IV
S'il cessait de tourner dans ce cercle divin , S'il s'arrêtait un jour, ce jour serait sa fin. Mais pour lui, sur la route à ses pas accordée, Une idée est toujours en avant d'une idée ; Il s'élance, il l'atteint au terme d'un sentier ; Il crée à son image un monde tout entier ; Puis à peine entre-t-il dans l'œuvre commencée, Qu'il demande à courir vers une autre pensée, La réalise et passe, et, d'essor en essor.
Gagne un autre horizon pour le franchir encor. Ainsi de siècle en siècle il lègue ses chimères ; De vérités pour lui les vérités sont mères.
Et Dieu les lui montrant jour à jour, pas à pas, Le mène jusqu'où Dieu veut qu'il aille ici-bas, Terme qu'il a lui seul posé dans sa sagesse, Et qu'on n'atteint jamais en approchant sans cesse.
Mais si l'esprit de Dieu, travaillant par nos mains, A ces renversemens condamne les humains.
Comment donc marque-t-il du sang pur des victimes Les révolutions, ce solstice des crimes?
Comment l'esprit d'amour, de justice, de paix. Sert-il l'iniquité, la haine et les forfaits ? Ah ! c'est que dans son œuvre il agit avec l'homme ; La vertu les conçoit, le crime les consomme ; L'ouvrier est divin, l'instrument est mortel ; Ij'un veut changer le Dieu, l'autre brise l'autel ; L'un sur la liberté veut fonder la justice.
L'autre sur tous les droits fait crouler l'édifice ; Puis vient la nuit fatale où l'esprit combattu
DECXIÈÎfE ÉPOQUE. 67
"Ne sait plus oj(i trouver le crimf* et la vertu ; Chaque parti s'en fait d'horribles représailles ; I^s révolutions sont des champs de batailles Où depx droits violés se heurtent dan/s le temps ; Quel que soit le vainqueur, malheur aux combattans! L'un possesseur jaloux d'un héritage inique, Se fait un titre saint d'une injustice antique, Veut que l'oppressiqn consacre l'oppresseur, Et croit venger le ciel en défendant l'erreur ; L'autre, ^e cœur aigri par une vieille offense, Dans la raison qui luit ne voit qu'une vengeance. Et, s'armant à sa voix d'un droit ensanglanté, firûle, pille et massacre à coups de vérité ; Ainsi l'abîme appelle un plus profond abime ; Qu'y faire? la raison n'a que le choix du crime; Faut-il que le bien cède çt reculp à jamais?
Faut-il vaincre le mal à force de forfaits ?
Devant ces changemens le cœur du juste hésite ; Malheur à qui les fait, peureux qui les hérite !
Séminaire de ***, 8 mars 1T93.
Ma pauvre mère, hélas! ma pauvre sœur, mon Dieu ! Quoi ! la tempête aussi descend en si bas lieu ? Quoi ! la maison de paix, de prière et d'aumône. Où la charité seule avait son humble trône,
N'a pas pu trouver grâce aux yeux des factions? Ce toit qu'avaient couvert leurs bënëdictions, Ce seuil où leur misère était sans cesse assise, Où la veuve et l'enfant entraient comme à l'église, Cette chambre où ma mère, avec sa douce main, Pansait leurs pieds meurtris et leur rompait le pain ; Ils l'ont brûlée. Us ont chassé leur providence, Autour des murs fumans mené l'horrible danse. Tandis qu'à la lueur qui montait de ces toits, Ma mère et ses enfans s'enfuyaient dans les bois ! Ainsi tout ce que j'aime est arraché de terre ; Ainsi, si je cherchais la maison de mon père, Mes yeux ne verraient plus qu'un pan de mur noirci, Et le mendiant seul dirait : C'était ici!
Ah ! je sens en moi-même , à cette horrible image De ma mère fuyant les torches du village.
