IV
Qui , creusant à vos pieds un canid dans la pierre , Murmurent jusqu'au lac dans leur solide ornière 4 Un jour pâle et lointain , lueur qui part du fond , I
Guide déjà les yeux dans ce sentier profond; I
La voûte s'agrandit^ le rocher se retire, [
Le sein plus librement se soulève et respire , |
Le sol monte, trois blocs vous servent de degrés, Et dans la roche vkle enfin vous pénétrez.
Vingt quartiers , suspendus sur leur arête vi v€.
En soutiennent le dôme en gigantesque Qgiv« {
TiCurs angles de granit en «nîUe angles brisés,
Leurs flancs pris dans leurs flancs, l'un sur l'autre écrasés,
Ont rejailli du poids comme une moUe argile ;
L'eau que la pierre encor goutte à goutte distille,
A poli les contours de ces grands Uocs pendans ^
De stalactite humide a revêtu leurs dents,
Et, les amincissant en immenses spirales^
Les sculptecomme un lustre au delilescatl^édrales.
Ces gouttes qu'en tombant leur pente -réunit ,
Ont creusé dans un angle un bassin de granit ,
Où l'on entend pleuvoir de minute en mioute
L'eau sonore qui chante et pieure<laiMs sa chute :
Toujours quelque hirondelle au vol bas et rabaill:
Y plane, ou sur le bord s^tbreuve en êe pûsantç
Puis remontant au cintne oà l'oiseau frileux niche ^
Se pend à l'un des nids qui bordent la corniche.
Le rocher vif et nwd enclôt de toutes parts La grotte enveloppée en ces sombras remparts ;
Mais du côté du lac , une secrète issue ^ Fente entre dieux grajids blocs j élroite , inaperçue , En renouvelaat Tair sous la terre aUiédi , Laisse entrer le rayon et le jour du midi ; On ne peut du dehors découvrir l'interstice ; Le rocher pend ici sur Tonde en précipice , Son flanc rapide et creux par le lac est miné ; Au-dessus de la grotte un lierre enraciné , Laissant flotter en bas ses festons et ses nappes, Étend comme un rideau ses feuilles et ses grappes , Et , se tressant en grille et croisant ses barreaux , Sur la fenêtre oblongue épaissit ses réseaux. Je puis en écartant ce vert rideau de lierre , Mesurer à mes yeux la nuit ou la lumière, Adoucir la chaleur ou l'éclat du rayon , Ou m'ouvrant de la main un immense horizon , Du fond de ma retraite à ces monts suspendue , Laisser fuir mon regard jusqu'à perte de vue. Auprès de l'ouverture est un banc de rocher Où je puis à mon gré m'asseoir ou me coucher, Lire aux rayons flottans qui tremblent sur ma bible^ Ou, contemplant de Dieu l'ombre ici plus visible, Les yeux sur la nature , âever au Seigneur, Dansdestransportsmuets, l'hymne ardent de mon cœu r.
Un air égal et doux, tiède haleine de l'onde, R^ne ici quand la bise ailleurs transit ou gronde ; Aucun vent n'y pénètre , et le jour et la nuit , Dans ce nid de mon âme on n'entend d'autre bruit Que les gazouillemens des becs des hirondelles,
Le vol de quelque mouche aux invisibles ailes, Le doux bruissement du lierre sur le mur.
Ou les coups sourds du lac, dont les lames d'azur. Montant presque au niveau de ma verte fenêtre, Renaissent pour tomber, et tombent pour renaître. Et suspendent du bord qu'elles viennent lécher, Leui's guirlandes d'écume aux parois du rocher.
iO mai 1793.
Voilà donc, quand ma tente ailleurs est renversée,
La tente que je trouve ici toute dressée ;
J'ai déjà sur la roche étendu pour mon lit
La feuille des forêts que la mousse amollit.
J'ai déjà suspendu dans ma chaude demeure
Monbâton,el mamontre où j'entends marcher l'heure.
Rassemblé du bois mort en tas pour mon foyer.
Vu la lueur du feu sous la grotte ondoyer,
£t passé dans la joie et dans la solitude
Un jour, dont tant de jours me feront l'habitude.
Grotte des Aigles, 3 juillet 1793.
Quand ce soleil d'ëté, foyer flottant de vie, Me force à rabaisser ma paupière éblouie, Et sous ce voile ardent m'éblouissant encor Passe à travers mes cils en tièdes reflets d'or ; Quand ces rayons, frappant ces neiges éternelles, Rejaillissent de terre en gerbes d'étincelles , Font ressembler ces pics et ce bleu firmament A la mer qui blanchit sur un roc écumant ; Que dans ce ciel semblable à des lacs sans rivage Je ne vois que TÉther limpide où rien ne nage Excepté Taigle noir, qui comme un point obscur Semble dormir cloué dans l'immobile azur.
