‹ Œuvres complètes de M. A. de Lamartine (volume 2)Chapitre 11 sur 49 · IV · texte numérisé non relu

IV

Les filles du village, à ce refrain joyeux ,

Entr'ouvraient leur fenêtre en se frottant les yeux ,

Se saluaient de loin du sourire ou du geste ,

Et sur les hauts balcons penchant leur front modeste,

Peignaient leurs longs cheveux qui pendaient en dehors ,

Comme des écheveaux dont on lisse les bords;

Puis elles descendaient nu-pieds, demi- vêtues

De ces plis transparens qui collent aux statues ,

Et cueillaient sur la haie ou dans l'étroit jardin

L'œillet ou le lilas tout baignés du matin ;

Et les gouttes des fleurs , sur leurs seins découlées ,

Y roulaient comme autant de perles défilées.

Tous les sentiers fleuris qui descendeat des bois

Retentissaient de pas, de murmures, de voix;

On y voyait courir les blonds ohj^>eiUK de paille ,

Et les corsets de pourpre enlaoés à 1« larlle.

Tous ces sentiersversaientd'heureeD'heureau hameau

I^ics groupes variés confondus «ovs Poitmeau :

La , les embrassemens , les scènes de fenfiilles,

Les cheveux blancs touchant desiroiitsdeîeunes filles.

Des amis retrouvés, des souvenirs kntains ,

Des hôtes entraînés aux rustiques festins ,

Des vierges à genoux autour de la chapelle,

Et les groupes pieux que la cloche tappelle ,

Leur cHpp^t en maki etlefrontmclioé.

Allant offrira Dieu <IeJMr>qu'il a«domié«

Que de danses le soir égayaient la pelouse !

Plus le jour retirait sa lumière jalouse , Plus elles s'animaient, comme pour ressaisir

Ce que l'beape fuyante enviait au plaisir.

Chaque arbre du verger avait son chœur champêtre, Son orcheslape élevé sur de vieux troncs de hêtre ; Le fiftie aux cris aigus y le hautbois au son clair, La musette vidant son outre pleine d'air, L'un sautillant et gai , l'autre plaintive et tendre , S'accordant , s^excitant , s' unissant pour répandre Ensanble ou tour à tour, dans leurs divers accens. Le dâire ou l'ivresse à nos chœurs bondissans. Tous les yeux secherchaient , toutes les mainspressées , Frémissaient de répondre aux notes cadencées. Un tourbillon d'amour emportait deux à deux , Dans sa sphère de bruit les couples amoureux ; Les pieds, les yeuK, lescœursqu'un mémeinstinct attire. S'envolaient soulevés par le commun délire, S'enchaînaient , se brisaient , pour s'enchatner encor : Tels quand un soir d'été darde ses rayons d'or. Dans le sable écfaaufTé -qui brille sur la grève , On voit des tourbillons d'atomes qu'il soulève , Monter, descendre, errer, s'enlacer tour à tour, Comme à l'attrait caché d'un invisîUe amour.

Dresser en tournoyant leur brillante colonne , Et .danser dans la sphère où le soleil rayonne.

Et plus tard quand l'archet , le fifre, le hautbois, Commençaient à ^languir conme épuisés de voix , Quand des càieveuK mouillés, que la sueur dénoue. Tombaient en tresse lisse et collaient à la joue, Et qœ sur les gazons les groupes indolens S'en allaient «a causant à voix basse , à pas leiMs;

De quels bruits enchanteurs Toreille était frappée ! Adieux , regrets, baisers, parole entrecoupée , Murmure que la nuit peut à peine assoupir , D'un beau jour qui s*éteint , tendre et dernier soupir : Mon âme s'en troublait , mon oreille ravie Buvait languissamment ces prémices de vie ; Je suivais des regards, et des pas, et du cœur, Les danseuses passant l'œil chargé de langueur ; Je rêvais au doux bruit de leurs robes de soie ; Chacune en s'en allant m'emportait une joie.