Qu'un Dieu seul peut donner le pardon aux humains; Et si je ne brisais mon cœur entre ses mains, A ma soif de vengeance ou plutôt de justice Je ferais de mes jours cent fois le sacrifice. Je me consacrerais pour punir ces bourreaux.
Deux poignards dans les mains, à des dieux infernaux; Et j'irais, de ce toit vengeant chaque parcelle, D'une goutte de sang payer chaque étincelle !
Séminaire de ***t 6 mars 1793.
Pardonnez-moi, mon Dieu, la vengeance est à vous ! Âh! pour la désarmer je tombe à vos genoux.
Que la faute et Thorreur de ces jours de tempêtes Retombent sur le temps et non pas sur leurs têtes !
Séminaire de **% 8 mars 1793.
Ce soir un inconnu m'a glissé dans la main
Un rouleau recouvert d'un pli de parchemin ;
Mes yeux en ont soudain reconnu l'écriture,
Bien qu'une larme seule en fut la signature,
Et tout en la lisant je baisais mille fois,
O ma mère, ces mots où j'ajoutais ta voix,
£t ces douze louis , ta dernière ressource.
Que ta main pour adieu jette encor dans ma bourse.
Oh ! que cet or sacré ne la quitte jamais,
Ou donné par l'amour n'en sorte qu'en bienfaits!
70 JOCELVk.
SémiDaire de **% 9 mars 1793.
Ainsi me voilà seul , orphelin dans ce monde! Ma mère avec ma sœur est errante sur l'onde ; Elles vont, au hasard des vents et de la mer, D*un parent inconnu chercher le pain amer.
Et sur un continent peuplé de solitudes, Changer de ciel, d'amis, de cœur et d'habitudes ! (K Fuis, pars, viens, mon enfant, ditma mère, que Dieu V Te porte tout l'amour qui brûle en cet adieu; a Je n'aurai pas un jour de paix en ton absence; «r Quitte un sol dévorant qui proscrit l'innocence, a Où la prière même test un crime mortel.
« Qu'est-il besoin de prêtre à qui n'a plus d'autel ?. . . » Ah ! ma tûère, pour riioi ta tettdré^Se t'égàte; L'esprit souffle- t-il moins quàfnd l'étiricélte est Vare? N'en eussions-nous "plus qù'ahe à t*aIlùtTler ici, Qu'une larme à sécher dàùs un oéi'l obscutci. Ah ! c'en serait assez pour gàrdet à la tterf e, Pour couVer dans l^os ^ins le feu du sanctullire, Pour rester dans le temple, et pour y revêtir JjSl robe du lévite ou celle du martyr.
Je resterai. . .
De la Grotte des Aigles, au sommet des Alpes du Dauphiné , 15 avril 1793.
Gravons au moins, pour ma mémoire, De ces deux mois, si pleins, l'épouvantable histoire.
Le peuple, soulevé sur la foi d'un faux bruit, Force le seuil sacré, nous frappe et nous poursuit ; Il s'enivre de vin dans l'or des saints calices, Hurle en dérision les chants des sacrifices, Et comme s'il n'osait viei^ encor le frapper, Il vi(^ l'autel avant de le saper.