Ou qui, bercé là-haut sur ses serres obliques, S'abaisse en décrivant des cercles concentriques. Lance d'un revers d'aile au soleil en plongeant. De sa plume bronzée un vif reflet d'argent.
Et jette, en me voyant couché près de son aire. Un cri d'étonnement où vibre sa colère ; Quand l'arbre ou le rocher répand sous le rayon
Quelque ile fraîche d'ombre au milieu du gazon ;
Qu'étendu mollement sur cette couche verte,
Du pavillon des cieux seulement recouverte,
L'herbe haute ^ qu'un poids de fleurs fait replier,
Dans ces gouffres toufTus m'engloutit tout entier $
Que du foin desséché le parfum m'environne,
£ t q ue j e n'en tends rien que l'air chaud qui bourdonne,
Mon soufïle qui se mêle à l'air vierge des cieux,
Ou ma tempe qui bat mon front silencieux;
Alors je sens en moi des voluptés si vives,
Un si complet oubli des heures fugitives.
Que mon âme, à mes sens échappant quelquefois,
De son corps détaché ne sent pas plus le poids
Que le cygne , essayant son aile déjà forte.
Ne sent le poids léger de Fâile qui le porte !
J'aime dans ce silence à me laisser bercer,
A ne me sentir plus ni vivre ni penser ;
A croire que l'esprit qu'en vain le corps rappelle,
A quitté sans retour l'enveloppe mortelle
Et nage pour jamais dans les rayons du ciel.
Comme dans ces rayons d'été la mouche à miel!
Dans cet état, où l'homme eti Dieu se transfigure,
Le temps fuit et renaît sans que rien le mesure ;
On a le sentiment de l'immortalité ;
Puis quand un souffle, un vol d'un insecte d'été
Me rappelle à la fin à mes sens que j'oublie,
Dans un plaisir amer sur moi je me replie ;
Je sens que dans ce ciel d'où je descends si las.
Dieu m'écoute, il est vrai, mais ne me répond pas;
Je cherche au tour de moi, là,plusbas, dans ce monde,
Quelque cbo^equi sente avec moi, qui réponde; Mon oœur est trop rempli* pour ne pas déborder. Et si mon sort voulait seulement m'accorder Un second cœur, un cœur vide et muet encore, Où la vie et Tamour ne fissent que d'éclore ; Cette ardeur, que le mien ne peut plus renfermer, Suffirait pour l'étreindre et pour le consumer ; Je verserais en lui le trop plein de mon âme ; Sa flamme servirait d'aliment à ma flamme ; Cette double existence, en multipliant moi.
Me rendrait, 6 mon Dieu ! comme une ombre de toi ; Je sens que je pourrais dans cet autre moi-même. Jeter ce qui m'oppresse et doubler ce que j'aime, Au miroir de mon cœur m'embrasser à mon tour. Créer Yame de l'âme, et l'amour de l'amour.
Et comme ton regard se voit dans ton ouvrage. Consumé de mes feux, m'aimer dans mon image !
Alors ce d6me bleu me semble un beau linceul, J'entr 'ouvre en vain mes brasau vent, mon cœurestseul; Je cherche en vain des yeux dans cette vie aride. Je jette en vain un nom au hasard à ce vide ; Le désert seul, hélas! m'entoure et me répond. Je vais du lac au pic et de la grotte au pont. Je reviens sur mes pas, je m'assieds, je me lève, Mon propre sein me pèse et rien ne le soulève, Il semble qu'à mon être il manque une moitié. Objet de chaste amour pu de sainte amitié.
Que je marche à tâtons, que je suis dans ce monde Une voix qui n'a pas d'écho qui lui réponde,
Un œil qui dans un œil ne se réfléchit pas, Un corps qui ne répand point d'ombre sur ses pas, Et que malgré ce ciel, ce beau lieu qui m'enivre, Vivre seul c'est languir! c'est attendre de vivre! Tout mon bonheur ainsi se change en vague ennui ; Solitude ! un Dieu seul peut te remplir de lui !
Grotte des Aigles, 6 juillet 1793.
Poussé par cet instinct qui vers l'homme m'attire. J'ai franchi ce matin le seuil de mon empire, J'ai mesuré de l'œil la chute du torrent.
