IV
Je parcourais du pas tout le champêtre ^clos , Où, comme autant de fl^ur^, mes jours étaient éclo^; J'écoutais chanter l'eau dans le bassin de marbre ; Je touchais chaque mur, je pariais à chaque arbre , J'allais d'un tronc à l'autre et j^ les embrassais , Je leur prêtais le sens des pleura que jç versais , Et je croyais sentir , tant notre am^s a de force j^ Un cœur ami du mien palpiter sous l'écorce.
Sur chaque banc de pierre où je m'étais assis, Où j'avais vu ma mère assise avec son fils, Je m'asseyais un peu ; je tournais mon visage Vers la place où mes yeux retrouvaient son image, Je lui parlais de l'âme , elle me répondait ; Sa voix , sa propre voix dans mon ooenr s'entendait $ Et je fuyais ainsi du hêtre au sycompr^ »
Réveillant mon passé pour 1^ pleurer encore.
Du nid de la coloalh^ à la loge du chien , Je revisitais tout et je n'oublia rien »
Et je disais à tout un adien syçipathîque , Et , de tout emportant quelque châre reliquç, Je remplissais mon sein de feuillage roulé , Du sable de la cour par ma mèr^ fpplé , De la mousse enlevée aux piurs ver^s dçs tourelj!^ , Et du duvet tombé du toit des tourterelles ; Puis quand j'eus coniplété mpn doulowew ^i^^r, Pour consumer la nuit qni niç ratait e^cort J'allai dans le parterre , au pied de la fenêtre De la chambre ou ma mère aussi veillait peut-être, Près du bassin d'eau vive où tremble le bouleau , Le corps sur le gazon , le front penché sur l'eau ,
Sur Tçau qu^ j'écoutais sangloter dans sa fuite/ Conipie un pas décroissant d'un ami qui nous quitte ; Et là , prenant la terre et Therbe à pleine main , Collant m^ lèvre au sol que j'allais fuir demain , J'embrassai cette terre où j'avais pris racine, D'où m'arrachait si tendre une force divine ; J'oqvri^ mon ço^ur trop plein et j'en laissai couler Ce long torrent de pleurs qui voulait s'y mêler.
Je nç sais pas combien d'heures ainsi coulèrent, Ni quels mille pensers dans ma tête roulèrent ; De son oeil infini Dieu seul peut l^s compter , Et le cœur dans sa langue au cœur les raconter. Il est des nuits d'orage où le flot des idées , Comme un fleuve trop plein aux ondes débordées Roule avec trop de pente et trop d'emportement, Pour que notre âme même en ait le sentiment ; Un vertige confus bouillonne dans la tête , Et prêt à se briser, le cœur même s'arrête ; J'étais dans cet état, sans entendre, sans voir, Anéantissement , sommeil du dés^poir ; Seulement par momeps mes pleurs, pleuvant encore, M'éveilleûent en tombant dans le bassin sonore. ' L'aube enfin colora sa barre au bord des cieux , Comme im flaçib^^u soudainquivient bles^r les yeux. Je voulus , sans revpîr un visage de femme , Dire à m$i pière un mot qui lui laissât mon kme ; Sur mes genoux trçmblans du seuil je m'approchai ; De mon front prosterné , mpçt , jje le touchai ; l'entrelaçai mes doigts aux barreaux des persiennes ;
Je crus sentir des mains qui rencontraient les miennes. Adieu ! criai-je ; en vain j'y voulus joindre un mot. Mon cœur noyé d'angoisse eut à peine un sanglot , Et je m'enfuis courant et sans tourner la tête , Commeun homme qui craint qu'un remordsnel'arréte.
Je marchai devant moi par des champs sans chemin ,
De peur de rencontrer, d'entendre un être humain ,
Jusqu'au sommet aride où la sombre montagne
S'affaisse et redescend vers une autre campagne.
Sur une roche grise une croix de granit ,
Que la mousse tapisse , où l'aigle fait son nid ,
S'élève pour bénir à la fois les deux faites ,
Comme un homme étendant ses deux bras sur deux têtes .
Là je me retournai pour la première fois ,
Et m'assis sur la pierre au pied de cette croix ;
Je vis se dérouler sous moi le paysage ,
Le jardin verdoyer sous les murs du village ,
La colombe blanchir les toits , et la maison
Retirer lentement son ombre du gazon.