Les prêtres, n'élevant contre eux que la prière. Sont parleurs cheveux blancs traînés dans la poussière. Les uns de leur vieux sang teignent ces chers pavés, Au couteau solennel d'autres sont réservés ; Quel<{ues-uns comme moi, sauvés par leur jeunesse , Par un front de vingt ans dont la grâce intéresse, S'échappent dispersés sous les coups de flisil, Et vont chercher plus loin le supplice ou l'exil ; Une femme me prend par la main dans le nombre , Me guide hors des murs à la faveur de l'ombre. Me montre ces sommets brillant dans le lointain, Et me dit : Mon enfant, fuyez, voici du pain. Je fuis pendant sept nuits à travers les campagnes, En dirigeant toujours mes pas sur les montagnes;
Le jour pour sommeiller me couchant sous les blës , La nuit loin des sentiers hâtant mes pas troublés. J'arrive au pied des monts, je traverse à la nage Des torrens dont le flot me jette à l'autre plage. Un chasseur me découvre à la voix de ses chiens. Il change par pitié ses habits pour les miens. Je commence à gravir ces gradins de collines Où les Alpes du nord enfoncent leurs racines, Immense piédestal par sa masse abaissé, Qui sous le poids des monts semble s'être affaissé, Et dans l'encaissement des roches éboulées Cache les lacs profonds et les noires vallées. Je remonte le cours de leurs mille ruisseaux Qui passent en lançant leur fumée au lieu d'eaux ; J'avance en frissonnant sous l'arche des cascades; Les pins m'ouvrent plus loin leurs hautes colonnades. Je les franchis ; j'arrive à ces prés suspendus Sur la croupe des monts, verts tapis étendus, Où les chalets, des bois bordent les précipices. Un vieux pâtre y gardait un troupeau de génisses ; Les yeux vers le soleil couchant, entre ses doigts Il roulait sans me voir un rosaire de bois.
Cet aspect rend l'audace à mon âme attendrie, Je suis sûr d'un ami dans tout homme qui prie. Je l'aborde soudain , sans crainte , au nom de Dieu ; Il se trouble en voyant un vivant en ce lieu : Il croit voir un coupable en moi, je le rassure. Il écoute en pleurant ma touchante aventure, Étend la feuille morte en lit sous le chalet, Et partage avec moi son pain noir et son lait.
Le lendemain matin il dit : — a Soyez en joie :
« Je ne renverrai pas celui que Dieu m'envoie.
a Voyageant suivant l'herbe et suivant la saison,
« Mes vaches ont fini de paître ce gazon;
« Demain je vais chercher d'autres vertes montagnes.
ce Mais lorsqu'après l'hiver nous montons des campagnes,
a On nous donne en partant du pain pour tout l'été ;
a Tout ce pain est à vous, car vous l'avez goûté.
a Les bergers dont souvent j'ai nourri la détresse
ce Remplaceront pour moi celui que je vous laisse ;
celais vous ne pouvez pas mesuivreau milieu d'eux,
a Ils se demanderaient pourquoi nous sommes deux?
« Vos blondscheveuxn'ontpas durci dans les tempêtes;
a La blancheur de vos mains leur dirait qui vous êtes ;
« Vous ne pouvez non plus rester sous ce chalet,
ce On le voit de trop loin fumer sur la forêt ;
ce Des soldats du bourreau ces routes sont connues,
ce Ils montent quelquefois jusque parmi ces nues
ce Pour aller de plus haut, sous leurs serres surpris,
ce Comme l'oiseau de proie, épier les proscrits.
ce Mais venez, je connais une grotte profonde
ce Qu'aucun autre que moi ne connaît dans le monde.
ce Rien n'y peut parvenir que l'éclair et le vent,
«Et l'aigle que j'allais y dénicher souvent,
« Quand, dans mon jeune temps, le suivant sur ces cimes,
« Mon pied comme mon œil se jouait des abîmes.
ce J'y puis monter encor avec l'aide de Dieu ;
ce C'est pour vous que sa main m'a découvert ce lieu ;
ce Vous y vivrez de peu, mais sans inquiétude,
« Si votre ange suffît à votre solitude.
