‹ Œuvres complètes de M. A. de Lamartine (volume 2)Chapitre 28 sur 49 · SUITE DES LETTRES A SA SOEUR · texte numérisé non relu

SUITE DES LETTRES A SA SOEUR

Valncige, 4 mai 1798.

Tu me demaDderas de quoi j'existe ici ?

Je me le demandai , moi , bien souvent aussi ;

Mais pour l'homme et l'oiseau la Providence est grande :

De l'autel relevé la volontaire offrande ,

Ces âmes qui , cherchant une voix pour prier,

A défaut d'ange, hélas ! nous glissent leur denier ;

Les époux qu'on bénit, les enfans qu'on baptise,

Ces dimes du bonheur que l'on jette à l'église,

Quelques fonds que l'évéque adresse à ses curés ,

Le jardin , le verger, quelques arpens de prés ,

Les châtaignes, les noix, de petits coins de terre,

Que je bêche moi-même autour du presbytère,

Suffisent amplement pour moi , Marthe et le chien.

A la table frugale il ne nous manque rien :

Le lait de mon troupeau , le vin blanc de mes treilles,

Les fruits de mes pommiers, le miel de mes abeilles ,

Tout abonde ; le pain y cuit pour l'indigent ,

Et Marthe dans l'armoire a même un peu d'argent.

Qui m'eût dit qu'un peu d'or me ferait tant de joie ?

Je n'en ai pas besoin , prenez , je vous l'envoie ! . . .

SUITE DÉS LEtiRES A SA SUEUR.

5 mai 1798.

Voulez- VOUS maintenant j ô mes àugés , savoir Comment je fais toucher le matin et le soir.

Et par quelle insensible et monotone chaîne Le jour s'unit au jour et forme la semaine?

Ah ! chaque heure le sait quand elle s'accomplit : La cloche avant le jour m'arrache de mon lit ; Je crois entendre au son de sa voix balancée L'ange qui du sommeil appelle ma pensée Et lui donne à porter son fardeau pour le jour ; Je convoque à l'autel les maisons d'alentour ; Des vieillards, desenfans, quelques pieuses femmes, Ceux qui sentent de Dieu plus de soif dans leurs àrùes D'un cercle rétréci m'entourent à genoux , Le Dieu des humbles fois aescena du ciel sur nous ; Combien la sainte aurore et ses voûtes divines Entendent de soupirs s'échapper des poitrines Et d'aspirations de terre s'élancer ; Et combien il est doux , ô ma sœur, de penser Que tous ces poids du cœur que cette heure soulève Sur ses propres soupirs au ciel on les élève,

Qu'à chacun à leur place on rapporte un saint don ,

Grâce, misericordcfi amour, paix ou pardon ;

Que Ton est l'encensoir où tout cet encens brûle

£t la corbeille pleine où le pain qui circule,

Symbole familier du céleste aliment,

^a nourrir tout ce peuple avec un pur froment !

Du maître en peu de mots j'explique la parole :

Ce peuple du sillon aime la parabole,

X^oéme évangélique , où chaque vérité

Se fait image et chair par sa simplicité.

Ixirsque j'ai célébré le pieux sacrifice ,

«J'enseigne les enfans, je me fais leur nourrice,

Je donne goutte à goutte à leurs lèvres le lait

ID'une instruction simple et tendre, et qui leur plait.

Je rentre, et du matin la tâche terminée,

A ma table de fruits et de lait couronnée

Je m'assieds un moment , comme le voyageur

<2ui s'arrête à moitié du jour et reprend cœur ;

Xe reste du soleil dans mes champs je le passe

A ces travaux du corps dont l'esprit se délasse ;

A fendre avec la bêche un sol dur ; à semer

L'oi^e qu'un court été pressera de germer ;

A faucher mon pré mûr pour ma blonde génisse ;

A délier la gerbe afin qu'elle jaunisse ;

A faire à chaque plante à son heure pleuvoir

En insensible ondée un pesant arrosoir ;

Car de l'homme à la fois cette terre réclame

La sueur de son front et la sueur de l'âme !

