LAURENCE
Qu'un seul souffle pour lui sorte de deux poitrines ! Qu'il nous fasse un seul sort! qu'il nouscueilleen commun!
MOI
Et parfumons ses mains divines^ Comme sur un seul jet deux lis qui n'en font qu'un.
Qui n'ont dans le rocher que les mêmes racines^ Et qu'on cueille à la fois sur les mêmes collines. Tout remplis du même parfum !
Despleurs mouillaientnos voix ; je regardais Laurence, £t longtemps nos esprits prièrent en silence!...
95 juiUet 1794.
Enfant, j'ai quelquefois passe des jours entiers
Au jardin, dans les près, dans quelques verts sentiers
Creusés sur les coteaux par les bœufs du village,
Tout voilés d'aubépine et de mûre sauvage ;
Mon chien auprès de moi, mon livre dans la main ,
M'arrétant sans fatigue et marchant sans chemin,
Tantôt lisant, tantôt écorçant quelque tige,
Suivant d'un œil distrait l'insecte qui voltige.
L'eau qui coule au soleil en petits diamans.
Ou l'oreille clouée à des bourdonnemens ;
Puis choisissant un gtte à l'abri d'une haie.
Gomme un lièvre tapi qu'un aboiement efTraie,
Ou couché dans le pré dont les gramens en fleurs
Me noyaient dans an lit de mystère et d'odeurs
Et recourbaient sur moi des rideaux d'ombre obscure ,
Je reprenais de Foeil et du cœur ma lecture ;
Cétaît quelque po^te au sympathique accent
Qui révèle à l'esprit ce que le cœur pressait^
Hommes prédestinés, mystérieuses vies,
Dont tous les sentimens coulent en mélodies!
Que l'on aime à porter avec soi dans les bois,
Comme on aime un écho qui répond à nos voix 1
Ou bien c'était encor quelque touchante histoire
D'amour et de malheur, triste et bien dure à croire ;
Virginie arrachée à son frère, et partant,
Et la mer la jetant morte au cœur qui l'attend !
Je la mouillais de pleurs et je marquais le livre,
Et je fermais les yeux et je m'écoutais vivre;
Je sentais dans mon sein monter comme une mer
De sentiment doux, fort, triste, amoureux, amer,
D'images de la vie et de vagues pensées
Dans les flots de mon âme indolemment bercées^
Doux fantômes' d'amour doDt j'étais créateur.
Drames mtystérieux et dont j'étais l'acteur;
Pui^ comme des brouillards après une tempête,
Tous ces drames conçue et joués dans bm tèle
Se brouillaient, secroisaîeat, l'un l'autre s'eSaçaienA,
Mes pensef s soulevés comime un flot s'affaissaiont ;
Les gouttes se séchaient au bo«xl de ma paupière,.
Mon âme transparente absorbait la lumière^
Et sereine et brillante avec l'heure et le lieu
D'un élan naturel se soulevait à Dieu.
Tout finissait en lui comme tout y conunence,
Et mon Qceur apaise s'y perdait en sUence;
Et je passais ainsi^ sans m'en apercevoir.
l'ont un k^g jour d'élé de l'aube jusqu'au soîr, Sans que la moindre chose intioiey extérieur^, J^'m indiquât la fuile ; et mos connaître Theure^ <^u'au soteil qui çb^ogeail de p^nte dan« le^ cî^uj^y Au soirplw pâlissant sur w>n livre ou mas^yfux, Au sprein qui de l'herba humectait les caVcaB ; Car un long jour n'était qu'une heure de délices !
Eh bien, ce doux ét^, dont j'achève le coufs»
N'a pasduréy pour moi y plus qu' un de ces beaux jour^^ I
Seuleiuent je n'ai plus de ces vagues images
Que l'âme vide attire ot colore en nuages.
De ces pleurs de l'instinct que je sentais rouler
Dans mesy^uxy sai^ savoir qui les faisait couler;;
Tout cela s'est enfui comme un brouillard dç l'âme
Qu'un rayon plus puissant absor|pie dans sa fla,uuue ;
Ah ! c'est ass?K pour moi de lire dans up cœur,
D'y voir ses «wtimens éclore dans leur fleur.
Dans chaque impression que chaque heur^y fait naîtra
D'étudier son âme et de m'y reconnaître.
Moi tout entier, mais moi plus jeune de six ans,
Sous des traits plus naïfs, plus doux, plus séduisans.