Puis enfin , danse et bruit , tout avait disparu , Sur la crête des monts la lune avait couru ; A peine quelque amant, trop oublieux de l'heure, Regagnait en rêvant sa lointaine demeure , Ou , longtemps arrêtés au coude du chemin , Quelques couples tardifs, une main dans la main , Laissaient sonner deux fois rheuœ avancée et sombre. Et sous les châtaigniers disparaissaient dans l'ombre.

Maintenant je suis seul dans ma chambre. Il est nuit ; Tout dort dans la maison ; plus de feux , plus de bruit ; Dormons ! — mais je ne puis assoupir ma paupière. Prions! — mais mon esprit n'entend pas ma prière. Mon oreille est encor pleine des airs dansans , Que les échos du jour rapportent à mes sens ; Je ferme en vain mes yeux , je vois toujours la fête ; La valse aux bonds rêveurs tourne encordans ma tête; Du bal , hélas ! fini , fantômes gracieux , Mille ombres de beautés dansent devant mes yeux ; Je vois luire un regard dans la nuit ; il me semble

Sentir de douces mains presser ma main qui tremble; De blonds cheveux jetés par le cercle mouvant Sur ma peau qui frémit glissent comme un doux vent ; Je vois tomber des fronts mille roses flétries , J'entends mon nom redit par des lèvres chéries. Anna ! Blanche ! Lucie ! oh ! que me voulez- vous ? Qu'est-ce donc que Tamour si son rêve est si doux ?

Mais Tamour sur ma vie est encor loin d'éclore , ^^^^^^

C'est un astre de feu dont cette heure est l'aurore.

Âh ! si jamais le ciel jetait entre mes bras

Un des songes vivans attachés à mes pas ;

Si j'apportais ici , languissante et ravie ,

Une viei^e au cœur pur, premier rayon de vie ,

Mon âme aurait vécu mille ans dans un seul jour ,

Car je le sens ce soir , mon âme n'est qu'amour !

Non : chassons de mon cœur ces trop molles images : De mes livres amis rouvrons les vieilles pages , Les voici sur ma table incessamment ouverts ; Mais mon œil flotte en vain sur la prose et les vers. Les mots inanimés tombent morts de la lyre , Mon esprit ne lit pas et laisse mes yeux lire. Un seul mot s'y retrace , et ce mot est de feu , L'amour^rienqueramour ;monDieu!monDieu!mon Dieu !

Parmi tant de beautés que ma sœur était belle ! Mais le soir en rentrant pourquoi donc pleurait-elle?

6 mai 1786.

Ah! j'ai donc le secret des larmes de m» sœar; Puisse mon sacrifice acheter son bonheur !

Tout à l'heure au jardin^ pensif et solitaire, Je traînais au hasard mes pas distraits à tci-re Dans l'allée au couchant le long de la maison ; Mon pied, qui s'imprimait sans bruit sur legazon^ Ne retentissait pas dans l'herbe ou ^Fappnie, Plus que l'oiseau qui pose, on la^ goutte de pluie j Je tenais dans la ittain. ce Uvre eu tant de pleuris Coulent du cœur de Paul et des yeux des lecteurs, Quand, le canot parti , chaque coup de la rame Emporte Virginie^ arrache l'àme à l'àme ; Je sentais tout mon cœur se fondre de*pitié^ Et la page toujours restait hic à moîNâe; Tout à coup qiselqueB notb mummréi à voix basse, Fixèrent ma pensée et mes pas sur la plaee^ Ce bruit inusité dans le muet enclos, Ces sons entrecoupés de timides sangli>to,^ S'élevaient, s'abaissaient de distance en distance. Puis mouraient étouffés dans un morne silence. Inquiet, j'avançai d'un pas discret el sûr Vers la fenêtre basse et sous l'angle du mur ; J'écartai de la main les pampres de la treille.

Et de la jaloinie approchant mon oreille.

Et plongeant un regard dans la nuit du boudoir,

J'entendis et je vis. Un seul rayon du soir,

Que brisaient les barreaux et les feuilles obscures,

Éclairait à demi la chambre et les figures.

