‹ Œuvres complètes de M. A. de Lamartine (volume 2)Chapitre 21 sur 49 · IV · texte numérisé non relu

IV

Un rayon fait briller la goutte qu'il essuie.

Ah ! si ce n'ëtait pas que cet ange souffrait^

Même dans ce bonheur mon cœur regretterait

Ces longues nuits de veille autour de cette couche

 compter en tremblant les souffles de sa bouche,

Les battemens du pouls soulevés par le cœur;

 promener ma main sur son front en sueur,

A retourner son corps allangui par la fièvre,

A verser larme à larme une eau fraîche à sa lèvre,

A voler au chevet si j'entendais gémir,

A voir son œil se clore, à l'écouter dormir;

Ou quand le lourd sommeil, rebelle à mes prières.

Par un rêve agité fuyait de ses paupières,

A venir à la voix de l'enfant effrayé,

Mon coude au bord du lit tout près d'elle appuyé,

Pour l'assoupir un peu chercher dans ma mémoire,

Ou dans mon cœur, d'amans quelque touchantehistoire

Oubliés comme nous du monde, et se faisant

D'eux-même et de leurs cœurs un monde suffisant,

Perdus sous l'œil de Dieu dans sa vaste nature.

Dans quelque île sans nom portés par aventure,

Tels qu'en voit au matin le songe d'un amant,

Ou qu'en chante une mère en berçant son enfant;

Et de voir sur son front sa terreur ou sa joie

Passer en humectant de pleurs ses cils de soie ;

Tandis que je roulais comme sur des fuseaux

Ses cheveux sous mes doigts en moelleux écheveaux»

Février 179^7

Quelquefois, je ne sais quelle timidité,

Comme le sentiment de notre nudité ,

Devant elle me trouble et vient saisir mon âme,

Et je n'ose parler, en pensant qu'elle est femme!

Mais elle ne sent pas, dans sa chaste candeur,

Cette honte des sens qui me remonte au cœur ;

Son sentiment naïf dans cette âme si pure

A bien changé de nom , mais non pas de nature ;

C'est toujours de l'enfant l'ardente affection

N'ayant qu'une pensée et qu'une passion ;

Et ne soupçonnant pas, dans sa douce ignorance,

Que l'amour devant Dieu ne soit pas l'innocence I

Au contraire, depuis nos doux aveux , souvent

Elle est plus caressante et plus libre qu'avant ;

Avec moins d'abandon la vierge se confie

Au frère qui puisa du même sein la vie ;

Elle ne comprend pas pourquoi, depuis ce jour.

Je suis plus réservé pour avoir plus d'amour.

Et pourquoi, tout tremblant, de sa main je repousse

De sa lèvre à mon front l'impression trop douce.

Moi pourtant je ne puis, comme avant , prolonger

Ces regards où le cœur au cœur va se plonger,

Ni ses bras à mon cou, ni sa tête charmante

Sur mes genoux plies, comme autrefois dormante, Ni ses cheveux jetés par le vent sur ma peau, La faisant frissonner comme le vent fait l'eau , Ni ces mots caressans où son amour se joue, Ni sa main dans ma main , ni son front sur ma joue ; Et quand , tel qu'un enfant qui joue avec le feu , Je relire ma tête et je la gronde un peu , Quand je sors, tout ému, comme d'une fournaise, Pour respirer dehors l'air glacé qui m'apaise ; Elle pleure , elle dit que je ne l'aime pas , Ou me boude, ou s'attache obstinée à mes pas ; Un sourire la calme et nous réconcilie , Et je la laisse aimer et dire, et tout s'oublie î

Mars I79i.

Pour nous conserver purs la nuit , sous l'œil de Dieu, Après avoir prié nous nous disons adieu , Et chacun va chercher sa couche solitaire , Elle sous le rocher, moi dehors sur la terre. Dans un abri , de mousse et de feuillage, obscur, Que je me suis creusé sous le rebord du mur.

Là , comme un chien fidèle au seuil de son asile. Je lui garde sa vie et son sommeil tranquille ; Rien ne pourrait venir la troubler du dehors Sans m'éveiUer moi-même et passer sur mon corps ;

Oh ! que j'aime à sentir sous la pluie ou la neige, Que des rigueui-s de Tair cet abri la 'protège; Que je garde à ce prix cet ange du Seigneur, Sacrée et toute à lui jusqu'au jour du bonheur, Jusqu'à l'heure où sa main , qui bénit ce qui s'aime, Dans mon sein altéré la jettera lui-même l Quelle douce pensée ! ah ! oui , mais quel effort , De savoir qu'elle est là , là , si près , qu'elle y dort , Qu'elle y veille peut-être, et , par l'amour bercée. S'y retourne cent fois sous la même pensée ?

