IV
Y nage en ses regards en rêverie errante >
S'y creuse en plis pensifs entre ses deni sonrciiS)
S'y recueille caché sous le bord de ses cils y
Sur sa lèvre entr'ouverte un désir vague aspire.
Ou s'épand sur sa bouche en langoureux sourire ;
Partout où l'enfant passe, on dirait qu'il a lui ;
Un jour intérieur semble sortir de lui ;
Bien souvent, sur la fin d'un jour mourant et sombre,
Lorsque la grotte et moi, tout est déjà dans l'ombre ,
Autour de sa figure il fait çncor grand jour ;
Son éclat se reflète âtit objets d'alentour ;
II éclaire la nuit d'un reste de lumière ,
Et son regard me force à baisser la paupière ;
On dirait ces rayons du jour dont Riqphaël
A couronné le front de ses vierges du ciel.
Peut-être que ce jour n'était pas uo symbole j
Et que dès ici-bas l'âme a son auréole?
J'ai beau chercher bien loin dans ma mëmcnre ; rien
Des visages connus ne rappelle le sien ;
Aucun des compagnons de ma première enfance ,
Des lévites amis de mon adolesceùce ,
N'avait ces traits si purs, ce front, cette langueur^
Ce son de voix ému qui vibre au fond du cœur.
Cette peau qu'un sang bleu sous les veines colore,
Ce regard qu'on évite et qui vous perce encore,
Cet œil noir qui ressemble au firmament <^ar.
Lorsque l'aube naissante y lutte avee l'azur,
Où l'humide rayon de l'âme qu'il dévoile
Sur un fond ténébreux jaillit comme une étoile ;
Ces cheveux dont la soie imite en blonds anneaux
Les ondulations et les courbes des eaux ;
Il semble, à cette forme où tout est luxe et grâce ,
Que cet être céleste est né d'une autre race
£t n'a rien de commun avec ceux d'ici-bas
Que ce regard d'ami qui l'attache à mes pas.
Et quand sur ceshauteurs, sesbeaux pieds sanschaussure,
Sa cravate nouée autour de sa ceinture ,
Dans sa veste sâtié pli jusqu'au cou boutonné ,
A peine reS^rrant son sein emprisonné,
Son col nu , et portant sa tête avec souplesse
Comme un front de coursier qu'on flatte et qu'on caresse,
Ses cheveux , que d'un an le fer n'a retranchés,
Des deux côtés du col en boucles épanchés,
Et son front , tout baigné de sueur ou de pluie ,
Renversé vers le ciel pour qu'un rayon l'essuie.
Je le vois accourir de loin , et tout à coup
Sur un pic du glacier m'apparaitre debout ;
Je crois voir, tout troublé, la céleste figure,
Comme un être idéal au-dessus de nature.
Se détacher de terre et se transfigurer.
Et je suis quelquefois tenté de l'adorer ;
Mtiis de sa douce voix la tendre résonnance
Me rappelle à moi-même et me montre Laurence !
De la Grotte, U' novembre 1793.
Des aiguilles de glace où s'éclairent ces monts L'année a pour six mois retiré ses rayons ; Le soleil est noyé dans la mer de nuages Qui brise jour et nuit contre ces hautes plages, Et jette au lieu d'écume, à leur cime, à leurs flancs, La neige que la bise y fouette en flocons blancs» Le jour n'a qu'un rayon brisé par les tempêtes. Qui s'étend un moment tout trempé sur ces faîtes , Et que l'ombre qui court vient soudain balayer, Comme le vent la feuille au pied du peuplier. Il semble que de Dieu la dernière colère Abandonne au chaos ces cimes de la terre ; L'éternel ouragan torture ces sommets.
Les vagues de brouillards n'y reposent jamais ; . Un sourd mugissement, qu'une plainte accompagne. Roule dans l'air et sort des os de la montagne ; C'est la lutte des vents dans le ciel ; c'est le choc Des nuages jetés contre l'écueil du roc ; C'est l'âpre craquement de la branche flétrie Qui sous les lourds glaçons se tord , éclate et crie ; Du corbeau qui s'abat l'aigre croassement ; Des autans engouffrés le triste sifflement ; Les bonds irréguliers de la lourde a%'alanche
Qui tombe, et que le vent roule en poussière blanche ; L'étemel contre-coup des chutes des torrens Qui sillonnent tes rocs sous leurs bonds déchirans , Et font ronfler le goufïre où la cascade tonne D'un souffle souterrain continu , monotone, Tout semblable de loin aux frémissemens sourds De la corde d'un arc qui vibrerait toujours.