Ma mère ^tait au fond as^se au bord du lit.

Les yenx sur un papier comme quelqu'un qui lit ;

L'ombre de ses cheveux me cachait son visage,

Mais j'entenda» tomber des gouttes sur la page.

Ma sœur assise auprès, un de ses bras passé

Au cou de notre mère avec force embrassé,

Le front sur son épaule et noyé dans sa robe.

Pour cacher k rougeur que hi pudeur dérobe,

S'efforçait vainement d'étouffer ses douleurs ;

Des mèches de cheveux, qui ruisselaient de pleurs.

Détachés de sa tête et collant sur sa joue.

Le mouvement d'un sein que le sanglot secoue,

Et le son de deux voix brisé, tout trahissait

Deux cœurs brisés eux-méme, et des pleurs qu'on versait.

— a Julie! ilestdonc vrai, » disait mamère; « il t'aime !

« Et toi, tu le chéris aussi?» — «Plus que moi-même ! »

— « Hélas ! je comprends trop ce tendre et triste aveu .

« Vous voir unis un jour était mon plus doux vœu ;

« Mais Dieu, qui de ses dons fut pour nous trop avare,

a Vous unit d'une main, de l'autre vous sépare ;

«c Quand je te donnerais, ma fille, tout mon bien,

(r Ta dot à peine encore égalerait le sien ,

« Et tu le vois, un père inflexible à vos larmes,

« Compte pour rien son fils, son désespoir, tes charmes,

«Si tu n'apportes pas à sa famille encor,

(K Avec tant d'innocence et tant d'amour, de l'or;

<c De l'or ! ... Ah ! si mes pleurs au moinspouvaient t'en faire.

« On verrait ce qu'il tient dansles yeux d'une mère ;

« Dieu le sait. Je voudrais acheter à ce prix

« Un ëpoux pour ma fille, une femme à mon fils ;

a Mais je n'ai que ce champ, trop étroit héritage,

« Qu'entre ton frère et toi ma tendresse partage ;

a Sachons donc, mon enfant, oublier et souffrir! »

— « Oublier! non jamais, ma mère, mais mourir! »

Puis je n'entendis plus qu'à voix basse un mélange

De plaintes, de baisers; puis la voix de quelque ange

Me parla dans le cœur ; et d'un pied suspendu,

Je m'éloignai pleurant et sans être entendu.

17 mai 1786.

Tout le jour dans mon sein j'ai roulé ma pensée. Et de mon dévoûment l'agonie est passée.

18 mai 1786.

Voilà ce que j'ai dit à ma mère aujourd'hui :

(T Je sens que Dieu me presse et qu'il m'appelle à lui ,

« La tendre piété, la foi vive et profonde,

«Cette divine soif des biens d'un meilleur monde,

« Dont vous me nourrissiez, enfant, sur vos genoux,

a Porteaujourd'hui son fruit peut-étreamer pour vous,

ce Amer à ma jeunesse aussi, mais doux à l'àme ;

a L'ombre des saints parvis m'attire et me réclame;

ff Je veux consacrer jeune à Dieu mes jours mortels.

If Comme un vase encor pur qu'on réserve aux autels.

c Rien de ce qui s'agite ici-bas ne me tente ;

a Je ne veux pas dresser à tout ce vent ma tente,

« Je ne veux pas salir mes pieds dans ces chemins

a Où s'embourbe en marchant ce troupeau deshumains;

a J'aime mieux, m'écartant des routes de la terre,

a Suivre dès le matin mon sentier solitaire.

« J'aime mieux m'abriter sous le mur du saint lieu,

« £t dès le premier pas me reposer en Dieu.

a Je ne me sens pas fait d'ailleurs pour la mêlée,

a Où bruït cette foule à tant de soins mêlée :

tf J'apporterais une arme inégale au combat,

a Trop de pitiédans l'àme, uncœurqu'unsoufHeabat;

« Trop sensible ou trop fier je mourrais dans la lutte,

c Ou vainqueur du triomphe ou vaincu de la chute.

