. L'orgueilleux n'habitera pas dans ma maison. » Ps. c, 5. Voyez avec quelle complaisance il s'étend pour dire qu'il a évité tout commerce avec les méchants. En butte à leurs outrages, que pouvait mieux faire le saint roi que d'aspirer après la solitude, où il se dérobait à la vue et à la fréquentation des pervers , et où il trouvait la paix ? C'est des mêmes aspirations que découlèrent ces paroles : « Qui me donnera les ailes de la colombe, pour que je prenne mon vol , et que je trouve le repos? J'ai fui au loin , et je me suis fixé dans la solitude. » Ps. liv, 7. Et ailleurs : « Je suis devenu semblable au pélican des déserts, au hibou des lieux solitaires. Je veille, et je suis devenu comme le passereau solitaire sur un toit. » Ps. ci, 7.
— Que prétends-tu donc par ces exemples ? Veux- tu que tous, désertant les villes à la suite des anachorètes , nous gagnions le désert? — Non, mes frères, je ne vous demande pas une solitude si étroite. — Que demandes-tu donc? — Ce que saint Jérôme demande à la vierge du Christ, Eustochie; mais ses paroles vaudront mieux que mes paroles. Il dit donc : « On ne peut trouver l'époux sur les places publiques. La voie qui mène à la vie est étroite Je
l'ai cherché, et ne l'ai pas trouvé ; je l'ai appelé, et il ne m'a pas répondu. Non-seulement je ne l'ai pas trouvé, mais même ses gardiens m'ont frappé.... Ainsi donc, mon Eustochie, ma fille, ma maîtresse, ma compagne de servitude, ma sœur (ces noms ont rapport à votre âge, à votre mérite, à la religion, à la charité), écoutez Isaïe : Allez , mon peuple , entrez dans le secret de votre chambre, fermez votre porte, cachez- vous un peu pour un moment , jusqu'à ce que soit passée la colère du Seigneur. » Isai. xxvi, 20. Donc, mes frères, ce que je vous recommande, c'est qu'autant que possible vous fuyiez le commerce des méchants , et que chacun reste chez soi , de peur que se trouvant avec des scorpions, il ne reçoive de vives blessures. Car les bons , en s'approchant des pervers , en prennent les vices plus facilement qu'ils n'attirent ceux-ci à leurs vertus. Le remède est donc d'éviter , quand on peut , celui qu'on ne saurait convertir. Saint Bernard exprime ainsi combien il est heureux de ne pas se laisser corrompre par la fréquentation des méchants : « Etre bon avec les bons est avantageux au salut ; être bon avec les mauvais, est glorieux. Dans le premier cas , le bonheur est égal à la sécurité ; dans le second cas, le mérite est égal avec la difficulté. Cette difficulté est aussi grande, que de manier la poix, sans qu'il en reste aux mains ; que de se tenir dans le feu, sans en être brûlé. » Notre Sauveur n'avait pas besoin de ce remède , lui qui ne pouvait pécher. Cependant en se revêtant, à cause de nous, de nos faiblesses, il en a pris aussi les remèdes, afin que les faibles apprissent par son exemple ce qu'ils avaient à faire.
Reste la troisième espèce d'armes , que notre Chef a aussi employée dans cette lutte : c'est-à-dire la connaissance des divines Ecritures, avec lesquelles, comme avec autant de traits, il a reçu l'attaque de l'ennemi. Chaque tentation, en effet, est repoussée par lui au moyen de ces mots : Il est écrit, Il est écrit. Certes, il n'avait pas besoin d'armes extérieures ; cependant comme les aigles et les cigognes, soutenant de leurs ailes leurs petits, leur apprennent, les excitent à voler; de même notre guide nous apprend par son
exemple à combattre contre l'ennemi commun. En opposant l'Ecriture aux tentations , il nous montre que c'est là que nous devons chercher nos armes pour ce combat. C'est cette armure qui protégeait le royal Prophète, quand il disait : « Si votre loi n'avait fait mes délices, j'aurais péri il y a longtemps dans mon humilité. » Ps. cxvm,92. Le mot hébreu correspondant à humilitas, signifie tribulations , persécutions ; elles abattaient son âme , le portaient au découragement, à l'apathie. Néanmoins par la méditation des saints Livres , de la loi divine , il triomphe des tentations. Car quand nous parlons des Livres saints , nous entendons non-seulement la lecture, mais surtout cette méditation pieuse et attentive, par laquelle l'âme s'élève vers les choses divines.