Plus de fêtes du ciel sur ces cimes voilées.
D'aurore étincelante ou de nuits étoilées ; Plus de festons de fleurs pendans à mon rocher ; Plus d'oiseaux accourus pour chanter ou nicher ; La corneille égarée y suit ses noires bandes ; Les frimas congelés sont les seules guirlandes Qui garnissent la roche où nous nous enfonçons ; Le jour ne nous y vient qu'à travers les glaçons ; Mais dans l'air tiède assis, les deux mains sur la braise, Aux lueurs du foyer qu'entretient le mélèze , TTous passons sans ennui le temps des mauvais jours; Ils sont si bien remplis que nous les trouvons courts ; Des entretiens coupés de quelque heure d'étude Nous font de notre grotte une douce habitude ; Nous nous y recueillons avec la volupté De l'oiseau dans son nid près de l'antre abrité. Que sous un ciel de pluie ou sur la plaine blanche Levain courroux des ventsberce au chaudsur sabranche ; Plus les vents déchaînés hurlent d'horribles cris, Plus l'avalanche gronde et roule de débris , Plus la nuit s'épaissit sous un ciel bas et terne , Plus la neige s'entasse autour de la cave rne ,
Plus dans ces sifflemens , ces terreurs du dehors , Nous trouvons d'âpre joie et d'intimes transports , Plus nous nous concentrons dans la roche qui tremble , Et nous sentons la main de Dieu qui nous rassemble ; Et si d'un ciel d'hiver quelque rare soleil Effleure par hasard la fenêtre au réveil , Échappés du rocher comme up chevreuil du gite , Pour jouir du rayon nous nous élançons vite ; Nous crions de plaisir en voyant les cristaux Formant des murs, des tours, de transparens châteaux, Des arches de saphir, des grottes où l'aurore Des verts reflets de l'onde en passant se colore, Des troncs éblouissans où le givre entassé Colle autour des rameaux un feuillage glacé , Et la neige sans borne et dont chaque parcelle , En criant sous nos pieds, luit comme une étincelle. Dans ces déserts mouvans, nous creusons au hasard Des sentiers dont la poudre éblouit le regard, Comme dans l'herbe en fleurs où le chevreau se noie, Dans ces lits de frissons nous nou^ roulons de joie ; Nous rions en voyant tous deux nos cheveux blancs. Poudrés par les frimas, de givre ruisselans ; Nous nous lançonslaneigeoù nosdoigtss'engourdissent; De plaisir, en rentrant, nos pieds transis bondissent ; Car Dieu , qui nous confine en ce rude sqjour. Donne même en hiver sa joie à chaque jour.
De la Grotte, 16 déœmbre 1793.
La nuit y quand par hasard je m'éveille, et je pense Que dehors et dedans tout est calme et silence. Et qu'oubliant Laurence auprès de moi dormant , Mon cœur mal éveillé se croit seul un moment ; Si j'entends tout à coup son souffle qui s'exhale, Régulier, de son sein sortir à brise égale , Ce souffle harmonieux d'un eniant endormi!
Sur un coude appuyé je me lève à demi , Comme au chevet d'un fils une mère qui veille ; Cette haleine de paix rassure mon oreille ; Je bénis Dieu tout bas de m'avoir accordé Cet ange que je garde et dont je suis gardé; Je sens aux voluptés dont ces heures sont pleines, Que mon àme respire et vit dans deux haleines ; Quelle musique aurait pour moi de tels accords? Je l'écoute longtemps dormir, et me rendors!
6 janvier 179i.
Querendrai-jeauSeigneurpoiirlesbiensqu'ilmedonne? Tandis que sous nos pieds la tempête résonne, Que le jour verse au jour des larmes et du sang, L'inaltérable paix sur ces hauts lieux descend, Et la tendre amitié, qui hait la multitude, Nous fait un univers de notre solitude.
Que cet enfant s'attache à mon ombre, et combien Son cœur à son insu se mêle avec le mien !
Oh ! qui pourra jamais démêler ces deux âmes Que la terre et le ciel joignent par tant de trames? L'un de l'autre il serait plus aisé d'arracher Ces deux hêtres jumeaux qu'un nœud semble attacher. Et qui de jour en jour s'enlaçant avec force. Croissent du même tronc et sous la même écorce! Mais les comparaisons manquent; je me souvien D'avoir eu pour ami, dans mon enfance, un chien , Une levrette blanche, au museau de gazelle.
Au poil onde de soie, au cou de tourterelle, A l'œil profond et doux comme un regard humain ; Elle n'avait jamais mangé que dans ma main.
