X.*eùt soulevé du sol , grandi d'une coudée
Son bras chargé de fers s'étendit contre moi ;
Xe cachot s'éclaira de l'éclair de sa foi.
Je crus voir de son front la foudre intérieure
Jaillir et serprater dans la sombre demeure ;
Sa voix prit la colère et la vibration
Du prophète lançant la malédiction ,
IDes lions de Juda rugissement terrible !
c Eh bien! puisqu'à mes pleurs vous restez insensible ; «Puisque la charité pour un père expirant « Ne peut en rallumer en vous le feu mourant ; « Puisque entre le salut que le vieillard implore « Et votre infâme amour vous hésitez encore, x Vous n'êtes plus chrétien ni prêtre de Jésus : « Retirez-'Vous de moi. . . je ne vous connais plus \ c Sortez de ce Calvaire où votre maître expire ; « Vous n'êtes qu'un bourreau de plus qui l'y déchire; « Vous n'êtes qu'un témoin lâche, indigne de voir « Gomment le chrétien souffre et meurt pour le devoir, « Mais digne seulenatot de garder dans la rue «c L'habit ensanglanté du licteur qui le tue ! «t Oui , sortez de mon ombre et de ce lieu sacré;
« Sortez, mais non pas td que vous êtes entré ;
^ Sortez , en emportant la divine colère
<K Sur vous et sur robjet..»-^aN'achevezpas, mon père; « Ne la maudissez pas, arrêtez ! tout sur moi ! »
Il lut d'un seul coup d'œil sa force et mon effroi ,
Comme le bûcheron voit l'arbre qui chancelle.
ce Ecoutez! » me dit-il d'une voix solennelle,
Comme s'il eût parlé d'au-delà du trépas
A des hommes de chair qui l'écoutaient en bas :
« 11 est dans notre vie une heure de lumière,
ce Entre ce monde et l'autre indécise frontière,
« Où l'âme des chrétiens prête à quitter le corps,
ce De l'abtme des temps voit déjà les deux bords,
<K Où de l'éternité l'atmosphère divine
« D'un jour surnaturel dans sa nuit l'illumine,
a Et des choses d'en bas lui découvrant le sens,
ce Donne un son prophétique à ses derniers accens.
ce Sans crainte alors on parle et l'on entend sans dou te ;
« Dans la voix du mourant c'est Dieu que l'on écoute!
ce Je suis à cet instant, et je sens dans mon cœur
a Ce Verbe du Très-Haut qui parle sans erreur.
ce II me dit d'arracher, d'une main surhumaine,
ce Un de ses fils au piège où le monde l'entraine ;
ce II donne à mes accens l'autorité du sort ;
ce Je prends sur moi Tarrét qui de mes lèvres sort ,
« Je prends sur mon salut la sainte violence
ce Qui vous jette à mes pieds sans plus de résistance :
a Obéissez à Dieu, qui tonne dans n^^ voix ! »
De sa main, de ses fers mon front sentit le poids ;
Je crus sentir de Dieu la main et le tonnerre /
Qui m'écrasaient du bruit et du coup sur la terre ; /
Pétrifié d'horreur, tous les sens foudroyés ,
Je tombai sans parole et sans souffle à ses pieds :
Uti changement divin se fit dans tout mon être ; -
Quand il me releva de terre^ j'étais prêtre! .. .
Le vieillard à son tour à mes pieds se jeta^
£t confessa sa vie au Dieu qui l'écouta ;
Puis me fit célébrer pour lui le saint mystèi*e.
Un angle du rocher fut notre autre Calvaire.
Sur cet autel des pleurs, un noir morceau de pain
Fut l'image du Dieu que lui rompit ma main ;
Une coupe de bois fut le divin calice
Où le vin figura le sang du sacrifice;
Et la lampe jerant ses funèbres clartés
Le cierge et le flambeau de nos solennités.
Je répétais les mots qu'il me dictait lui-même.
Quand je fus au moment où du festin suprême
Le prêtre, rappelant le symbolique adieu,
Dans ce pain voit un corps et dans ce corps un Dieu ;
JL.e lieu, l'émotion, l'heure, ces murs funèbres,
L'écho des mots sacrés roulant dans ces ténèbres,
Ce mourant à mes pieds dans un divin transport,
l\fe demandant des yeux l'aliment de sa mort,
O sentiment confus de m'immoler moi-même
A. cette charité dont je tenais l'emblème,
C}e retentissement de ma pensée en moi,
*ïout concentra mon âme en un éclair de foi ;
Je crus sentir le Dieu qui souffre et qui console,
X)u ciel même arraché par la sainte parole,
X)escendre et transformer en sang nouveau le vin,
Le pain du prisonnier en aliment divin,
£t je crus dans ce pain que notre foi consomme.
Humaniser le Verbe et diviniser l'homme !
Sa lèvre l'aspira dans un élan d'amour,
La lampe s'éteignit dans l'ombre. . . — Il était jour.