Dans cet étonnement tendre que toute chose
Donne, au pfcmier contact, à l'âme à peine éclose.
Dans la limpidité de l'eau dans ce bassin
Avant qu'un rameau mort soit tombé dans son sein ;
Aussi je ne lis plua. Moi, lire ? Eh ! quel poéioe
Égalerait janaai^ la voix de ce qu'on aime ?
Quelle histoire touchante emporterait mon cœur
Dans une fiction égale à mon bonheur?
Quels vers vaudraien t pour moi son âme? Et quelle page Disputerait mes yeux à son charmant visage, Quand , sous ses blonds cheveux se dérobant au jour, Il rougit d'amitié comme on rougit d'amour, Et que, pour me cacher cette honte enfantine, Il m'embrasse en collant son front sur ma poitrine?
Aussi, depuis qu'un cœur bat enfin sur le mien,
Tous mes instincts sont purs et me portent au bien ;
Mon âme, qui souvent tarit dans la prière,
Nage toujours en moi dans les flots de lumière ;
Une telle clarté m'échauffe dans ses yeux.
Le timbre de sa voix m'est si mélodieux,
Tant de divinité sur ce doux front rayonne,
Que la splendeur de Dieu jour et nuit m'environne.
Sous un éclair d'en haut qui peut nier le jour ?
Ah ! que de vérité dans un rayon d'amour !
Que l'accent de sa voix en priant Dieu me touche.
Il me semble que Dieu m'entend mieux par sa bouche .
15 octobre 1794.
Les seuls événemens de notre solitude Sont le ciel plus clément ou la saison plus rude, La fleur tardive éclose aux fentes du rocher. Un oiseau rouge et bleu qui commence à percher
Dans le chéDe, et prépare un toit pour sa famille ; L'aigle qui de son œuf a brisé la coquille ; Un combat sur le lac du cygne et du faucon, La plume ensanglantée y tombant à flocon , Des vols de corbeaux noirs qui de la voix s'assemblent, Sous leurs ailes dejais les rame aux morts qui tremblent, La bicbe qui reprend son long duvet d'hiver, Une aurore de feu le soir traversant l'air :
Voilà nos seub soucis ici-bas ; mais notre àme Est un monde complet où se passe un grand drame; Drame toujours le même et renaissant toujours, Dont l'amitié suffit à varier le cours.
Les entretiens repris, les plaintes fugitives, Sur l'avenir douteux les vagues perspectives ; Les plans de destinée et de vie en commun, Cette fraternité de deux êtres en un ; Et comment nous n'aurons à nous deux sur la terre. Qu'un toit, qu'une pensée, et, couple solitaire, Nous la traverserons sans y mêler nos cœurs , Comme un couple d'oiseaux dont le gîte est ailleurs. Sur ces plans d'avenir quand par hasard j'insiste, Laurence écoute moins, l'avenir le rend triste ; On dirait qu'un présage est là pour le frapper. Il craint toujours de voir le présent s'échapper. Oh ! c'est qu'un cœur d'enfant dans le présent se noie ! Qu'une goutte à sa lèvre est une mer de joie ! La mouche aussi s'irrite et s'enfuit quand le doigt Efface sur la fleur la perle qu'elle boit !
H& JOGELYN.
l«r novembre 1794.
Ce soir un doul retour des vents cbalids du midi Balayait de nos monts le sommet attiédi ; Triste et tendre soupir que ce vent nous apporte. Dernier baiser d'adieu sur une saison morte } Le ciel était profond et pur comme une mer^ £t dans ses profondeurs on voyait s'allumer Les foyers de soleils aux lueurs ârgentinte^ Comme un feu de berger le soir sur les colline^ ; La lune sur un pic brillait bomnie un glaçdn ^ Et sur les eaux du lac courait en blanc frisson ; Des chênes dépouillés de leurs cimes touffues Les squelettes dressaient leurs longues brandies nues ; Les feuilles que roulaient les secousses du vent Ondoyaient sous nos pas conune un marais mouvant^ Et les bois morts tombés bleuissaient ^ut* là tetir^ Comme les ossemens qu'Un fossoyeur déterre.
A ces craquemens sourds des cimes^ à ces coups Des tempêtes^ nos cœurs se serraient malgré tlous. Et nous nous rapproehiolis pas à pas en dilénce Du rocher où dormait le père de Laurence.