« A cette loterie où la vie est l'enjeu

« Mon cœur passionné mettrait trop ou trop peu ;

ce Et puis la vie est lourde, et dur est le voyage,

« Il vaut mieux la porter seule et sans ce bagage

ff De chaînes, de fardeaux, de soins, d'ambitions.

« Amours, liens brisés, enfans, afflictions,

« Quel que soit vers le ciel le chemin que L'on suive,

« On arrive plua vke où Dieu veut qu'on arrive ;

« Dans le lit de poussière on se couche moins lard ;

« On a moins de soucis et de pleurs au départ.

ff Oh ! ne résistez paa, ma mère, à ma prièpe!

tf Si vous réfléchiasiez, un jour vous serez fière

« De ce mot qui vous semble «n douloureux adieu ;

« A quoi renono^-t-^Ni quaad on se jette à Dieu ?

« Quevoulez*vousdemîeiK pour l'enfiant qui vous prie

« Que la paix sur lar terre et le ciel pour patrie?

« HumbleestlenomdeprétFe!oh!n'en rougissez pas,

« Ma mère, il n'en est point de plus noble ici-bas.

« Dieu, qui de ses desseins connaît seul le mystère,

« A partagé la tâche aux enfans de la terre :

« Aux uns le sol à fendre et des champs pour semer,

« Aux autres des enfans, des femmes pour aimer ,

« A ceux"4à le plaisir d'uo mcHiument qu'on fonde,

« A ceux-ci le grand bruit de leurs pas dans le monde;

« Mais il a dit aux cœui*s de soupirs el de foi :

« Ne prenez rien ici, vous aurez tout en moi !

cr Le prêtre est l'urne sainte au dôme suspendue,

a Où l'eau trouble du puits n'est jamais répandue,

a Que ne rougit jamais le nectar des humains,

« Qu'ils ne se passent pas pleine de mains en mains,

a Mais où l'herbe odorant, où FeMens de l'aurore

a Au feu do sacrifice en toul: temps s'évapore*;

a II est dans son silence ans reste des mortels

a Ce qu'est aux instrumens l'orgue 'des saints autel» :

a On n'entend pas sa voix profoode et solttaire

a Se mêler hors du temple aux vains bruits de la terre ;

« Les vier^iesàsMsons^n'toncba^Dent point leurs pas,

« Et le profane écba ne les répète pas ;

a Mais il élève à. Dieu dans l'ombre de l'église ,

a Sa grande voix qui s'enfle et court comme une brise,

« Et porte, en saints élans, à la divinité,

« L'hymne de la nature et de l'humanité.

« Mais vous dites peut-être : il vit seul, et son àme,

a Que n'échauffe jamais le rayon de la femme,

c Dana cel kc^ement sèche et se rélrécii ;

« Il n'a plus de famiUe, et son c«eur se durcit.

a Dites plutôt qu'à l'homme il étend sa famiUe^

a Les pauvressont pour lui, mère,«nfans, femme et fiUe;

« Le Christ met dans son cœur son immense amitié ;

c Tout ce qui souffre et pleure est à kû par pitié.

c Non, non, dms ma pensée heurouse et recueillie,

oc Ne craignez pas surtout que mon amour s'oublie.

c Ah ! le Dieu qui me veut n'est pas u&Dieu jatoâw ;

a Ce vœu me donne à lui saoam'arirafiher à voua^

a Plus de sa charité l'Océan nous inonde,

« Plusnoussommesàlui, plus noussommesau monde,

« A ses pieux devoirs, à ses liens permis,

« Aux doux attachemens de parens et d'amis.

c Devant ce Dieu d'amour dont je serai l'apôtre.

« Aucun nom à Tautel n'effacera le vôtre ; « Et chacun des soupirs du céleste entretien a Y portera ce nom au ciel avec le mien!

a Ne fermez pas ainsi vos lèvres interdites, « Ne me regardez pas si tristement ; mais dites « Que le désir de Dieu s'accomplisse sur toi ! a Dites comme Sara, mère, et bénissez-moi !