ce Od y peut puiser l'eau dans le creux de sa main^ ce £t quand je penserai que vous manquez de pain, a Tous les deux ou trois mois, sans qu'on puisse me suivre , a J'apporterai de loin ce qu'il vous faut pour vivre. « Remarquez bien la gueule ouverte à ce rocher, a Venez de temps en temps sous la brume y chercher; d Car lorsque je viendrai vous porter votre vie, a Je n'irai pas plus loin, de peur qu'on ne m'épie. »
Nous partons, nous posons nos pieds audacieux Ou le chasseur des monts n'ose poser ses yeux ; Nous enlaçons nos doigts crispes aux fils du lierre, Aux cheveux de la plante, aux angles de la pierre ; Du rocher chancelant qui s'enfuit sous nos pas, Le bruit sourd et profond monte à peine d'en bas, Et des eaux du glacier dont la poudre s'élève. Le vent nous frappeau front comme le froid d'un glaive ; Devant l'abime ouvert que ces eaux ont fendu. Mon pied cloué d'horreur s'arrête suspendu ; Du noir pilier des monts la colonne d'écume Tombe en rejaillissant dans le gouffre qui fume. Hurle dans sa ruine avec tous ses ruisseaux , Remonteen blancs flocons, retombe eu ver tsiambeaux , Et remplit tout le vide, où flotte en bas sa foudre, De vent, debruit, deflots, de vertige et de poudre ; Un seul débris de roc que le fleuve a broyé.
Tremblant aux coups de l'onde, et d'éciime noyé, Comme un vaste arc-en-ciel appuyé sur deux cimes. Se dresse en voûte immense et franchit ses abîmes ; Mon guide fait sur lui le signe de la croix.
Tàte d'un pied douteux les fragiles parois , S'élance ; je le suis ; sous cette arche profonde, Nous voyons à cent pieds cet ouragan de Fonde Passer comme le trait qu'un regard ne suit pas; Le pont miné , tremblant , résonne sous nos pas, Notreœil tourne, nos mains cherchent, no trépied glisse; Mais notre ange à nos yeux voile le précipice. Et déjà nous foulons sur le bord opposé Un vallon d'herbe en fleur par l'écume arrose.
La nature en ce lieu plus amie et plus douce Festonne les rochers d'arbustes et de mousse ; D'un pas moins essoufflé nous montons ses remparts ; Un horizon nouveau s'ouvre sous nos regards, Et nous redescendons des pentes qu'elle incline , De coteaux en coteaux, de colline en colline. Jusqu'à ce creux vallon qu'elle arrondit exprès Pour n'étaler qu'à Dieu ses plus divins attraits. Là, mon guide s'arrête, et me montre l'asile Qu'offre la Providence à ceux que l'homme exile ; Me découvre à son bruit la source sous le bois. M'enseigne à façonner leliétre où je la bois, A sécher au soleil les mousses pour ma couche , A juger la saveur desTruits sains pour ma bouche , A dérober tout chaud , dans le creux du rocher, L'œuf pondu du matin que l'aigle y va cacher, A nourrir un feu lent qui couve dans l'écorce, A voiler aux oiseaux le piège sous l'amorce, A lancer dans le lac le fil de l'hameçon Qui fait frissonner l'onde au contact du poisson ;
A surprendre à son nid le faon qui vient d'éclore ; A ravir le chevreau pendant qu'il tette encore , Pour que sa mère aussi vienne , au cri de sa faim y Tendre pour le nourrir sa mamelle à la main ; Puis me recommandant à cette Providence Qui nourrit sans travail et garde sans prudence : a Priez-la, mon enfant! tout est plein d'elle ici !... » Nous prions ; je l'embrasse ; il part ; et me voici.
GrotlSî des Aigles, 17 avril 1793 , pendant la nuit.
O nuit majestueuse! arche immense et profonde Où l'on entrevoit Dieu comme le fond sous l'onde! Où tant d'astres en feux portant écrit son nom , Vont de ce nom splendide éclairer l'horizon ! Et jusqu'aux infinis, où leur courbe est lancée, Porter ses yeux , sa main , son ombre, sa pensée ! Et toi , lune limpide et claire, où je crois voir Ces monts se répéter comme dans un miroir, Pour que deux univers, l'un brillant , l'autre sombre, Du Dieu qui les créa s'entretinssent dans l'ombre , Et vous, vents palpitant la nuit sur ces hauts lieux , Qui caressez la terre et parfumez les cieux ; Et vous, bruit des torrens; et vous, pâles nuages Qui passez sans ternir ces rayonnantes plages ,
DEUXIÈME ÉPOQCE. 77
Comme à travers la vie , où brille un chaste azur, L'ombre des passions passe sur un cœur pur!