Je vis blanchir dans l'air sa première fumée ,
Une main entr'ouvrir la fenêtre fermée.
Cn soupir emporta mon àme à ce doux lieu ,
Et sur l'herbe, à genoux , je m'écriai : Mon Dieu !
Vous qui prenez le fils , restez avec la mère ,
Que l'heure du départ n'y soit pas même amère !
Je ne quitte, ô mon Dieu y ces cœurs et ce séjour,
Qu'afin de leur laisser plus de paix et d'amour ;
Que l'amour et la paix y restent à ma place,
Et que le sacrîGce attire au moins la grâce.
Veillez au lieu de moi sur ses chers habitans ; Bénissez nuit et jour leur route et leurs instans ; Soyez Yous-même , 6 Dieu ! vous, 6 céleste père ! Pour la mère le fils et pour la sœur le frère ; Comblez-les de vos dons, menez-les par la main , Par une longue vie et par un doux chemin , Au terme où nous devons vous rendre grâce ensemble, Et que dès ici-bas votre sein nous rassemble ! Je dis, et sous les bois de ces derniers sommets , L'horizon paternel s'abaissa pour jamais.
Séminaire de **% 1" janvier 1793.
Six ans sont retranchés des jours de mon jeune âge ,
Sans qu'une seule trace ait marqué leur passage.
Nuits, jours, matin et soir, veilles et lendemain ,
Furent des pas égaux dans un même chemin ;
Je n'ai senti ces jours qu'en calculant leur nombre.
Le cloître aux noirs piliers m'a caché dans son ombre ;
De ma haute cellule au chœur mélodieux
Les dalles ont compté mes pas silencieux ;
La méditation , la prière et l'étude ,
Ont engourdi mes sens dans leur froide habitude ;
Ces coiridors obscuts , ces nefs^ ces murs épais
Ont versé sur mon front leur silence et leur paix ;
Les iiouvenirs cuisans ^ les regtets , les images
De Uberté, d'amour, de riam paysages,
A pmtie ont jusqu'ici dans liâtes nuits pénétré ;
De \û paix du Seigneur tout s'y peint par degré ,
Comme , par les vitraux que le pinceau colore ,
Se teignent dans la nef lès clartés de l'aurore.
Qu'il est doux dans son Dieu de renfermer son cœur,
Comme un parfum dans l'or pour en garder Todeur,
D'avoir son but si haut , et sa route tracée.
Et de vivre six ans d'une même pensée !
Aussi , blanche est la page où je notai mes jours.
Qu'aurais-je écrit? ce Dieu que je servis toujours,
Le soin de ses autels, le goût de ses demeures ,
Ont du même aliment nourri toutes mes heures ,
Et sa main , à ma main ouverte constamment ,
M'a dirigé sans chute et sans événement.
Ah ! grâce aux passions que mon cœur se retranche ,
Puisse toute ma vie être une page blanche !
Février 1793.
Souvent lorsque des nuitsl'ombreque l'on voit croître De piliers en piliers s'étend le long du cloitre, Quand , après l'angelus et le repas du soir , Les lévites épars sur les bancs vont s'asseoir, Et que chacun cherchant son ami dans le nombre, On épanche son cœur à voix basse et dans l'ombre ; Moi qui n'ai point encore entre eux trouvé d'ami , Parce qu'un cœur trop plein n'aime rien à demi, Je m'échappe , et cherchant ce confident suprême Dont l'amour est toujours égal à ce qu'il aime. Par la porte secrète en son temple introduit , Je répands à ses pieds mon âme dans la nuit.
DEUXUBHE ÉPOQUE. 57
Ossian ! Ossian ! lorsque plus jeune encore
Je révais des brouillards et des monts d'Inistore ;
Quand , tes vers dans le cœur et ta harpe à la main ,
Je m'enfonçais l'hiver dans des bois sans chemin ,
Que j'écoutais siffler dans la bruyère grise ,
Comme l'âme des morts , le souffle de la bise ,
Que mes cheveux fouettaient mon front, q ueles torrens,
Hurlant d'horreur aux bords des gouffres dé vorans,
Précipités du ciel sur le rocher qui fume.