20 mai 1786.

Elle a pleuré sept jours, comme sur les montagnes

La fille de Jephté, que suivaient ses compagnes,

Demanda quelques nuits au Seigneur irrité

Pour pleurer ses printemps et sa virginité,

Puis, comme un doux agneau revient à sa nourrice,

Vint d'elle-même offrir sa gorge au sacrifice.

Ainsi pleurait ma mère, et puis elle a dit : Oui !

Mais un cœur sur la terre en sera réjoui.

Sitôt que de ma sœur j'aurai béni la joie,

Sans regarder derrière, entrons dans notre voie.

t«r juin 1786.

Dieu m'a récompensé : ce fut hier le jour

Où le Seigneur bénit l'innocence et ranioiii'.

De ma sœur et d'Ernest cette sainte journée

A dans la main de Dieu mêlé la destinée.

Les voilà dans la paix se possédant tous deux !

Quel éclat de bonheur rayonnait autour d'eux !

On eût dit qu'à l'autel se dévoilant d'avance.

Tous les jours fortunés d'une longue existence.

Tous les chastes plaisirs d'une pure union,

Au flambeau de leur noce apportaient un rayon,

Et sur leurs fronts sereins concentrant leurs prémices,

Rrodiguaient en un jour un siècle de délices.

Avant l'heure où blanchit le premier horizon

Quelle nouvelle vie animait la maison !

Tous les volets fermés, hélas! depuis cette heure

Où mon père en sortit pour une autre demeure.

Ces portes qui du maître encor gardaient le deuil ,

Et dont les fleurs jonchaient dès le matin le seuil,

Semblaient, prenant une àmeet sentant cet emblème.

Tressaillir sur leurs gonds et s'ouvrir d'eUes-méme

Pour accueillir, après un long exil rendu,

Le bonheur, comme un hôte au foyer attendu.

La musique élevant sa voix par intervalle.

Les pas des serviteurs courant de salle en salle;

Les parenSy les amis, arrivant deux à deux, Les mains pleines de dons et les cœurs pleins de vœux ; Des presens de Tépoux les fragiles merveilles Étalés sur le lit, débordant les corbeilles, Les vierges pour les voir se pressant à l'entour. Les touchant, les montrant, s*écriant tour à tour; L'une ajustant le voile au fn»it de la fiancée. L'autre attachant la perle à ses cheveux tressée, Et toutes, le front ceint de gràoe et de rougeur, Aimant à contempler les appnèis du bonheur, A promener sur tout leurs doigts, leur fantaisie, Comme on les voit toucher dans tm écrin d'Asie Les colliers, les anneaux, les secrets talismans Dont on aime l'éclat sans comprendre lé sens. Puis les danses le soir sur l'herbe, puis la ronde Dansfion e^cle qui roule entraînant tout le monde, Tout le monde exceplé la fiancée et l'époux.

Qui fuyaient «nos plaisirs pour des plaisirs plus doux, Impatiens du isoir qui doit chasser la foule, Comptant l'heure qui sonne et la nuit ^ui s'écoule, Se cherohant, se trouvant, et le bras sous le bras S'égarant d'arbre en arbre et se parlant plus bas ; Tant le bonheur parfait, qui fuit la multitude, A besoin du eilence et delà solitude. Quecebonlieur pettçaît même dans leur tourment ! Comme tout trahissait leur vague enchantement, Cessoupirs, cesfegaDdsquiplongeaientd'un dansl'autre, Cette langue sans mots qui surpassût la nôtre. Cette marche indolente, ou ce pas arrêté Comme accablé du poids de leur félicité.

Cette fuite du monde et ce besoin d'eux-méme. Cette joie à nommer vingt fois le nom qu'on aime, Tout leur réalisait ce rêve de l'amour Qu'on fait toute la vie et qu'on savoure un jour! Et moi seul et rêveur, glissant sans qu'on me voie, Du regard et du cœur je poursuivais leur joie : Tout le jour, an tout lien, me trouvant sur leurs pas, Me rencontrant partout, ils ne nae voyaient pas; Du bonheur des amans goûtant au moins l'image. Dans leur félicite j'adorais mon ouvrage, £t je disais tout bas dans mon cœur satisfait : Ce bonheur est à moi , car c'esl moi qui l'ai fait !