Que l'ange de Dieu seul voit ses chastes appas ! Qu'entre le ciel et moi je n'aurais qu'un seul pas! Oh ! que de fois chassé de ma brûlante couche, Le cri de mes désirs étouffés sur ma bouche , Ainsi qu'un insensé qui se lève la nuit , Fuyant dans les frimas l'image qui me suit , Comme un faon égaré qui cherche sa compagne Pour fatiguer mes pas j'erre sur la montagne. Dans ma poitrine en feu j'aspire les vents froids, Je pétris du glacier les cristaux dans mes doigts , Jusqu'à ce qu'énervé de fatigue et de veille Sur ma couche transie un moment je sommeille ! Et que vite éveillé par des songes d'amour Avec impatience encor j'attends le jour.

Le moment où Laurence à son tour éveillée.

Et dans l'obscurité de la grotte habillée , Vient , ses beaux yeux encor tout chargés de sommeil. Comme une jeune sœur m'embrasser au réveil , Dans notre tiède abri par mon nom me rappelle, Et vers le doux foyer m'entrainant auprès d'elle,

Sur un feu que la Duit couve sans l'étoufTer,

Me prend entre ses mains mes mains pour les chauffer !

16 mars 1794.

Je ne sais quel l'espect à tant d'amour se mêle»

Et s'accroît tous les jours dans mon âme pour elle;

Comme un dieu je craindrais du doigt de la toucher ;

 ses pieds quelquefois je voudrais me coucher,

Pour que cet être 9 roi de toute la nature,

IVIe foulât sous son pas comme sa créature ;

Plus son sourirç est tendre et son reigard m'est doux ,

Plus je sens le besoin de tomber à genoux ,

De consacrer mon cœur en lui rendant hommage.

Et d'adorer mon Dieu dans ce divin ouvrage.

Pour ne pas offenser ^^ sentiipens chrétiens.

Devant elle tremblant, pourtant jq me retiens ;

Mais quand elle se baisse ou détourne la tête,

Qu'elle marche un moment devant moi, je m'arrête,

Je contemple sa formç ^vec recueillemept,

Comme un être éthéré tombé du firinament

Dont l'émanation éclaire la lumière

Et dont le pied céleste honore la poussière ;

Je suis avec les miens les traces de ses pies,

Comme si ce contact les eût sanctifiés;

Dans l'air qu'elle occupait j'aime à prendre sa place,

Comme si son passage eût consacré l'espace, A. marcher dans son ombre, , à ramasser les fleurs De l'herbe dont son corps a foulé les couleurs, Â respirer le vent qui dans ses cheveux joue, Quand son front renversé comme un flot les secoue, Et l'air que sa poidrâe a déjà respiré, Comme un parfum dutsœur par mon âme aspiré !

U semble qu'un contact avec ce que j'adore, A cet être divin, moi mortel, m'inieorpore.

Et que de mon néant un regard de ses yeux Pourrait, s'il le voulait^ me soulever aux cieux ! Amour, dont les amans savent seuls le mystère. Tu fais plus, ton regard met leur ciel sur la terre !

Avril 17M.

Oh ! quels plans nous faisions sous l'arbre ce matin ! Que ce présent pour elle encore a de lointain ! Que j'aimais à la voir avec l'air du délire, A.vec ses yeux rêveurs qui si loin semblaient lire, ^âtir et renverser, et rebâtir encor, ]\f ille ombres de bonheur avec ses songes d'or, t^our le temps où, sortis du désert où nous sommes, Pousserons descendus du ciel parmi les hommes; Soit que nous retrouvions dans ses manoirs chéris, I3e ses biens paternels quelques nobles débris,

Et qu'au sein d'une lai^e et somptueuse aisance Notre amour de nos cœurs s'épanche en bienfaisance ; Soit que, déshérités de tout bien ici-bas.