Quand nous fûmes auprès, je ne sais quel petiser Monta de cette tombe et vint me traverser:
— oc Pauvre Laurence ! dis-je, en t'enlevant ton père
« Dieu te fit dâtis moi seul retrouver père et mère, ce Et y tant que je viYk*âi , tout leur timour pour toi , « Multiplié du mieu, plane et t'entoure en moi; et Mais si Dieu, rappelant le £teul être qui t'aime, c T'enlevait ton ami ! Si je mourais moi-même! « Toi, que de viendrais- tu? — Ce que je deviendrais? cr Peux«-tu le demander, toi? Moi^ si tu mourais!...)» Puis, me fermant du doigt la bouche avec colère, M'entraina sans répondre au tombeau de son père : c II m'a mis dans tes bras comme un sacré dépôt, oc S'écria-t-il , tu dois le lui rendre là-haut; a II veille dans le ciel sur ta double existence, oc Je crois à ton soutien comme à sa Providence. « Mais en croyant au Dieu que m'enseigne ta voix, a Ah ! ne t'y trompe pas, c'est à toi que je crois; « Et s'il brisait en toi sa plus sensible image, oc Si je ne voyais plus son ciel dans ton visage, et S'il ne m'éclairait plus le cœur par ton regard, « Va, je ne croirais plus qu^au malheur, au hasard, a Et j'irais dans la mort l'interroger lui-même oc Pour savoir si l'on dort là-bas, ou si l'on Aime? i» Et comme revenant de son égarement, — t Pardonne, reprit-il, j'ai trop d'emportement; a J'ai peut-être dit là des mots doht Dieu s'offense, «c Mais la mort n'est-ce pas une éternelle absence ? a Tu n'en parlerais pius^ ami, si tu m'aimais ; a Ta mort ! lamienne , oh ! moi, je n'y pense jamais ! » Puis, s'échappant soudain d'une course insensée Comme pour secouer du front une pensée^ Il courut vers les bords d'un abime sans fond
IW JOCELYN.
Où deux rochers, courbés comme l'arche d'un pont,
Laissant entre leurs pans un intervalle immense,
Dulacquigrondeau pied recouvraient toute une anse y
Et prenant son élan comme pour s'y jeter,
Il le franchit d'un bond qui me fit palpiter.
— « Ah! tu frémis ? dit-il avec un rire étrange ,
<c Tant mieux ; tu m'as parlé de mort, et je me venge ! »
J'ai voulu le gronder, mais il s'était enfui.
Du cœur de cet enfant quel sombre éclair a lui ?
Que cette âme profonde à l'œil qui la regarde
Fait aimer et frémir ! et qu'il faut prendre garde !
6 novembre 1794.
Ici l'hiver précoce est déjà descendu,
Le linceul de la terre est partout étendu ;
Les vents roulent sur nous des collines de neige,
Oh ! béni soit le roc dont l'antre nous protège!
Car nous ne pourrions plus faire un pas sans péril
Hors de l'obscur abri qui cache notre exil.
On ne distingue plus les vallons de leurs cimes,
Les torrens de leurs bords, les pics de leurs abîmes ;
Le déluge a couvert d'un océan gelé
Les gorges, les sommets, et tout est nivelé,
Et les vents des frimas, labourant la surface,
Font changer chaque nuit les collines de place ;
La biche même tremble, et ne nous quittant pas Sur la plaine trompeuse hésite à faire un pas ; L'arche par où ces monts touchent à la vallée D'une énorme avalanche aujourd'hui s'est comblée. Et comme dans une ile inaccessible aux yeux Nous tiendra renfermés jusqu'aux mois pluvieux. Oh ! que j'aime ces mois où , comme cette terre. En lui-même le cœur se chauffe et se resserre, Et recueille sa sève en cette demi-mort Pour couler au printemps plus abondant, plus fort! Comme avec volupté l'âme qui s'y replie S'enveloppe de paix et de mélancolie.
Mêle même au bonheur je ne sais quoi d'amer Qui relève son goût comme un sel de la mer ; Jouit de se sentir aimer, penser, et vivre Pendant que tout frissonne et tout meurt sous le givre. Et s'entoure à plaisir, dans ces jours sans soleil. De rêves de son choix comme pour un sommeil !
7 décembre 1704.
La foudre a déchiré le voile de mon âme !
Cet enfant, cet ami ! Laurence, est une femme... Cette aveugle amitié n'était qu'un fol amour ! Ombres de ces rochers, cachez ma honte au jour!