Comment se fait-il que l'Ecriture offre tant de ressources? — Il y en a plusieurs causes, et de très-grandes. D'abord, c'est principalement dans les ténèbres que notre ennemi nous attaque. On l'appelle prince des ténèbres , parce que aveuglant notre âme , il nous fait prendre le mauvais pour le bon, le honteux pour l'honnête, le difforme et le hideux pour le beau, ses ténèbres et sa nuit voilant toutes choses. Car, de même que les orateurs s'efforçaient autrefois d'embellir les mauvaises causes par l'art de la parole , afin qu'en imposant aux juges, ils fissent absoudre les accusés (et c'est ainsi que Cicéron, en jetant de la poudre aux yeux des juges de Cluentius , le délivra de l'accusation ) ; de même notre rusé ennemi , maître consommé dans l'art de persuader, et d'embellir le hideux , met le plus grand soin à jeter de la poudre aux yeux de notre intelligence , afin de nous présenter , à la faveur de la nuit, Lia pour Rachel, Gen. xxix, 16, c'est-à-dire le mal pour le bien. Si donc c'est surtout à la faveur des ténèbres que notre ennemi nous attaque , avec quelles armes pourrions-nous mieux nous défendre qu'avec la vérité de la lumière divine ? La parole de Dieu, c'est la lumière, le royal Prophète le dit : « Yotre parole est la lampe qui éclaire mes pas , la lumière qui luit dans le sentier où je marche. » Ps. cxvm, 105. D'où il est facile de conclure que la connaissance de la loi divine, sa méditation assidue, est le meilleur secours , le plus solide rempart contre les embûches du démon, Eclairés de cette lumière, « nous ne craindrons point les
desseins concertés pendant la nuit , ni l'ennemi marchant dans les ténèbres , » Ps. xc, 6; ténèbres au moyen desquelles le démon, fermant nos yeux, ne nous laisse pas voir la difformité, la laideur des choses qu'il nous suggère.
Par la même raison qu'on l'appelle prince des ténèbres , on l'appelle aussi père du mensonge ; car de même qu'il combat dans les ténèbres, il combat par le mensonge. C'est à l'aide d'un impudent mensonge qu'il attaqua le première femme. Comme elle lui opposait la crainte de la mort, si elle mangeait du fruit défendu : « Non, dit-il, vous ne mourrez pas. Dieu sait, etc. » Gen. ni, 4. Si donc le démon combat à l'aide du mensonge, comment mieux se défendre du mensonge, qu'avec la connaissance de la vérité? Le royal Prophète a exprimé l'un et l'autre en sa personne , lorsqu'il a dit : «Les injustes m'ont raconté des fables, ce n'est pas là votre loi. Tous vos préceptes sont la vérité; on m'a persécuté à tort, secourez-moi. » Psalm. cxvni, 85. Ainsi, lorsqu'ils lui présentaient des fables, des niaiseries, des mensonges, il leur opposait la vérité de la loi divine , comme le plus solide bouclier dont il pût se couvrir. Et lorsqu'ils exagéraient la miséricorde de Dieu, pour justifier leur licence, lui, de son côté, il leur mettait sous les yeux la justice de Dieu, dont il avait écrit : « Le Seigneur, qui est juste, aime la justice, l'équité lui est chère. » Psalm. x, 7. Et lorsque, voulant exciter à l'amour des choses terrestres , ils vantaient la gloire du monde, les richesses, les plaisirs, et les étalaient aux yeux (ce que fait le tentateur, dans l'Evangile de ce jour, quand il montre au Sauveur tous les royaumes du monde et leur splendeur), lui, il se rappelait avoir écrit : « J'ai vu l'impie exalté, élevé comme les cèdres du Liban ; j'ai passé , et il n'était plus ; je l'ai cherché, et n'ai pas retrouvé sa place, » Psalm. xxxvi, 35 ; et ailleurs : « Ne craignez point, lorsqu'un homme sera devenu riche, et que sa maison sera montée au comble de la gloire ; car quand il mourra, il n'emportera rien , et sa gloire ne descendra pas avec lui dans la tombe. » Psalm. xlviii, 17. Aux mensonges et aux fables du démon le saint roi opposait les vérités divines ; éclairé de leur lumière , il repoussait les artifices et les sophismes du mensonge.
Il y a un autre rapport, sous lequel l'étude de la loi divine et la
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lecture des saints Livres sont d'un puissant secours. Pour le saisir ce rapport, il faut considérer que le principal mérite de la religion chrétienne, c'est que, de toutes les religions qui ont paru jusqu'ici, il n'y en a pas une qui exalte tant la vertu, ni qui ait tant les vices en horreur. Elle invite à la vertu par tant de récompenses, elle détourne des vices par tant de menaces et de supplices, elle nous met sous les yeux tant de bienfaits divins, tant de promesses, tant de mystères, tant de sacrements, que quiconque pèsera mûrement ces considérations, se sentira vivement porté à aimer les vertus et à détester l'improbité. C'est, ou par ignorance, ou par oubli de ces considérations, que les hommes font si peu de cas de la vertu et de l'honnêteté, et se précipitent dans tous les désordres; négligeant le sens divin, ils ne peuvent juger sainement du prix et de la dignité de la vertu, ni de la turpitude des vices. Nous sommes délivrés de ce malheur, source de tous les vices, par l'étude des saintes Ecritures, par la méditation qui