Nous fécondions un coin de terre avec nos bras, Et nous nous bâtissions dans notre étroit royaume, Pour couver nos amours, un pauvre toit de chaume : Ou que dans les cités pour gagner notre pain. Nous vivions d'un salaire et d'un travail de main. Pauvre couple caché dans quelque chambre nue. Abritant sous les toits une joie inconnue, Achetant par le jour le doux repos du soir, Puis au soleil couché revenant s'y rasseoir, Y rendre grâce à Dieu, dans leur reconnaissance. De ce bonheur obscur caché sous l'indigence, De cette chaste couche où l'amour les bénit.

De ces oiseaux en cage et chantant sur leur nid. Et de ces beaux enfans qui se roulent à terre, Nus entre leur berceau et les pieds de leur mère. • •

Biai 1704.

Un enfant! ah ! ce nom couvre l'œil d'un nuage, Un être qui serait elle et moi , notre image, Notre céleste amour de terre se levant, Notre union visible en un amour vivant.

Nos figures, nos voix, nos âmes, nos pensées

Dans un élan de vie en un corps condensées, Ifous disant à toute heure en jouant devant nous : Yous vous mêlez en moi, regardez, je suis vous! Je suis le doux foyer où votre double flamme Sous ses rayons de vie a pu créer une âme !

Ah ! ce rêve que Dieu pouvait seul inventer, Sur la terre l'amour pouvait seul l'apporter!

Mai 1794.

Le jour succède au jour, le mois au mois; l'année Sur sa pente de fleurs déjà roule entraînée.

A tous momens, mon Dieu, je tombe à vos genoux, Est-ce que votre ciel a des soleils plus doux ?

Grenoble , 2 août 1794, la nuit, caché chez un pauvre menuisier.

Est-ce moi? $iui&-je ici?... Mon Dieu* veillez sur elle! Anges du Tout-Puissaqt, couvrez-U de votre aile ! Quoi ! j'ai laisse Laurence à la foi du rocher ? Mon cœur brisé n'a-t-il rien à se reprocher ?

Mais pouvai^-je, ô moa Pieu ! repousser la prière Du mourant qui m'appelle à son heure dernière? Pouvais-je résister à la voix d\x pasteur Qui de ma pauvreté se fit le protecteur, M'accueillit tout enfant parmi les saints lévites, M'y chérit entre tou^^ non pa^ pour mes mérites, Mais pour mon abandon, et fut dans le saint lieu Mon maitre, mon ami, mon père selon Dieu?

Quand il n'a pour palais qu'un cachot sur la terrci

Quand de l'épiscopat le sacré caractère

Est aujourd'hui son crime et son arrêt de mort.

Quand l'échafaud dressé lui présage son sort,

Que n'ayant que le fond de son calice à boire

Il cherche un nom ami, bienloin, dans sa mémoire.

Que le mien s'y réveille et se présente à lui,

Qu'il m'appelle à son aide, implore mon appui,

Qu'unhasard merveilleux que Dieu seul peut conduire

Fait monter jusqu'à moi le cri de son martyre.

Oh ! pou vais-je être un homme et ne pas accourir ?

Sans une voix d'ami le laisser là mourir?

Non, non, j'aurais été parjure, ingrat ou lâche !

Quelle ivresse aurait pu me cacher cette tâche ?

Laurence m'eût poussé du cœur au dévoùment.

Des choses d'ici-bas divin enchaînement !

Par quel simple ressort la main de Dieu dirige Ce sort où l'œil ne voit que hasard et prodige !

Un pauvre Savoyard , dans la froide saison^ Descend de son chalet et sert dans la prison, Porte l'eau, fend le bois, des guichetiers sévères. Prend, pour les adoucir, tous les durs ministères. Et quand il a trempé la soupe au prisonnier.

Revient, le cœur content, dormir dans son grenier.

Cet homme est le neveu du seul berger qui sache

Le mystère profond de l'antre qui nous cache.

Il monte à son village, il dit au vieux berger

Que l'évéque est captif et qu'on va le juger ;

Qu'il lui parle souvent, que sa main enchaînée

S'abaisse tous les jours sur sa tête inclinée ;

Qu'il attend sa couronne avec sérénité,

Comme un juste qui voit du cœur l'éternité ;

Qu'il ne demande pas grâce aux bourreaux d'une heure.

Qu'il voudrait seulement revoir avant qu'il meure

Un des fils que sa main devait sanctifier.