J'ai touché de la main l'arc-en-ciel transparent. Et d'un pied plus hardi, que l'audace accoutume. Passé le roc tremblant sous la voûte d'écume.
Dansl'herbe au moindre bruit soigneuxde me cacher, Et les pieds nus, de peur qu'on m'entendit marcher, Suivant dans ses contours le ravin qui serpente. De ces monts, pas à pas, j'ai descendu la pente Jusqu'au bord d'une gorge où j'entendais parfois Mugir les bœufs du pâtre et chanter une voix ; Là , tapi sous la feuille, et dérobé derrière Les troncs des châtaigniers qui bordent la clairière, Sans être découvert, pouvant tout entrevoir.
J'ai vu ce que mon cœur aimait à concevoir,
Une scène de paix, d'amour et d'ionocence, Que l'on rêve la nuit, et qu'éveillé l'on pense; Image innée ! hélas ! d'un temps qui nous a fui, Que comme un souvenir tout homme porte en lui!
Des chèvres, des brebis, et de grasses génisses. Celles-là, se pendant aux fleurs des précipices, Celles-ci, dans le pré plongeant jusqu'aux genoux, Ruminaient en paissant sous des buissons de houx, Tandis que des taureaux, jouant sur des pelouses. Penchant leur tête oblique et leurs cornes jalouses, Surleursjarretsdressés,choquaientcommedeuxblocs Leur front sonore et lourd, retentissant des chocs.
A l'angle d'un buisson, sous un tronc de charmille, Un jeune montagnard, près d'une jeune fîUe, Sur la même racine étaient assis tous deux; Seuls, n'ayant que le ciel et les bois autour d'eux; Ils gardaient sans soucis ces troupeaux dont la cloche, Comme un appel lointain, tintait de roche en roche, Laissaient veiller le dogue, ou chantaient quelquefois Pour qu'un chevreau perdu se guidât sur la voix. Les coudes appuyés sur ses genoux, le pâtre Penchait son front chargé de cheveux noirs sur l'âtre Où fumait parmi l'herbe un reste de tison ; Et regardant le sol, du bout de son bâton Il semblait au hasard écrire sur la cendre ; Sa rêverie avait quelque chose de tendre , Et quand il relevait son front de ses genoux, Qu'il ouvrait au grand jour son œil limpide et doux,
90 lOCELYN.
Dans le pli gracieux de sa lèvre ridée
On voyait en passant sourire son idée ;
Et quand de son amour ce regard s'inondait^
Un soupir contenu de son sein débordait ;
Mais ce soupir n'était qu'un élan sans tristesse.
Un poids levé du cœur que le bonheur oppresse.
La jeune fille avait cette fleur de beauté Que n'a mûrie encore aucun rayon d'été, Ce duvet de la joue où la rougeur colore La moindre impression qu'un regard fait éclore ; Son œil humide et bleu laissait lire au plein jour La calme volupté d'un mutuel amour ; Pour cacher une honte, une ombre, une pensée. Sa paupière aux longs cils n'était jamais baissée, Mais son regard posait confiant, affermi, Comme pose une main dans la main d'un ami.
Un réseau noir serrait ses cheveux dans sa maille ; Deux tresses seulement descendant sur sa taille. Où quelques blanches fleurs des prés s'entremêlaient, Sur l'herbe derrière elle en blonds anneaux roulaient ; Un étroit corset rouge embrassait sa ceintui^ { Une robe aux plis lourds et de couleur obscure Lui venait à mi-jambe, et laissait voir ses pieds Nus et blancs, sur la mousse au soleil appuyés, Comme dans les débris dont la terre est couverte. Deux pieds de mariire blanc brillent sur l'herbe verte ; Ses doigts tressaient l'osier, tandis que son regard Dans le vague du pré s'égarait au hasard.
L'heure ainsi s'en allait l'une à l'auti'e semblable,
TROISIÈME ÉPOQUE. ÎM
L'ombre tournait autour des troncs noueux tfërable, Le bœuf rassasié, sur Therbe se couchait, Des dormantes brebis l'agneau se rapprochait, Sans que les deui amans, ivres de solitude.
Changeassent de bonheur, de regard, d'attitude. On voyait à la paix de leur lent entretien.
Que leur cœur n'était pas vide comme le mien; A peine quelques mots, de distance en distance, S'écoulaient de leur lèvre et troublaient le silence, Comme une eau qui s'enfuit d'un bassin transparent S'échappe goutte à goutte et coule en murmurant. Quand le soleil, qui monte en raccourcissant l'ombre, Fut à moitié du ciel, sur l'herbe molle et sombre 1^ jeune homme étendit son corps pour sommeiller, Et, comme abandonnant son front à l'oreiller. Sur les genoux plies de sa paisible amie.