les fait approfondir, méditation qui illumine notre âme d'une lumière céleste, et entraîne, enflamme notre volonté par la grandeur des objets qu'elle lui propose. Qu'ils sont loin de là ceux qui gisent sur la terre de l'oubli, dans les ténèbres et dans l'ombre de la nuit! Ne voyant rien de spirituel et de céleste, ils n'ont rien en eux qui les porte aux choses divines. Lorsque le généreux faucon est porté çà et là, la tête et les yeux voilés, il est inerte et sans ardeur, et n'est excité par aucun désir de courir sur une proie ; mais, dès que, la tête découverte , il aperçoit le héron fendant la nue , aussitôt il brûle du désir de saisir sa proie, il rompt les liens qui l'entravent, et ne peut plus être retenu par le chasseur. Ainsi ceux qui n'ont nulle connaissance des richesses et des mystères célestes ne sentent aucune aspiration pour ces biens qu'ils ignorent, ou auxquels ils ne pensent pas ; mais celui qui, éclairé delà lumière des saintes Ecritures , embrasse des yeux de l'intelligence ces précieux trésors , qui pourrait dire avec quels transports de l'âme il y est entraîné , ravi? Tels étaient les transports du ro}ral Prophète, quand il s'écriait : « Que vos tabernacles sont aimables, Seigneur des vertus ! Mon âme languit et se consume du désir d'entrer dans votre demeure. » Psabn. lxxxiii, 2. Contemplant en imagination
la beauté des demeures célestes, il s'exaltait d'enthousiasme, et ne pouvait contenir son impatience d'y arriver. Saint Augustin parlant de la céleste Jérusalem, disait aussi : «J'en ai goûté une heure, et mon esprit s'est enflammé du désir de jouir de cette paix. »
Ajoutez à cela que, tant que nous sommes en cette vie, nous sommes des enfants ; ne devant, être hommes que , lorsque, tous nos jeux d'enfants étant délaissés, la vie future nous aura fait arriver à la virilité. C'est la comparaison dont se sert l'Apôtre pour nous apprendre que, dans la patrie, la charité seule vivra, et que les autres vertus cesseront d'exister : « Quand j'étais enfant, dit-il, je parlais en enfant, je jugeais en enfant, je raisonnais en enfant; devenu homme , je me suis défait de tout ce qui tenait de l'enfance. » I Cor. xiii, 11. Hommes dans la patrie, en chemin nous sommes des enfants. Si donc nous sommes maintenant des enfants, en cette qualité nous avons besoin d'un maître qui nous forme, nous instruise, nous corrige, et remplisse toutes les fonctions nécessaires à l'éducation des enfants. Or, qui pourrait mieux remplir cet office que la loi du Seigneur? c< Elle est comme notre précepteur pour nous conduire à Jésus-Christ. » Itarjue lex pœdagogus noster fuit in Christo. Gai. m, 24. Elle instruit les ignorants, dirige ceux qui marchent, remet dans la voie ceux qui s'égarent, excite les engourdis, console les affligés, inquiète les coupables, enflamme les tièdes, et se tient toujours à nos côtés comme pour nous servir de moniteur , tant que nous ne lui fermons pas les oreilles. De là ces mots de Salomon : « Gardez, mon fils, les préceptes de votre père, et n'abandonnez pas les enseignements de votre mère ; tenez-les constamment liés à votre cœur, attachez-les autour de votre cou. Quand vous marchez, qu'ils vous accompagnent; qu'ils vous gardent, lorsque vous dormez; à votre réveil, entretenez-vous avec eux. Car le précepte est un flambeau, et la loi est une lumière; la réprimande qui retient dans la discipline est la voie de la vie. » Prov. vi, 20. Telles sont les fonctions de ce moniteur spirituel que le Seigneur, dans sa sollicitude et dans sa miséricorde, a ménagé en cette vie à ses enfans chéris.
C'est ce que marquent clairement ces deux guides, Moïse et
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Aaron , qui furent donnés par le Seigneur au peuple israélite se rendant à la terre promise. Moïse, législateur, figure la connaissance de la loi divine; et Aaron, investi du sacerdoce, dont la principale fonction est d'invoquer Dieu , figure l'application à la prière. Ce sont les deux guides que doit prendre quiconque, après avoir quitté l'Egypte spirituelle, c'est-à-dire, le joug et la servitude du péché, tend à la patrie promise de l'hérédité céleste par la voie du désert de la vertu, par la voie de la pénitence, dans laquelle marchent si peu d'hommes, au témoignage du Seigneur. Les deux frères représentent parfaitement les deux vertus, qui sont elles-mêmes deux sœurs, c'est-à-dire qui sont unies par les liens de la parenté la plus étroite, et dont chacune a besoin du secours de l'autre. La lecture des saints Livres, en effet, enseigne comment il faut agir; la prière obtient la grâce pour agir. La lecture indique sans erreur la voie du salut, la prière donne des forces pour y marcher. La lecture illumine l'intelligence, pour qu'elle ne soit point étouffée dans les ténèbres de l'Egypte ; la prière enflamme la volonté, pour qu'elle ne s'engourdisse pas dans un monde où la charité est si tiède. La lecture, enfin, par les lumières qu'elle procure, fortifie la foi ; la prière allume la charité, en faisant goûter la suavité des délices divines.