Répondu qu'à ma voix, couru que sur ma trace, Dormi que sur mes pieds, ni flairé que ma place ;
Quand je sortais tout seul et qu'elle demeurait ,
Tout le temps que j'étais dehors, elle pleurait ;
Pour me voir de plus loin aller ou reparaître,
Elle sautait d'un bond au bord de ma fenêtre.
Et les deux pieds collés contre les froids carreaux
Regardait tout le jour à travers les vitraux,
Ou parcourant ma chambre, elle y cherchait encore
La trace, l'ombre au moins du maître qu'elle adore,
Le dernier vêtement dont je m'étais couvert,
Ma plume, mon manteau, mon livre encore ouvert,
Et l'oreille dressée au vent pour mieux m'en tendre,
Se couchant à côté, passait l'heure à m'attendre ;
Dès que sur l'escalier mon pas retentissait
Le fidèle animal à mon bruit s'élançait,
Se jetait sur mes pieds comme sur une proie.
M'enfermait en courant dans des cercles de joie ,
Me suivait dans la chambre au pied mon fauteuil.
Paraissant endormi me surveillait de l'œil ;
La, le son de ma voix, la plainte inachevée.
Ma respiration plus ou moins élevée,
Le moindre mouvement du pied sur le tapis,
Le clignement des yeux sur le livre assoupis.
Le froissement léger du doigt entre la page,
Une ombre, un vague éclair passant sur mon visage,
Semblaient dans son sommeil passer et rejaillir,
D'un contre-coup soudain la faisaient tressaillir;
Ma joie ou ma tristesse en son œil retracée
N'était qu'un seul rayon d'une double pensée;
Elle mourut, encor son bel œil sur le mien.
Que de pleurs je versai! Je l'aimais tant! Eh bien,
Quoique ma plume tremble, en glissant sur la page,
De ternir dans mon cœur l'amitié par Timage,
Que de l'âme à l'instinct toute comparaison
Profane la nature, et mente à la raison,
Ce charmant souvenir de mon heureuse enfance
Me revient dans le cœur quand je songe à Laurence.
Cet ami de ma race à présent m'aime autant;
Il ne peut plus de moi se passer un instant.
Il s'attriste, il languit pour une heure d'absence.
Il marche quand je marche, il pense quand je pense ;
Son regard suit le mien, comme si de nos cœurs
Le rayon ne pouvait se diriger ailleurs;
Comme mon pauvre chien ou comme l'hirondelle
Qui ne s'alarme plus de nous voir autour d'elle,
Il s'est apprivoisé pas à pas, jour à jour.
Il boude à mon départ, il saute à mon retour ;
Mais pour toute autre voix, pour tout autre visage,
Cet enfant du désert redeviendrait sauvage.
Oh! qui n'aimerait pas ce qui nous aime ainsi? Qui pourrait égaler ce que je trouve ici?
Que manque-t-il au cœur nourri de ces tendresses ? MonDieu ! vos dons toujours dépassent vos promesses! Et dans mon plus beau rêve autrefois d'amitié. Mon cœur n'en avait pas deviné la moitié \
Le manuscrit était déchiré à cette place, et il manquait un certain nombre de fi^uilles. On peut présumer par o^ qui suit que Iûc^jq %yait continué à noter les mêmes sentimens et les mêmes circonstances de sa vie beureuse pendant ces mois de solitude.
protte des Aigles, 15 avril 17M.
J*ai trouvé ce matin, dans le creux du rocher ,
Le pain que chaque mois le pâtre y vient cacher ;
De cet homme de bien pieuse providence !
Deux mots l'accompagnaient : « Redoublez de prudence :
ce Dans nos cités sans Dieu malheur à qui descend,
ce L'échafaud des martyrs a toujours soif de sang. »
Brisez, brisez, Seigneur, ces glaives de colère;
Abrégez, en faveur des justes de la terre.
Ces jours de désespoir et de convulsions,
Où votre nom s'éclipse aux yeux des nations.
Puisse Fange de paix bientôt y redescendre !
Mais moi, je n'ai, Seigneur, que grâces à vous rendre.
Et si ce temps n'était une ère de forfaits.
Je dirais : Que ces jours ne finissent jaunis!
12b JOCELYN.
La Grotte, 6 mai 1794.
Il est des jours de luxe el de saison choisie Qui sont comme les fleurs précoces de la vie. Tout bleus, tout nuancés d'éclatantes couleurs, Tout trempés de rosée et tout fragrans d'odeurs, Que d'une nuit d'orage on voit parfois éclore, Qu'on savoure un instant, qu'on respire une aurore, Et dont, comme des fleurs, encor tout enivrés, On se demande après : I^s ai-je respires ?