Jetaient jusqu'à mon front leurs cris et leur écume;
Quandlestroncsdessapinstremblaientcommeun roseau
Et secouaient leur neige où planait le corbeau,
Et qu'un brouillard glacé, rasant ses pics sauvages,
Comme un fils de Morven me vêtissait d'orages.
Si , quelque éclair soudain déchirant le brouillard ,
Le soleil ravivé me lançait un regard,
Et d'un rayon mouillé, qui lutte et qui s'efTace,
Éclairait sous mes pieds l'abtme de l'espace ,
Tous mes sens exaltés par l'air pur des hauts lieux ,
Par cette solitude et cette nuit des cieux ,
Par ces sourds roulemens des pins sous la tempête,
Par ces frimas glacés qui blanchissaient ma tête,
Montaient mon âme au ton d'un sonore instrument
Qui ne rendait qu'extase et que ravissement.
Et mon cœur à l'étroit battait dans ma poitrine,
Et mes larmes tombaient d'une source divine.
Et je pré tais l'oreille et je tendais les bras,
Et comme un insensé je marchais à grands pas.
Et je croyais saisir dans l'ombre du nuage.
L'ombre de Jéhova qui passait dans l'orage,
S6 JOCELYR.
Et je croyais dans l'air entendre en longs échos
Sa voix que la tempête emportait au chaoS)
Et de joie et d'ahioul' noyé par chaque pore,
Pour mieux voir la nature et mieux m'^ fondre encore,
J'aurais voulu trouver une âme et des accens.
Et pour d'autres transporta me créer d'autres sens !
Ce sont de ces modiens d'ineffables délices Dont Dieu ne laisse pas épuiser les calices, Des éclairs de lumière et dé félicité Qui confondent la vie avec l'éternité.
Notre âme s'en souvient comme d'une pensée Rapide, dont en songe elle fut traversée.
Ah! quand je les goûtais, je ne me doutais pas Qu'une source éternelle en coulait ici-bas !
Eh bien! quand j'ai franchi le seuil du temple sombre Dont la seconde nuit tn 'ensevelit dans l'ombre ; Quand je vois s'élever entre la foule et moi Ces larges murs pétris de siècles et de foi , Quand j'el^e à pas muets dans ce profond asile, Solitude de pierre, iiklttiuablé, immobile.
Image du séjout* par Dieu même habité.
Où tout est profotïdeur, mystèt^, éternité; Quand les rayons du soir que l'occident rappelle Éteignent aux vitraux leur dernière étincelle. Qu'au fond du î^anctuaire Un feu flottant qui luit Scintille comme un teil ouvert sur cette nuit, Que la voix du clocher en son doux s'évapore , Que le front appuyé contre un pilier sonore.
Je le sens , tout ëmu dû reteïitissement, Vibrer comitie une clé d'uti céleste instrument, Et que du faite au sol Timmense cathédrale, Avec ses murs, ses tours, sa tâve sépulcrale. Tel qu'un être animé, semblé à la vbix qui sort. Tressaillir et répondre en un Commun transport ; Et quand , portant ities yeuïL des pavés à la voûte, Je sens que dans cô vide une oreille m'écoute, Qu'un invisible àmi, dans la nef i*épandu.
M'attire à lui, me parle un langage entendu.
Se communique à moi dans un silence intime, Et dans son vaste sein m'enveloppe et m'abime ; Alors mes deux genoux plies sur le carreau.
Ramenant sur mes yeux un pan de mon manteau.
Comme un homme surpris par Toilage de l'âme.
Les yeux tout éblouis de mille éclairs dé flamme. Je m'abrite muet dans le sein du Seigneur, Et l'écoute et l'entends voix à voix , coeur à cœur : Ce qui se passe alors dans ce pieux déliré, Les langues d'ici-bas n'ont plus rien pour le dire; L'âme éprouve un instant ce qu'éprouve notre œil Quand, plongeant sur les bordsdes mersprèsd'unécueil, Il s'essaie à compter les lames dont l'écume Étincelle au soleil, croule, jaillit et fume, Et qu'aveugle d'éclairs et de bouillonnement. Il ne voit plus que flots, lumière et mouvement ; Ou bien ce que l'oreille éJ)rouvé auprès d'ilhe ondte Quidespicsdu Mont-Blahc s'épatyche, t^illeetgronde Quand s'effonçânt en vain, dans cet immense bruit, De distinguer un son d'avec le son qui suit,
M JOGELYN.