De ces deux puissances, la prière est plus utile , mais plus difficile ; la lecture, si elle est moins efficace, est aussi plus facile. A ce titre, frères, je vous la recommande. Car à toutes les autres recommandations que nous vous adressons chaque jour, les excuses, ou plutôt, les ombres d'excuse ne manquent jamais. De l'aumône beaucoup s'excusent sous prétexte de pauvreté; du jeûne, sous prétexte de faiblesse; de la prière, par crainte d'une sécheresse intérieure, et de distractions ; de la confession des fautes, sous prétexte de timidité. Mais quand je vous invite à une lecture pieuse, quelle excuse pouvez- vous mettre en avant, sinon la négligence? Dans la lecture, nulle difficulté ; bien au contraire, on y trouve le plus grand charme ; de sorte que, loin d'être éloignés de cet exercice par la difficulté, vous devez y être attirés par le plaisir. Aussi, quand je médite sur ce sujet, il me semble que la lecture des livres de piété est comme un alphabet qui nous introduit à la phi»
losophie céleste, puisque par sa facilité elle nous ouvre l'accès aux vérités les plus difficiles à comprendre et les plus sublimes. C'est ainsi que l'eunuque de la reine Candace fut illuminé par le Seigneur, pendant qu'il lisait le prophète Isaïe, Act. vm, 27; que le roi Josias, ayant entendu la lecture du livre de la loi de Dieu, y puisa une telle piété, et une telle abondance de la lumière divine, qu'il effaça à ces titres tous les rois de Juda, IV Reg. xxu, 41 ; xxiii, 25. Je serai donc content, mes frères, si, après tous les sermons de ce carême j'obtiens de vous ce seul point, que vous vouliez étudier la loi divine et les livres de piété. Si vous le faites, j'espère que les yeux de votre intelligence s'ouvriront à la lumière de la doctrine céleste, et que votre volonté sera remuée par la grandeur des mystères : ce qui vous conduira graduellement aux autres vertus.
Telles sont, chers frères, les armes de notre milice, armes non charnelles, mais spirituelles, II Cor. x, 4, et dont il faut être munis longtemps à l'avance pour être toujours prêts contre l'ennemi. Remarquons bien que l'Apôtre nous ordonne de ne marcher au combat que garantis, à droite et à gauche, par les armes de la justice. Comme le monde cherche à nous enorgueillir par la prospérité, et à nous abattre par la mauvaise fortune, nous devons être prêts à supporter l'une et l'autre avec modération, sans nous laisser aller à l'orgueil dans la prospérité ; ni , dans le malheur , à l'impatience et au désespoir. Mais comme, suivant Aristote et Séjièque, il est plus difficile de soutenir la mauvaise fortune, que de se modérer dans la bonne , nous devons être munis longtemps à l'avance de ces armes spirituelles contre tous les maux qui peuvent nous venir, soit de la loi commune de la nature, soit de la méchanceté des hommes. Comme ceux qui bâtissent une forteresse sur les frontières d'un état ennemi , ont en vue non-seulement les dangers ordinaires, et les incursions habituelles des ennemis, mais aussi les sièges que pourrait venir mettre une armée nombreuse, et pour cela fortifient la citadelle par des ouvrages formidables qui puissent facilement garantir contre les attaques; de même le juste doit régler sa vie de telle sorte , se munir si bien des armes du jeune et de la prière, et de toutes les autres armes spirituelles, qu'il
MERCREDI APRES LE Ier DIM. DE CARÊME, SERMON I. 145 soit toujours prêt non-seulement contre les maux ordinaires delà vie, mais encore contre ces périls rares et extraordinaires, qui néanmoins peuvent nous assaillir quelquefois. Combien de fois, en effet, n'arrive-t-il pas à l'homme inoffensif et ne soupçonnant rien de tel, qu'un autre pille son bien, ou le diffame, ou lui intente un procès injuste, ou même l'attaque l'épée à la main, ou par toute autre injure, ou tout autre outrage, qui le blesse, soit lui, soit quelqu'un des siens? Si ces maux nous surprennent à l'improviste , il est à craindre qu'ils ne nous poussent à quelque déplorable attentat. Ces avertissements sont donc bien nécessaires et importent beaucoup à notre salut. A l'exemple de notre divin Maitre, ayons soin, mes frères, de nous munir des armes spirituelles, mortifiant notre chair par un jeune salutaire, évitant les périls du monde par la solitude, émoussant les traits de feu du démon par la lecture des saints Livres, afin que, vainqueurs des trois ennemis de notre âme , nous méritions de recueillir des mains du Seigneur le prix de la victoire.
PREMIER SERMON
POUR
LE MERCREDI APRÈS LE Ier DIMANCHE DE CARÊME,
ou l'on explique la première partie de l'évangile.
Generatio mala et adultéra signum quxrit, et sigmtm non dabitur et, nisi signum Jonsc prophetx.
Cette génération corrompue et adultère demande un prodige, et on ne lui en donnera pas d'autre que celui du prophète Jonas. Matth. xii, 39.
Il semble qu'on doive d'abord se demander pourquoi, après avoir vu tant de miracles opérés par le Seigneur, les pharisiens non-seulement persistaient avec obstination dans leur infidélité, mais encore demandaient un prodige comme s'ils n'en avaient vu aucun. Le Seigneur, en effet, avait opéré parmi eux tant de miracles, que lui-même disait : «Si je n'avais fait au milieu d'eux
ce que nul autre n'a fait, ils seraient excusables ; mais maintenant ils n'ont pas d'excuse. » Joan. xv, 22. Le peuple sans instruction le comprenait lui-même, puisqu'il disait : « Quand le Christ viendra, fera-t-il plus de miracles que n'en fait celui-ci? » Joan. vu, 3 1 . Avant de répondre à cette question, je veux, mes frères, vous en proposer une autre, et même entrer dans quelques développements au sujet de cette seconde question, parce que ces éclaircissements trancheront, je crois, facilement la première. Car de même que les archers, lorsqu'ils ne trouvent pas une flèche qu'ils ont lancée, en décochent une seconde, qui fait trouver la première; de même quelquefois nous résolvons une question au moyen d'une autre question. Permettez-moi donc, mes frères, de m'arrêter un peu sur la question que je vais poser; car je n'oublie pas ma thèse, et je reviendrai à la question laissée en arrière.