Qu'il a quelque secret divin à confier,

Qu'il en nomme souvent un d'un accent plus tendre,

Jocelyn, le plus jeune; oh! s'il pouvait l'entendre,

Oh ! celui-là, du moins, ne le laisserait pas

Monter sans une main les marches du trépas !.

Xje berger, à mon nom, croit que Dieu lui commande

tte découvrir le fils que l'évéque demande,

U révèle la grotte où son pas m'a conduit.

Ces deux hommes de bien y montent dans la nuit;

X*our franchir le ravin que le torrent déborde,

Au tronc sur l'autre rive ils lancent une corde;

Ils approchent ; j'entends leurs pas lourds retentir;

I^urence qui dormait ne me voit pas sortir.

Ijes bei^ers en deux mots me font leur saint message;

Une lutte rapide en moi-même s'engage.

in JOCELYN.

L'amour dans mon esprit combat le dévoûment;

Mais la mort n'attend pas ; je demande un moment,

Je rentre dans la grotte, et j'arrache une feuille

Du livre où pour prier Laurence se recueille ;

J'écris ces motstremblansrcc Dors en paix, mon amour!

(c Mon absence de toi ne sera que d'un jour! »

Ce papier tout trempé des pleurs dont je l'arrose,

Ma main sur son chevet, tremblante, le dépose;

Quel réveil ! ... je ne puis y penser sans frémir !

Je regarde un moment ce front calme dormir,

Je sens mon coeur se fendre au paisible sourire

Qui la trompe en dormant quand je vais au martyre!

Si je la réveillais, je ne partirais pas !

Du guide impatient j'entends sonner les pas,

Je me jette à genoux au bord de cette couche,

Je colle sur ses pieds mon front, mes yeux, mabouche ;

J'invoque dans mon cœur tous les anges de Dieu

A la garde de l'ange assoupi dans ce lieu ;

Je la bénis de l'œil, des larmes et du geste.

Mon pied fixé s'arrache au sol où mon cœur reste;

I^s bergers loin du roc m'entraînent avec eux,

Je descends sur leurs pas l'échelle aux mille nœuds;

Dans le chalet désert j'échange avec le pâtre

Mes vétemens usés contre un sarreau blanchâtre.

Je chausse mes pieds nus de ses souliers à clou ;

Mes longs cheveux bouclés, qui roulent sur mon cou,

Mon front hâlé , mes doigts qu'a gercés la froidure.

D'un jeune montagnard me donnent la figure;

A travers les hameaux, inconnu , je descends.

Sans qu'un aspect nouveau me trahisse aux passans;

Mon guide sur ses pas me conduit par la ville, Comme son compagnon me loge en son asile, £t dans la prison même, introduit avec lui,- Aux pieds du saint martyr je dois être aujourd'hui.

Dans rbôpital de Greooblc, 5 août 1794, au soir.

Où suis-je? où m'engloutir? où perdre ma pensée?... Seigneur!... oh! pardonnez à cette âme insensée ! ^on, non, frappez ce cœur hésitant, combattu, Qui n'a su distinguer ni crime, ni vertu, £lt qui, dans les accès d'une nuit de délire, ^e sait plus si le ciel le déteste ou l'admire!

Oui, je me hais moi-même ; oh ! cache^moi de moi ! Ij'évêque ! ... il me bénit ! . . . Laurence ! 6 toi , mais toi ! Assassin à la fois et charitable apôtre, 3 'ai sauvé d'une main et j'ai tué de l'autre!

^lais où suis-je? en quel lieu m'a-t-on porté mourant? Tout est étrange et neuf à mon regard errant;

i76 JOCELYN.

Du pauvre montagnard ce n'est plus là Tasile ! Quels sont ces lits de lin dont la nombreuse file Se prolonge dans l'ombre et correspond au mien ? Que veut dire au plafond ce signe du chrétien ? Que sont ces voiles blancs, ces femmes ou ces ombres, Qui se croisent sans bruit dans ces corridors sombres, Entr 'ouvrent les rideaux, se penchent sur les lits, Ck)mme la jeune mère au chevet de ses fils ?

Aux douteuses lueurs de leur lampe qui veille Oh! de la charité j'entrevois la merveille, Ces auberges du pauvre où l'on bénit ses pas. Ces toits de Dieu, ces lits de ceux qui n'en ont pas, Ces épouses du Christ au chevet des misères, . Mères de tous les fils et sœurs de tous les frères!