Mystères de la nuit que Tange seul contemple. Cette heure aussi pour moi lève un rideau du temple, Ces pics aériens m'ont rapproché de vous ; Je vous vois seul à seul , et je tombe à genoux , Et j'assiste à la nuit comme au divin spectacle Que Dieu donne aux esprits dans son sain 1 1 abernacle !
Comme l'œil plonge loin dans ce pur firmament ! Quel bleu tendre, et pourtant quel éblouissement! On dirait l'eau des mers quand une faible brise Fait miroiter les flots où le rayon se brise.
— Voilà sur l'horizon l'étoile qui descend !
— L'ombre des noirs sapins me voile le croissant ; Sa mobile blancheur semble sous ce nuage
Une neige qui tombe et fond sur le feuillage ! — Au doux vent que ma joue à peine a ressenti , Quel immense soupir de leur cime est sorti !
Il naît, il gronde, il baisse, ... il meurt, c'est la tempête Qui passe avec ses voix et ses coups sur ma tête ; C'est la voile où le vent siffle et tonne la nuit , Quand sur les sombres mers la vague la poursuit ; — Non, c'est un souffle mort dont la nuit les effleure.
— Oh ! qu'à présent la brise avec tendresse y pleure ! N'est-ce pas le soupir de quelque esprit ami
Qui dans ces sons si doux se dévoile à demi , Vient prêter à ces vents leur douce voix de femme , £t par pitié pour nous pleurer avec notre âme?
Arbres harmonieux , sapins ! harpe des bois ^ Où tous les vents du ciel modulent une voix , Yousêtesrinstrumentoù tout pleure, où tout chante, Où de ses mille échos la nature s'enchante , Où y dans les doux accens d'un souffle aérien ^ Tout homme a le soupir d'accord avec le sien ! Arbres saints qui savez ce que Dieu nous envoie , Chantez , pleurez , portez ma tristesse ou ma joie ; Seul il sait dans les sons dont vous nous enchantez , Si vous pleurez sur nous ou bien si vous chantez !
Grotte des Aigles, 18 aTril 1793.
Le sommeil m'a surpris sous le nocturne dôme ; L'alouette a chanté mon réveil ; mon royaume Sous un jour de printemps en fleurs m'est apps^ru , Et du matin au soir mes pas l'ont parcouru.
Qu'il est vert ! Et pour qui , sqr ces \iauts précipices Dieu créa-t-il ^n jour ce vaUon de délices?
Et d'un triple rempart élevé de ses mains , En ferma-t-il l'accès et la vqe aux humain^ ?
Là le gouffre tonnant où le glacier se verse, Et qu'à travers la mort Iç pont de roc traverse ; Ici , ces pics glacés , qui ne fondent jamais^ L'entourent à demi de leurs neigeux sommets ;
Et plus bas y à l'endroit où son lit qui serpente Semble au penchant des monts vouloir unir sa pente. Le rocher tout à coup l'arrête et le retient , Et d'un escarpement dans les airs le soutient ; Sur ses parois polies par l'égout des ravines, Nulle herbe , nulle fleur ne pend par sas racines; Et la voix des bergers, qu'on voit à peine ^n bas. Se perd dans la distance et ne m'y parvient pas. A l'abri de ces flots, de ces rocs, de ces neiges , Ne craignant des mortels ni surprise ni pièges , Je trouve comme l'aigle, en mon aire élevé.