3 juin 1786.

Souvent hi^ liu bal , au souper de famille ,

En me montrant du doigt, plus d'une jeune iHle

De celles dont j'aimais naguère l'entvetîen ,

Et dont le doux regard faisait baisser 4e mien j

Disait : Lui jeune et beau , Dieu ! pourrail-on ie croire,

Préfère à noire amour une soutane noire;

Le monde lui fait peur ! hélas! lepasrvre enfant !

PuÎ6,.passant devant moi d'un ooupd'<ml triomphant,

M'écrasaient en disant : Ne sommes^nousplus belles?

Et le rire étouffe circulait autour d'elles.

J'avais l'air insensible au sarcasme moqueur.

Vous cependant, mon Dieu, vous lisiez^lans mon cœur! . .

6 juin 1786.

Ce fut hier ; le jour mélancolique et sombre Semblait de ma tristesse avoir revêtu Tombre : On eût dit qu'à son tour l'âme de ce beau lieu Voulait sympathiser avec ce jour d'adieu , Tant le ciel était gris , tant les vents sans haleine Laissaient pencher la feuille et l'épi sur la plaine, Tant le ruisseau dormait en retenant sa voix j Tant les oiseaux cachés se taisaient dans les bois ! Tout se taisait aussi dans la maison fermée ; On n'osait regarder une figure aimée ; Quand on se rencontrait on n'osait se parler. De peur qu'un son de voix ne vînt vous révéler Le sanglot dérobé sous le tendre sourire, Et ne fît éclater le cœur qu'un mot déchire.

On allait , on venait ; mère, sœur, à l'écart , Préparaient à genoux les apprêts d'un départ , Et chacune , les mains dans le cofTre enfoncées , Cachait avec ses dons une de ses pensées ; On s'asseyait ensemble à table, mais en vain ; Les pleurs se faisaient route et coulaient sur le pain. Ainsi passa le jour ; et quand la nuit suprême. Nuit qui doit pour jamais séparer ce qui s'aime, Eut jeté sur nos yeux des voiles plus épais , — « Allez , difr-je à ma mère , et reposez en paix ,

« Reposez votre cœur de soupirs et de larmes,

« Bénissez votre enfant, et donnez sans alarmes ;

« Que ce dernier sommeil que je fais près de vous,

c Descende sur vos yeux encor tranquille et doux ;

c De notre long adieu n'anticipez pas l'heure.

« Hëlas ! trop tôt viendra ce long soir où l'on pleure ;

« Mais l'esprit qui console et l'ange des adieux

a A ma prière alors viendront sécher vos yeux ;

« Vous me verrez entrer plus léger dans ma voie,

a Car ce qu'on donne à Dieu doit s'offrir dans la joie.

a Dormez ! dès que le jour sur l'église aura lui , .

« Au pied de votre lit je veux être avant lui ;

« Et si nos yeux alors ont quelque larme amère,

a Que Dieu nous la pardonne! homme, on n'a qu'une mère. »

Son baiser lentement sur mon front descendit,

Et je n'entendis pas ce qu'elle répondit ;

Car, le cœur plein des pleurs que cachait mon visage.

Et ne les pouvant pas retenir davantage.

J'étais déjà sorti de son appartement ,

Et je cherchais la nuit pour pleurer librement.

Les brises de montagne , avec le soir venues ,

Avaient blanchi le ciel et balayé les nues :

C'était une des nuits dont la sérénité

Parle à l'àme de paix , d'amour, d'éternité,

Où la lune arrondie et dans l'azur assise.

Répandant sur les bois sa lueur indécise.

Semble, en dessinant mieux chaque pâle contour.

Un souvenir muet de la vie et du jour.

Je m'enfonçai pleurant sous les sombres allées

Des traces de ma mère encor toutes peuplées;

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