Tant de parfum tient-il dans ces étroits calices ? Et dans douze momens si courts, tant de délices?
Aujourd'hui fut pour nous un de ces jours de choix :
Éveillés aux rayons du plus riant des mois,
A l'hymne étourdissant de la vive alouette
Qui n'a que joie et cris dans sa voix de poète,
Au murmure du lac flottant à petit pli.
Nous nous sommes levés le cœur déjà rempli.
Ne pouvant contenir l'impatient délire.
Qui nous appelle à voir la nature sourire,
Et nous sommes allés, pas à pas, tout le jour,
Du printemps sur ces monts épier le retour.
La neige qui fondait au tact du rayon rose.
Avant d'aller blanchir les pentes qu'elle arrose,
Comme la stalactite, au bord glacé des toits, Distillait des rochers et des branches des bois; Chaque goutte en pleuvant remontait en poussière Sur l'herbe, et s'y roulait en globes de lumière. Tous ces prismes, frappés du feu du firmament. Remplissaient l'œil d'éclairs et d'éblouissement; On eût dit mille essaims d'abeilles murmurantes Disséminant le jour sur leurs ailes errantes. Sur leur coi*set de feu, d'azur et de vermeil. Et bourdonnant autour d'un rayon de soleil ; Puis en mille filets ses gouttes rassemblées Allaient chercher leurs lits dans le creux des vallées,
Y couraient au hasard des pentes sur leurs flancs,
Y dépliaient leur nappe ou leurs longs rubans blancs,
Y gazouillaient en foule en mille voix légères. Comme des vols d'oiseaux cachés sous les fougères, Courbaieutl'herbeet les flicurs, comme un souffle en glissant,
Y laissaient des flocons d'écumes en passant; Puis la brise venait essuyer cette écume, Comme à l'oiseau qui mue elle enlève une plume !
L'air tiède et parfumé d'odeurs, d'exhalaisons, Semblait tomber avec les célestes rayons, Encor tout imprégné d'âme et de sèves neuves, . Comme l'air virginal qui vint fondre les fleuves Du globe enseveli dans son premier hiver.
Quand la vie et l'amour se respiraient dans l'air ; Il soufflait des soupirs, il apportait des nues Des tiédeurs, des odeurs, des langueurs inconnues ; Il caressait la terre avec de tels accords,
Il ëtreignait les monts avec de tels transports, U secouait la neige et les troncs et les cimes Avec des mou^emens et des bruits si sublimes, Que l'on croyait entendre, entre les élémens, Des paroles d'amour et des embrassemens, Et dans les forts élans qui semblaient les confondre, L'eau, la terre et le ciel, et TÉther, se répondre! Tout ce que l'ail* touchait s'éveillait pour verdir; La feuille du matin, sous l'œil semblait grandir ;f Comme sHl n'avait eu pour été qu'une aurore, U hâtait tout du sonfHe, il pressait tout d'éclore. Et lés herbes, les fleurs, les lianes des bois S'étendaient en tapis, s'arrondissaient en tottâ, S'ehtrelaçaientaux troncs^ sesuspendaient aux roches, Sortaient de terre en grappe, en dentelles, en cloches, Entravaient nos sentiers par des réseaux de fleurs. Et nos yeux éblouis dans des flots de couleurs ! La sève débordant d'abondance et de force Gaulait en gommes d'or des fentes de l'écorce. Suspendait aux rameaux des pampres étrangers. Des filets de feuillage et des tissus légers. Où les merles sïffleurs, les geais, les totirterelles. En fuyant soUS la feuille, embarrassaient leurs ailes; Alors tous ces réseaux, parleur vol secoués.
Par leurs extrémités d'ai-brè en Rvhte noués. Tremblaient, et sur les pieds du tronc qtfi lès ai|}(iuiè,^ De pluiîieâ et dé fleurs répandaient une pluie ; Tous ces dômes des bois, qui frémissaient aux vents. Ondoyaient comme un lac aux flots verts et mouvans ; Des nids d'oiseaux, bercés au rotriis des Kanes,
Y flottaient iNemplîs d'œufs tachetés, diapbanleSy
Des mères qui fuyaient, fragile et doux trésor,
Comme dans le filet la perle humide encor!
Chaque fois que nos yeux, pénétrant dans ces ombres,
De la nuit des rameaux éclairaient les dais sombres;
Nous trouvions sous ces lits de feuille où dort l'été;
Des mystères d'amoui* et de fécondité.