Même lieu, 6 août 1794, an matin.

Dans le monde, en un jour, qu'est-il donc survenu?

Comment suis-je là, moi, sous mon nom, reconnu?

D'où viennent ces respects, ces soins qui m'environnent.

Ces signes de bonheur que leurs r^ards me donnent?

Ils disent que Paris a tué le tyran,

Que la France a fini ce long meurtre d'un an.

Que les cachots vidés s'ouvrent partout d'eux-méme,

Que de Dieu dans le temple on rétablit l'emblème,

Que la foule a brisé ses instrumens de mort,

Et reporte aux autels sa joie ou son remord, Que le meurti*e d'hier fut le dernier supplice, Que Ton m'a rapporté du Heu du sacrifice Tout arrosé du sang du bienheureux martyr, Mourant, n'entendant plus sur mes pas retentir, A travers mille cris, le cri de délivrance, Qui semblait du tombeau ressusciter la France, Ex que le guichetier, en ouvrant la prison, A.UX femmes de l'hospice a révélé mon nom!...

Même lieu , même dtte, le soir.

TTout dort... à mon chevet veille une sainte femme.. • Xje jour se fait en moi, recueillons-nous, mon âme! HiC sommeil sur mes yeux ne peut plus s'arrêter, Où mon cœurest toujours, mes pasvoudraientmonter; IMais ma force ne peut les soulever encore ; ^es pieds me porteront demain avec l'aurore, Os sœurs me laisseront de ce lieu me lever, I^our courir... où je tremble, 6 mon Dieu, d'arriver! Oh ! dans cette étemelle et brûlante insomnie, I^s scènes de la veille et de mon agonie Hemontent par un vague et lointain souvenir Comme des fils brisés qu'on cherche à réunir : Ils viennent dans mon front se renouer en foule; De moi-même à mes yeux le tableau se déroule; IV. 4a

Je me comprends enfin, je me sens, je me ¥oifty Je vis ce jour terrible une seconde fois!

De l'évéque captif le juge populaire Avait voté la mort le soir dans sa colère ; J'entendais en passant les coups sourds du marteau Qui clouait dans la nuit le bois de Téchafaud; J'entrai dans la prison; des escaliers rapides La descente était longue et les marches humides. Et dans leur froid brouillard chaque pas, en glissant, Semblait sur les degrés se coller dans du sang ; Je ne sais quelle odeur de larmes sous les voûtes, Quelle sueur des murs coulant à larges gouttes^ Des angoisses de l'honame y peignaient les tounoietts; Chaque dalle y rendait de longs gëmissemens : On eût dit que ces murs, ces froides gémonies Comme des condamnés suaient leure agonies* Au bas de cet obscur et profond entonnoir, L'afireux cachot s'ouvrait sur un corridor noir, Tout creusé dans le roc, hormis l'étroite porte Don t les lourds gonds scellaient la grille basse et forte; Sous la main du geôlier qui tourna les verrous La porte en gémissiml recula devant nous ; L'ombre humide pâlit au fea de sa lanterne.

Qui jeta sur les murs un jour livide et terne ; Et je vis le vieillard, ébloui par ce jour.

Qui regardait sans "voir du fond du noir séjour; Le rayon concentré, dardant sur sa figure.

Ha détachait en clair de la muraille obscure ; Comme si, du cachot pour racheter l'affront, Une auréole sainte eût éclairé son front.

fléchissant sous ses fers rivés dans la muraille, ]l.eur poids lourd affaisait un peu sa haute taiUe; De ses habits troués les somptueux débris Hiaissaient percer partout ses membres amaigris; Il serrait d'une main autour de sa ceinture Des pauvres prisonniers la blanche couverture. De l'autre il soutenait le gros faisceau de fers Qui tombait en anneaux de ses bras découverts; Ses pieds nus, que nouaient deux restes de sandales , *Tout violets de froid, frissonnaient sur lés dalles. XTn tas de paille humide et rongé par les bords Oardant encor l'empreinte et les plis de son corps, XJne écuelle de bois pour recevoir la soupe, Une goutte de vin dans le fond d'une coupe.

De son palais de boue étaient l'ameublement, Xjc breuvage, le lit, le vase, et l'aliment; IMEais les traits allongés de son pâle visage. Ses cheveux éclaircis, souillés, blanchis par l'âge. Sur son front demi-chauve en couronne bouclés. Ou sur son maigre buste en anneaux déroulés.