Dans les chocs successifs qui font trembler la terre, Elle n'entend vibrer qu'un éternel tonnerre.
Et puis ce bruit s'apaise, et l'àme qui s'endort Nage dans l'infini sans aile, sans effort, Sans soutenir son vol sur aucune pensée, Mais immobile et morte et vaguement bercée, Avec ce sentiment qu'on éprouve en rêvant Qu'un tourbillon d'été vous porte, et que le vent Vous prêtant un moment ses impalpables ailes, Vous planez dans l'Éther tout semé d'étincelles. Et vous vous réchauffez, sous des rayons plus doux. Au foyer des soleils qui s'approchent de vous. Ainsi la nuit en vain sonne l'heure après l'heure. Et quand ou vient fermer la divine demeure, Quand sur les gonds sacrés les lourds battans d'airain Tournent en ébranlant le caveau souterrain, Je m'éloigne à pas lents, et ma main froide essuie La goutte tiède encor de la céleste pluie!...
Séminaire de **\ 15 février 1793.
Tandis que nous vivons au fond d'un monde à part, En Dieu seul, pour Dieu seul, et sous son seul regard. L'autre monde animé d'un autre esprit de vie, Ou d'un souffle de mort, de colère et d'envie,
Mugit autour de nous, et jusqu'en ce saint lieu Poursuit de ses fureurs les serviteurs de Dieu, Un grand peuple agité par Tesprit de ruine, Fait écrouler sur lui tout ce qui le domine ; Il veut renouveler trône, autels, mœurs et lois; Dans la poudre et le sang tout s'abime à la fois. Oh! pourquoi suis-je né dans ces jours de tempête Où l'homme ne sait pas où reposer sa tête , Où la route finit , où l'esprit des humains Cherche, tâtonne, hésite entre mille chemins. Ne pouvant ni rester sous un passé qui croule, Ni jeter d'un seul jet l'avenir dans son moule? Métal extravasé qui bouillonne et qui fuit, Court, ravage et renverse, et dévore et détruit, Et consumant la main qui touche à son cratère, Déracine le siècle et l'homme de la terre !
Heureux, du moins, heureux que la lueur de foi Vive encor dans mon œil et marche devant moi. Et, séparant mes pas de la foule élancée.
Trace une route à part à ma pauvre pensée, Route qui mène ailleurs que celle d'ici-bas, Et que Dieu même éclaire et qui ne finit pas.
On dit que le pouvoir aux mains du roi se brise, Et qu'en mille lambeaux le peuple le divise ; Le peuple, enfant cruel qui rit en détruisant. Qui n'éprouve jamais sa force qu'en brisant.
Et qui, suivant l'instinct de son brutal génie. Ne comprend le pouvoir que par la tyrannie !
Force aveugle que Dieu lâche de temps en temps,
62 JOGELYN.
Ainsi que T^iyalanche, aiqsi que les autans, Pour donner à l'Éther un courant plus rapide. Pour frapper un gr^nd coupât pour faire un grand vide !
23 février 1793.
O jours ! jout*s de douleur, de silence et d'effroi! La terre du royaume a bu le sang du roi, Et le sang des sujets massacrés pqtr centaines, Coule dans les ruisseaux comme Teau des fontaines ! Tout ce qui porte un nom, ou génie ou vertu, Sous le niveau du crime est soudain abattu ; Le doigt du délateur au bourreau fait un signe, La seule loi du peuple est k mort au plus digne ! Sa hache aime le juste et choisit l'innocent ! L'innocence est son crime ! O peuple ivre de sang, Tu détruis de tes mains l'erreur qui nous abuse. Et de tous tes tyrans ton exemple est l'excuse !
S8 février 1798.
Je creuse nuit et jour dans mes réflexions Cet àbiwfi su^qglant des révolutions,
Du graivl €orpB sooifd remède ou iBaladie Qui brise ou rajeunit la machine engourdie ; De la nature humaine incalculable efiort.
Qui fait lutter en elle et la vie et la mort.