Je vous demande donc, quelle est la cause pour laquelle les Israélites, sortis d'Egypte, passaient si facilement du culte du vrai Dieu au culte des idoles; surtout après que Dieu, pour les détourner de ce forfait, avait eu recours à tant de recommandations, tant de menaces, tant de promesses, tant de plaies, enfin tant de signes et de prodiges. Lisez avec attention les livres de l'ancien Testament, vous verrez qu'un des principaux objets de ces livres, est de détourner d'une si coupable prévarication les enfants d'Israël. Si le Seigneur fit tant de prodiges en Egypte; si, à la stupéfaction de la nature, il leur>ût traverser la mer Rouge après avoir englouti les chars de Pharaon; si pendant quarante ans il les alimenta dans le désert d'une nourriture céleste; si par tant de miracles il pourvut à tous leurs besoins, sans qu'ils eussent ni provisions, ni commerce avec les autres peuples : à quoi tendaient tous ces miracles, sinon à ce que l'auteur de toutes ces merveilles fût reconnu comme vrai Dieu , maître de toutes choses et de la nature; et les idoles des nations, comme des statues inertes, dépourvues de tout sentiment et de toute puissance? Où était donc le si grand plaisir dans le culte d'un dieu d'argile ou de bois, pour que rien ne les éloignât de cette infidélité? Car si dans ce culte il y avait eu, ou plaisir, ou quelque grande utilité, on pourrait conjecturer qu'ils étaient entraînés et aveuglés par l'attrait de ce
MERCREDI APRES LE Pr DIM. DE CAREME, SERMON I. U7 plaisir, ou par l'intérêt. Mais puisqu'il n'y avait rien de tel dans cette adoration et dans ce culte , comment ne furent-ils pas détournés de ces sacrifices abominables par l'intervention de tant d'oeuvres divines? Saint Augustin en donne la cause dans le second livre de la Cité de Dieu. «Ce culte, dit-il, fut habilement suggéré par l'antique ennemi, afin que des hommes, passionnés pour l'impureté et la volupté , s'empressassent d'adorer des dieux dont le culte se confondait avec des voluptés dont ils étaient avides. » En effet , les hommes , recherchant par un mouvement naturel les honneurs et la gloire , dus à la seule vertu , mais cependant les recherchant de telle sorte qu'ils ne soient pas privés de leurs plaisirs, embrassèrent très- volontiers une religion qui, sous son voile, consacrait leurs passions et les voluptés. En s'abandonnant à ces voluptés, ils se persuadaient ne rien commettre d'impur et de criminel, mais seulement pratiquer la religion ; ils croyaient, non pas être impurs et coupables, mais imiter leurs dieux et leurs déesses. Ainsi l'exemple de Jupiter (que saint Cyprien appelle le roi, non du ciel, mais des vices), sert à Phèdre pour s'excuser de son détestable inceste avec Hippolyte, son beaufils, lorsqu'elle dit :
Jupiter Europam (prima est ea gentis origo) Dilexit, tauro dissimulante Deum.
Jupiter, caché sous l'apparence d'un taureau, aima Europe, et de là sont sortis nos ancêtres.
Nous voyons d'ailleurs dans les Paralipomènes et les Rois ce qu'était le culte des idoles. Nous y lisons que le puissant roi Asa ôta l'autorité à sa grand'mère Maacha, afin qu'elle n'eût plus l'intendance des sacrifices de Priape ; qu'il brisa cette idole infâme, la brûla et la jeta dans le torrent de Cédron. III Reg. xv, 13. — II Parai, xv, 16. Jugez maintenant combien était en honneur alors toute impureté, toute turpitude; quand, pour une reine illustre, une veuve avancée en âge, c'était non un déshonneur, une honte, une infamie, mais un acte de religion, que non-seulement d'assister, mais même de présider, en présence d'une honteuse idole, à d'ignobles et infâmes sacrifices; de sorte qu'aucune femme ne devait regarder comme ignominieux, ce qui dans une
reine, dans une veuve, était tenu pour un acte religieux, et nullement inconvenant. Le même culte se retrouve dans l'adoration du veau d'or, que les Israélites avaient fabriqué dans le désert, et à l'occasion duquel il est écrit : « Le peuple s'assit pour manger et pour boire, et ils se levèrent pour danser. » Sedit populus manclucare, et Mbere, et surrexerunt luclere. Exod. xxxii, 6. Comment des hommes charnels et ignorants n'auraient-ils pas adoré volontiers un dieu dont le culte consistait en jeux , en festins, en toutes sortes d'intempérance, où hommes et femmes dansaient pêlemêle en chœur ? Yoilà donc la cause de cette infidélité, bien plus de toutes les hérésies qui jusqu'ici ont éclaté dans le monde. Qu'on parcoure les annales de l'Eglise, et on trouvera qu'il n'est pas d'hérésie qui n'ait eu pour cause de favoriser quelque vice, et surtout de proscrire la chasteté. Tous les hérétiques, dit saint Jérôme, ont un point commun, c'est de chercher quelque moyen de faire la guerre à la pudeur. Le vieux serpent comprend que c'est avec une telle amorce qu'il est le plus facile d'enlacer et de prendre des hommes charnels, et c'est le plus grand nombre.