Sa barbe que d'un an le fer n'a retranchée Sur le creux de sa joue en écume épanchée, Ses yeux caves, cernés par un sillon d'azur, Srillant comme un charbon dans leur orbite obsctir.

Son regard affaibli par cette ombre étemelle

Nous cherchant sans nous voir du fondde sa prunelle,

La force écrite en haut dans ses sourcils épais.

Sur sa lèvre entr'ouverte un sourire de paix;

Dans ses traits imprégnés d'une sainte harmonie,

La résignation au sein de l'agonie,

L'humanité vaincue asservie à la foi,

Tout éclatait en lui!... Je crus voir devant moi

Un de ces champions des vérités nouvelles

Que les anges de Dieu servaient, couvaient des ailes,

Et qui, nourris déjà du pain caché du fort,

Exultaient du supplice et vivaient de leur mort.

A l'entrée, ébloui par ce front de lumière.

Sur mes genoux tremblans je tombai sur la pierre. Comme si quelque main m'eût forcé de plier.

N'osant ni m'approcher, ni m'enfuir; le geôlier Lui dit: «Que votre nuit avec Dieu se consomme! « J'ai rempli ma promesse, et voilà ce jeune homme.» Puis posant à mes pieds sa lanterne, il sortit. Et refermé sur nous le battant retentit. « Est-ce vous, mon enfant? venez que je vous voie! « Oh! que ma dernière heure ait la dernière joie « De presser sur mon cœur un fils en Jésus-Christ, <c Un frère dans ma foi nourri du même esprit! tf Soyez béni, mon Dieu, dont la grâce infinie « Me gardait en secret ce don pour l'agonie, ce J'ai vidé jusqu'au fond mon calice de fiel, ce Mais la dernière goutte a Tavant-goùt du ciel ! « Mon fils! je vais mourir; mon étemelle aurore

« De ma dernière nuit va tout à l'heure éclore ;

« Demain j'entonnerai THosanna triomphant;

« Aujourd'hui je suis homme et pécheur ; mon enfant,

«c Devant le Saint des saints avant que de paraître,

« J'ai besoin de laver mon âme aux eaux du prêtre ;

«c Charge du saint troupeau pour le sanctifier,

«r J'ai mon divin bercail, partant, à confier ;

«c Je ne puis déposer que dans sa main sacrée

«c Les clefs du saint des saints dont je gardais l'entrée ;

«K Je ne puis en mourant recevoir que de lui

«r Le pardon que j'avais, que j'implore aujourd'hui ;

«K Mais tous ceux qui portaient le divin caractère ,

« Fugitifs ou proscrits, sont errans sur la terre ;

« L'exil ou la prison, ou le couteau mortel

« N'épargnent nul de ceux qui montaient à l'autel :

«< Il ne reste que vous, pauvres jeunes lévites,

« Qui n'aviez pas encor lié vos mains bénites !

« J'en demandais au ciel un seul, à deux genoux:

« Dieu m'inspirait, mon fils, et je pensais à vous !

« Oh ! que mon cœur, d'ici, pressentait bien le vôtre !

« J'étais sûr que, fidèle au devoir de l'apôtre,

« La prison, l'échafaud vous verrait accourir,

« Séduit par le martyre et tenté de mourir,

« Et que plus il est plein de l'horreur du supplice,

« Plus vous accepteriez de boire mon calice. » . »

Je ne répondais rien, et je n'entendais plus ,

Et je baissais dans l'ombre un front rouge et confus.

« Faut-il mieux m'expliquer? reprit-il : un saint prêtre

« Est nécessaire à Dieu ; mon fils, vous allez l'être !

« Pour qu'un double holocauste ici soit consommé.

ce La Providence et moi, nous vous avoqs nommé ;

ce Je vais vous consacrer sur ce bord de ma tombe :

a Baisses^ la tête, enfant, pour que le chrême y tomh^ !

(c Et quand l'esiprit de force aura coulé sur vous,

« Je vais, pécheur, mourant, tomber à vos genoux^

« Et recevoir de vous dans le saint sacrifice

et Le pain du viatique et le vin du supplice.

ce Recevez du martyr Taugust^ écrément,

ce MoiireapourqueDieuviva!,*. » — «Omonpère,unmoi

Lui dis-je en repoussant du front le sacré signe,

(c Arrête?^ ^Mrétez; tremblez, j'en suis indigne!