Laissa tomber son coude et sa tête endormie.
Elle ne donnait pas pendant qu'il sommeillait. Mais essuyant son front que la sueur mouillait. Jouant dans ses cheveux avec ses doigts d'ivoire. Roulait et déroulait leur boucle épaisse et noire.
L'heure du repas vint; ils mangèrent; leur main Puisa le même lait, rompit te même pain.
Leurs genoux rapprochés leur servirent de table ; Ils choisirent la fraise au même plat d'érable. Partagèrent la grappe et le rayon de miel.
Et dans la même coupe ils burent l'eau du ciel.
Mais le rayon du soir, qui pompe les orages.
92 JOCELYIN.
Sur le vallon plus sombre abaissait les nuages ;
La feuille qu'à midi le vent laissait dormir,
Dans les bois murmurans commença de frémir.
Et, commeauxflancsdesmontsunbrouillard quis'essuie,
La brume descendit sur l'herbe en fine pluie ;
Ils vinrent s'abriter contre le tronc noirci
Du hêtre, où le troupeau se rassemblait aussi ;
Et, comme au bruit du vent qui secouait sa voùle,
La feuille sur leurs cous distillait goutte à goutte.
Sous les flancs ténébreux d'une arche de rocher
Où les oiseaux mouillés à l'abri vont percher.
Dérobés à mes yeux par un rideau d'ombrage.
Us laissèrent en paix égoutter le nuage.
En écoutant de loin leur naïf entretien.
Jaloux, je comparais leur sort avec le mien ; Et le vent m'apportait quelque rire folâtre, Où se mêlait la voix de la vierge et du pâtre.
Je quittai cette scène, emportant dans mes yeux Ce tableau du bonheur comme un rêve des cieux. Plus dévoré du feu de mon inquiétude.
Plus seul dans ma pensée et dans ma solitude. Et me promettant bien de ne plus m'approcher De ces eaux où ma soif s'accroit sans s'étancher.
Grotte des Aigles^ 9i août 1793.
II repose; écrivons. Quel jour! quelle semaine! De deuil et debonheurpour moi comme elleesl pleine! Et par quel coup de foudre, hclas ! ai-je acheté Cet enfant, compagnon de mon adversité?
Le jour baissait; j'avais passé l'heure après l'heure; Errant de site en site autour de ma demeure, Je venais de m'asseoir sur le roc incliné Qu'en tombant des hauteurs la cascade a miné ; Mes jambes et mon front pendaient sur cet abtme, Et je suivais des yeux ce tourbillon sublime Qui, m'enivrant de bruit et d'élourdissement, De mes propres pensers m'ôtail le sentiment; Je dominais de là l'ouverture profonde Où la neige d'été roule en poudre avec l'onde, Et le pont naturel qui sur son double bord Se dresse, et de mon lac défend l'aflfreux abord. Mon âme se laissait, indolemment bercée, Emporter flots à flots et pensée à pensée, Et se perdant au sein de ces œuvres de Dieu, Était déjà bien loin et du jour et du lieu ; Quand un coup de fusil, que l'écho répercute, Tonne et roule au-dessus dubruit sourd delà chute. Je m'éveille en sursaut, je me lève, je vois
Deux soldats poursuivant deux pi*oscrits aux abois : A peine sépares par une courte avance, Les fuyards n'avaient plus qu'une faible espérance ; Les soldats rechargeaient leurs armes en courant ; Les deux proscrits touchaient aux parois du torrent. Il fallait ou périr, ou trouver un passage.
Ils s'arrêtent glacés d'horreur sur le rivage ; Le gouffre est sous leurs yeux et la mort sur leurs pas. Je les vois s'embrasser ; je ne réfléchis pas Qu'un cri de mon séjour va trahir le mystère ; Je jette un cri soudain, perçant, involontaire; Ils m'entendent, j'accours; je montre de ma main Sur le gouffre iumant, le hasardeux chemin.
Aussitôt des proscrits le plus âgé s'élance.
Donnant la main à l'autre encore dans l'enfance; Pour soutenir leurs pas j'accours de mon côté ; Au droit sommet du pont ils ont déjà monté; Déjà le plus âgé me tend du haut de l'arche L'enfantpâle et tremblant dont je sou tiens la marche; «Sauvez, sauvez, dit-il, généreux étranger, <K Cet enfant que je vais ou défendre ou venger; a J'entratneraidumoinsses bourreaux dans ma chjLi te; « Fuyez, et que ma mort vous donne une minute ! » Déjà les deux soldats, poussés par leur ardeur, Sans sonder du ravin l'immense profondeur, Sur ces blocs suspendus, plus polis que la glace, Leurs crosses à l'épaule avançaient sur sa trace. Quand le proscrit les voit au plus horrible pas, Il arme son fusil pour un double trépas ; Quatre éclairs à la fois jaillissent de la pierre.