Un bruit sourd de la mort nous fit deviner l'heure ; Le geôlier vint rouvrir la lugubre demeure, Et chercher le vieillard pour Téchafaud i ses fers Tombèrent en laissant leur trace dans ses chairs, Pour qu'il pût achever le funèbre voyage 11 fallut soutenir son corps miné par l'ftge; J'affermissais ses pas, vêtu comme un gardien ; Son bras paralysé s'appuyait sur le mien ; Bénissant ses bourreaux du geste et du sourire, Comme on marche au triomphe, il marchait au maityre, SachaM que la victoire en ces combats de foi Est à celui qui tombe et qui meurt pour sa loi! J'aidai sa main tremblante et son pied qui chancelle A monter les degrés de la fatale échelle.
Jusque sur l'échafaud j'accompagnai ses pas; Un vil peuple ondoyait et rugissait en bas ; Mais lui 9 n'entendant plus cestupide blasphème. Dans mon regard ami cherchait l'adieu suprême ; 11 y lut, et coucha sur le fatal pilier Son front comme il eût fait le soir pour sottimeitler. Dans l'éclair du couteau je vis la mort me luire ! Moi-même je tombai teint du sang du martyre.
Confusément frappé de rumeurs et de cris.
Soit que l'horreur du sang eût glacé mes esprits.
CINQUIÈME ÉPOQUE. I»l
Soit qu'animé par Dieu d'un plus mâle courage Tant que je n'avais pas accompli son message. Mon œuvre consommée, et le saint vieillard mort, Je ne puisasse plus de force dans l'efibrt, Et retrouvant Laurence en mon cœur effacée Je tombasse frappé par ma propre pensée!...
Mtee iàiè, mdme Heu» mémo sait
Kh ! je respire enfin : Providence de Dieu,
On vous trouve attentive et présente en tout lien !
Une sœur de l'évéque, aimable et douce sainte^
Qui vît toute au Seigneur, cachée en cette eneeîitt^,
A reçu dans son sein le terrible secret.
M'a dit qu'à la mbntagne elle-même elle irait
Prendre demain l'enfant, l'aimer comme sa fiHe,
Jusqu'à ce qu'une lettm instruisit sa famille.
Et qu'on vtnt la chercher pour lui rendre à la fois
Et son nom et ses biens, que lui rendaient les lois.
12 août 179i.
Précédé de Ja sœur que le pâtre accompagne.
Ce matin, faible et seul, j'ai monté la montagne, M'arrétant, hésitant, revenant sur mes pas, Comme un homme qui doute,ou qui marche au trépas. Arrivé sur les bords de la gorge profonde.
Dont trois jours de soleil avaient abaissé l'onde, J'ai trouvé deux sapins l'un à l'autre liés Par le bout sur un bord et sur l'autre appuyés, Pont que les deux bergers avaient jeté sans doute Pour que la pauvre sœur y pût frayer sa route. Ils venaient de passer, et j'entendais leurs voix. Par des ravins franchis dans mes jeux tant de fois, Je devançai leurs pas qui cherchaient une issue. Et je fus à la grotte avant qu'ils l'eussent vue ; Mais à la fois brûlant, tremblant d'y pénétrer, La force de mon cœur me faillit pour entrer.
Écartant d'une main le feuillage du hêtre.
Je me pendis de l'autre au roc de la fenêtre, Et le cœur écrasé^ sans soufHe, l'œil hagard, Je sondai jusqu'au fond la grotte d'un regard ! Je la vis; dans mon sein mon cœur cria : Laurence! Mais ma lèvre étouffa ce cri dans son silence.
Elle était à genoux sur ses talons plies,
Ses membres fléchissans à la roche appuyés.
Son front pâle et pensif, sous le poids qui l'incline,
Comme écrasé du poids, penché sur sa poitrine,
Ses bras tout défaillans passés autour du cou
De sa biche qui dort les flancs sur son genou,
Et pressant d'une étreinte inerte et convulsive
L'animal qui dressait une oreille attentive.
Et du tendre regard que son œil lui dardait
Semblait attendre aussi celui qu'elle attendait.
Ses longs cheveux traînaient en flocons sur la corne,
Sous ses cils abaissés son regard terne et morne
Se relevait parfois comme pour écouler
Des gouttes que ses yeux ne sentaient pas couler;
Sa respiration dans son sein inégale,
En soupirs, en sanglots sortait par intervalle...
Le bruit qu'en approchant les pas firent en haut
Réveilla son oreille et son âme en sursaut ;
Elle se redressa comme un mort qu'on appelle,
Courut les bras ouverts : Jocelyn! cria-t-elle.
La sœur parut dans l'ombre: Ociel! ce n'est pas lui !...
Elle fléchit, chercha sur la pierre un appui.
Et d'un œil foudroyé, fixe comme son âme.
Regarda sans parler les pâtres et la femme.
« Ma fille, dit la sœur, venez, ne craignez pas.
<c Je viens comme une enfant vous prendre entre mes bras ,
«c Et Dieu qui vous donna, qui vous enlève un frère,
«t Au lieu d'un frère en moi vous envoie une mère. »
Alors en peu de mots tout lui fut raconté,
ï*ar quel coup du destin Dieu Tavait emporté,