Chaque fois que noâ pieds tombaient dans la velrdare,
I^s herbes nous montaient jusques à la ceinture.
Des flots d'air embaumé se répandaient sur nous,
Des nuages ailés partaient de nos genoux.
Insectes, papillons, essaims nageans de mouches.
Qui d'un Ëther vivant semblaient former les couches;
Ils montaient en colonne, en tourbillon flottant,'
Comblaient l'air, nouscachaientl'un à l'autre un instant,
Comme dans les chemins la vague dé poussière
Se lève sous les pas et retombe en arrière;
Us roulaient ; et sur l'eau, sur les prés, sur le foin.
Ces poussières de vie allaient tomber plus loin ;
Et chacune semblait d'existence ravie
Epuiser le bonheur dans sa goutte de vie^
Et l'air qu'ils animaient de leurs frémissettieBis
N'était que mélodie et que bourdonnemens.
Oh! qui n'eût pari âgé l'ivresse universelle
Que l'air, le jour, l'itisecte, apportaient sur leur atie?
Oh ! qui n'eût aspiré cette lialeine des airs'
Qui tiédissait la neige et fondait les hivers ?
La sève de nos sens comme celle des arbres
Eût fécondé des troncs , eût animé des marbres ;
£t la vie, en battant dans nos seins à grands coups, Semblait vouloir jaillir et déborder de nous ! Nous courions; desgrands rocs nousfranchissionslesfenti Nous nous laissions rouler dans l'herbe sur les pentes; Sur deux rameaux noués le bouleau nous berçait ; Notre biche étonnée à nos pieds bondissait ; Nous jetions de grands cris pour ébranler les voûtes Des arbres d'où pleuvait la sève à grosses gouttes ; Nous nous peitiions exprès, et pour nous retrouver, Nous restions des momens, sans parole, à rêver ; Puis nous partions d'un trait, comme si la pensée, Par le même ressort en nous était pressée.
Et vers un autre lieu prompts à nous élancer, Nous courions pour courir et pour nous devancer; Mais toute la montagne était la même fête ; Les nuages d'été qui passaient sur sa tête N'étaient qu'un chaud duvet que les rayons brùlans Enlevaient au glacier, cardaient en flocons blancs. Les ombres qu'allongeaient les troncs sur la verdure, Se découpant sur l'herbe en humide bordure, Dans quelque étroit vallon, berceau déjà dormant. Versaient plus de mystère et de recueillement ; Et chaque heure du jour en sa magnificence, Apportant sa couleur, son bruit ou son silence, Â la grande harmonie ajoutait un accord , Â nos yeux une scène, à nos sens un transport ! Enfin , comme épuisés d'émotions intimes.
L'un à côté de l'autre, en paix nous nous assîmes Sur un tertre aplani, qui comme un cap de fleurs. S'avançait dans le lac plus profond là qu'ailleurs,
]£t dont le flot bruni par Tombre haute et noire, Ceignait d'un gouRre bleu ce petit promontoire ; On y touchait de l'œil tout ce bel horizon , XJne mousse jaunâtre y servait de gazon , Ix des verts coudriers l'ombre enfante et légère. Combattant les rayons, y flottait sur la terre. !Nos cœurs étaient muets à force d'être pleins ; [Nous effeuillions sur l'eau des tiges dans nos mains ; Je ne sais quel attrait des yeux pour Teau limpide lïous faisait regarder et suivre chaque ride , Réfléchir, soupirer, rêver sans dire un mot, Et perdre et retrouver notre âme à chaque flot. Kul n'osait le premier rompre un si doux silence, Quand, levant par hasard un regard sur Laurence, Je vis son front rougir et ses lèvres trembler, £t deux gouttes de pleurs entre ses cils rouler. Comme ces pleurs des nuits qui ne sont pas la pluie, Qu'un pur rayon colore , et qu'un vent tiède essuie. — Que se passe- t-il donc, Laurence, aussi dans toi? £st-ce qu'un poids secret t*oppresse ainsi que moi ? — Oh ! je sens, me dit-il, mon cœur prêt à se fendre ; IVIon âme cherche en vain des mots pour se répandre : Xlle voudrait créer une langue de feu Pour crier de bonheur vers la nature et Dieu. — Dis-moi, repris-je, ami, par quelles influences, JMLon âme au même instant pensait ce que tu penses. Je sentais dans mon cœur, au rayon de ce jour, Des élans de désirs, des étreintes d'amour Capables d'embrasser Dieu , le temps et l'espace, £t pour les exprimer ma langue était de glace.