Les quatre coups partis ne font qu'un seul tonnerre ; Les deux soldats, frappés par cette double mort, Tombentcommeunseulbloc, glissent, roulentdubord;
En vain leurs doigts crispés et leurs dents convulsives Du pont sans parapet pressent, mordent les rives , La cascade les jette à Tabime ondoyant, Leurs jambes et leurs bras plongent en tournoyant, Tout leur corps sur le roc, pilé par Tavalanclie, N'est plus qu'un point obscur dans sa poussière blanche; Le proscrit, qui les voit tomber, encor debout, Sent sa poitrine enfin saignant d'un double coup : Son sang, dont ce regard suspendait seul la perte, S'échapf^ eu deux ruisseaux de sa chemise ouverte ; Il tente un pas, sob pied ne peut le soutenir, Il va rouler $ non bras a su le retenir; Je le U*aiBe^pirantfiur l'herbe du rivage.
Ije bonheur et la jaort luttent sur son vis^e ; Il baîse avec aoaour son fusil triomphant, Sa voiiL «end la parole et l'âme à son enfant. Nous étanohansson sang, nous lavons sa blessure^ Puis, formant à la hâte un brancard de verdure, L'enfant|K»rtaotlas pieds, moi le front, nous marchons , Et dans ma ^otte enim mourant nous le couchons.
%& août 179S.
Étendu sur un lit de mousse ensanglantée.
Sur les bras de son fils sa tête était jetée ; Son regard seul sur lui pouvait se soulever.
Quelquefois il semblait s'endormir et rêver, Et sur son lit, sa main écbappée à la mienne Cherchait, en tâtonnant un fil qui la retienne. Le pauvre enfant voulait me dérober en vain Des sanglots qui sortaient malgré lui de son sein ; Chaque fois qu'il levait son front pâli d'alarmes, Je voyais dans ses yeux rouler de grosses larmes. Qui pleuvaientsur le front que son cœur appuyait, Et qu'un baiser craintif de sa bouche essuyait ; Puis il interrogeait mes yeux comme pour lire L'affreuse vérité que je n'osais lui dire.
Et, quand malgré mes yeux mon trouble lui parlait , De ses bras convulsifs Tétreinte redoublait ; Il me jetait dans l'ombre un regard de colère , Et, de son corps entier enveloppant son père, Il semblait défier le ciel et le trépas De pouvoir arracher ce mourant de ses bras :
Alors ses blonds cheveux tombant sur son visage, • Mêlés aux cheveux blancs de ce front d'un autre âge, Me cachaient leur figure, et je n'entendais plus
De baisers, de sanglots, qu'un murmure confus, Deux souffles confondus dans une seule haleine, Tantôt forte, tantôt se distinguant à peine, Où les derniers élans de deux cœurs, de deux voix Semblaient se ranimer et s'éteindre à la fois. Ma torche cependant dans ces mornes ténèbres Jetait son jour rougeàtre et ses vapeurs funèbres ; Moi, debout dans un coin de la gi'otte, à l'écart. De peur de profaner la douleur d'un regard.
Tan tôt je ranimais la torche évanouie, Tantôt, pour réveiller quelque signe de vie.
Je jetais au blessé l'eau froide du courant , Ou souillais la chaleur sur les pieds du mourant; Et, tantôt à genoux dans l'ombre la plus noire. Cherchant les chants sacrés épars dans ma mém oire, Le Christ entre mes mains, je murmurais tout bas Les hymnes dont la foi berce encor le trépas. Afin qu'une prière au moins, de cette terre.
Précédât dans le ciel cette âme solitaire !
La moitié de la nuit ainsi se consuma ; Vers l'aurore, la vie un peu se ranima.
Il contempla son fils, il jeta sur la voûte Un regard où semblait hésiter quelque doute.
Puis, reportant sur moi l'œil fixe de la mort, Et recueillant ses sens en un dernier effort : flc Je meurs, murmura-t-il, et le ciel vous confie a Ce fils mon seul regret, ce .fils mon autre vie ; ce Veillez sur ce destin que j'abandonne à Dieu ! «c Soyez pour lui, soyez un père, un frère ! Adieu ! »