Tout ce que le désir d'un poète eût rêvé ; Arbres fils de leur gland courbés sous les tempêtes. Mais dont la foudre seule ose ébrancher les têtes ; Lianes , de leurs pieds à leur front serpentant , Qui bercent fleurs et nids sur leur filet flottant ; Hayon doré du jour qui sous leur nuit se joue. Tremblant sur l'herbe, au gré du vent qui les secoue, Hauts gazons où sur l'or nagent les papillons. Où les vents creusent seuls leur trace en verts sillons; Herbe que chaque brise en molles vagues roule , Répandant mille odeurs sous mon pied qui les foule ; Eau qui dort dans la feuille où l'ombre la brunit , Ou remplit jusqu'au bord ses coupes de granit; Ecume des ruisseaux sur leurs pentes fleuries, Se perdant comme un lait dans le vert des prairies; Lac limpide et dormant comme un morceau tombé De cet azur nocturne à ce ciel dérobé.
Dont le creux transpai*ent jusqu'au fond se dévoile. Où, quand le jour s'éteint, la sombre nuit s'étoile.
Où Ton ne voit flotter que les fleurs du lotus Que leur poids de rosée a sur Tonde abattus , Et le duvet d'argent que le cygne sauvage , En se baignant dans l'onde , a laissé sur la plage ; * Golfes étroits y cachés dans les plis des vallons , Aspects sans borne ouverts sur les grands horizons , Abîmes où l'oreille écoute l'avalanche, Cimes dans l'Éther bleu noyant leur flèche blanche , Grandes ombres des monts qui brunissent leurs flancs. Rayon répercuté des pics étincelans; Air élastique et tiède, où le sein qui s'abreuve, Croit boire en respirant une âme toujours neuve ; Bruit qu'on entend si loin descendre ou s'élever; Silence où l'âme dort et s'écoute rêver ; Partout avec la paix , mouvement qui l'anime : Des troupeaux de chamois qui volent sur l'abime , Chevreuils rongeant l'écorce, écureuils dans les bois, Chantsdemilliersd'oiseauxquiconfondentleursvoix, "Vols d'insectes dorés et bourdonnemens d'ailes, De leurs prismes flottans semant les étincelles. Fleurs partout sous mes pas et parfums dans les airs : Voilà ce que le ciel a fait pour ces déserts.
Mèinedate,lesoir.
Mais de ces lieux charmans le chef-d'œuvre est la voûte Dans le rocher, dont l'aigle a seul trouvé la route;
A Torient du lac et le long de ses eaux La montagne en croulant s'est brisée en morceaux , £t semant ses rochers en confuses ruines , A' de leurs blocs ëpars entassé les collines. Ces rocs accumulés, par leur chute fendus, L'un sur l'autre au hasard sont restés suspendus ; Les ans ont cimenté leur bizarre structure , Et recouvert leurs flancs et le sol de verdure. On y marche partout sur un tertre aplani Que la feuille tombée et la mousse ont jauni ; Seulement quand on frappe, on peut entendre encore Résonner sous les pas le terrain plus sonore. Cinq vieux chênes, germant dans ses concavités, Y penchent en tous sens leurs troncs creux et voûtés, De leurs pieds chancelans les bases colossales Du granit au granit joignent les intervalles, S'enlacent sur le sol comme de noirs serpens , Et retiennent les blocs entre leurs nœuds rampans ; Le plus vieux , suspendu sur l'une des ravines , La couvre comme un pont de ses larges racines , Puis aux rayons du jour pour mieux la dérober. Étend un vaste bras qu'il laisse retomber.
Et sous ce double abri de rameaux , de verdui^ , Il voile à tous les yeux son étroite ouverture ; II faut , pour découvrir cet antre souterrain, Ramper en écartant les feuilles de la main.
A peine a-t-on glissé sous l'arche verte et sombre. Un corridor étroit vous reçoit dans son ombre ; On marche un peu courbé sous d'humides arceaux , De circuits en circuits, au bruit profond des eaux,