De ce qui précède concluons d'abord, mes frères, que toutes les erreurs, toutes les superstitions des mortels ont leur source dans la dépravation des mœurs et de la volonté humaine. Car la volonté et les passions ont une grande puissance pour le bien comme pour le mal. Un cœur dépravé et corrompu corrompt facilement l'intelligence, et se la soumet. Il suit encore de là que la pureté, l'intégrité de la vie exerce une grande influence pour nous faire embrasser et apprécier les dogmes de notre foi. En effet, de même qu'ime volonté dépravée aveugle et corrompt l'intelligence, de même une volonté bien réglée purifie cette même intelligence. Aussi le Prophète dit-il avec vérité : « Une saine intelligence est à tous ceux qui aiment Dieu. » Ps. ex, 10. C'est-àdire, si le cœur est pénétré de l'amour divin, l'intelligence suivra aussi elle-même cet entraînement du cœur. C'est une sentence rebattue des philosophes, qu'il y a des causes qui sont réciproquement causes entre elles, et se prêtent de mutuels secours. Ainsi les pères nourrissent leurs enfants ; et les enfants , élevés par leurs parents, les soutiennent à leur tour. Le roi gouverne et protège
MERCREDI APRES LE I« D1M. DE CARÊME, SERMON I. 149 son peuple ; le peuple le nourrit et le défend. De même l'intelligence, éclairée de la lumière de la vérité, dirige la volonté jusquelà flottante; et la volonté bien réglée ne laisse pas égarer l'intelligence, mais l'entraîne par son énergie à suivre ses aspirations. De là ces mots du royal Prophète : « Je suis devenu plus sage que les vieillards. Pourquoi? Parce que j'ai gardé vos commandements. » Ps. cxviii, 100. C'est-à-dire la pureté de ma vie et l'observation des préceptes divins ont plus fait pour mon entendement, qu'une longue vie et une longue expérience. Le Sauveur l'indique clairement aussi : « Si quelqu'un veut faire la volonté de Dieu, il reconnaîtra si ma doctrine est de lui, ou si je parle de moi-même. » Joan. vu, 17. Paroles qui montrent que l'observation de la loi divine est la voie qui conduit à reconnaître la vérité de la doctrine évangélique. Car l'intégrité, la pureté de l'àme est unie par les liens les plus intimes avec l'équité et la pureté de la loi divine; l'eau ne s'allie pas mieux avec l'eau, qu'une âme pieuse avec la doctrine créatrice et nourrice de la piété et de l'innocence.
Cela posé, mes frères, je suis prêt à répondre à la question que j'ai faite en commençant. Les Juifs étant privés de ce moyen de reconnaître la vérité, c'est-à-dire de la vertu et de la droiture, souillés d'ailleurs de mille vices , d'envie , d'ambition , d'avarice, rien d'étonnant qu'ils n'acceptassent pas la doctrine du Christ, opposée à leurs mœurs , et qu'après tant de prodiges éclatants ils demandassent encore un nouveau signe, parce qu'ils manquaient de ce signe intérieur de la bonne vie et de la grâce divine : avec lui, il n'était besoin d'aucun autre signe pour fortifier la foi; sans lui, tous les signes, quelque éclatants qu'ils fussent, étaient insuffisants. Lorsqu'ils portaient dans le cœur et dans les mœurs la cause de leur infidélité, que pouvaient les remèdes externes, pour guérir un mal ainsi répandu dans leurs entrailles ? Plutarque dit très-bien : « Celui qui navigue sur mer, et qui est travaillé de nausées, quand même il passerait sur un autre vaisseau, ne serait pas pour cela délivré de son incommodité ; parce que c'est, non le navire, mais l'humeur malfaisante, secouée à l'intérieur, qui est la cause de ces spasmes. » De la même manière, un esprit in-
quiet, et agité par des entraînements mauvais , a beau changer déplace, ou voir de nouveaux objets, il ne trouve pas le repos, parce qu'il porte en lui la cause de sa perturbation. Puis donc que ceux-là portaient au dedans d'eux l'aliment de leur infidélité , la haine, l'envie, l'ambition, l'avarice, la malice invétérée, et toutes les' pestes de l'âme, auxquelles fait une vive guerre la doctrine du Christ, que pouvaient pour la foi les signes extérieurs sur des hommes dont le cœur recelait les semences de l'incrédulité?
Le Seigneur leur répond comme ils le méritaient : « Cette race corrompue et adultère demande un prodige, etc. » Cherchons ici pourquoi le Seigneur, dans tout l'Evangile de ce jour, adresse aux Juifs une si verte réprimande. « Il est constant, dit saint Thomas, que les articles de foi, qui sont au-dessus de la portée de la raison humaine, doivent être prouvés non par la raison , mais par quelque œuvre surnaturelle, en sorte qu'on fasse croire des choses étonnantes par des faits plus étonnants, ou au moins aussi étonnants. » On a dit avec vérité que les miracles sont comme un sceau qui fait ajouter foi à des lettres royales ; car la divine Majesté emploie les miracles comme un sceau réservé à elle seule, puisque seule elle peut les opérer en vertu de sa toute-puissance. Pourquoi donc le Seigneur réprimande-t-il si vivement ceux qui, pour corroborer leur foi , demandent l'autorité du sceau royal , c'est-à-dire un signe? D'autant plus qu'ils demandaient un signe céleste ou divin , et que les patriarches de l'Ancien Testament avaient coutume de demander à Dieu des signes. Abraham , en effet, demanda un signe, aussi bien que Gédéon, le saint roi Ezéchias, et Zacharie, père de Jean-Baptiste.