(c Mpn àme est à mon Dieu ; mon sang est à ma foi ;

(c Mais mes jours profanés. Us ne sont plus à moi,

9 Et Dieu n'exige pas que je lui sacrifie

a Deux morts dans une mort, deux cœurs dans une vie!

Son œil sonda le mien y et son front s'obscurcit ;

Alors, balbutiant, je lui fis le récit

De ce$ deux ans passés loin de lui , de ma fuite.

De cette epfant par Dieu dans mon désert conduite.

De aon triste abandon , de ma tendre pitié ,,

De cet amour loingtemps coiivé sous l'^unitié.

De ces habits trompeurs qui , me cachant la femme p

A la séduction apprivoissdent mon âme }

De ce secret fatal et découvert trop t^rd >

De nos sermons donnés, de mon furtif départ.

De sa mort qui suivrait au même instapt la mienne

Si j'arrachais ainsi cette main de la sienne ,

Si , même au prix du ciel , d'un mot j'allais tromper

Ce cœur que du poignard mieux eût valu frapper.

Je me tus ; dans ses traits indignés je crus lire

Tantôt rhorpeur^ tanlèt un dédaigneux sourire.

<K Ainsi donc ^ mon enTant ^ \oiU^ ce grand secret

ff Dont tout autre qu'un père en l'écoutant rirait ;

c Voilà dam quel honteux et ridicule piège

« L'esprit trompeur poussait vos pas au sacrilège.

« Insensé ! béoisses; ce hasard de ma mort

« Qui vous prend sur l'abime et vous arrête au bord.

ce Que l'esprit tentateur prêt à vous y conduire

ce Ck)nnaissait bien ce cœur qu'il avait à séduire ;

« Quand il ne peut au crime entraîner nos élus ,

«K U les y mène aussi y mon fils , par leurs vertus.

ce Àb! brisez son embûche, et rougissez de honte.

«K Quoi ! ce rêve d'une âme à s'enflammer trop prompte

«c Pour un enfant jeté par hasard sous vos pas,

« Ce troiibie d'un crniv pur qui ne se connaît pas,

« D'un périlleux amour cette amitié prélude,

«c Mauvais fruit du loisir et de la solitude (

« Ces âans, ces soupirs, ces serremens de main ,

« Que le vent de la vie emportera demain ;

^ Ces jeux de deux enf ans loin des yeux de leurs mères

« Qui prennent pour amour leurs naïves chimères ;

« iUiaible enfantillage et des sens et du cœur !

« Ycolà ce qui du ciel en vous serait vainqueur?

« Voilà pour quel appât , voilà pour quelle cause

« Vous trahiriez le vœu que ce temps vous impose?

« Vous laisserez ma mort sans secours, sans adieu ,

« Le temple sans minisire et le monde sans Dieu ?

« Je ne me doutais pM que dans ces jours sinistres

« Où Tautel est lavé du sang de ses ministres,

« Pendant que des cachots chacun d'eux comme moi

<K S'élance à l'échafaud pour confesser sa foi ,

ce Pendant que l'univers avec horreur admire

ce La bataille de sang du juge et du martyre,

ce Hésitant pour savoir où décider son cœur,

ce Des bourreaux ou de nous qui restera vainqueur ;

ce Je ne me doutais pas qu'un des soldats du temple,

« Du lévite autrefois la lumière et l'exemple,

ff Au grand combat de Dieu refusant son secours,

a Amollissait son âme à de folles amours ;

a Au pied des échafauds où périssaient ses frères,

ce Sacrifiait au Dieu des femmes étrangères :

a Pensant sous quel débris des temples du Seigneur

a 11 cacherait sa couche avec son déshonneur! »

— ce O mon père, pitié ! Quel mot osez-vous dire?

a Le Ciel sait si mon cœur a tremblé du martyre,

a II sait si j'hésitai, pour arriver à vous,

ce D'affroriter cette mort dont je serais jaloux ;

c Mais ébloui de zèle, et moins homme qu'apôtre,

ce Vous ne jugez , hélas ! nos cœurs que par le vôtre ;

«e Vous croyez que mon cœur, de l'amour triomphant,

ce N'arracherait qu'un rêve au sein de cet enfant,

ce Que le sien m'oublirait ; que je pourrais moi-même

ce Rapporter aux autels tout l'amour dont je l'aime ,

« Absous par votre main d'un parjure innocent,

« Noyer son souvenir dans des pleurs ou du sang;

ce Que cette affection au cœur enracinée,

ce Cette existence à deux , ce rêve d'une année,

ce Ce rayon qui nous fit ensemble épanouir ,

« Comme un rêve d'un soir pourrait s'évanouir?