Pour tenir les bassins égaux de la balance
Où Ton veut les peser, il faut un grand silence
Des passions du siècle et de ses intérêts ;
La main tremble à qui veut les juger de trop près';
Comme au juge placé trop bas dans la carrière,
Le but est trop souvent caché par la poussière.
Mais jeune, enseveli dans Tombre du saint lieu,
Hors du siècle, et voyant tout au seul jour de Dieu,
Peut-être juge-t-on de plus haut ce problème.
Ce procès éternel du temps contre lui-mépie.
Cette lutte fatale où le passé vaincu
Dit pom* toute raison de vivre : J'ai vécu.
Qui ffi»^ sppder de Dieu Tinsondable penséç ?
Qui peut ^re ou finit son œuvre commencée?
Des mond^ k venir lui dérober le soin ?
Lui dire comme aux flots : Tu n'iras pas plus loin !
Devant cet océap placer son grain de sabja ?
Et tarir d'un seul mot l'abime intarissable?
Moin^ii inseps^ celui qui dirait au soleil :
Prends mon heure! attends-moi pourluireàmon réveil.
Borne à mon hprizon ta lumière féconde.
Et quand mon œil se ferme, éteins-toi pour le mpnde !
Non : Dieu n'a dit son mot à personne ici-bas;
La nature et le temps ne le comprennent pas,
Et si de son mystère il perce quelque chose.
6i JOCELYN.
Ne le cherchons qu^en lui, c'est là que tout repose! C'est là qu'à nos esprits, dans le doute noyës, Lui seule soulève un coin du voile et dit : Voyez ! Qu'annonce la nature en sa marche éternelle?
Où s'arrête sa course? où se repose-t-elle?
De ces mille soleils tournant sous l'œil de Dieu, Rayons étincelans de son céleste essieu, Lequel dort au milieu de sa courbe enflammée? Quelle route du ciel devant eux s'est fermée? Quelle vague des airs croupit dans son repos? Quelle goutte des mers dort dans le lit des flots? Quel océan couché dans d'éterneis rivages Cesse de dévorer ou d'enfanter des plages?
Quels monts ont étouffé leur creuset souterrain ? Quoi donc était hier ce qu'il sera demain ? Et du sable au rocher, de l'âme à la matière, De l'abime des cieux jusqu'au grain de poussière. Quel autre que Dieu seul peut dans ce mouvement Reconnaître une forme, un être, un élément?
On sent à ce travail qui change, brise, enfante. Qu'un éternel levain dans l'univers fermente, Que la main créatrice à son œuvre est toujours, Que de l'Être étemel , étemel est le cours , Que le temps nait du temps, la chose de la chose. Qu'une forme périt afin qu'une autre éclose ; Qu'à tout être la fin n'est que commencement ; La souffrance, travail ; la mort, enfantement !
En vain l'homme orgueilleux de ce néant qu'il fonde, Croit échapper lui seul à cette loi du monde,
Clôt son symbole, et dit, pour la millième fois : Ce Dieu sera ton Dieu, ces lois seront tes lois! A chaque éternité que sa bouche prononce, Le bruit de quelque chute est soudain la réponse, Et le temps, qu'il ne peut fixer ni ralentir, Est là pour le confondre et pour le démentir ; Chaque siècle, chaque heure, en poussière il eutraSne Ces fragiles abris de la sagesse humaine.
Empires, lois, autels, dieux, législations, Tentes que pour un jour dressent les nations, Et que les nations qui viennent après elles Foulent pour faire place à des tentes nouvelles. Bagage qu'en fuyant nous laissons sur nos pas. Que l'avenir méprise et ne ramasse pas.
Depuis ces jours obscurs dont la tardive histoire A jusqu'à nos momens traîné quelque mémoire.
Avec combien de cieux le temps s'est-il joué ? Combien de fois la terre a-t-elle secoué.
Comme l'arbre au printemps ses arides feuillages. Les croyances, les lois, les dieux des autres âges? C'est demander combien de feuillages flétris Ont engraissé le sol formé de leurs débris.
Ou combien de ruisseaux ou de gouttes d'orages Ont fait enfler les mers sans fond et sans rivages?
Oui, l'esprit du Seigneur travaille incessamment Par l'esprit des mortels, son aveugle instrument ; Il a donné pour vie à la pensée humaine Ce flux et ce reflux qui l'apporte et l'entraîne;