Les Juifs néanmoins furent justement repris, parce qu'ils étaient doublement coupables. D'abord ils faisaient injure aux autres signes du Seigneur, comme si ce n'étaient pas des signes, ce qu'ils semblent insinuer en en demandant un ; ou comme s'ils étaient peu concluants, puisqu'ils demandent un signe du ciel, c'est-àdire quelque chose de plus relevé. Leur aveuglement, remarque saint Jérôme, apparaît ici, quand ils demandent des signes du
MERCREDI APRES LE Ier DIM. DE CARÊME, SERMON I. loi
ciel , dans lesquels surtout il y a lieu aux prestiges des démons, princes des régions aériennes, et quand ils méprisent des miracles très-certains qu'ils voyaient s'accomplir devant eux. En effet, chaque jour ils voyaient parmi leurs amis, leurs connaissances, un boiteux marcher, un aveugle de naissance voir, un paralytique, gisant depuis trente-huit ans, rendu à la santé et portant son lit, et, en outre, les démons, sur un signe du Verbe, chassés des corps humains , et les morts rappelés à la vie. Et c'est au milieu de manifestations si éclatantes de la puissance divine , qu'ils demandent des miracles du ciel , pour trouver de nouvelles occasions de calomnier. Ainsi , lorsque le Saint-Esprit descendit avec fracas sur les apôtres, ils criaient que ceux-ci étaient ivres; quand, peu avant la mort du Seigneur, la voix du Père se fit entendre au dessus de son Fils, les uns disaient qu'un ange avait parlé; d'autres, que c'était le bruit du tonnerre. Si donc ils interprétèrent avec tant de malignité ces signes du ciel , qu'eussent-ils fait moins , s'ils avaient vu ceux qu'ils demandaient ? Comme ils étaient dans des dispositions telles, qu'ils ne voulaient recevoir en aucune manière la doctrine du Sauveur, opposée à leurs vices, ils cherchaient quelques raisons spécieuses pour voiler leur perfidie. Car il n'est personne si endurci dans le crime, qui ne cherche à colorer sa perversité de quelque apparence de justice. « Le pécheur, dit l'Ecclésiastique , évitera d'être repris , il trouvera, des interprétations de la loi selon son désir. » Fccli. xxxn, 21.
Ensuite ils manquaient gravement en cela contre a grâce divine , en s'imaginant que la foi ne peut entrer dans le cœur et se fortifier qu'au moyen des miracles ; quand la foi , selon l'Apôtre , est un don de Dieu, Ephes. u, 8, qui prend possession des âmes non au moyen de prodiges seuls , mais surtout par la grâce de Dieu. Pharaon ne vit-il pas assez de prodiges? Néanmoins dans son aveuglement il ne cessa de combattre contre Dieu , et , ce qui était le comble de la démence , il se préparait à exterminer ceux pour qui Dieu ouvrait un passage à travers la mer. Les Israélites virent les mêmes miracles non-seulement en Egypte, mais même dans le désert, et Moïse, leur guide, dit qu'ils n'eurent jamais des yeux pour les voir, ni l'esprit de les apprécier. Cet aveuglement
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se manifesta clairement quand ils fabriquèrent le veau d'or, auquel ils rapportaient le bienfait de leur délivrance. Que dire du roi Ochosias? Il avait envoyé cinquante soldats pour saisir Elie. Ayant appris qu'ils avaient péri par le feu du ciel, loin d'être effrayé d'un tel miracle , il en envoya cinquante autres , qui eurent le même sort. Il fit un troisième envoi, pour prendre celui qui, sans autres armes que sa voix, appelait à son secours les éléments du monde, IV Reg. i,9. Tant que la lumière de Dieu n'éclaire pas le cœur, il n'y a pas de signes extérieurs qui suffisent à donner la foi ; et ils se trompaient lourdement ceux qui attribuaient aux miracles ce qui est un présent de la grâce divine. Le Seigneur eut donc raison de leur dire : « Cette race mauvaise et adultère demande un signe, etc. »
Mais pourquoi l'appelle-t-il adultère? Pourquoi cette figure de langage pour peindre leur malice ? Il y a là un sens profond. Car la femme adultère est celle qui déserte le lit conjugal, pour suivre des amants. Or l'époux légitime de notre âme est Dieu, qui l'atteste lui-même : « Désormais appelez-moi : Mon époux , et le guide de ma jeunesse. » Hier, m, 4. Saint Augustin parlante Dieu dit : « Puissance qui épousez mon âme, et en remplissez les pensées. » Médit. Mais ayant quitté son époux légitime, cette génération en avait épousé d'autres , le siècle, l'ambition, la débauche , l'avarice , et c'est pour cela qu'elle demandait un signe. Si elle était restée avec chasteté et pureté dans les liens de son premier mariage , jamais elle n'eût demandé ces signes extérieurs, puisque les signes intérieurs du divin Esprit suffisaient pour étayer la foi sans le secours de signes extérieurs. Les signes extérieurs souvent ne frappent que les yeux ; mais les œuvres , les signes intérieurs du Saint-Esprit frappent et illuminent non les yeux, mais l'intelligence. Ces signes sont la charité, la joie , la paix, la patience, la bonté, la bienveillance, et les autres fruits du divin Esprit , qui font opposition aux œuvres de la chair, et éclairent merveilleusement l'intelligence. Quand l'homme se sent affranchi des œuvres de la chair, et riche de ces délices, de ces dons surnaturels, de tels signes l'affermissent bien plus dans la foi, que tous les miracles. Il sent des emhrassenients divins , des baisers
