‹ Œuvres complètes de M. A. de Lamartine (volume 2)Chapitre 10 sur 49 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Dans ]a terre des morts nous couchâmes la bière ; Chacun des villageois jeta sur le cercueil Un peu de terre sainte en signe de son deuil ; Tous pleuraient en passant^ et regardaient la tombe S'affaisser lentement sous la cendre qui tombe ; Chaque fois qu'en tombant la terre retentit , De la foule muette un sourd sanglot sortit.

Quand ce fut à mon tour : — « O saint ami ! >» lui dis^je^ ce Dors! ce n'est pas moncœur, c'estmonœilquis'aiïlige. c En vain je vais fermer la couche où te voilà , « Je sais qu'en ce moment mon ami n'est plus là... c II est où ses vertus ont allumé leur flamme ! ce 11 est où ses soupirs ont devancé son âme ! j» Je dis ; et tout le soir, attristant ces déserts , Sa cloche en gémissant le pleura dans les airs. Et, mêlant à ses glas des aboimens funèbres,

Son chien, qui l'appelait , hurla dans les ténèbres.

Et moi , seul avec Marthe en ce morne séjour.

J'allais , je revenais du jardin à la cour.

Cherchant et retrouvant en chaque endroit sa trace ,

Le voyant , lui parlant , et lui laissant sa place /

Feuilletant tout ouvert quelque livre pieux ,

En lisant un passage et m'essuyaiit les yeux.

« — N'écrivait-il jamais?»— ^cQuelquefoisledimanche, »

Me dit Marthe, a il veillait sur une page blanche,

a Et quand elle était noire, au fond d'un vieux panier

a II la jetait , et moi , dans un coin du grenier

a Je balayais la feuille au retour de l'aurore.

« Ce qu'ont laissé les rats y peut bien être encore. »

as PROLOGUE.

J'y montai ; j*y trouvai ces pages où sa main Avait ainsi couru sans ordre et sans dessein , Semblables à ces mots qu'un rêveur solitaire Du bout de son bâton écrit avec mystère.

Caractères battus par la pluie et les vents , Et dont Tœil se fatigue à renouer le sens.

Bien des dates manquaient à ce journal sans suite , Soit qu'il eût décbirë la page à peine écrite , Ou soit que Marthe en eût allumé ses flambeaux y Et les vents sur son toit dispersé les lambeaux. Déplorant à mon cœur mainte feuille ravie , Mon œil de ces débris recomposait sa vie , Comme l'œil , éclairé d'un rayon de la nuit , Et s'égarant au loin sur l'horizon qui fuit , Voit les anneaux glissans d'un fleuve àTeau brillante. Dérouler flots à flots leur nappe étincelante , Se perdre par moment sous quelque tertre obscur. Dans la plaine plus bas reparaître plus pur , Se briser de nouveau dans les prés qu'il arrose ; Mais suivant du regard le sillon qu'il suppose, Et sous les noirs coteaux devinant ses détours , De mille anneaux rompus recompose un seul cours. C'est ainsi qu'à travers de confuses images , De ce journal brisé j'ai reconnu les pages.

Si d'une ombre souvent le texte est obscurci , Complétez en lisant ces pages, les voici.

1«r mai 1786.

Le jour s'est écoulé comme fond dans la bouche Un fruit délicieux sous la dent qui le touche , Ne laissant après lui que parfum et saveur.

O mon Dieu! que la terre est pleine de bonheur! Aujourd'hui premier mai, date où mon cœur s'arrête, Du hameau paternel c'était aussi la fête, Et c'est aussi le jour où ma mère eut un fils; Son baiser m'a sonné mes seize ans accomplis ; Seize ans! puissent longtemps ces doux anniversaires Sonner tant de bonheur au clocher de mes pères!

Que ce jour s'est levé serein sur le vallon ! Chaque toit semblait vivre à son premier rayon , Chaque volet ouvert à l'aube près d'éclore Semblait comme un ami solliciter l'aurore ; On voyait la fumée en colonnes d'azur, De chaque humble foyer monter dans un ciel pur ; Du pieux carillon les légères volées Couraient en bondissant à travers les vallées;

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