Le soir, quand chaque couple est rentré du travail ,

Quand le berger rassemble et compte son bétail ,

Mon bréviaire à la main je vais de porte en porte^ Au hasard et sans but comme le pied me porte, M'arrétant plus ou moins un peu sur chaque seuil j A la femme , aux enfans, disant un mot d'accueil ; Partout y portant un peu de baume à la souffrance , Aux corps quelque remède, aux âmes l'espérance. Un secret aux malades , aux partans un adieu , Un sourire^ chacun, à tous un mot de Dieu.

Ainsi passe le jour sans trop peser sur l'heure ; Mais quand je rentre seul dans ma pauvre demeure, Que ma porte est fermée, et que la longue nuit, Excepté dans ma tempe, a fait tomber tout bruit. Ah ! ma sœur! c'est alors que mon âme blessée Sent son mal , et retourne en saignant sa pensée , Ck)mme on retourne en vain le fiévreux dans son lit ; C'est alors qu'une image ou l'autre m'assaillit , Que vous m'apparaissez , vous, ma sœur et ma mère. Avec tout ce qui rend l'absence plus amère.

Avec vos traits si doux , avec vos douces voix , Vos tendresses, vos mots, vos baisers d'autrefois, Et que de ce passé la présence est si forte Que je vous tends les bras, que mon âme m^emporte Vers vous et dans le sein d'autre fantôme cher, Que je crois les revoir, leur parler, les toucher, Et qu'en ne retrouvant qu'un chevet solitaire Mon cœur comme en tombant s'écrase contre terre ; Alors pour m'arracher par force à ce transport. Pour desserrer les dents du serpent qui me mord, I^ front brûlant, collé sur ma table de chêne,

J'attache mon esprit , comme avec une chaîne, A ces livres uses du regard qui les lit , Où le jour de ma lampe en m'éclairant pâlit ; Ck>mme un esprit du doute et de la solitude J'enivre ma raison de science et d^étude ; Tantôt, dans ces débris que l'histoire a laissés €omme des siècles morts les pas presque effacés, Je cherche à retrouver les traces d'une route, Ce vain fil qui se brise entre les mains du doute , Ce long dessein de Dieu qui mène les humains. Fait de leurs monumens la fange des chemins , Dissipe leur empire et leur foi comme un rêve, Sur leur propre monceau de débris les élève, Et du dogme et du temps qui ne croit plus finir Ne fait qu'un marche-pied pour l'obscur avenir. Mais ce fil dans mes mains se brouille, à chaque haleine, Dans l'énigme de Dieu dont chaque page est pleine; Des choses, des esprits l'éternel mouvement M'est pour nous que poussière et qu'éblouissement: Le mystère du temps dans l'ombre se consomme ; Le regard infini n'est pas dans l'œil de l'homme, Et devant Dieu caché dans sa fatalité.

Notre seule science est notre humilité !

Tantôt, las de sonder ces obscures merveilles ,

Je livre aux bardes saints mon âme et mes oreilles,

J'écoute avec le cœur ces cœurs mélodieux

Qui, se brisant à terre en retombant des cieux,

En soupirs immortels sur la harpe éclatèrent, *

El pour diviniser leurs plaintes les chaulèrent ,

s» lOGELYN.

Oh ! de l'buteanité oes hommes sont la voix.

Les mots harmonieux s'ordonnent à leur ehoix ^ Comme au ftigne de Dieu s'ordondent ses ouvrages. Et vibrent en ihusîque ou brillent en images ; Leurs vers ont dés échos caches dans notre coeur ; Ils versent aux soucis cette moUé langueur^ Cet opium divin que dans Sa soif d'extase Le rêveur Orient piiise en vain dans son vase ; Mais eux, Taiige des vers leur apporte aux auteb Pour s'enivrer de Dieu des rêves immortels !

Ils versent goutte à goutte en mon âme attendrie, Comme un sommeil du iciel, leur tendre rêverie; Mon songe \ enfant des leurs, les suit , et quelquefois Comme une voix qui chante entraine une autre voix, Ma lèvre, s'abreuvànt aux flots de leurs ivresses, Se Surprend à chanter avec eux ses tristesses.

Plus souvent, desséché par mon affliction t

Je trempe un peu ma lèvre à VlmilaHonj

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