MERCREDI APRÈS LE Ier D1M. DE CARÊME, SERMON I. Ib3 intérieurs, il jouit des plus chastes délices, il se complaît dans une paix ineffable ; il repousse ce qu'il aimait , il chérit ce qu'il détestait, il commande à des passions qui le subjuguaient, il maudit des péchés qui l'avaient longtemps asservi ; enfin , dédaignant toutes les choses de la terre , il se porte vers celles du ciel de toute l'ardeur de son âme. Yoilà ce qui , au delà de toute expression , le fortifie dans la vérité de la foi. Aussi un des Pères disait : « Quand l'esprit humain a contracté une douce union avec le céleste Epoux, aussitôt il s'illumine d'en haut de la lumière de l'éternelle vérité, sa foi devient solide, son espérance se fortifie, sa charité s'enflamme. » En sorte que, si tous les sages du monde disaient à un homme engagé dans cette union : Tu es trompé, malheureux, tu t'abuses , ta foi n'est pas vraie ; il répondrait sans hésiter : C'est vous tous qui êtes misérablement trompés ; ma foi est très-vraie et très -certaine. Yoilà ce qu'il répondrait avec une ferme conviction, parce que cette vérité serait solidement établie dans son cœur, non par les investigations de la raison, mais par son union intime avec Dieu. Or, comme les Juifs avaient perdu ce signe intérieur, lorsque renonçant à l'amour du céleste Epoux; ils s'étaient unis par amour à la matière , ils sont ici qualifiés de génération adultère. Car cet adultère spirituel fit que , privés du témoignage de leur conscience , ils demandaient au Seigneur des signes extérieurs. Cependant il leur répond qu'il ne leur donnera d'autre prodige que celui du prophète Jonas : « Comme Jonas fut trois jours et trois nuits dans le ventre d'un cétacé, ainsi le Fils de l'homme sera trois jours et trois nuits dans le cœur de la terre. » Ils demandaient un signe du ciel : le Seigneur leur promet un signe de la terre, c'est-à-dire sa mort et sa sépulture. Ils demandaient un signe de puissance : le Seigneur leur donne un signe de faiblesse. Bède le dit : « Ils méritaient qu'on leur donnât un signe non de divinité, mais d'humanité; de souffrance, non de glorification. » Car de tous les actes du Sauveur ils ne virent que cela : sa passion , sa mort , sa sépulture ; aussi le prirent-ils uniquement pour un homme, et fut-il pour eux sur la croix un objet de scandale. I Cor. i, 23. Comme la table des saintes Ecritures , la croix du Seigneur leur est devenue un filet , une juste punition , une
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pierre de scandale, Rom. xi, 9 ; de là leur ruine, et leur dispersion. Voilà le signe que méritait l'impiété des Juifs, laquelle obstinée et aveugle aux prodiges du Seigneur , lui demande maintenant un signe du ciel; il fallait qu'instruite, non plus par des miracles, mais par des plaies , elle reconnût comme frappant du ciel, celui qu'elle n'a pas reconnu quand il opérait des miracles sur la terre. Il y en a peut-être qui diront ici : Nous sommes donc heureux, nous qui confessons l'humanité sacrée de Jésus-Christ avec sa divinité, et qui, contents de la lumière intérieure de la foi, ne demandons aucun signe pour fortifier cette foi. — Oui sans doute , mais cependant, nous qui ne demandons pas de signes pour entretenir la foi, nous en demandons en quelque sorte pour fortifier en nous l'espérance , la confiance , germe d'une foi solide , et cela par le fait même de nos découragements. Quel est celui qui, sous la pression du malheur , arme et fortifie si bien son cœur par sa confiance dans la tendresse et la miséricorde divine , que , serein dans la tempête , joyeux dans la tribulation, tranquille au milieu des périls , il dise avec le Prophète : « Le Seigneur est ma lumière et mon salut; qui craindrai-je? » Dominus illuminatio mea, et sains mea, quem timebo? Ps. xxvu, 1. On voit beaucoup de chrétiens, recommandables d'ailleurs par d'autres vertus, par le jeûne, la prière , les œuvres de la charité , et de l'humilité , qui cependant, à la première atteinte de la tribulation , manquant de la vertu de confiance , perdent courage et s'abattent. De ceux-là , les uns demandent un signe venant du ciel , les autres un signe de la terre. Ils demandent un signe du ciel , ceux qui , dès qu'ils sont privés des douceurs spirituelles, se croient tout à coup abandonnés de Dieu, et qui, s'ils ne sont reconfortés sans cesse par les consolations de l'esprit divin et la céleste ambroisie , ne peuvent supporter avec résignation et courage le poids de la tribulation. Les autres demandent un signe, non du ciel, mais de la terre : ce sont ceux qui, tant qu'ils nagent dans l'affluence des richesses delà terre, et que tout leur réussit, se maintiennent dans la foi et dans le devoir ; mais sont-ils frappés dans leurs intérêts, ils s'imaginent aussitôt être oubliés de Dieu , et rien ne saurait les ranimer et leur rendre l'espérance. On en voit le type dans ces femmes