« Connaissez mieux l'amour de l'homme et delà femme,

ic 11 joint leur double vie en une seule trame ;

c II survivrait y coupable, à la honte, au remord ,

« Plus vivant que la vie, et plus fort que la mort. »

— «c Silence! cria-t-il , vous profanez cette heure,

a Ces momens tout au ciel , ces fers, cette demeure,

a Où du Dieu trois fois pur un indigne martyr

ff N'eût jamais entendu de tels mots retentir!

« Parler d'amour, grand Dieu ! sous ces ombres muettes!

ce Insensé, regardez , et songez où vous êtes !

a Voyez dans les cachots ces membi*es amaigris,

« Ces bras levés à Dieu , par des chaînes meurtris ;

« Cette couche où l'église expire et sent en rêve

« Le baiser de l'époux dans le tranchant du glaive !

<K Ce sépulcre des morts par la vie habité ,

« Qui ne se rouvre plus que sur l'éternité!

« Ces fers dont les anneaux tout rouilles sur nos membres

« Ont rivé Jésus-Christ à chacun de ses membres !

« Et ce pain d'amertume, et ce vase de fiel ,

« Délicieux banquet de ces noces du ciel !

«c Et c'est là , c'est devant ces témoins du supplice ,

«c Devant ce moribond qui marche au sacrifice,

« Que vous osez parler de ces amours mortels !

« Vous ! dévoué d'avance à nos heureux autels !

« Vous ! que leur sacré deuil , le sang qui les colore ,

€K Par un plus fort lien y consacrait encore !

« Âh ! que cette amertume ajoute à mon trépas!

« Quoi ! vous, trahir ! mais non , cela ne se peut pas !

«Vous ne souillerez pas une si chaste vie,

«Vous ne jetterez pas à mon front cette lie,

« Vous ne donnei-ez pas cette absynthe, au lieu d'eau ,

ce Au vieillard qui demande une goutte au bourreau!

a Vous ne laisserez pas l'âme de voire père

a Partir sans emporter le pardon qu'elle espère ,

c Sans avoir entendu d'un ministre de Dieu

« La parole de paix et le salut d'adieu !

c Ah ! que j'ai demandé cette heure au divin mattre !

a Combien j'ai soupiré pour qu'on juste, un saint prêtre-

« A ses pieds, comme Dieu me reçût à. genoux ,

ce Me dit avant la mort : Vivez , je vous absous !

ce Pour qu'il offrît pour moi, la veille du supplice,

«Cette coupe du sang, ce fruit du sacrifice

« Que mes doigts mutilés ne peuvent plus tenir,

ce Et me bénit ce pain que je n'ose bénir !

ce Et quand l'ange exauçant enfin ma dernière heure,

« Vous amène du ciel au père qui vous pleure ;

ce Quand, pour diviniser cette lieure du trépas,

a II ne me faut qu'un mot ! . , . vous ne le diriee pas !

« Oh ! mon enfant , au nom de cea larmes dernières

ce Qui sur vos mains de fils tombent de mes paupières^

ce Au nom de ces cheveux blanchis dans les cachotai,

ce De ces membres promis demain aux échafauds ;

a Au nom des tendres soins que j'ai pris de votre àme,

a Au nom de votre mère ! au nom de cette femme

a Qui , si son œil de viei^e ici pouvait vous voir,

ce Vous pousserait du geste et du cœur au devoir 1

a Et qui , fiUe du Christ , ne voudrait pas sans doute

« Acheter votre vie au prix qu'elle vous coûte,

« Déchirez le bandeau qui recouvre vos yeux ,

ce Dites ce mot, mon fils, que je l'emporteauxcieuxl... »

La sueur de mon front tombant à grosse goutte.

Avançant, vecul^mt, oomme un homme qui doute,

Je demeurais muet, méditant, interdit.

D'un courroux surhumain son regard resplendit ;

Son corps se redres3a comme si son idée

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